Catégorie : PHILOSOPHIE

  • Complotisme, la réflexion devient suspecte
    Complotisme, la réflexion devient suspecte
    L’attentat de Strasbourg du 11 décembre 2018 a relancé les accusations de complotisme contre ceux qui s’interrogent sur les circonstances des événements. Une réflexion sur la frontière entre esprit critique et théories du complot s’impose.

    L’attentat qui a frappé le marché de Noël de Strasbourg le 11 décembre dernier a provoqué une vague d’émotion légitime. Mais il a aussi déclenché autre chose : une avalanche d’accusations de « complotisme » contre tous ceux qui osent poser des questions.

    Je regarde les réseaux sociaux depuis 48 heures et je suis sidéré. Dès qu’une personne s’interroge sur les circonstances, le timing ou les zones d’ombre d’un événement, elle se fait immédiatement étiqueter « complotiste ». Comme si réfléchir était devenu un crime.

    Sincèrement, il est grand temps que les gens utilisent leur cerveau pour autre chose que réfléchir !

    Le complotisme, cette étiquette qui tue le débat

    Observons ce qui se passe actuellement. À chaque événement dramatique, le même schéma se répète : les faits sont présentés, puis immédiatement, toute question devient suspecte.

    Vous vous demandez pourquoi l’assaillant était fiché S mais libre de ses mouvements ? Complotiste. Vous trouvez étrange le timing de l’événement en pleine crise des Gilets jaunes ? Complotiste. Vous voulez comprendre les failles sécuritaires ? Complotiste.

    Cette logique est particulièrement perverse. Elle transforme l’esprit critique en pathologie mentale. Elle fait du questionnement une déviance sociale.

    Le « complotisme » est devenu l’arme absolue pour couper court à toute analyse qui dérange. Une étiquette magique qui dispense de répondre aux questions gênantes.

    L’art de ne pas réfléchir

    Ce qui me frappe le plus, c’est cette injonction permanente à accepter la version officielle sans broncher. Comme si l’intelligence consistait à gober tout ce qu’on nous raconte.

    Les mêmes qui dénoncent le « complotisme » sont souvent ceux qui applaudissent quand les journalistes d’investigation révèlent des scandales politiques ou financiers. Contradiction ? Non, simple sélectivité.

    Car enfin, qu’est-ce qu’une enquête journalistique si ce n’est la recherche de vérités cachées, de liens non avoués, de responsabilités dissimulées ? En d’autres termes : la recherche de… complots ?

    L’affaire Watergate était-elle du complotisme ? L’affaire des écoutes de l’Élysée ? Le scandale Volkswagen ? Toutes ces affaires ont commencé par des « complotistes » qui refusaient la version officielle.

    Entre déni et paranoïa : où placer le curseur ?

    Je ne défends pas les théories délirantes qui pullulent sur internet. Les reptiliens, les chemtrails, les illuminatis : tout cela relève effectivement du fantasme.

    Mais il existe une différence fondamentale entre ces délires et les questions légitimes sur le fonctionnement du pouvoir. Entre la paranoïa pathologique et l’esprit critique sain.

    Cette différence, nos sociétés semblent l’avoir perdue. Tout est mis dans le même sac : celui du « complotisme ». Résultat : nous créons une génération de citoyens dociles qui considèrent la soumission intellectuelle comme une vertu.

    Le vrai complotisme, ce n’est pas de poser des questions. C’est de refuser systématiquement de les entendre.

    Les vrais complots existent

    Car soyons clairs : les complots existent. Ils ont toujours existé. L’histoire en regorge.

    Les accords secrets entre puissances, les manipulations d’opinion, les opérations sous fausse bannière, les corruptions systémiques : tout cela n’est pas de la fiction. Ce sont des réalités documentées, prouvées, assumées a posteriori.

    L’affaire Iran-Contra aux États-Unis, l’opération Gladio en Europe, les mensonges sur les armes de destruction massive en Irak : autant de « théories du complot » qui se sont révélées exactes.

    Nier l’existence de complots réels au nom de la lutte contre le complotisme, c’est jeter le bébé avec l’eau du bain. C’est faire le jeu de ceux qui ont effectivement des choses à cacher.

    La fabrique du consentement

    Cette diabolisation systématique du questionnement n’est pas anodine. Elle participe d’un processus plus large de « fabrique du consentement », pour reprendre l’expression de Noam Chomsky.

    En discréditant par avance toute remise en cause, on crée les conditions d’une acceptation passive de la parole officielle. On transforme les citoyens en consommateurs d’informations prédigérées.

    Cette stratégie est particulièrement efficace à l’ère des réseaux sociaux. Il suffit de quelques comptes influents pour lancer une campagne de dénigrement contre les « complotistes » du jour. L’effet de meute fait le reste.

    Le résultat ? Une population qui s’autocensure par peur du ridicule. Qui préfère se taire plutôt que de passer pour un « conspirationniste ».

    Retrouver l’équilibre

    Comment sortir de cette impasse ? En retrouvant l’équilibre entre scepticisme et crédulité.

    Oui, il faut combattre les théories délirantes qui empoisonnent le débat public. Mais non, cela ne doit pas se faire au détriment de l’esprit critique.

    Oui, il faut faire confiance aux institutions démocratiques. Mais non, cette confiance ne doit pas être aveugle.

    La vérité, c’est que nous vivons dans un monde complexe où coexistent transparence et opacité, honnêteté et manipulation, hasard et calcul. Refuser cette complexité, c’est se condamner à l’erreur.

