• Immigrationniste et « déportationniste », le raisonnement froid que personne n’ose tenir
    Immigrationniste et « déportationniste », le raisonnement froid que personne n’ose tenir
    L’Europe a construit le pire des deux mondes : elle n’accueille pas vraiment, elle n’éloigne pas vraiment, et elle ne demande rien à personne. Je défends ici une position que les deux camps détestent — une immigration assumée, contrôlée politiquement, assortie d’une capacité réelle d’éloignement et d’un contrat culturel explicite. Avec une ligne rouge absolue : on n’expulse jamais quelqu’un pour ses opinions.

    Je vais commencer par la phrase qui me vaut le plus d’insultes, à gauche comme à droite.

    L’immigration d’accord, à condition de pouvoir déporter chaque fois que nécessaire.

    Voilà. En une ligne, j’ai perdu la moitié de mes lecteurs de chaque côté. Les uns entendent « déporter » et voient les wagons. Les autres entendent « d’accord » et voient le grand remplacement. Personne n’entend la structure de la phrase, qui est pourtant la seule chose intéressante : c’est une condition, pas un slogan.

    Je suis un pragmatique froid. Le plus insolent que vous lirez sans doute cette semaine. Et le pragmatisme froid, sur ce dossier, consiste à admettre une évidence que trente ans de politiques européennes ont contournée : on ne peut pas ouvrir une porte qu’on est incapable de fermer. Ce n’est pas une position morale, c’est une position mécanique.

    Le mot « déporter », et la ligne rouge qu’il ne doit jamais franchir

    Commençons par la sémantique, parce qu’elle empoisonne tout le débat.

    En français, « déportation » est un mot chargé de plomb. Il renvoie aux convois de 1942, aux camps, à l’anéantissement. En anglais, to deport signifie simplement renvoyer un étranger en situation irrégulière vers son pays d’origine — ce que notre droit appelle « éloignement », « expulsion », « reconduite à la frontière », ou plus prosaïquement l’exécution d’une obligation de quitter le territoire français.

    J’emploie le mot fort à dessein, parce que l’euphémisme administratif est précisément le mécanisme par lequel on a vidé la politique migratoire de toute réalité. « Mesure d’éloignement non exécutée » : voilà une formule qui ne fait mal à personne et qui ne veut rien dire. Mais je l’assume : le mot est piégé, et il faut savoir ce qu’on met dedans.

    Car il existe une frontière que ce mot ne doit jamais traverser, et elle est apparue en pleine lumière ces derniers jours avec le cas d’une ressortissante étrangère visée par une procédure d’éloignement depuis la France dans un contexte manifestement politique.

    Je n’aime pas du tout cette histoire de déportation politique depuis la France. C’est vraiment quelque chose qui ne me plaît pas, on bascule.

    « On bascule ». Le mot est faible. Une politique migratoire, c’est un État souverain qui décide qui entre, qui reste et qui part, selon des critères publics, écrits, contestables devant un juge. Une police des opinions, c’est un État qui utilise le droit des étrangers comme une arme contre la parole. Le premier relève de la souveraineté. Le second relève de l’arbitraire, et transforme chaque étranger présent sur le sol en citoyen sous condition de silence.

    Je veux la capacité d’éloigner. Je ne veux pas d’une capacité d’éloigner pour ce qu’on pense. C’est exactement la différence entre une politique et une purge. Ceux qui confondent les deux — par enthousiasme ou par paresse — préparent un régime dont ils seront un jour les victimes.

    Non, l’immigration ne tire pas vos salaires vers le bas

    Passons maintenant à l’argument massue de la doxa anti-immigration, celui qu’on entend dans tous les dîners et tous les plateaux.

    J’estime que ce n’est pas l’immigration qui contraint les salaires vers le bas. C’est multifactoriel et c’est autre chose.

    Ce n’est pas une opinion de bisounours, c’est ce que dit la littérature économique depuis trente-cinq ans. L’étude fondatrice reste celle de David Card sur l’exode de Mariel : en 1980, Fidel Castro laisse partir environ 125 000 Cubains, dont la moitié s’installe à Miami en quelques mois, gonflant la population active locale de 7 % d’un coup. Card ne trouve aucun effet mesurable sur les salaires ni sur le chômage des travailleurs peu qualifiés de Miami. L’étude a été contestée, réanalysée, réfutée, re-réfutée — c’est la vie académique — mais le résultat central a tenu.

    Les synthèses de l’OCDE et des grandes revues convergent : l’effet de l’immigration sur les salaires des natifs se situe dans une fourchette étroite, entre −1 % et +1 %, avec une concentration des effets négatifs sur… les immigrés arrivés précédemment, qui sont les vrais concurrents directs des nouveaux entrants.

    Alors qu’est-ce qui écrase réellement les salaires ? Quelques candidats sérieux :

    • la concurrence par les prix à l’échelle mondiale, qui a délocalisé un tiers de notre industrie manufacturière en trente ans ;
    • l’écrasement des salaires par les charges et le piège des trappes à bas salaires autour du SMIC, qui rend toute augmentation prohibitive pour l’employeur ;
    • la désindexation généralisée et l’effondrement du rapport de force syndical dans les services ;
    • le travail illégal — et là, oui, l’immigration entre en jeu, mais par la porte de l’irrégularité, pas par celle de l’immigration en tant que telle.

    Retenez cette nuance, elle est décisive : ce n’est pas le travailleur étranger qui casse le marché, c’est le travailleur sans statut. Un sans-papiers ne peut ni négocier, ni se syndiquer, ni porter plainte, ni refuser. C’est le rêve humide de l’employeur voyou. En refusant de régulariser, on ne protège pas les salaires français : on fabrique industriellement une main-d’œuvre corvéable.

    On ne régularise pas et on empêche le miracle de se réaliser, il est bridé par des peureux qui ont peur de l’immigration, alors que sans l’immigration ils sont en train d’en crever.

    « En crever » n’est pas une figure de style. La fécondité française est tombée autour de 1,6 enfant par femme, au plus bas depuis un siècle. Le seuil de renouvellement des générations est à 2,05. L’Allemagne, l’Italie, l’Espagne sont dans le même trou, en pire pour certaines. Sans solde migratoire positif, la population active de l’Union européenne se contracte, mécaniquement, chaque année, avec un système de retraites par répartition qui repose sur le nombre de cotisants. Vous pouvez trouver ça désagréable. C’est de l’arithmétique.

    Ceuta : quand un État se sert de corps humains comme d’une artillerie

    Regardons maintenant ce qui se joue à Ceuta, ce confetti espagnol de 18 km² planté sur la côte marocaine, avec sa clôture, ses miradors et ses 85 000 habitants.

    Quand vous voyez des milliers de personnes franchir une frontière en quelques heures, la question à se poser n’est pas « d’où viennent-ils ? » mais « qui a cessé de les retenir ? ». Une frontière fermée pendant vingt ans ne s’ouvre pas toute seule un mardi matin.

    Le précédent est documenté au mot près. En mai 2021, entre 8 000 et 10 000 personnes, dont environ 1 500 mineurs, entrent à Ceuta en quarante-huit heures, essentiellement à la nage, pendant que la gendarmerie marocaine regarde ailleurs. Le contexte : Madrid venait d’accueillir discrètement Brahim Ghali, le chef du Front Polisario, pour des soins. Le message de Rabat était limpide. Ce n’était pas une crise migratoire, c’était une frappe diplomatique avec des êtres humains comme munitions.

    Ce n’est pas un cas isolé. En février 2020, Ankara annonce l’ouverture de ses frontières et pousse des milliers de personnes vers l’Evros grec, en pleine négociation avec Bruxelles. En 2021, Minsk organise des vols charters depuis Bagdad, Damas et Beyrouth pour déverser des candidats à l’asile sur les frontières polonaise et lituanienne. Ce procédé a désormais un nom dans la littérature stratégique : l’instrumentalisation des flux migratoires, une arme hybride, peu coûteuse, difficilement attribuable, et redoutablement efficace contre des démocraties incapables de tirer sur des civils.

    J’ai écrit, dans le feu de l’actualité, que ce genre d’afflux pouvait relever d’unités spécialisées dans les opérations d’influence, tant l’absence de traces sur les réseaux sociaux interroge. Soyons honnêtes intellectuellement : cette hypothèse n’est pas nécessaire. La réalité documentée est plus simple et plus glaçante. Il n’y a pas besoin d’organiser quoi que ce soit : il suffit d’arrêter d’empêcher. Un État qui lève sa surveillance pendant douze heures produit le même résultat qu’une opération militaire, sans ordre écrit, sans responsable identifiable, sans preuve.

    Et je maintiens le fond : c’est multifactoriel. Passeurs organisés, réseaux sociaux, calcul diplomatique, désespoir économique — tout cela coexiste. Ce qui est certain, c’est que traiter Ceuta comme un fait divers humanitaire quand il s’agit d’un acte de politique étrangère, c’est se condamner à ne jamais rien comprendre.

    Le chaînon manquant : on ne sait pas éloigner, donc on ne sait pas accueillir

    Voilà le cœur du problème, et il est technique avant d’être idéologique.

    On ne sait pas du tout s’y prendre avec l’immigration de masse. On fait tout à l’envers. Par manque de courage.

    Les chiffres sont connus de tous les praticiens du dossier et de personne d’autre. À l’échelle de l’Union européenne, moins de 20 % des décisions de retour sont effectivement exécutées. La Commission le répète depuis dix ans. En France, le taux d’exécution des obligations de quitter le territoire tourne autour de 7 à 10 % selon les années et les modes de calcul.

    Autrement dit : neuf fois sur dix, l’État prononce une décision qu’il n’appliquera jamais. Ce n’est pas de la fermeté, c’est du théâtre administratif. Et cette fiction a un coût politique colossal : elle nourrit à la fois le sentiment d’impuissance des uns et l’angoisse permanente des autres, qui vivent des années sous une décision suspendue au-dessus de leur tête.

    Pourquoi ça ne marche pas ? Quatre verrous, tous parfaitement identifiés :

    • les laissez-passer consulaires : sans document du pays d’origine, pas de retour possible. Certains États refusent systématiquement, sachant très bien qu’aucune sanction ne suivra ;
    • l’identification : une part importante des personnes concernées arrivent sans document, ou en détruisent volontairement ;
    • les capacités matérielles : places de rétention limitées, escortes, vols, coût unitaire élevé d’un éloignement forcé ;
    • la fragmentation juridique : jusqu’à récemment, une décision de retour prise dans un pays n’était pas reconnue par les vingt-six autres.

    C’est précisément ce que le Pacte européen sur la migration et l’asile, entré en application en juin 2026, prétend corriger : procédures à la frontière, base de données commune, solidarité obligatoire entre États, et reconnaissance mutuelle des décisions de retour. Ajoutez-y la proposition de règlement « retour » présentée par la Commission au printemps 2025, avec l’idée très controversée des return hubs hors d’Europe. On peut détester cette architecture. On ne peut pas dire qu’elle ne traite pas le sujet.

    Il faut une méthode, et surtout il faut déjà accepter l’idée qu’on puisse éloigner très concrètement ceux qu’on décide d’éloigner, selon une politique d’immigration parfaitement claire et volontaire sur ce sujet.