    L’intelligence, ce n’est pas de croire tout ce qu’on nous dit. Ce n’est pas non plus de ne rien croire. C’est de garder l’esprit ouvert tout en gardant les pieds sur terre.

    C’est de poser les bonnes questions sans sombrer dans la paranoïa. C’est de distinguer le possible du probable, le troublant du probant.

    En d’autres termes : c’est de penser par soi-même. Cette faculté si rare qu’elle en devient suspecte.

    Alors continuons à nous poser des questions. Continuons à creuser derrière les apparences. Continuons à déranger ceux qui voudraient nous voir dociles.

    Après tout, dans un monde où « tenir quelqu’un par les couilles » reste la méthode de pouvoir la plus efficace, un peu de méfiance ne peut pas faire de mal.

    Pour aller plus loin

    Photo : Stephen Harlan / Unsplash

  • Mariage homosexuel, le droit a tranché, la société pas encore
    Mariage homosexuel, le droit a tranché, la société pas encore
    Le mariage homosexuel est juridiquement réglé en France depuis la loi du 17 mai 2013, mais il ne l’est pas dans les têtes. Derrière la bataille du mot « mariage », il y a une question beaucoup plus large : que devient une société quand elle redéfinit la famille, la filiation et la place symbolique de l’homme et de la femme ?

    Il y a des sujets qui ne meurent jamais vraiment.

    On les croit enterrés par une loi, calmés par un vote, rangés dans les archives de l’Assemblée nationale. Et puis ils reviennent par la fenêtre, au détour d’une polémique, d’une manifestation, d’une émission de télé, d’un débat sur la PMA, d’une affiche de Gay Pride ou d’une déclaration un peu trop assurée d’un responsable politique.

    Le mariage homosexuel fait partie de ces sujets-là.

    En France, la loi est passée en 2013. Le Conseil constitutionnel l’a validée. Les premiers mariages ont été célébrés. L’administration a suivi. Les mairies ont signé. Les notaires ont adapté leurs modèles. Les familles ont bricolé avec le réel, comme elles le font toujours.

    Mais croire que le problème est réglé parce que le Journal officiel l’a imprimé, c’est confondre le droit et la civilisation.

    Je l’ai déjà dit sans détour : l’abrogation du mariage pour tous reste, à mes yeux, une priorité politique. Non pas parce que je serais obsédé par la vie intime des homosexuels. Franchement, chacun fait ce qu’il veut dans sa chambre, tant que les adultes sont consentants et qu’on ne vient pas transformer une préférence privée en dogme public obligatoire.

    Le sujet, ce n’est pas l’homosexualité.

    Le sujet, c’est le mariage.

    Le tour de passe-passe : arrêter de parler de Dieu pour régler le mariage

    La France a un vieux talent : elle croit pouvoir régler les tragédies humaines par des concepts administratifs.

    Sur le mariage homosexuel, l’opération a été assez simple. On a cessé de parler de Dieu, de nature, de transmission, d’altérité sexuelle, de filiation charnelle, et l’on a réduit le mariage à un contrat civil entre deux individus qui s’aiment.

    Évidemment, vu comme ça, la conclusion tombe toute seule.

    Si le mariage est seulement un contrat d’amour entre deux personnes majeures, pourquoi l’interdire à deux hommes ou à deux femmes ? Pourquoi réserver un avantage fiscal, successoral, patrimonial et symbolique aux seuls couples hétérosexuels ? Pourquoi l’État devrait-il trier les sentiments ?

    L’argument est puissant. Il est même redoutable.

    Mais il repose sur une réduction. Et les réductions, en politique, finissent souvent par exploser au visage de ceux qui les manipulent.

    Historiquement, le mariage n’a jamais été seulement une fête romantique avec traiteur, robe blanche et playlist lamentable à deux heures du matin. Il a été une institution sociale destinée à organiser plusieurs choses à la fois :

    • l’union publique d’un homme et d’une femme ;
    • la stabilité patrimoniale des familles ;
    • la reconnaissance des enfants ;
    • la transmission du nom, des biens et d’une place dans la société ;
    • la pacification des rapports sexuels dans un cadre reconnu.

    Le mariage civil français, depuis la Révolution, s’est certes détaché du sacrement religieux. Mais il n’a pas cessé pour autant d’être une institution structurante. On a retiré le prêtre, pas la logique anthropologique.

    Bref.

    En 2013, on n’a pas seulement ouvert un droit. On a changé la définition d’une institution.

    L’égalité, ce mot magique qui écrase tout

    Le mot « égalité » a servi de bulldozer.

    Il est très difficile, en France, de s’opposer à quelque chose présenté comme une avancée égalitaire. Dès que vous nuancez, vous devenez suspect. Dès que vous interrogez, vous êtes classé. Dès que vous dites « attention, il y a peut-être un effet en chaîne », on vous renvoie dans le camp des grognards, des réacs, des curés encensoir à la main et des vieilles familles qui sentent la naphtaline.

    Pratique.

    Pourtant, la vraie question n’est pas de savoir si les homosexuels sont des citoyens comme les autres. Bien sûr qu’ils le sont. Ils paient des impôts, créent des entreprises, élèvent parfois déjà des enfants, votent, divorcent, héritent, tombent malades, enterrent leurs proches, aiment et souffrent comme tout le monde.

    La question est de savoir si toutes les formes d’union doivent recevoir le même nom, le même statut et les mêmes conséquences juridiques.

    On peut être favorable à une protection maximale des couples homosexuels sans accepter automatiquement que le mariage soit redéfini. Le PACS, créé en 1999, allait déjà dans ce sens. Il a d’ailleurs été massivement utilisé, y compris par les couples hétérosexuels, preuve que la société française savait fabriquer des outils souples sans tout confondre.

    Mais le débat public n’a pas voulu de cette finesse.

    Il fallait choisir son camp. Pour ou contre l’amour. Pour ou contre l’égalité. Pour ou contre les homosexuels.

    C’est intellectuellement pauvre, mais politiquement efficace.

    On a déjà « résolu » le problème du mariage entre homosexuels en arrêtant de parler de Dieu. C’est assez français : supprimer la dimension verticale, puis déclarer que tout se vaut au sol.

    Le moins qu’on puisse dire, c’est que cette méthode laisse des traces.

    Homosexualité, femmes et hommes : le grand malaise français

    Ce débat ne touche pas seulement les homosexuels. Il réveille aussi notre malaise permanent autour des hommes, des femmes et de leur place respective.

    Regardez la période actuelle. L’affaire Weinstein vient d’éclater aux États-Unis. En France, le mot-dièse « balance ton porc » est partout. Les récits de harcèlement, d’abus de pouvoir, d’avances lourdes et de carrières monnayées sexuellement se multiplient.

    Tout le monde découvre soudain ce que beaucoup savaient déjà : le sexe, le pouvoir, l’argent et la carrière sont depuis longtemps emmêlés dans un sale paquet de nœuds.

    Et ce paquet ne concerne pas seulement les hommes hétérosexuels prédateurs face aux femmes victimes. Cette grille existe, évidemment. Elle est même centrale dans beaucoup de milieux. Mais elle ne suffit pas.

    Un homme peut subir les avances déplacées d’un homme plus puissant. Une femme peut utiliser le désir d’un supérieur pour progresser. Une femme de pouvoir peut humilier, manipuler ou harceler. Un homosexuel peut être victime. Un homosexuel peut être prédateur. Un hétérosexuel peut être lâche. Une lesbienne peut être tyrannique. L’être humain est beaucoup plus inventif que les slogans.

    C’est d’ailleurs pour cela que j’ai toujours eu du mal avec les discours trop propres sur les « communautés ». Le réel n’entre pas dans les cases PowerPoint des militants.

    Plus les femmes auront des postes à responsabilité, plus elles deviendront elles aussi le « porc » de quelqu’un. Ce n’est pas une excuse pour les hommes. C’est une remarque sur le pouvoir.

    Cette phrase choque, je le sais. Elle est faite pour cela. Mais elle dit une chose simple : le problème n’est pas seulement le sexe masculin. Le problème est l’asymétrie de pouvoir.

    Quand vous donnez à quelqu’un le pouvoir d’embaucher, de promouvoir, de faire tomber, d’humilier, de financer ou de ruiner, vous créez mécaniquement une zone de prédation possible. Homme, femme, homosexuel, hétérosexuel : peu importe l’étiquette, le mécanisme est là.

    Voilà pourquoi le débat sur le mariage homosexuel ne peut pas être isolé du grand débat contemporain sur le genre, la sexualité, la famille et le pouvoir.

    Tout se tient.

    Le lobby LGBT : réalité politique ou fantasme commode ?

    Dès qu’on parle de « lobby LGBT », les uns crient au complotisme, les autres applaudissent comme si l’on venait enfin de nommer le monstre.

    Calmons-nous deux minutes.

    Un lobby, ce n’est pas nécessairement une société secrète dans une cave avec capuches et chandeliers. C’est un réseau d’influence. Des associations, des élus, des journalistes, des juristes, des artistes, des communicants, des universitaires, des fonctionnaires, des financeurs, qui poussent dans la même direction.

    Dans ce sens-là, oui, il existe un militantisme LGBT structuré. Il est visible. Il assume ses revendications. Il produit des notes, organise des marches, interpelle les pouvoirs publics, saisit les tribunaux, influence les programmes scolaires, intervient dans les médias, participe à la construction du vocabulaire acceptable.

    Et alors ? Les chasseurs le font. Les agriculteurs le font. Les syndicats le font. Les patrons le font. Les cultes le font. Les écologistes le font. Les féministes le font.

    Le vrai problème n’est donc pas l’existence d’un lobby. Le vrai problème est le privilège moral que certains groupes obtiennent dans l’espace public.

    Quand une revendication devient intouchable parce qu’elle est portée par une catégorie présentée comme historiquement opprimée, le débat démocratique se grippe. Vous ne discutez plus une proposition : vous êtes sommé de réparer une faute collective.

    Le lobby LGBT porte une lourde responsabilité lorsqu’il transforme une demande de protection légitime en programme de refonte générale de la société.

    Il faut dire les choses clairement : la dépénalisation de l’homosexualité, la lutte contre les violences, la protection contre les discriminations et la reconnaissance de la dignité des personnes homosexuelles relèvent de l’évidence dans une société civilisée.

    Mais autre chose est de dire que la différence sexuelle n’a plus aucune pertinence institutionnelle.

    Autre chose est de faire comme si la filiation pouvait devenir un simple assemblage juridique au gré des volontés adultes.

    Autre chose encore est de culpabiliser toute objection en la traitant comme une haine.

    Ce glissement-là est dangereux.

    La filiation : le vrai sujet que l’on a soigneusement évité

    On a vendu le mariage pour tous comme une affaire d’amour et d’égalité.

    Mais le cœur du réacteur, c’est la filiation.