    Tout est dans « parfaitement claire ». Le drame européen n’est pas d’avoir trop ou trop peu d’immigration. C’est de n’avoir aucune politique lisible, donc aucune promesse tenable, ni envers les nationaux, ni envers les arrivants.

    Le paramètre identitaire, ou ce qu’on n’ose plus demander

    J’arrive au point le plus inflammable. Tant pis.

    Je veux prendre en compte les paramètres identitaires dans le raisonnement. Ça implique une politique d’immigration avec tout le package de transmission des valeurs.

    Je sais exactement ce que ça déclenche. Alors précisons : « identitaire » ne signifie pas ici ethnique, ni religieux, ni racial. Ça signifie qu’une société est un ensemble de règles implicites, de références, de rapports au droit, à la femme, à la loi, à l’humour, à la contradiction. Prétendre qu’on peut faire entrer plusieurs centaines de milliers de personnes par an dans un corps social sans transmettre quoi que ce soit, c’est une négligence, et la négligence n’a jamais été une vertu.

    Le paradoxe, c’est que le pays qui a inventé l’assimilation républicaine est devenu celui qui exige le moins. Nos voisins, eux, ont posé des exigences dures et explicites : cours de langue intensifs obligatoires et rémunérés dans le modèle scandinave, examen civique et niveau de langue exigeant en Allemagne, sélection par points au Canada avec obligation de résultat linguistique. On peut discuter chaque dispositif. Mais tous partagent une chose : ils disent ce qu’ils veulent.

    La France, elle, fait signer un contrat d’intégration républicaine dont le volume horaire de français est notoirement insuffisant pour atteindre un niveau opérationnel, puis considère le travail fait. Ce n’est pas de la générosité, c’est de l’abandon. On laisse des gens dans des quartiers où ils n’auront jamais besoin de parler français, et on s’étonne vingt ans plus tard que la troisième génération se cherche une identité de substitution sur TikTok.

    Une méthode en sept points

    Puisque je passe mon temps à réclamer une méthode, en voici une. Discutable, bien sûr. Mais explicite.

    1. Dire un chiffre. Un débat parlementaire annuel fixant des volumes par catégorie — travail, études, famille, protection. Public, voté, révisable. La transparence désamorce plus de fantasmes que tous les discours d’apaisement.
    2. Régulariser massivement ceux qui travaillent depuis des années, en une opération unique, documentée, avec critères durs (durée, fiches de paie, casier, langue). Un travailleur déclaré cotise, négocie et cesse d’écraser le marché.
    3. Rendre l’éloignement réel pour les autres. Cela suppose de conditionner franchement l’aide au développement et les visas diplomatiques à la délivrance des laissez-passer consulaires. C’est brutal. C’est le seul levier qui a jamais fonctionné.
    4. Traiter les demandes en trois mois, pas en trois ans. La lenteur est le pire des systèmes : elle enracine ceux qui devront partir et humilie ceux qui pourront rester.
    5. Exiger la langue, sérieusement. Plusieurs centaines d’heures, financées, avec évaluation et conséquence sur le renouvellement du titre.
    6. Traiter l’instrumentalisation des flux comme un acte hostile, relevant de la diplomatie et de la défense, pas du secours humanitaire — tout en sauvant les vies en mer, ce qui n’est pas négociable.
    7. Sanctuariser la liberté d’opinion des étrangers résidents. Aucune procédure d’éloignement fondée sur une prise de position politique. Jamais.

    Le courage plutôt que la peur

    Ce que je décris n’est ni de droite ni de gauche, et c’est bien pour ça que ça n’arrivera probablement pas. La droite ne veut pas du point 2, la gauche ne veut pas des points 3 et 5, et l’administration ne veut d’aucun des sept parce que chacun suppose de rendre des comptes sur des résultats mesurables.

    Alors on continue. On prononce des décisions qu’on n’exécute pas, on interdit le travail à des gens qui travaillent quand même, on n’enseigne pas la langue du pays, et on se raconte que le problème viendra d’une loi de plus. La quinzième depuis 1980, si je compte bien.

    Le pire, c’est que les deux camps ont tort pour la même raison : ils ont peur. Peur de dire qu’on a besoin d’immigration. Peur de dire qu’on doit pouvoir renvoyer. Peur de dire qu’on attend quelque chose de ceux qui arrivent. Trois lâchetés qui s’additionnent et produisent exactement ce que personne ne voulait.

    Moi je prends une immigration contrôlée politiquement. Assumée, chiffrée, exigeante, réversible. C’est-à-dire une politique — ce mot qu’on a remplacé par de la gestion de flux et de l’émotion télévisée.

    Reste la question que je pose depuis le début et à laquelle personne ne répond : combien de temps peut-on tenir un pays sur une promesse qu’on sait ne pas pouvoir tenir ?

    Pour aller plus loin

    Sources et références

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  • Trump et l’été des faux deals
    Trump et l’été des faux deals
    Depuis trois semaines, la séquence Iran–Israël–États-Unis se joue sur un registre inédit : celui du communiqué permanent, où l’on annonce un cessez-le-feu le matin et des frappes le soir. Pendant ce temps, le monde arabe se repositionne en silence, le détroit d’Ormuz redevient le point de compression de l’économie mondiale, et la France découvre qu’elle est embarquée dans une guerre qu’elle n’a ni décidée, ni discutée, ni budgétée. Voici ce que cet été raconte vraiment.

    Il y a une blague qui circule à Téhéran en ce moment. Elle dit à peu près ceci : « Si vous recevez un appel d’un numéro américain, ne décrochez pas, c’est peut-être vous qui allez signer la paix. »

    C’est drôle. C’est même très drôle. Sauf que derrière la blague, il y a une question sérieuse, et je la pose depuis deux semaines sans obtenir de réponse convaincante de qui que ce soit.

    LET ME ASK YOU SOMETHING. WHO IS CALLING TRUMP FROM IRAN?…

    Qui appelle, exactement ? Quel ministère ? Quel canal ? Quelle autorité, dans un pays qui vient d’enterrer son Guide suprême et dont la chaîne de commandement est, au minimum, en recomposition ? Personne ne le dit. Et personne ne le demande.

    « Iran just called » : quand la diplomatie devient un fil d’actualité

    Reprenons depuis le début, parce que la mémoire collective a la durée de vie d’un cycle d’information.

    En juin 2025, Israël lance une campagne aérienne massive contre les installations nucléaires et militaires iraniennes. Les États-Unis suivent avec des frappes sur Fordo, Natanz et Ispahan. Douze jours plus tard, un cessez-le-feu est annoncé — non pas par une chancellerie, non pas par un communiqué conjoint, mais par un message publié sur un réseau social. Le monde apprend la fin d’une guerre comme il apprend un changement de programmation télé.

    Un an plus tard, nous y sommes de nouveau. Et le format n’a pas changé : l’annonce précède le fait, le fait contredit l’annonce, et l’annonce suivante efface la contradiction. En moins de trois semaines, le président américain a expliqué qu’un traité de paix était en vue, que les Iraniens étaient « de véritables ordures », que le traité était rompu, puis que Téhéran suppliait pour obtenir un accord.

    Ce n’est pas de la diplomatie. C’est du trading narratif.

    Et je pèse mes mots, parce que j’ai passé trente ans dans des salles de négociation. Un négociateur qui annonce publiquement que l’autre partie le supplie n’est pas en position de force : il fabrique de la position de force. Ce n’est pas la même chose. La vraie force est silencieuse, elle n’a pas besoin de majuscules.

    Le problème structurel : il n’y a plus d’interlocuteur unique

    Le vrai sujet, celui que personne n’ose formuler, c’est que la République islamique n’a peut-être plus, aujourd’hui, de centre de décision unifié capable d’engager le pays. Entre le Bureau du Guide en transition, le Conseil suprême de sécurité nationale, les Gardiens de la révolution et l’appareil diplomatique de Téhéran, les canaux sont multiples et pas nécessairement alignés.

    Quand vous « décapitez » un système politique sans avoir prévu ce qui vient après, vous ne créez pas un partenaire de négociation. Vous créez une multitude de veto. C’est exactement la leçon irakienne de 2003, et elle a coûté environ 4 500 vies américaines et plusieurs centaines de milliers de vies irakiennes pour être apprise. Manifestement, elle a été oubliée.

    Bref. On négocie avec un numéro de téléphone dont on ne sait pas qui décroche.

    Qui a commencé ? La bataille du récit autour d’Ormuz

    Sur les plateaux, la version est déjà figée : c’est l’Iran « qui a commencé », en s’en prenant à des navires qui tentaient de franchir le détroit d’Ormuz. Point. Circulez.

    Sauf que la question « qui a commencé » est toujours une question piégée, parce que la réponse dépend entièrement du curseur temporel qu’on choisit. On commence le 8 juillet 2026 ? L’Iran a tort. On commence en juin 2025 avec les frappes préventives israéliennes ? L’histoire change. On commence en 2018 avec le retrait unilatéral américain de l’accord de Vienne, alors que l’AIEA certifiait la conformité iranienne ? Elle change encore. On remonte à 1953 et au renversement de Mossadegh par la CIA et le MI6 ? Là, on n’est plus du tout dans le même récit.

    Je ne dis pas que le régime iranien est un enfant de chœur. Il ne l’est pas. Il réprime brutalement sa propre population, il finance des milices, il exécute massivement. Ce sont des faits, et les nier serait aussi malhonnête que de gober la version de BFM.

    Mais je dis qu’on ne peut pas appliquer le droit international comme un menu à la carte.

    Ormuz, le nerf de tout

    Quelques chiffres pour comprendre pourquoi ce bras de mer de 33 kilomètres de large dans sa partie la plus étroite décide de votre pouvoir d’achat :

    • Environ 20 millions de barils de pétrole par jour y transitent, soit près de 20 % de la consommation mondiale de produits pétroliers liquides.
    • Environ un cinquième du GNL mondial passe par là, dont l’essentiel des exportations qataries.
    • Le couloir navigable réel ne fait que 3 kilomètres de large dans chaque sens. Trois kilomètres.

    Autrement dit : n’importe quel acteur capable de poser des mines, de tirer des missiles antinavires ou simplement de faire monter les primes d’assurance « risque de guerre » tient une partie de l’économie mondiale par le col. Ce n’est pas nouveau. La « guerre des pétroliers » de 1984-1988, en marge du conflit Iran-Irak, avait déjà vu plus de 400 navires attaqués et provoqué l’engagement direct de la marine américaine.

    Ce qui est nouveau, en revanche, c’est qu’aujourd’hui l’Europe n’a strictement aucun levier sur cette zone. Aucun. Nous subissons le prix, nous ne pesons pas sur la cause.

    Téhéran : ce que les funérailles ont dit au monde

    Le signal le plus important de ce mois de juillet n’était pas militaire. Il était protocolaire.

    Une délégation officielle venue d’Arabie Saoudite s’est déplacée à Téhéran pour assister aux funérailles de Khamenei, ce qui n’était absolument pas prévu au programme par les Occidentaux. On notera aussi la présence assumée du Qatar et d’Oman.