    Le mariage ouvre un imaginaire familial. Il crée une présomption, une reconnaissance sociale, une architecture. Même si tous les couples mariés n’ont pas d’enfants, même si certains ne peuvent pas ou ne veulent pas en avoir, l’institution du mariage reste historiquement branchée sur la question de l’enfant.

    C’est pour cela que les débats sur la PMA pour les couples de femmes et les femmes seules reviennent sans cesse. Ce n’est pas une dérive inventée par les opposants. C’est une suite logique.

    Si deux femmes mariées forment un couple aussi pleinement reconnu qu’un couple homme-femme, pourquoi leur refuser l’accès à la procréation médicalement assistée ? Et si deux hommes ne peuvent pas porter d’enfant, pourquoi ne pas ouvrir demain le débat sur la gestation pour autrui ?

    On voit déjà l’engrenage rhétorique.

    À chaque étape, on nous explique que l’étape suivante n’a rien à voir. Puis, quelques années plus tard, elle devient une urgence égalitaire.

    La loi de 2013 interdit toujours la gestation pour autrui en France. La PMA, à ce jour, reste réservée aux couples hétérosexuels confrontés à une infertilité médicalement constatée. Mais politiquement, le front bouge. Le Comité consultatif national d’éthique a rendu en juin 2017 un avis favorable à l’ouverture de la PMA aux couples de femmes et aux femmes seules.

    Voilà. Nous y sommes.

    Le débat n’est donc pas clos, il se déplace.

    L’enfant n’est pas un projet d’adulte comme les autres

    Le discours dominant parle beaucoup du « désir d’enfant ». C’est une expression intéressante, et même révélatrice.

    Un désir, par définition, appartient à celui qui désire. Or l’enfant n’est pas un objet de désir comme une maison, un voyage ou une promotion professionnelle. C’est une personne. Il arrive dans une histoire qu’il n’a pas choisie.

    Bien sûr, des enfants élevés par des couples homosexuels peuvent être aimés, protégés, heureux, équilibrés. Je ne suis pas idiot. Des familles hétérosexuelles sont des enfers, des familles homosexuelles peuvent être remarquables.

    Mais l’exception heureuse ne suffit pas à définir une norme institutionnelle.

    Le droit ne se contente pas d’enregistrer des cas particuliers. Il fabrique des principes. Il dit à la société ce qu’elle considère comme normal, souhaitable, transmissible.

    Et c’est là que le bât blesse.

    La stratégie du rire : Gay Games, Gay Pride et mise en scène communautaire

    La France accueillera les Gay Games en 2018. Très bien. Des compétitions sportives ouvertes autour de la visibilité LGBT, pourquoi pas. On organise bien des événements pour toutes sortes de causes, communautés, professions ou identités.

    Mais il faut quand même interroger cette inflation de la mise en scène communautaire.

    À force de créer des événements homosexuels, des archives homosexuelles, des marches homosexuelles, des festivals homosexuels, des mémoires homosexuelles, on finit par se demander si l’objectif est l’intégration ou la séparation symbolique.

    Peut-on aussi avoir un centre d’archives pour hétérosexuels ? La question fait sourire, mais elle révèle l’asymétrie du moment.

    On me répondra que les hétérosexuels n’ont pas été persécutés comme homosexuels. C’est vrai. On me dira qu’il existe une mémoire spécifique des discriminations, des humiliations, du sida, de la clandestinité, des vies cachées. C’est vrai aussi.

    Mais la mémoire peut réparer sans enfermer.

    La visibilité peut protéger sans devenir une identité totale.

    Le risque, dans toutes les politiques identitaires, c’est de transformer une caractéristique intime en appartenance centrale. Vous n’êtes plus un citoyen qui se trouve être homosexuel. Vous devenez un membre de la communauté LGBT, avec ses codes, ses porte-parole, ses drapeaux, ses injonctions, ses ennemis désignés.

    Et si vous êtes homosexuel mais pas d’accord avec la ligne militante ? Mauvaise nouvelle : vous risquez de découvrir que les communautés autoproclamées n’aiment pas beaucoup les dissidents.

    Comme toutes les petites Églises.

    Ce que devrait être une position raisonnable, si ce mot existe encore

    Je sais bien que sur ce sujet, le mot « raisonnable » est presque comique.

    Les uns veulent sanctuariser la loi de 2013 comme si elle était descendue du Sinaï avec les tables de la République. Les autres veulent revenir à l’avant sans expliquer comment gérer les milliers de mariages déjà célébrés, les enfants déjà élevés, les patrimoines déjà organisés, les vies déjà imbriquées.

    La politique sérieuse commence pourtant par les conséquences.

    Si l’on veut rouvrir le dossier du mariage pour tous, il faut répondre à plusieurs questions concrètes :

    • que fait-on des mariages homosexuels déjà conclus ?
    • maintient-on leurs effets patrimoniaux et successoraux ?
    • crée-t-on une union civile renforcée distincte du mariage ?
    • comment protège-t-on les enfants vivant déjà dans ces familles ?
    • où place-t-on la frontière sur la PMA et la GPA ?
    • comment garantit-on la liberté de conscience des maires, enseignants, médecins et associations ?

    Ce sont des questions difficiles. Donc elles intéressent moins les plateaux télé que les slogans.

    Pour ma part, je crois qu’une société peut protéger les personnes homosexuelles sans dissoudre l’altérité sexuelle dans le droit de la famille. Je crois qu’elle peut reconnaître des unions sans appeler toutes les unions « mariage ». Je crois qu’elle peut respecter les individus sans se laisser intimider par les entrepreneurs de culpabilité.