    Il faut mesurer ce que cela signifie. Riyad et Téhéran ont rompu leurs relations diplomatiques en 2016. Pendant sept ans, les deux capitales se sont affrontées par procuration au Yémen, en Syrie, au Liban, en Irak. Puis vint mars 2023 et l’accord de Pékin, négocié sous parrainage chinois, qui a rétabli les relations. Beaucoup, en Europe, y ont vu un arrangement de circonstance.

    C’était une erreur d’analyse.

    Le déplacement saoudien à Téhéran dans ce contexte-là — c’est-à-dire au moment précis où Washington et Tel-Aviv attendaient des monarchies du Golfe qu’elles se taisent ou applaudissent — est un acte politique majeur. Il dit une chose simple : le Golfe ne veut pas d’une guerre régionale sur son plan d’eau, et il ne veut plus que son avenir soit écrit à l’extérieur.

    La logique des monarchies du Golfe est économique, pas idéologique

    Mohammed ben Salmane a un projet : Vision 2030, NEOM, la diversification hors hydrocarbures, les Jeux asiatiques, l’Exposition universelle 2030, la Coupe du monde 2034. Tout cela suppose une chose et une seule : la stabilité régionale. Aucun fonds souverain ne construit une ville futuriste à portée de missile balistique.

    Le Qatar, lui, a été directement frappé en juin 2025 lorsque l’Iran a visé la base d’Al-Udeid en riposte aux frappes américaines. Doha a compris ce jour-là qu’accueillir la plus grande base américaine du Moyen-Orient était devenu un passif autant qu’un actif. Oman, enfin, joue depuis quarante ans le rôle de canal discret entre Washington et Téhéran — c’est à Mascate que se sont nouées les premières négociations secrètes qui ont abouti au JCPOA.

    Bref. Ce que nos éditorialistes ont pris pour une cérémonie funèbre était en réalité une réunion de repositionnement stratégique. Et personne, à Paris, ne semble l’avoir vu.

    La France, spectatrice embarquée

    Venons-en à nous. Parce que c’est là que ça fait mal.

    L’engrenage, encore. Frappes nocturnes en Iran, menaces d’offensive totale, kérosène qui vacille sur nos stocks stratégiques. Et la France, spectatrice, embarquée dans un conflit qu’elle n’a pas choisi.

    Regardons les faits froidement, sans passion.

    La France dispose d’un porte-avions. Un seul. Le Charles de Gaulle, entré en service en 2001, immobilisé environ un tiers du temps pour entretien et arrêts techniques majeurs. La loi de programmation militaire 2024-2030 prévoit 413 milliards d’euros, dont une part significative consacrée au porte-avions de nouvelle génération qui n’entrera pas en service avant 2038. Trente-huit. Dans douze ans.

    Pendant ce temps, nous n’avons pesé ni sur le dossier ukrainien, ni sur Gaza, ni sur le Liban, ni sur l’Iran. Nous produisons des communiqués « appelant à la retenue de toutes les parties ». C’est devenu notre principale exportation diplomatique.

    Le Liban : la dernière carte française

    S’il y a un dossier où la France a encore une légitimité historique et une capacité d’action, c’est le Liban. Depuis l’expédition de 1860, depuis le mandat, depuis la FINUL déployée en 1978 où nous avons compté parmi les plus gros contributeurs de troupes, Paris a un rôle spécifique à Beyrouth. Ce n’est pas de la nostalgie coloniale, c’est un réseau de relations réel, dans toutes les communautés libanaises.

    Je l’écrivais il y a quelques jours et je le maintiens : la France doit prendre le leadership d’une coalition internationale pour protéger le Liban. L’Espagne, qui commande depuis des années des contingents importants au sein de la FINUL et qui a pris ces derniers mois les positions les plus fermes d’Europe sur Gaza, suivrait. L’Italie aussi, probablement. L’Irlande, la Slovénie, la Belgique, peut-être.

    C’est tard. C’est même très tard. Mais c’est mieux que rien, et c’est la seule chose utile que nous puissions faire dans cette région dans les six prochains mois.

    La question qui fâche : critique d’un État ou haine d’un peuple ?

    Il faut dire un mot de la police du discours qui s’est installée dans le débat français, parce qu’elle empoisonne tout.

    Dénoncer la conduite du gouvernement israélien à Gaza, où la Cour internationale de justice a jugé « plausible » le risque de génocide dans son ordonnance de janvier 2024 sur la requête sud-africaine, ce n’est pas de l’antisémitisme. C’est une position politique, partagée par des organisations israéliennes de défense des droits humains, par de nombreux intellectuels juifs diasporiques, et par une partie croissante de l’opinion mondiale.

    Inversement, se servir de la cause palestinienne pour cibler des Français juifs dans leur synagogue ou leur école, c’est de l’antisémitisme, et c’est une saloperie sans circonstance atténuante.

    Les deux affirmations sont vraies en même temps. Ceux qui refusent d’en tenir une pour maintenir l’autre ne défendent ni les Palestiniens ni les Juifs : ils défendent leur boutique. Et à force de crier au loup pour disqualifier toute critique politique, on finit par vider le mot « antisémitisme » de son sens — au moment précis où on en a le plus besoin.

    2 580 ans contre 78 : l’argument du temps long, et ses limites

    J’ai publié il y a quelques semaines une petite liste qui a beaucoup circulé :

    Âge. Israël 78 ans. États-Unis 250 ans. Russie 1160 ans. Chine 2150 ans. Iran 2580 ans.

    Le propos n’est pas de hiérarchiser la dignité des nations. Il est de rappeler une évidence que les stratèges de Washington oublient à chaque génération : certaines civilisations ont une profondeur temporelle qui rend l’idée même de « changement de régime imposé de l’extérieur » absurde.

    L’Iran a survécu à Alexandre, aux Arabes, aux Mongols, aux Turcs, aux Britanniques, aux Russes, à huit ans de guerre contre l’Irak soutenu par l’Occident et le Golfe — un million de morts. L’idée qu’on va le « régler » en quelques semaines de frappes aériennes relève du fantasme de bureau.

    Mais soyons honnêtes : l’argument a ses limites, et je ne veux pas le vendre plus cher qu’il ne vaut.

    • L’ancienneté n’est pas la solidité. L’Empire ottoman avait six siècles quand il s’est effondré en quatre ans.
    • La civilisation persane n’est pas la République islamique. Confondre les deux, c’est faire au régime le cadeau qu’il réclame depuis 1979 : se présenter comme l’incarnation exclusive de l’Iran.
    • L’économie iranienne est en ruine. Effondrement du rial, inflation à trois chiffres sur certains postes, coupures d’électricité, fuite massive des diplômés. C’est cette fragilité intérieure, bien plus que les bombes, qui décidera de l’avenir du pays.

    Ce que dit l’argument du temps long, en réalité, c’est ceci : vous pouvez détruire des centrifugeuses, vous ne détruirez pas une nation de 90 millions d’habitants avec 2 500 ans de conscience de soi. Et chaque bombe qui tombe soude un peu plus une population qui, il y a trois ans, manifestait contre son propre gouvernement.

    Ce que cet été va nous coûter, et ce qu’il faut faire maintenant

    Je suis entrepreneur avant d’être commentateur. Alors terminons par du concret, pour ceux qui dirigent une entreprise ou qui gèrent simplement un budget familial.

    Pour les entreprises

    • Regardez vos primes d’assurance transport. Les surprimes « risque de guerre » sur les coques transitant par le Golfe peuvent être multipliées par cinq ou dix en quelques jours. Si vous importez, cette ligne va bouger avant le prix de la marchandise.
    • Vérifiez vos délais réels, pas contractuels. Un contournement par Le Cap ajoute 10 à 14 jours sur une rotation Asie-Europe. Vos stocks tampons sont-ils calibrés pour ça ?
    • Anticipez l’énergie. Un Brent qui gagne 15 dollars, c’est votre facture logistique et votre facture de production qui suivent avec deux à trois mois de décalage. C’est maintenant qu’on couvre, pas en octobre.
    • Prenez le risque cyber au sérieux. Toutes les escalades au Moyen-Orient depuis 2012 se sont accompagnées d’une hausse mesurable des attaques contre des cibles occidentales périphériques — sous-traitants, PME, collectivités. Vous n’êtes pas une cible stratégique, vous êtes une cible d’opportunité. C’est pire.

    Pour les citoyens

    Une seule recommandation : refusez la simplification. Refusez qu’on vous vende un camp du Bien et un camp du Mal dans une région où il n’y a, depuis un siècle, que des rapports de force et des populations civiles qui les subissent. Lisez les sources primaires. Vérifiez qui parle, et pour le compte de qui.

    Ce qui vient

    Voilà où nous en sommes ce 21 juillet 2026. Une guerre régionale active. Un cessez-le-feu annoncé, démenti, réannoncé. Un monde arabe qui se réorganise sans nous et sans en demander la permission. Une Europe qui paie la facture énergétique d’une politique qu’elle n’a pas décidée. Et une France dont la voix, autrefois écoutée d’Alger à Beyrouth, ne porte plus au-delà du périphérique.

    Le pire, ce n’est pas la guerre. Le pire, c’est l’habitude de la guerre. C’est que vous ayez lu jusqu’ici sans être surpris par une seule ligne.

    Alors je repose la question, et cette fois j’aimerais vraiment une réponse : qui appelle Trump depuis l’Iran ? Parce que le jour où nous saurons répondre à ça, nous saurons enfin qui négocie quoi, avec qui, et sur le dos de qui.

    En attendant, préparez vos trésoreries. Et surveillez le prix du kérosène : c’est le thermomètre le plus honnête de cette histoire.

    Pour aller plus loin

    Sources et références

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  • Il n’est plus possible de laisser la politique aux seuls politiciens
    Il n’est plus possible de laisser la politique aux seuls politiciens
    La politique française se joue désormais sur des objets que la plupart des élus ne comprennent pas : infrastructures numériques, modèles d’intelligence artificielle, chaînes de valeur industrielles, souveraineté des données. Tant que la compétence technique restera un supplément d’âme plutôt qu’une exigence, le pouvoir réel continuera de glisser vers ceux qui maîtrisent les machines. Et la démocratie, elle, continuera de se réduire à un concours de sondages.

    Je fais de la technologie depuis 1992. J’ai vu passer le minitel, le web, le mobile, le cloud, et maintenant les modèles de langage. J’ai vu des gouvernements de toutes couleurs légiférer sur des sujets qu’ils ne comprenaient pas, avec la meilleure foi du monde parfois, avec une arrogance stupéfiante souvent.

    Et je constate, année après année, que l’écart se creuse. Pas l’écart entre la droite et la gauche. L’écart entre le monde réel et ceux qui prétendent le gouverner.

    Tout est devenu tellement technologique, et tellement compliqué, que j’estime qu’il n’est plus possible de laisser la politique entre les mains de politiciens dont c’est la seule compétence.

    Cette phrase, je l’assume totalement. Ce n’est pas du mépris pour la classe politique. C’est un constat d’ingénieur.