    Et je crois surtout qu’elle doit cesser de mentir.

    Dire que le mariage homosexuel ne change rien est faux. Dire qu’il provoque mécaniquement l’effondrement instantané de la civilisation est excessif. La vérité est entre les deux, comme souvent : il change quelque chose de profond, mais lentement, par capillarité, dans les représentations, dans les manuels, dans les tribunaux, dans les administrations, dans le langage.

    La guerre culturelle ne ressemble pas toujours à une bataille rangée. Souvent, c’est une succession de formulaires.

    Conclusion : le droit peut tout dire, sauf le réel

    Le mariage homosexuel est légal. C’est un fait.

    Mais le fait juridique n’épuise pas la discussion politique, philosophique et anthropologique. Une loi peut autoriser. Elle peut organiser. Elle peut punir. Elle peut fiscaliser. Elle peut même rebaptiser.

    Elle ne peut pas abolir d’un trait de plume la différence entre un père et une mère.

    Elle ne peut pas faire disparaître la question de l’origine.

    Elle ne peut pas empêcher une société de se demander ce qu’elle transmet, à qui, et au nom de quoi.

    On me dira que le train est passé, que le débat est clos, que les opposants ont perdu, qu’il faut maintenant « avancer ». Peut-être. Mais avancer vers quoi ? Vers une société d’individus contractants, où toute limite devient une discrimination et toute frustration une oppression ?

    Je préfère encore poser la question, même mal élevé, même à contre-courant, même en agaçant les gardiens du temple progressiste.

    Parce qu’au fond, c’est bien cela le sujet : le mariage pour tous n’est pas seulement une loi sur les homosexuels. C’est une loi sur ce que nous acceptons encore d’appeler une famille.

    Et ça, clairement, ce n’est pas un détail.

    Pour aller plus loin

    Sources et références

  • Burkini, plages et hypocrisie française, l’État se mêle de nos maillots de bain
    Burkini, plages et hypocrisie française, l’État se mêle de nos maillots de bain
    L’été 2016 a vu une vague d’interdictions du burkini déferler sur les plages françaises, de Cannes à Nice en passant par le Touquet. Derrière ces arrêtés municipaux, une question se pose : pourquoi un simple maillot de bain intégral suscite-t-il autant de passion, alors que d’autres tenues, bien plus provocatrices, sont tolérées sans sourciller ? Plongée dans un débat où la laïcité se mêle à l’hypocrisie politique.

    Un maillot de bain qui dérange plus que les partouzes sur la plage

    Je vais vous dire une chose : en France, on a le droit d’organiser des partouzes sur les plages où tout le monde est à poil, mais un burkini, ça, c’est impensable. Vous trouvez ça logique, vous ?

    Prenons un exemple concret. À Cap d’Agde, station balnéaire réputée pour son village naturiste, les libertins s’échangent en toute liberté, les couples se mélangent, et personne ne trouve rien à redire. Pourtant, à quelques centaines de kilomètres de là, à Cannes ou à Nice, une femme qui souhaite se baigner en burkini se voit infliger une amende, voire une expulsion de la plage. Le message est clair : la nudité intégrale, oui ; la pudeur, non.

    Cette contradiction n’est pas anodine. Elle révèle une forme d’hypocrisie collective, où certaines libertés sont jugées plus acceptables que d’autres. Comme si la laïcité à la française ne s’appliquait qu’à sens unique, en ciblant systématiquement les symboles associés à l’islam, tout en fermant les yeux sur d’autres pratiques, bien plus transgressives.

    Bref.

    Le burkini, une « provocation dégoûtante » ?

    Le 19 août 2016, la ville de Nice emboîte le pas à Cannes et interdit à son tour le burkini sur ses plages. Le maire, Christian Estrosi, ne mâche pas ses mots : pour lui, porter un burkini est une « provocation dégoûtante ». Une déclaration qui a fait le tour du monde, et qui a choqué bien au-delà des frontières françaises.

    Pourtant, quand on y regarde de plus près, le burkini n’a rien d’une tenue provocatrice. Conçu par une Australienne d’origine libanaise, Aheda Zanetti, ce maillot de bain intégral permet aux femmes musulmanes de se baigner tout en respectant leur pudeur. Il s’agit d’une solution pratique, moderne, et surtout, d’un choix personnel. Alors pourquoi tant de haine ?

    La réponse est simple : le burkini est devenu un symbole politique. Pour certains maires, interdire ce maillot de bain, c’est envoyer un message fort à une partie de la population. Un message qui dit : « Ici, c’est nous qui dictons les règles, et votre culture n’a pas sa place. »

    Mais à quel prix ? En faisant du burkini un enjeu politique, ces élus ont transformé un simple débat vestimentaire en une crise nationale. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que la France n’en ressort pas grandie.

    Qui interdit quoi, et pourquoi ?

    Au 27 août 2016, cinq villes françaises ont déjà pris des arrêtés pour interdire le burkini : Cannes, Villeneuve-Loubet, Sisco, Le Touquet et Cogolin. Et d’autres pourraient suivre. Pourtant, ce qui est frappant, c’est que ces interdictions ne viennent pas uniquement des maires du Front National. Non, les premiers à avoir ouvert le bal sont des élus de droite, comme David Lisnard à Cannes ou Christian Estrosi à Nice.

    Pourquoi cette précipitation ? Officiellement, ces arrêtés sont justifiés par des « risques de troubles à l’ordre public ». En clair, les maires craignent que la présence de femmes en burkini ne provoque des tensions sur les plages. Mais est-ce vraiment le cas ? À Cannes, par exemple, les premiers incidents liés au burkini remontent à 2014, et ils étaient mineurs. Alors pourquoi en faire tout un plat en 2016 ?

    La réponse est à chercher du côté de la politique. En pleine période de tensions post-attentats, certains élus ont vu dans le burkini un moyen de marquer des points. En s’attaquant à ce symbole, ils envoient un signal fort à leur électorat : « Nous sommes fermes face à l’islamisme. »

    Mais cette stratégie est-elle vraiment efficace ? Rien n’est moins sûr. Car en interdisant le burkini, ces maires ne font que renforcer le sentiment d’exclusion chez une partie de la population. Et ils donnent aussi des arguments à ceux qui accusent la France de stigmatiser les musulmans.

    Le burkini, une marque déposée

    Saviez-vous que « Burkini » est une marque commerciale, déposée dans plusieurs pays, dont la France ? Ce détail a son importance, car il montre que ce maillot de bain n’est pas un simple vêtement religieux, mais bien un produit moderne, conçu pour répondre à un besoin spécifique.

    Aheda Zanetti, la créatrice du burkini, a d’ailleurs expliqué à plusieurs reprises que son invention n’avait rien à voir avec la religion. Il s’agissait avant tout de permettre aux femmes musulmanes de pratiquer des activités nautiques en toute sérénité. Et pourtant, en France, ce maillot est devenu l’objet de toutes les polémiques.

    Cette instrumentalisation du burkini est d’autant plus absurde que d’autres tenues, bien plus controversées, sont tolérées sans problème. Prenons l’exemple des piscines de Sarcelles, où des créneaux horaires sont réservés aux femmes d’une communauté religieuse. Personne ne s’en émeut. Pourtant, quand une femme porte un burkini sur une plage, c’est tout de suite la crise.

    La France, pays des Talibans ?

    Le 24 août 2016, je faisais une comparaison qui a fait bondir plus d’un : « À ma connaissance, deux peuples interdisent collectivement et massivement le burkini à ce jour : les Talibans, et les Français. »

    Bien sûr, cette phrase était volontairement provocatrice. Mais elle soulève une question légitime : comment un pays qui se revendique comme le berceau des droits de l’homme peut-il en arriver à interdire un simple maillot de bain ?

    La réponse tient en un mot : laïcité. En France, la laïcité est souvent invoquée pour justifier des mesures restrictives, comme l’interdiction du voile à l’école ou, plus récemment, du burkini sur les plages. Pourtant, la laïcité, telle qu’elle est définie par la loi de 1905, ne consiste pas à interdire les signes religieux dans l’espace public. Elle garantit la liberté de conscience et la neutralité de l’État, pas celle des citoyens.

    En interdisant le burkini, les maires français ont donc détourné le principe de laïcité à des fins politiques. Et ils ont donné l’impression que la France était prête à sacrifier ses valeurs fondamentales sur l’autel de la peur.

    Et ailleurs, comment ça se passe ?

    Pendant que la France s’enlise dans ce débat, le reste du monde observe, souvent avec incompréhension. Au Québec, par exemple, le Premier ministre Philippe Couillard a été clair : « Hors de question d’interdire aux femmes de porter le burkini à la plage. »

    Même son de cloche dans les pays musulmans. À Dubaï, par exemple, les règles sont simples : sur la plage, chacun porte ce qu’il veut, tant que la tenue est « appropriée ». Si un homme se présente en kurta, c’est le maître-nageur qui le rappelle à l’ordre. Pas de polémique, pas de crise politique, juste du bon sens.

    Et puis, il y a ces images qui circulent sur les réseaux sociaux : des plages du Liban ou de Turquie, où femmes en bikini et femmes en burkini cohabitent sans problème. Preuve que la mixité vestimentaire est possible, à condition de ne pas en faire un enjeu politique.

    Le burkini, partie de la solution ou du problème ?

    Pour moi, le burkini n’est pas un problème. Au contraire, il fait partie de la solution. Dans une société de plus en plus diversifiée, il permet à des femmes qui, autrement, ne mettraient jamais les pieds sur une plage, de profiter des joies de la baignade. C’est une avancée, pas une régression.

    Pourtant, en France, on a fait du burkini un symbole de l’islamisme radical. Comme si porter ce maillot de bain revenait à adhérer à une idéologie extrémiste. C’est absurde, et surtout, c’est contre-productif. Car en diabolisant le burkini, on pousse certaines femmes à se replier sur elles-mêmes, plutôt qu’à s’intégrer.

    Prenons un exemple. Dans les années 1960, les femmes qui portaient le bikini étaient souvent critiquées, voire insultées. Aujourd’hui, qui oserait dire que le bikini est un symbole d’oppression ? Personne. Et pourtant, à l’époque, c’était un débat tout aussi passionné que celui du burkini aujourd’hui.

    Alors, pourquoi ne pas laisser les femmes choisir ? Pourquoi ne pas accepter que certaines préfèrent le bikini, d’autres le burkini, et d’autres encore le topless ? La liberté, ce n’est pas imposer un modèle unique, mais permettre à chacun de vivre comme il l’entend.

    Un débat mondial, une indignation planétaire

    Le débat sur le burkini a dépassé les frontières françaises. Aux États-Unis, en Grande-Bretagne, en Australie, les médias se sont emparés du sujet, souvent pour critiquer la France. « Absurdité française », titrait un journal britannique. « La France, pays des droits de l’homme ? », s’interrogeait un quotidien américain.