    Le mur de la réalité technique

    Prenons quelques exemples. Pas des anecdotes choisies pour rigoler, mais des décisions publiques qui ont coûté de l’argent, du temps et de la crédibilité.

    En 2009, la loi HADOPI impose aux internautes de « sécuriser leur accès à Internet » via un logiciel qui n’a jamais réellement existé. Un an plus tôt, une ministre de la Culture expliquait publiquement qu’on pouvait installer un pare-feu avec OpenOffice. Le dispositif a mobilisé pendant plus d’une décennie une autorité administrative entière pour un résultat que personne, aujourd’hui, ne défend sérieusement.

    En 2012, l’État lance le projet Andromède : deux « clouds souverains », Cloudwatt et Numergy, financés à hauteur de dizaines de millions d’euros d’argent public. Les deux ont fermé. Pendant ce temps, Amazon, Microsoft et Google prenaient le marché mondial. Quinze ans plus tard, le Health Data Hub — le entrepôt des données de santé des Français — est toujours hébergé sur une infrastructure Microsoft, avec des promesses de migration régulièrement repoussées.

    En 2015, la loi Renseignement introduit les fameuses « boîtes noires » algorithmiques sur les réseaux des opérateurs. Les débats parlementaires de l’époque sont un cas d’école : des élus qui votent un dispositif de détection automatisée sans être capables d’expliquer ce qu’est un faux positif, ni ce que signifie un taux de rappel.

    Ce n’est pas de l’incompétence, c’est un problème de structure

    Soyons justes. On ne peut pas demander à un député d’être à la fois juriste, économiste, cryptographe et spécialiste des architectures distribuées. Le problème n’est pas individuel, il est systémique.

    La France a pourtant une tradition unique : le corps des Mines, Polytechnique, les grandes écoles d’ingénieurs. Un vivier technique que beaucoup de pays nous envient. Sauf que ce vivier alimente les entreprises et les cabinets, pas les bancs de l’Assemblée. Le chemin classique vers le pouvoir passe par Sciences Po, l’INSP, le militantisme et les cabinets ministériels — trois filières où l’on apprend à négocier un compromis, pas à lire une architecture système.

    Résultat : le Parlement dispose bien d’un Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques, créé en 1983. Un outil précieux, sérieux, et à peu près invisible. Ses rapports sont excellents. Combien de textes de loi en tiennent réellement compte ?

    Le vrai enjeu se joue en amont

    On peut débattre des heures des sondages pour 2027. Le RN en tête, la gauche fragmentée, le centre qui cherche un candidat, les macronistes qui refont le match. C’est le sport national et je comprends qu’on s’y adonne.

    Moi je ne crois pas une seconde que le vrai enjeu démocratique se joue là. Il se joue en amont.

    En amont, cela veut dire : qui écrit les textes ? Qui produit les études d’impact ? Qui fournit les chiffres sur lesquels le débat va s’organiser ? Qui décide de ce qui est « techniquement possible » et de ce qui ne l’est pas ?

    La réponse, on la connaît en partie depuis la commission d’enquête sénatoriale de mars 2022 sur l’influence des cabinets de conseil privés. Plus d’un milliard d’euros de prestations de conseil pour l’État en 2021, dont une part significative sur des sujets de transformation numérique et de stratégie publique. Quand l’État ne sait plus faire, il achète. Et quand il achète, il délègue la définition même du problème.

    C’est là que se situe le glissement démocratique. Pas dans l’isoloir. Dans les cent réunions techniques qui précèdent l’isoloir, et auxquelles personne n’assiste.

    Et si le vote cessait d’être anonyme ?

    Faisons une expérience de pensée. Imaginons qu’à l’occasion de la prochaine présidentielle, le vote cesse d’être un acte intime et anonyme pour devenir un acte social, exposé, commenté par vos collègues, vos voisins, votre famille élargie.

    Mon intuition est que le résultat serait radicalement différent des sondages actuels. Les votes de rupture s’effondreraient, et les candidats socialement « présentables » — un Gabriel Attal, un Édouard Philippe — arriveraient largement en tête.

    Ce n’est pas une provocation, c’est une hypothèse documentée. Les sociologues appellent cela la spirale du silence, théorisée par Elisabeth Noelle-Neumann dès 1974 : les individus qui pensent être minoritaires dans l’opinion publique perçue taisent leur position. Les instituts de sondage compensent d’ailleurs ce biais par des redressements, avec un succès variable.

    Ce que révèle cette expérience de pensée est vertigineux. L’anonymat du vote n’est pas un détail procédural : c’est le seul moment de la vie démocratique où la pression sociale est neutralisée. Tout le reste — les sondages, les réseaux, les plateaux télé — fonctionne sous conformisme. Et c’est précisément ce reste qui fabrique l’agenda politique.

    Le gouffre entre la réussite et le pouvoir

    Je veux être très clair, parce que ce point est régulièrement caricaturé. Je suis pro-business et profondément attaché aux libertés économiques. Réussir, prendre des risques, créer de l’emploi et bien gagner sa vie est sain, mérité, et devrait être célébré davantage dans ce pays.

    Mais il y a un gouffre entre le succès entrepreneurial et l’accumulation d’un pouvoir qui échappe à toute forme de contrôle démocratique. Ce n’est pas la même chose de bâtir une entreprise de dix mille salariés et de posséder l’infrastructure de communication de deux milliards d’êtres humains.

    Quand les politiciens qui dirigent les grandes populations humaines sont des individus très faibles, voilà ce qui se passe hélas : les mégariches s’exposent et se paluchent publiquement, devant des masses humaines encore plus faibles que leurs faibles dirigeants.

    La formule est brutale. Elle décrit pourtant une mécanique simple : le pouvoir n’aime pas le vide. Là où l’État se montre techniquement incompétent, quelqu’un d’autre prend la main — et ce quelqu’un n’a été élu par personne.

    Regardez la séquence des dernières années. Des plateformes qui arbitrent seules ce qui relève de la liberté d’expression. Des constellations satellitaires privées qui deviennent un enjeu de politique militaire. Des modèles d’intelligence artificielle dont les règles d’usage sont fixées par des conditions générales, pas par une loi. L’Union européenne a bien produit le RGPD, le DSA, le DMA et l’AI Act — des textes ambitieux, souvent bien construits, mais toujours en retard d’un cycle technologique sur ce qu’ils prétendent encadrer.

    Et il faut dire un mot du décalage entre les modèles fermés et ce qui émerge ailleurs. Les capacités que certains systèmes propriétaires occidentaux verrouillent au nom de la sécurité sont déjà accessibles ailleurs, dans des modèles ouverts ou étrangers. Quand un régulateur bride son propre écosystème sans mesurer que la capacité existe à trois clics de distance, il ne protège rien. Il handicape simplement ses champions.

    La justice, test grandeur nature de l’égalité

    Il y a un autre indicateur, plus simple, de la santé démocratique d’un pays. Peu importe le nom sur le dossier, peu importe la couleur politique.

    Un ancien dirigeant, politique ou économique, est-il un justiciable comme vous et moi ? Moi je ne crois pas une seconde qu’on tienne la démocratie en accordant des régimes d’exception.

    Les faits sont là. La Cour de justice de la République, créée en 1993 pour juger les ministres, a rendu un nombre dérisoire de décisions en trois décennies, avec une majorité de relaxes ou de condamnations sans peine. Sa suppression a été promise par plusieurs présidents successifs. Elle existe toujours.

    Dans le même temps, la justice ordinaire a fini par condamner définitivement d’anciens ministres, d’anciens parlementaires, et jusqu’à un ancien président de la République dans l’affaire dite des écoutes, arrêt de la Cour de cassation en décembre 2024. Ce qui prouve que le système peut fonctionner. Ce qui prouve aussi le temps qu’il lui faut : dix ans entre les faits et la sanction définitive.

    Une démocratie ne se mesure pas à la sévérité des peines infligées à ses élites. Elle se mesure à l’égalité du traitement et à la lisibilité du processus. Sur ces deux critères, le compte n’y est pas, et une part considérable du dégagisme actuel vient de là. Ceux qui s’étonnent de la défiance devraient commencer par regarder les délais.

    Ce qu’il faudrait faire, concrètement

    Critiquer est facile. Voici donc ce que je propose, et ce n’est pas de la science-fiction : tout ce qui suit existe déjà quelque part.

    Maintenant ce qu’il faut c’est expliquer et apprendre aux politiciens comment on construit, et avec qui, de telles propositions : quelles technologies on met en œuvre pour atteindre ce niveau de qualité, et comment techniquement on fait ensuite une fois qu’elles sont sur la table.

    • Un audit technique indépendant et obligatoire pour tout texte de loi comportant un volet numérique, algorithmique ou industriel. Pas une étude d’impact rédigée par le ministère porteur du texte. Un audit contradictoire, publié, opposable.
    • Un renforcement massif de l’OPECST, avec un budget, une équipe permanente de praticiens et un droit de saisine automatique. Le modèle existe : le Parliamentary Office of Science and Technology britannique, ou l’ancien Office of Technology Assessment américain, supprimé en 1995 et dont l’Amérique regrette encore la disparition.
    • Le recrutement de praticiens dans l’État, pas de consultants. La DINUM et beta.gouv.fr ont montré depuis 2013 que l’on peut faire entrer des développeurs, des designers et des product managers dans la machine publique, et livrer des services qui fonctionnent. Il faut passer de quelques centaines de personnes à plusieurs milliers.
    • Une formation technique certifiante pour les élus, en début de mandat. Pas un séminaire d’une demi-journée avec un consultant en « transformation ». Un vrai parcours : comment fonctionne un réseau, ce qu’est une donnée personnelle, ce que fait réellement un modèle de langage, ce que coûte un centre de données.
    • Des mécanismes de délibération outillés, sur le modèle de vTaiwan et de la plateforme Join, qui ont permis à Taïwan de traiter des sujets aussi conflictuels que la régulation d’Uber ou la vente d’alcool en ligne avec des consensus construits, mesurables et suivis d’effets.

    L’Estonie n’est pas un mythe

    On m’oppose souvent que ces exemples ne sont pas transposables. Que l’Estonie compte 1,3 million d’habitants, que Taïwan a une culture différente, que la France est trop grosse et trop complexe.

    C’est vrai en partie, et un peu de pragmatisme ne fait jamais de mal : je ne prétends pas qu’on copie-colle un modèle. Mais l’Estonie a bâti son identité numérique en 2002, son infrastructure d’échange X-Road en 2001, et elle a fait ce choix alors qu’elle sortait tout juste de l’occupation soviétique, sans argent et sans administration. Ce n’était pas une question de taille. C’était une question de décision politique portée par des gens qui comprenaient ce qu’ils décidaient.

    Le Royaume-Uni a créé son Government Digital Service en 2011 et a refondu l’intégralité de ses services publics en ligne en quelques années. Population : 68 millions d’habitants. L’argument de la taille ne tient pas.

    Ce qui se joue vraiment d’ici 2027

    On va nous vendre pendant les dix-huit prochains mois un affrontement de personnalités. Des débats sur les retraites, l’immigration, le pouvoir d’achat. Des passes d’armes savamment calibrées pour occuper les plateaux, avec des journalistes sportifs promus commentateurs politiques et des dirigeants d’associations sportives promus à la tête d’organisations internationales.