    Et les chiffres parlent d’eux-mêmes. Selon un sondage réalisé en août 2016, 64 % des Français seraient opposés au burkini, contre seulement 6 % favorables. Mais ce rejet est-il vraiment représentatif ? Pas sûr. Car ce sondage a été réalisé dans un contexte particulier, marqué par les attentats et une montée des tensions identitaires.

    Ce qui est certain, c’est que ce débat a terni l’image de la France à l’étranger. Et il a aussi révélé une fracture profonde au sein de la société française. D’un côté, ceux qui voient dans le burkini une menace pour les valeurs républicaines. De l’autre, ceux qui y voient une atteinte à la liberté individuelle.

    Et demain, que restera-t-il de cette polémique ?

    Je suis très serein sur le burkini à long terme. Un jour, les mêmes qui aujourd’hui le diabolisent devront s’excuser. Car cette polémique, comme tant d’autres, finira par passer. Et le burkini, lui, restera.

    Pourtant, cette affaire laisse un goût amer. Elle montre à quel point la France a du mal à accepter sa diversité. À quel point elle a peur de l’autre, de ce qui est différent. Et à quel point ses dirigeants sont prêts à instrumentaliser les peurs pour gagner des voix.

    Alors, oui, les plages françaises seront peut-être un jour « inondées » de femmes en burkini, comme je le prédisais il y a quelques semaines. Mais ce ne sera pas une défaite. Ce sera une victoire. La victoire d’une société qui aura enfin appris à vivre ensemble, sans chercher à imposer ses normes à tout prix.

    En attendant, une question reste en suspens : et vous, seriez-vous à l’aise sur une plage où cohabitent femmes en bikini, femmes en burkini, et femmes en topless ?

    Pour aller plus loin

    Sources et références

  • L’impossible dissociation entre identité et politique
    L’impossible dissociation entre identité et politique
    En février 2015, la France est encore sous le choc des attentats de janvier. Dans ce contexte explosif, la politique israélienne de Benyamin Netanyahou s’invite au cœur des débats, brouillant les lignes entre solidarité avec les Juifs français et soutien à un gouvernement de plus en plus controversé. Entre accusations d’influence occulte, montée des actes antisémites et stratégies géopolitiques, une question s’impose : peut-on encore distinguer l’identité juive de la politique d’Israël ?

    La France post-11 janvier : quand Netanyahou s’invite dans le deuil national

    Le 11 janvier 2015, près de quatre millions de personnes défilent dans les rues de France pour défendre les valeurs de la République après les attentats contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher. Parmi les personnalités présentes, un homme attire particulièrement l’attention : Benyamin Netanyahou, Premier ministre israélien, ovationné par une partie de la foule. Une scène qui en dit long sur la confusion des genres.

    Je me souviens encore de ces images. Netanyahou, debout dans la foule parisienne, comme s’il était chez lui. Comme si la France était un territoire conquis, pour reprendre les mots de l’écrivain Jacob Cohen. Le moins qu’on puisse dire, c’est que sa présence n’avait rien d’anodin. Elle s’inscrivait dans une stratégie bien rodée : instrumentaliser les crises européennes pour renforcer l’alliance entre Israël et les diasporas juives, tout en diabolisant les critiques de sa politique.

    Pourtant, cette présence a aussi révélé une fracture. Une partie de la communauté juive française, déjà ébranlée par les attentats, s’est sentie prise en otage par ce discours. Comme si, une fois de plus, on lui demandait de choisir entre sa loyauté envers la France et son soutien à Israël. Une équation impossible, surtout quand la politique israélienne bascule toujours plus à droite.

    Antisémitisme et antisionisme : le grand brouillage des lignes

    Depuis l’été 2014 et l’opération « Bordure protectrice » à Gaza, les actes antisémites ont connu une recrudescence alarmante en France. En 2014, le Service de protection de la communauté juive (SPCJ) recensait une augmentation de 101 % des actes antisémites par rapport à l’année précédente. Un chiffre qui parle de lui-même.

    Mais derrière ces statistiques, une question se pose : cette haine est-elle vraiment déconnectée de la politique israélienne ? Pour certains, la réponse est évidente. Comme l’a souligné le sondage réalisé en Palestine par l’agence Ma’an en janvier 2015, 84 % des Palestiniens pensaient que les attentats de Paris avaient été organisés par des Israéliens. Une théorie du complot absurde, mais révélatrice d’un climat de défiance généralisée.

    En France, les amalgames vont bon train. Entre ceux qui confondent antisionisme et antisémitisme, et ceux qui, à l’inverse, rejettent toute critique d’Israël sous prétexte qu’elle alimenterait la haine des Juifs, le débat est devenu un champ de mines. Prenez l’affaire des voitures taguées « JUIF » en février 2015. Quand il s’est avéré que les auteurs étaient… juifs eux-mêmes, beaucoup ont été déstabilisés. Comme si cette révélation venait contredire le récit dominant d’une France antisémite par essence.

    Bref. L’antisémitisme existe, c’est une réalité. Mais il est aussi, parfois, un prétexte commode pour éviter de regarder en face les conséquences de la politique israélienne.

    L’influence israélienne en France : mythe ou réalité ?

    En février 2015, les déclarations de Roland Dumas, ancien ministre des Affaires étrangères, font scandale. Selon lui, Manuel Valls serait « sous influence juive ». Une phrase qui a choqué, et pour cause : elle reprend les vieux clichés du complot juif. Pourtant, derrière cette polémique, une question plus subtile se pose : celle de l’influence réelle de la droite israélienne sur les politiques françaises.