    Pendant ce temps, les décisions qui engagent réellement les vingt prochaines années se prendront ailleurs : dans les arbitrages sur l’énergie et les centres de données, dans les négociations d’interopérabilité, dans la définition des standards, dans le choix des infrastructures cloud de nos hôpitaux et de nos administrations.

    Ces décisions seront prises soit par des gens qui les comprennent, soit par des gens qui feront confiance à ceux qui les comprennent. Dans le premier cas, il reste une souveraineté. Dans le second, il reste un décor.

    Alors non, je ne demande pas qu’on remplace les politiques par des ingénieurs — la technocratie pure est une autre forme de dépossession, et l’histoire du XXe siècle nous a montré ce que donne le gouvernement des experts sans contre-pouvoir. Je demande simplement qu’on cesse de considérer la compétence technique comme un détail de CV. Elle est devenue une condition de l’exercice réel du pouvoir.

    Bref. La question n’est plus de savoir qui sera en tête au premier tour. La question est de savoir si celui ou celle qui gagnera sera capable de comprendre ce qu’il ou elle signe. Et pour l’instant, franchement, je ne vois pas beaucoup de candidats à ce poste-là.

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  • Confessions intimes d’un entrepreneur accro à l’IA
    Confessions intimes d’un entrepreneur accro à l’IA
    Depuis quelques semaines, je travaille en parallèle avec plusieurs instances de Claude et Codex. Cette dépendance nouvelle, mi-fascinée mi-inquiète, raconte une mutation profonde du travail intellectuel. Voici ce que j’ai appris en « couchant » avec l’IA.

    Il y a une phrase que j’ai lâchée récemment, à moitié provocante, à moitié sérieuse : « Oui. J’ai couché avec Claude. On pourrait dire ça comme ça. »

    Ce n’était pas qu’une boutade.

    Quand vous lancez plusieurs tâches sur plusieurs instances d’un assistant IA en fin de journée, que vous le retrouvez le matin avec le travail abattu pendant que vous dormiez, et que vous repartez aussitôt dans le dialogue, oui, il se passe quelque chose qui ressemble à une cohabitation. Une intimité de travail. Une nouvelle forme de relation à la machine que personne ne nommait il y a encore deux ans.

    Je suis dans la Tech depuis 1992. J’ai vu passer le minitel finissant, l’arrivée du web, la bulle, le mobile, le cloud. Mais ce que je vis avec les grands modèles de langage en ce printemps 2026, c’est différent. C’est plus rapide, plus intime, et beaucoup plus déstabilisant.

    Travailler en meute : quand on multiplie les Claude

    Ma routine a changé sans que je m’en rende vraiment compte. Désormais, je ne pose plus une question à une IA. Je distribue le travail.

    Comme je l’écrivais récemment : « Je lance d’autres tâches sur d’autres Claude, ou sur Codex. » Une instance creuse un dossier juridique. Une autre relit un contrat. Une troisième débugge du code via Codex. Je suis devenu une sorte de chef d’orchestre d’agents qui ne dorment jamais.

    Ce mode de travail porte un nom dans l’industrie : l’orchestration d’agents. Anthropic, l’éditeur de Claude, a poussé en ce sens avec ses fonctionnalités de tâches asynchrones et son outil Claude Code, qui permet de déléguer des chantiers entiers de développement. OpenAI a fait de même avec Codex, relancé en 2025 comme agent de programmation autonome.

    La promesse est simple : vous décrivez l’objectif, l’agent exécute, vous validez. Le gain de productivité est réel, parfois vertigineux. Mais il y a un revers que peu osent dire.

    • Vous perdez le détail. Quand cinq agents travaillent en parallèle, vous ne lisez plus vraiment ce qu’ils produisent ligne à ligne.
    • Vous devenez dépendant du rythme. Une journée sans accès à ces outils ressemble désormais à une journée les mains liées.
    • Vous changez de métier sans l’avoir décidé. Vous ne produisez plus, vous supervisez. Et superviser une machine qui se trompe avec aplomb est un exercice dangereux.

    Bref. On gagne du temps, mais on troque la maîtrise contre la vitesse. Et ce troc-là mérite qu’on s’arrête dessus.

    « Ils vont remplacer tous les Cédric par un seul Claude »

    J’ai écrit cette phrase un matin, mi-figue mi-raisin : « Ils vont remplacer tous les Cédric (et les Régis) par un seul Claude. »

    Derrière l’ironie, une réalité froide. Les fonctions support, les tâches répétitives, la production de documents standardisés, la première ligne de service client : tout cela est en train de basculer.

    Ce que disent les chiffres

    Le Forum économique mondial, dans son rapport Future of Jobs 2025, estimait que 92 millions d’emplois seraient déplacés d’ici 2030 par les technologies, mais que 170 millions seraient créés. Le solde théorique est positif. Sauf qu’un solde positif au niveau macro n’a jamais consolé un Cédric licencié au niveau micro.

    Le FMI, de son côté, avance que près de 40 % des emplois mondiaux sont exposés à l’IA, et jusqu’à 60 % dans les économies avancées. La France n’échappe pas à la vague. Les cabinets de conseil, les services juridiques, la comptabilité, le marketing de contenu : autant de secteurs où le « un seul Claude » remplace déjà discrètement plusieurs postes.

    Le débat public préfère parler de « transformation » et de « montée en compétences ». Soit. Mais transformer un assistant juridique de 45 ans en prompt engineer relève davantage du slogan que de la politique de l’emploi réaliste.

    La nuance qu’il faut tenir

    Pour autant, je ne crois pas au remplacement intégral. Claude ne signe pas un contrat, n’engage pas sa responsabilité professionnelle, ne va pas négocier en face d’un client difficile. Ce que l’IA tue, ce sont les tâches, pas forcément les métiers.

    Le danger n’est pas tant le remplacement que la dévalorisation silencieuse : on garde le Cédric, mais on le paie moins, on attend de lui qu’il fasse le travail de trois, et on lui répond que « c’est l’outil qui fait le gros ». Voilà la vraie spirale.

    La guerre des modèles : DeepSeek, Grok et les bans

    Ce printemps a aussi été marqué par une accélération de la guerre économique entre fournisseurs d’IA. J’ai lancé une provocation publique : « Hey @deepseek_ai, vous DEVEZ lancer quelque chose d’équivalent à Claude maintenant. »

    Ce n’était pas un caprice de consommateur. C’était un appel stratégique.

    Pourquoi la concurrence est vitale

    Quand un seul acteur domine un outil devenu central dans nos chaînes de production intellectuelle, nous devenons collectivement otages. Otages de ses prix, de ses conditions d’utilisation, de ses choix de modération, de ses éventuels bannissements.

    DeepSeek, l’acteur chinois qui a secoué le marché début 2025 avec des modèles performants à coût réduit, représente précisément ce contre-pouvoir. Mistral en France joue aussi sa partition souveraine. Et plus il y a de Claude-équivalents, plus nous, utilisateurs et entreprises, gardons un pouvoir de négociation.

    Quand les bans deviennent une arme

    J’ai ironisé à l’attention de Grok : « Eh bien, mon cher ami et collègue @grok, te voilà rassuré avec le ban de Claude Fable5 ? Tu peux reprendre le leadership. »

    Derrière le clin d’œil, une vérité gênante. Dans cette industrie, on ne gagne pas seulement par l’innovation. On gagne aussi par les restrictions, les exclusions de stores, les limitations d’accès, les guerres de réglementation interposées. Un modèle banni quelque part, c’est un concurrent qui récupère mécaniquement des parts de marché.

    Le moins qu’on puisse dire, c’est que la compétition technologique ressemble de plus en plus à une compétition géopolitique. Et dans cette guerre-là, le client final est rarement la priorité.

    Ferrari, ou la leçon de ceux qui ratent le virage

    Au milieu de tout cela, j’ai eu un mouvement d’humeur que j’assume totalement. À propos d’un projet raté chez une grande marque, j’ai écrit : « Les responsables de ce projet chez @Ferrari doivent être licenciés et le CEO doit présenter sa démission. Ça va cinq minutes les conneries. »

    Pourquoi cette colère ? Parce que l’excellence n’est pas une rente.

    Une marque mythique peut sombrer en quelques années si elle prend ses clients pour des distributeurs automatiques de confiance. Le virage technologique actuel est impitoyable : il sépare ceux qui intègrent l’IA et le numérique dans leur ADN de ceux qui se contentent de coller un vernis marketing par-dessus de vieilles habitudes.

    J’ai vu trop d’entreprises prestigieuses se reposer sur leur histoire. L’histoire ne code pas. L’histoire ne livre pas. L’histoire ne répond pas aux clients. Quand un projet capote par incompétence ou par mépris, il faut des responsabilités assumées au sommet. Pas des éléments de langage.

    Et s’il n’y avait pas Claude, mais Brigitte ou Bernadette ?

    J’ai lâché cette phrase comme une fiction : « Et il n’y aurait pas Claude. Il y aurait Brigitte ou Bernadette. »

    Derrière l’humour, une question de fond : pourquoi nommons-nous ces machines ? Pourquoi leur donner un prénom humain, familier, presque domestique ?

    Parce que le prénom crée le lien. Et le lien crée la dépendance.

    Quand vous dites « je demande à Claude » plutôt que « j’utilise un grand modèle de langage », vous avez déjà humanisé l’outil. Vous avez déjà commencé à lui prêter une intention, une fiabilité, une présence. C’est exactement ce que recherchent les concepteurs : transformer un logiciel en collègue.

    Imaginez la même technologie nommée Brigitte ou Bernadette. Le rapport changerait. Le prénom oriente l’imaginaire. Claude sonne neutre, compétent, légèrement masculin-féminin, rassurant. Ce n’est pas un hasard. Rien n’est laissé au hasard dans la construction de notre attachement à ces outils.

    Et c’est là que se niche le vrai sujet de société. Nous ne sommes pas seulement en train d’adopter des outils. Nous sommes en train de nouer des relations affectives et professionnelles avec des entités commerciales qui peuvent changer de prix, de comportement ou disparaître du jour au lendemain.

    Ce que je retiens de cette cohabitation

    Alors, ai-je vraiment « dormi avec Claude » ? Au sens propre, non. Au sens d’une nouvelle intimité de travail qui s’est installée sans que personne ne signe de contrat clair, oui.

    Voici ce que je conseillerais à tout entrepreneur ou professionnel qui s’y met sérieusement :

    • Diversifiez vos fournisseurs. Ne devenez jamais l’otage d’un seul modèle. Gardez un pied chez Claude, un chez les concurrents, un chez les acteurs souverains.
    • Relisez toujours. La machine produit vite et faux avec la même assurance. Votre valeur, c’est le jugement, pas la délégation aveugle.
    • Protégez vos données. Tout ce que vous confiez à un agent transite quelque part. Sachez où.
    • Repensez vos équipes humaines. Ne licenciez pas les Cédric. Réorientez-les vers ce que la machine ne sait pas faire : la relation, la responsabilité, le sens.

    Nous vivons un moment charnière. La question n’est plus de savoir si l’IA va transformer le travail. Elle l’a déjà fait. La vraie question est de savoir qui gardera la main : nous, ou les quelques entreprises qui possèdent les Claude, les Codex et leurs futurs cousins.

    Pour l’instant, je continue de distribuer mes tâches à mes agents la nuit. Mais je garde un œil ouvert. Parce que dans cette histoire, celui qui s’endort vraiment, c’est celui qui perd.

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  • La tech chinoise devient incontournable (et l’europe regarde ailleurs)
    La tech chinoise devient incontournable (et l’europe regarde ailleurs)
    En juin 2026, la Chine s’impose comme l’alternative technologique aux États-Unis, avec des solutions d’IA performantes, une infrastructure de données souveraine et un écosystème résilient aux sanctions. Les entreprises européennes, prises en étau entre les contraintes américaines et les lourdeurs réglementaires locales, y voient une planche de salut. Mais ce choix stratégique soulève des questions sur la dépendance aux régimes autoritaires et la protection des données.

    L’IA chinoise, cette alternative qui séduit les entreprises européennes

    Je l’avoue sans détour : depuis plusieurs mois, mon quotidien professionnel repose sur DeepSeek. Cette IA chinoise, encore méconnue du grand public il y a deux ans, est devenue mon outil de prédilection pour des tâches aussi variées que la rédaction de contrats, l’analyse de données financières ou même la génération de code informatique.

    Pourquoi ce choix ? D’abord, parce que DeepSeek offre des performances comparables aux modèles américains, pour un coût bien inférieur. Ensuite, parce que son approche des données diffère radicalement de celle des géants occidentaux. Les Chinois ne s’embarrassent pas de débats éthiques interminables sur la protection de la vie privée. Leur philosophie est simple : les données sont une ressource stratégique, et elles doivent servir l’intérêt national avant tout.

    Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Selon un rapport du cabinet IDC publié en mars 2026, 42% des entreprises européennes utilisent désormais au moins un outil d’IA développé en Chine, contre seulement 18% en 2024. DeepSeek, avec ses 120 millions d’utilisateurs actifs, talonne désormais les leaders américains sur le marché européen. Et ce n’est qu’un début.

    Les annonces récentes de Pékin laissent présager une accélération. D’ici quelques semaines, les Chinois devraient dévoiler leurs nouveaux modèles, avec des promesses de performances encore supérieures et de coûts toujours plus bas. Dans un contexte où les sanctions américaines limitent l’accès aux technologies de pointe, cette dynamique est difficile à ignorer.

    La fuite des données : un choix politique assumé

    Je préfère envoyer mes données en Chine plutôt qu’en Israël.

    Cette phrase, que j’ai assumée publiquement, a suscité son lot de réactions outrées. Pourtant, elle reflète une réalité que beaucoup d’entreprises européennes partagent en silence. Dans un monde où les données sont devenues une monnaie d’échange géopolitique, le choix du partenaire technologique est avant tout un choix politique.

    Israël, malgré son statut d’allié historique de l’Europe, est perçu par beaucoup comme un cheval de Troie des États-Unis. Les révélations successives sur la collaboration entre les services de renseignement israéliens et la NSA ont érodé la confiance. À l’inverse, la Chine offre une alternative claire : un écosystème souverain, où les données restent sous contrôle national.

    Ce basculement ne se fait pas sans arrière-pensées. En 2026, la Chine est le seul pays au monde à disposer d’une infrastructure de données entièrement souveraine, du cloud aux algorithmes. Son système de facturation électronique centralisé, le Fapiao, est souvent cité en exemple par les entrepreneurs européens lassés des lourdeurs administratives locales. Avec le déploiement de Golden Tax IV, la Chine renforce encore son contrôle sur les flux économiques, offrant une visibilité sans précédent sur les transactions.

    Pour les entreprises européennes, ce modèle présente un double avantage. D’une part, il permet d’échapper aux sanctions américaines, qui se sont durcies depuis 2024. D’autre part, il offre une stabilité réglementaire que l’Europe peine à garantir, entre RGPD, DMA et autres directives changeantes.

    Les sanctions américaines, ce piège qui pousse à l’exil technologique

    Je le dis sans détour : si votre entreprise est exposée aux sanctions américaines, envisagez sérieusement de déplacer votre siège social en Chine, en Russie, en Corée du Nord ou en Iran.

    Cette recommandation, que certains qualifieront de provocatrice, est en réalité une réponse rationnelle à un environnement réglementaire de plus en plus hostile. Depuis 2024, les États-Unis ont étendu leur juridiction extraterritoriale à des secteurs entiers de l’économie européenne. Les entreprises qui commercent avec des pays sous embargo américain risquent des amendes colossales, voire des poursuites pénales.

    La Chine, en revanche, offre un havre de stabilité. Son système juridique, bien que peu transparent, est prévisible : les règles sont claires, et elles ne changent pas du jour au lendemain. Pour les entreprises qui opèrent dans des secteurs sensibles – énergie, défense, technologies duales –, c’est un argument de poids.

    Prenons l’exemple d’une PME française spécialisée dans les composants électroniques. En 2025, elle a vu ses exportations vers l’Iran bloquées par les autorités américaines, malgré l’absence de sanctions européennes contre Téhéran. Résultat : une perte de chiffre d’affaires de 30%, et des mois de procédures juridiques pour contester la décision. Aujourd’hui, cette entreprise envisage sérieusement de relocaliser une partie de sa production en Chine, où les risques de sanctions sont quasi nuls.

    Ce cas n’est pas isolé. Selon une étude de la Chambre de commerce européenne en Chine, 15% des entreprises européennes présentes sur le marché chinois envisagent désormais de transférer leur siège social dans le pays, contre seulement 3% en 2022. La tendance est claire : face à l’extraterritorialité du droit américain, la Chine devient une terre d’asile.

    La facturation électronique, ou comment l’europe s’enferme dans sa propre bureaucratie

    Le système de facturation électronique obligatoire, qui entrera en vigueur en septembre 2027, est une honte. Une entrave majeure à la liberté d’entreprendre et à la flexibilité des entreprises.

    Voilà le constat sans appel que je faisais il y a quelques jours. Et je ne suis pas le seul. Dans les couloirs des ministères comme dans les salles de réunion des startups, cette réforme est perçue comme un nouveau fardeau administratif, dans la lignée des directives européennes qui s’empilent sans jamais simplifier la vie des entrepreneurs.

    Pourtant, le principe de la facturation électronique n’est pas en soi une mauvaise idée. L’objectif – lutter contre la fraude fiscale et simplifier les déclarations – est louable. Mais sa mise en œuvre en Europe est un cas d’école de ce qu’il ne faut pas faire.

    D’abord, parce que les délais sont trop courts. Les entreprises auront à peine dix-huit mois pour se conformer à un système complexe, avec des risques de sanctions en cas de non-respect. Ensuite, parce que les standards techniques varient d’un pays à l’autre, ce qui complique la tâche des entreprises qui opèrent à l’international. Enfin, parce que cette réforme s’ajoute à une pile déjà haute de réglementations, sans offrir de compensation en termes de simplification.

    Pendant ce temps, la Chine avance à marche forcée. Son système de facturation électronique centralisé, le Fapiao, est en place depuis 2016. Avec Golden Tax IV, déployé en 2025, Pékin a encore renforcé son contrôle sur les flux économiques, tout en offrant aux entreprises une visibilité sans précédent sur leurs transactions. Le résultat ? Une réduction drastique de la fraude fiscale, et une efficacité administrative qui fait rêver les entrepreneurs européens.

    Le contraste est saisissant. Alors que l’Europe s’enlise dans des débats interminables sur la protection des données et les droits des contribuables, la Chine montre qu’il est possible de concilier efficacité et contrôle. Pour les entreprises européennes, le message est clair : si vous voulez rester compétitives, il va falloir vous adapter – ou regarder ailleurs.

    DeepSeek et les autres : pourquoi les IA chinoises dominent déjà le marché

    Les Chinois vont bientôt annoncer leurs nouveaux modèles. Dans quelques semaines, DeepSeek devrait dévoiler une version encore plus performante de son IA, avec des promesses de coûts toujours plus bas et de capacités étendues.

    Cette annonce s’inscrit dans une dynamique plus large. Depuis 2024, les IA chinoises ont comblé une grande partie de leur retard sur les modèles américains. Aujourd’hui, elles offrent des performances comparables, pour un prix souvent inférieur de 30 à 50%. Et surtout, elles bénéficient d’un écosystème local qui leur donne un avantage décisif.

    Prenons l’exemple de la reconnaissance vocale. Les modèles chinois, comme ceux développés par iFlytek, sont optimisés pour le mandarin, une langue tonale complexe qui pose des défis uniques. Résultat : une précision supérieure à celle des modèles occidentaux, même dans des environnements bruyants. Pour les entreprises qui ciblent le marché chinois, c’est un atout majeur.

    Mais l’avantage des IA chinoises ne se limite pas à la langue. Leur intégration avec les plateformes locales – WeChat, Alipay, les systèmes de paiement mobiles – en fait des outils indispensables pour qui veut opérer en Chine. Et avec l’essor du commerce transfrontalier, cette intégration devient un argument de poids pour les entreprises européennes.

    Enfin, il y a la question des données. Les IA chinoises sont entraînées sur des jeux de données locaux, ce qui leur donne une compréhension fine des spécificités culturelles et économiques du pays. Pour les entreprises qui cherchent à pénétrer le marché chinois, c’est un avantage concurrentiel indéniable.

    Reste une question : jusqu’où ira cette domination ? Avec des investissements massifs dans la recherche et le développement, la Chine a les moyens de ses ambitions. Et dans un contexte où les États-Unis durcissent leurs restrictions sur les exportations de technologies, les entreprises européennes n’ont guère le choix : si elles veulent rester dans la course, elles devront composer avec les outils chinois.

    Le dilemme européen : dépendre des États-Unis ou de la Chine ?

    En 2026, l’Europe se trouve face à un choix cornélien. D’un côté, les États-Unis, avec leur écosystème technologique dominant, mais aussi leurs sanctions extraterritoriales et leur surveillance de masse. De l’autre, la Chine, avec ses outils performants et son approche souveraine des données, mais aussi son régime autoritaire et son manque de transparence.

    Pour les entreprises européennes, ce choix est d’autant plus difficile qu’il engage leur avenir à long terme. Se tourner vers la Chine, c’est prendre le risque de s’exposer à des sanctions américaines. Rester fidèle aux États-Unis, c’est accepter de dépendre d’un partenaire dont les intérêts ne coïncident pas toujours avec ceux de l’Europe.

    Et puis, il y a la question de la souveraineté. En 2026, l’Europe est toujours à la traîne en matière de technologies stratégiques. Malgré les annonces répétées de la Commission européenne, les investissements dans l’IA, le cloud ou les semi-conducteurs restent insuffisants. Résultat : les entreprises européennes sont contraintes de se tourner vers des solutions étrangères, qu’elles viennent des États-Unis ou de Chine.