    Car Netanyahou ne se contente pas de discours. Son gouvernement mise sur des relais concrets : think tanks, médias, partenariats technologiques. En janvier 2015, le géant américain Teradata rachetait la start-up israélienne Appoxee, spécialisée dans le marketing mobile. Une opération parmi d’autres, qui illustre l’attractivité économique d’Israël, mais aussi son soft power croissant.

    Dans le domaine de la sécurité, l’influence israélienne est encore plus visible. Après les attentats de janvier, les technologies israéliennes – drones, logiciels de surveillance, méthodes de renseignement – ont été présentées comme des solutions miracles pour la France. Comme si, après avoir échoué à protéger ses propres citoyens, l’État français se tournait vers un modèle qui a fait ses preuves… en Cisjordanie occupée.

    Le problème, c’est que cette influence ne se limite pas aux cercles du pouvoir. Elle irrigue aussi les débats publics. Quand Marine Le Pen reprend à son compte l’idée d’une « influence juive » sur les politiques, elle ne fait que recycler un argument déjà utilisé par la droite israélienne pour discréditer ses opposants. Un comble.

    Les Juifs français face à un choix impossible

    En janvier 2015, Netanyahou a lancé un appel aux Juifs français : « Venez en Israël, c’est votre maison. » Une invitation qui a suscité autant d’espoir que de colère. Car derrière ce discours protecteur se cache une réalité bien moins reluisante : Israël n’est pas un havre de paix pour les Juifs.

    Les chiffres sont là. En 2014, 76 Israéliens ont été tués dans des attaques terroristes, contre 11 en France. Le taux d’homicides volontaires y est deux fois plus élevé qu’en France. Sans parler des risques liés à la guerre permanente : roquettes, attentats, tensions intercommunautaires. Comme je l’ai déjà dit, un Juif est bien plus en sécurité à Paris ou à Marseille qu’à Tel-Aviv ou Jérusalem.

    Pourtant, l’alyah – l’immigration en Israël – continue d’augmenter. En 2014, près de 7 000 Français juifs ont fait ce choix, un record. Une partie d’entre eux fuient effectivement l’antisémitisme. Mais d’autres, peut-être, se laissent séduire par le récit d’un Israël fort, protecteur, qui leur offre une identité claire dans un monde de plus en plus flou.

    Le drame, c’est que ce récit est une illusion. Israël n’est pas une solution pour les Juifs français. C’est un État en guerre permanente, dirigé par une droite nationaliste qui instrumentalise la peur pour justifier ses politiques expansionnistes. Et plus cette droite se radicalise, plus elle alimente, malgré elle, l’antisémitisme qu’elle prétend combattre.

    La voix des Juifs critiques : un contre-pouvoir indispensable

    Heureusement, tous les Juifs ne se reconnaissent pas dans la politique de Netanyahou. En France comme en Israël, des voix s’élèvent pour dénoncer cette confusion entre identité juive et soutien inconditionnel à l’État israélien. Des intellectuels comme Rony Brauman, des journalistes comme Gideon Levy, ou des associations comme JCall, refusent de se laisser enfermer dans ce piège.

    Leur message est clair : on peut être Juif et critiquer Israël. On peut aimer Israël et refuser sa politique de colonisation. On peut défendre les Juifs de France sans soutenir Netanyahou. Ces voix sont essentielles, car elles rappellent une vérité simple : le judaïsme n’est pas un bloc monolithique. Il est divers, complexe, et surtout, il n’a pas à se soumettre aux diktats d’un gouvernement qui, de toute évidence, ne le représente pas.

    Pourtant, ces voix sont souvent marginalisées. En France, elles sont accusées de trahir la communauté. En Israël, elles sont traitées de « traîtres » ou de « kapos ». Comme si, une fois de plus, la loyauté envers Israël devait primer sur toute autre considération.

    Et maintenant ? Vers une rupture entre les USA et Israël ?

    En mars 2015, les relations entre les États-Unis et Israël atteignent un point de tension inédit. Barack Obama et Benyamin Netanyahou s’affrontent ouvertement sur la question du nucléaire iranien, mais aussi sur la colonisation. Pour la première fois, des voix s’élèvent à Washington pour remettre en cause l’aide militaire américaine à Israël, qui s’élève à 3 milliards de dollars par an.

    Cette crise n’est pas anodine. Elle pourrait marquer un tournant dans la politique internationale. Car si les États-Unis, principal allié d’Israël, commencent à douter, quel avenir pour la stratégie de Netanyahou ?

    Pour la France, cette évolution pourrait être une opportunité. Une occasion de repenser sa relation avec Israël, non plus sur la base d’une solidarité aveugle, mais sur celle d’un dialogue critique. Une occasion, aussi, de rappeler que la sécurité des Juifs français ne passe pas par l’alyah, mais par une République qui assume pleinement ses valeurs : liberté, égalité, fraternité.

    Bref. La situation est complexe, les enjeux immenses. Mais une chose est sûre : tant que la politique israélienne continuera à alimenter les amalgames, tant que les Juifs français seront sommés de choisir entre leur pays et un État qui ne les représente pas, la confusion persistera.

    Et vous, où en êtes-vous ? Pensez-vous que la critique d’Israël est compatible avec la lutte contre l’antisémitisme ? Ou sommes-nous condamnés à choisir notre camp dans une guerre qui, au fond, ne nous concerne pas ?

    Pour aller plus loin

    Sources et références