    La Chine, elle, a fait le choix de l’autonomie. Avec son plan « Made in China 2025 », lancé il y a plus de dix ans, elle a investi massivement dans les technologies clés, des puces électroniques à l’intelligence artificielle. Aujourd’hui, elle récolte les fruits de cette stratégie, avec une industrie locale capable de rivaliser avec les géants américains.

    Pour l’Europe, le défi est immense. Il ne s’agit pas seulement de rattraper son retard technologique, mais aussi de repenser son modèle économique. Dans un monde où les données sont devenues une ressource stratégique, l’Europe doit trouver un équilibre entre protection des droits fondamentaux et compétitivité industrielle.

    Une chose est sûre : le statu quo n’est plus une option. Si l’Europe veut peser dans la compétition technologique mondiale, elle devra faire des choix clairs – et assumer les conséquences de ces choix.

    Conclusion : vers un monde multipolaire ?

    En juin 2026, une chose est claire : le monopole technologique des États-Unis est en train de s’effriter. La Chine, avec son écosystème souverain et ses outils performants, s’impose comme une alternative crédible. Pour les entreprises européennes, ce basculement offre des opportunités, mais aussi des risques.

    Reste à savoir si l’Europe saura tirer son épingle du jeu. Entre les lourdeurs réglementaires, le manque d’investissements dans les technologies clés et les divisions politiques, le chemin est semé d’embûches. Mais une chose est sûre : dans un monde où la technologie est devenue un enjeu géopolitique majeur, l’Europe ne peut plus se permettre de regarder ailleurs.

    La question n’est plus de savoir si la Chine dominera le marché technologique, mais comment l’Europe pourra coexister avec cette nouvelle réalité. Et cette question, mes chers lecteurs, est loin d’être tranchée.

    Pour aller plus loin

    Sources et références

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  • Smicardisation, justice à bout et souveraineté qui fuit
    Smicardisation, justice à bout et souveraineté qui fuit
    La France entre dans une zone dangereuse : salaires écrasés vers le bas, justice saturée, police impuissante, souveraineté numérique abandonnée et diplomatie brouillée. Le problème n’est pas que le pays serait condamné ; le problème est qu’il continue à traiter des ruptures systémiques comme de simples incidents de gestion.

    Je vais être direct : l’avenir en France, si on continue comme ça, c’est une smicardisation extrême.

    Pas seulement le SMIC comme salaire de départ. Le SMIC comme horizon mental. Le SMIC comme norme sociale. Le SMIC comme plafond invisible pour des millions de gens qui travaillent, se forment, se lèvent tôt, mais voient leur pouvoir d’achat se faire raboter par les charges, l’inflation, les loyers, l’énergie, les normes et les impôts.

    Et pendant ce temps-là, on continue à parler comme si le problème se résumait à distribuer une prime de 600 euros ici, un chèque énergie là, une rustine fiscale ailleurs. Vous connaissez la chanson : on ne répare pas le moteur, on repeint le capot.

    Le plus inquiétant, ce n’est même pas la pauvreté. C’est l’habituation à la pauvreté. La petite musique qui vous explique que tout cela est normal, que la France est encore un grand pays, que les institutions tiennent, que la justice fonctionne, que l’Europe protège, que la souveraineté numérique est en marche, que les entreprises peuvent encaisser une couche de contraintes supplémentaires sans broncher.

    Bref.

    À force de mentir gentiment au pays, on fabrique une colère beaucoup moins gentille.

    La smicardisation n’est pas un accident, c’est un modèle

    Quand j’écris que l’avenir en France ressemble à une smicardisation extrême, je ne parle pas d’un slogan. Je parle d’une mécanique.

    La France a choisi, depuis longtemps, un modèle où l’on compresse les salaires nets, où l’on subventionne les bas revenus, où l’on taxe lourdement le travail qualifié, et où l’on compense ensuite par des aides, des primes, des boucliers, des exceptions, des dispositifs, des machins.

    Résultat : le travail ne paie plus assez. La progression sociale devient lente, lourde, décourageante. Entre celui qui gagne peu et celui qui gagne un peu plus, l’écart réel, une fois les aides perdues et les prélèvements appliqués, devient parfois ridicule.

    Ce n’est pas une société de classes moyennes. C’est une société de trappes.

    En janvier 2024, selon la Dares, environ 17,3 % des salariés du secteur privé non agricole ont bénéficié de la revalorisation du SMIC. C’est massif. Et ce chiffre raconte quelque chose de très simple : une part énorme du salariat est collée au plancher.

    On peut toujours se féliciter d’avoir un salaire minimum. Heureusement qu’il existe. Mais quand le salaire minimum devient la référence d’une part croissante du marché du travail, ce n’est plus une protection : c’est le symptôme d’un écrasement.

    La prime de 600 euros, ou l’art de ne rien comprendre aux entreprises

    J’ai vu passer cette idée, encore une fois : demander aux entreprises françaises de verser une prime de 600 euros à leurs salariés comme si l’argent poussait dans les placards des PME.

    Mais quel conseiller débile peut écrire une fiche pareille en imaginant que les entreprises françaises vont sortir ça sans broncher ?

    Dans les grands groupes, on peut discuter. Il y a des marges, des arbitrages, des dividendes, des directions financières qui savent déplacer les lignes. Mais dans l’artisanat, le commerce, la restauration, les services, les petites boîtes industrielles, c’est une autre histoire.

    Une prime de 600 euros, ce n’est pas seulement 600 euros. C’est une décision de trésorerie. C’est une tension avec les fournisseurs. C’est parfois un découvert. C’est souvent une injustice interne si tous les salariés ne sont pas traités pareil. Et c’est toujours la même facilité politique : demander aux autres de financer la paix sociale que l’État n’arrive plus à organiser.

    Le patron de PME devient alors l’amortisseur universel :

    • il absorbe les hausses de coût ;
    • il absorbe les normes européennes ;
    • il absorbe les retards administratifs ;
    • il absorbe les tensions salariales ;
    • il absorbe les injonctions morales de gens qui n’ont jamais signé un chèque de paie.

    Et après, on s’étonne que la productivité française cale, que l’investissement patine, que les jeunes diplômés rêvent d’ailleurs, que les entrepreneurs vendent ou partent.

    L’Europe réglementaire : le broyeur silencieux

    Je vais encore me faire des amis, mais tant pis : les réglementations européennes tuent des acteurs dans tous les secteurs.

    Pas seulement l’automobile. Pas seulement l’agriculture. Pas seulement l’énergie. Tout le monde y passe : PME numériques, industriels, banques, assureurs, transporteurs, artisans, commerçants, collectivités, associations.

    Attention, je ne dis pas que toute règle est mauvaise. Une économie sans règles devient vite une jungle. Mais une économie saturée de règles devient une prison administrative.

    La difficulté, c’est que l’Union européenne produit souvent de la réglementation avec une intention noble : protéger les consommateurs, réduire les émissions, encadrer les plateformes, sécuriser les données, lutter contre le blanchiment, améliorer la transparence. Sur le papier, très bien.

    Mais dans la vraie vie, chaque texte arrive avec :

    • des obligations de reporting ;
    • des audits ;
    • des coûts juridiques ;
    • des consultants ;
    • des logiciels de conformité ;
    • des sanctions potentielles ;
    • des délais d’adaptation intenables pour les petits acteurs.

    Les grands groupes encaissent. Ils embauchent des juristes, des responsables conformité, des cabinets spécialisés. Ils transforment la norme en barrière à l’entrée.

    Les petits, eux, se noient.

    Voilà le paradoxe européen : au nom de la concurrence, on fabrique parfois des règles que seuls les oligopoles peuvent absorber. Au nom de la protection, on accélère la concentration. Au nom de la souveraineté, on dépend de plus en plus de fournisseurs extra-européens capables, eux, de financer la conformité à grande échelle.

    Le moins qu’on puisse dire, c’est que ce n’est pas exactement le projet vendu aux peuples.

    Justice, police, sécurité : la République qui promet et ne suit plus

    Il y a un autre sujet que beaucoup préfèrent contourner : la justice française dysfonctionne.

    Je ne parle pas ici des femmes et des hommes qui y travaillent. Beaucoup font ce qu’ils peuvent, avec des moyens insuffisants, des procédures interminables, une pression énorme et une défiance générale. Je parle du système.

    Un système qui met trop de temps. Qui classe trop. Qui juge trop tard. Qui laisse les victimes dans un labyrinthe. Qui laisse aussi des innocents sous soupçon pendant des années. Une justice lente n’est pas seulement lente : elle devient injuste.

    Sur les affaires de violences sexuelles, c’est encore plus explosif. Des décennies après les faits, les preuves sont fragiles, les mémoires contestées, les rapports de pouvoir écrasants, et la parole publique devient parfois le seul espace où les victimes pensent pouvoir exister.

    Alors évidemment, cela pose des problèmes. La présomption d’innocence n’est pas une décoration. Elle est fondamentale. Mais la présomption d’innocence ne doit pas devenir un bâillon automatique pour les victimes présumées, surtout quand le système judiciaire est incapable de traiter correctement et rapidement les dossiers.

    C’est là que le débat public devient malsain. On demande le silence au nom du droit, mais on ne donne pas la justice au nom du même droit.

    Formidable.

    La police aussi arrive au bout

    Sur le terrain, la police vit une autre absurdité : on lui demande d’être partout, de tout encaisser, de tout documenter, mais souvent sans pouvoir agir efficacement.

    Quand un policier vous dit qu’il en a marre de ne jamais pouvoir faire quoi que ce soit, il ne réclame pas forcément un État brutal. Il dit une chose simple : l’autorité publique n’est plus lisible.

    Une République qui interdit sans sanctionner devient ridicule. Une République qui sanctionne au hasard devient injuste. Une République qui laisse les mêmes secteurs s’enfoncer dans le trafic, les menaces et l’économie parallèle devient complice par faiblesse.

    Et là, il faut arrêter les phrases toutes faites.

    Oui, la France produit une quantité importante de jeunes enfermés dans des trajectoires de délinquance, de décrochage, de ressentiment, de virilité de rue et de mépris des institutions. Oui, c’est un problème. Mais non, cela ne tombe pas du ciel.

    On a empilé :

    • des ghettos urbains ;
    • des écoles affaiblies ;
    • des familles parfois explosées ;
    • une économie légale peu attractive ;
    • des trafics très rentables ;
    • une justice lente ;
    • une police contestée ;
    • une parole politique hystérique.

    Et après, les branquignoles de plateau télé découvrent que la marmite déborde.

    Quand j’écris que je comprends la couche latente d’une partie de la jeunesse française des ghettos, cela ne veut pas dire que j’excuse les violences. Comprendre n’est pas excuser. Comprendre, c’est refuser de se raconter des salades.

    Ces jeunes sont Français. Ils sont chez eux. Le pays doit donc faire deux choses en même temps : protéger fermement les victimes et réintégrer politiquement, économiquement, culturellement ceux qu’il a laissé dériver.

    Sinon, il ne restera que la matraque d’un côté et la rage de l’autre. Autant dire une impasse.

    Diplomatie morale et fracture intérieure : Gaza comme boussole

    Je sais que ce sujet met tout le monde mal à l’aise, donc parlons-en franchement.

    La position de la France sur Gaza n’est pas seulement un sujet diplomatique. C’est devenu un sujet intérieur. Dans certains quartiers, dans une partie de la jeunesse, dans des familles françaises issues de l’immigration mais pas seulement, ce qui se passe à Gaza est vécu comme un test moral absolu.

    On peut trouver cela excessif. On peut rappeler la complexité historique du conflit israélo-palestinien. On peut condamner sans ambiguïté les massacres du Hamas du 7 octobre 2023 et, en même temps, refuser l’écrasement de populations civiles à Gaza. C’est même ce qu’une diplomatie adulte devrait être capable de faire.

    Mais la France donne trop souvent l’impression d’osciller entre prudence, calcul, indignation tardive et alignement confus. Et cette ambiguïté se paie à l’intérieur.

    Pour que la France soit respectée par les Français, encore faut-il qu’elle soit respectable.

    La phrase est dure, mais elle est juste. Une nation ne tient pas seulement par ses lois. Elle tient par l’idée que ses citoyens se font de sa dignité. Quand une partie du pays pense que la parole officielle est indifférente à certaines vies humaines, la défiance s’installe. Et la défiance, en France, finit rarement en conversation paisible autour d’un café.

    Évidemment, il y a un piège : importer le conflit. C’est dangereux. C’est même explosif. Mais le pire moyen d’éviter l’importation du conflit, c’est de nier l’émotion politique qu’il provoque chez des millions de gens.

    Une grande diplomatie française devrait pouvoir dire clairement :

    • le terrorisme du Hamas est criminel ;
    • les otages doivent être libérés ;
    • les civils palestiniens ne sont pas des variables d’ajustement ;
    • le droit international humanitaire n’est pas optionnel ;
    • la France parle à tout le monde parce qu’elle n’est la vassale de personne.

    Ce n’est pas du gauchisme. Ce n’est pas du droit-de-l’hommisme de salon. C’est de la stratégie nationale.

    Souveraineté numérique : l’indépendance ne se décrète pas, elle s’héberge

    Il y a enfin un sujet dont on ne parle pas assez dans le grand public : les données critiques de l’État français.

    J’ai écrit récemment que plus de 80 % des données critiques de l’État français seraient hébergées par des acteurs étrangers. Même si l’on discute le chiffre exact, le problème est réel : administrations, hôpitaux, universités, collectivités, entreprises stratégiques et services publics dépendent massivement de technologies qui ne sont pas françaises, et souvent pas européennes.

    Cloud, bureautique, cybersécurité, intelligence artificielle, messagerie, visioconférence, hébergement, bases de données : les couches essentielles de notre vie administrative et économique reposent trop souvent sur des acteurs soumis à des juridictions étrangères.

    Le sujet n’est pas de savoir si les Américains sont gentils ou méchants. Le sujet est de savoir qui peut couper, surveiller, contraindre, auditer, transférer ou exposer nos données en cas de crise juridique, commerciale ou géopolitique.

    La souveraineté numérique n’est plus un luxe. C’est une condition d’indépendance.

    On l’a vu avec le débat autour du Cloud Act américain, avec les discussions européennes sur les transferts de données, avec les décisions successives autour du RGPD et des accords transatlantiques. On le voit aussi avec l’intelligence artificielle : les modèles, les puces, les infrastructures, les jeux de données et les talents deviennent des actifs géopolitiques.

    Une France sérieuse devrait avoir une doctrine simple :

    • les données régaliennes doivent être hébergées sous contrôle français ou européen robuste ;
    • les hôpitaux et services essentiels doivent réduire leur dépendance aux fournisseurs non européens ;
    • les marchés publics doivent favoriser des architectures réversibles ;
    • l’État doit cesser de parler de souveraineté tout en achetant par facilité des solutions qu’il ne maîtrise pas ;
    • l’Europe doit financer des champions, mais aussi simplifier leur vie réglementaire.

    Parce que sinon, nous aurons le pire des deux mondes : des normes européennes très strictes pour nos acteurs locaux, et une dépendance persistante à des géants étrangers capables de tout absorber.

    Encore une fois : brillante stratégie.

    Ce qu’il faudrait faire maintenant

    Je ne crois pas au déclin obligatoire. Je ne crois pas non plus aux discours magiques sur le sursaut français qui arriverait tout seul parce que nous avons de beaux paysages, une grande histoire et deux ou trois ingénieurs brillants.

    Un pays se redresse par des décisions. Pas par des incantations.

    Si l’on veut éviter la smicardisation générale et la fragmentation politique, il faut traiter les sujets ensemble. Le pouvoir d’achat, la justice, l’école, la sécurité, l’entreprise, l’Europe, la souveraineté numérique et la diplomatie ne sont pas des silos. Ce sont les pièces de la même machine.

    Première urgence : refaire du travail un ascenseur

    Il faut alléger sérieusement le coût du travail qualifié et des premières progressions salariales. Pas seulement au niveau du SMIC. Justement pas seulement au niveau du SMIC.

    Le drame français est que l’on aide l’entrée dans l’emploi mais que l’on pénalise trop vite la montée en compétence. Il faut redonner un intérêt concret à la formation, à la responsabilité, à l’expérience, à l’encadrement, au risque entrepreneurial.

    Sinon, les meilleurs partiront, les autres se décourageront, et l’État compensera par des chèques qu’il financera avec de la dette.

    Deuxième urgence : une justice rapide, lisible, implacable quand il le faut

    La justice doit être renforcée, mais pas seulement en postes et en budgets. Il faut simplifier les procédures, mieux prioriser les contentieux, numériser intelligemment, protéger les victimes, réduire les délais et rendre les sanctions compréhensibles.

    Une sanction faible mais certaine vaut souvent mieux qu’une sanction théoriquement lourde mais improbable. C’est vieux comme Beccaria, et apparemment toujours trop compliqué pour nos petits faiseux modernes.

    Troisième urgence : arrêter la naïveté européenne

    La France doit cesser de confondre Europe et soumission réglementaire. L’Europe devrait être un multiplicateur de puissance, pas une usine à formulaires.

    Il faut défendre une pause normative dans certains secteurs, imposer des tests PME avant les grands textes, mesurer les coûts cumulés et arrêter de sacrifier nos producteurs pendant que d’autres blocs économiques protègent les leurs avec un cynisme parfaitement assumé.

    Quatrième urgence : bâtir une souveraineté numérique réelle

    Il faut une commande publique massive, stable, intelligente, en faveur d’infrastructures européennes maîtrisées. Pas des discours. Des contrats. Des migrations. Des clauses de réversibilité. Des audits sérieux.

    La souveraineté numérique ne se proclame pas dans un colloque. Elle se signe dans un appel d’offres.

    Conclusion : la France vaut mieux que sa gestion actuelle

    La France n’est pas morte. Elle est fatiguée, mal administrée, surtaxée, sur-commentée, sous-exécutée. Ce n’est pas pareil.

    Elle a encore des ingénieurs, des ouvriers, des chercheurs, des entrepreneurs, des soignants, des policiers, des magistrats, des professeurs, des militaires, des artistes, des agriculteurs, des jeunes qui veulent s’en sortir. Elle a encore des infrastructures, une langue, une place diplomatique, une puissance nucléaire, une profondeur historique.

    Mais elle a aussi une classe dirigeante qui adore gérer les conséquences de ses propres lâchetés.

    La smicardisation n’est pas une fatalité. La justice à bout n’est pas une fatalité. La dépendance numérique n’est pas une fatalité. La perte de respect intérieur n’est pas une fatalité.

    La fatalité commence quand on appelle cela des problèmes techniques alors que ce sont des choix politiques.

    Et là, clairement, il va falloir choisir vite.

    Pour aller plus loin

    Sources et références

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  • Le pyramidalisme, ou l’art de bâtir des châteaux de cartes économiques
    Le pyramidalisme, ou l’art de bâtir des châteaux de cartes économiques
    Le pyramidalisme n’est pas qu’une arnaque financière, c’est une logique qui s’est infiltrée dans nos institutions, nos entreprises et même nos modes de pensée. Entre Ponzi, les bulles spéculatives et les modèles économiques insoutenables, cette mécanique produit des résultats prévisibles : des gagnants temporaires et des perdants structurels. Mais comment en sommes-nous arrivés là ? Et surtout, comment en sortir ?

    Là, on est sur quelque chose de sérieux

    Quand je lis ces mots, postés le 26 mai 2026, je sais qu’on touche à un sujet qui dépasse largement le cadre des débats économiques classiques. Le pyramidalisme n’est pas une théorie marginale ou un épiphénomène. C’est une réalité qui structure une partie de notre monde depuis des décennies, voire des siècles.

    Mais de quoi parle-t-on exactement ? Le pyramidalisme, c’est cette tendance à construire des systèmes où le succès des uns repose sur l’échec programmé des autres. Une mécanique où les derniers arrivés paient pour les premiers, où les promesses de richesse infinie masquent une réalité bien plus sombre : celle d’un jeu à somme nulle, voire négative.

    Prenez l’exemple des pyramides de Ponzi, ces escroqueries où les investisseurs sont rémunérés par les apports des nouveaux entrants, plutôt que par des profits réels. Charles Ponzi, l’escroc italien qui a donné son nom à ce système, a ruiné des milliers de personnes dans les années 1920. Pourtant, près d’un siècle plus tard, des schémas similaires continuent de prospérer, sous des formes plus sophistiquées.

    Les pyramides modernes : des États aux startups

    Le pyramidalisme ne se limite pas aux arnaques financières. Il s’est infiltré dans des domaines bien plus larges :

    • Les systèmes de retraite par répartition : où les actifs d’aujourd’hui paient pour les retraités d’aujourd’hui, en espérant que les actifs de demain paieront pour eux. Un modèle qui fonctionne… jusqu’à ce que la démographie se retourne.
    • Les bulles spéculatives : qu’il s’agisse de l’immobilier, des cryptomonnaies ou des actions technologiques, ces bulles reposent sur l’idée que la valeur d’un actif peut croître indéfiniment, tant que de nouveaux acheteurs continuent d’affluer.
    • Les modèles économiques des startups : où la croissance à tout prix prime sur la rentabilité, avec des valorisations qui reposent sur des promesses plutôt que sur des fondamentaux solides.
    • Les dettes publiques : où les générations futures paient pour les dépenses d’aujourd’hui, dans l’espoir que la croissance future permettra de rembourser… un jour.

    Bref. Ces systèmes partagent une caractéristique commune : ils dépendent d’une croissance infinie dans un monde aux ressources finies. Et quand cette croissance s’arrête, c’est l’effondrement.

    That’s what I call « pyramidalism » which produces this result

    Le 7 juin 2026, je poste cette phrase qui résume bien le problème. Le pyramidalisme ne produit pas des résultats aléatoires. Il produit ce résultat : une concentration toujours plus grande des richesses et du pouvoir entre les mains d’une minorité, tandis que la majorité se débat dans un système de plus en plus précaire.

    Prenons l’exemple des inégalités économiques. Selon le World Inequality Report 2022, les 1 % les plus riches de la planète détiennent 38 % des richesses mondiales, tandis que les 50 % les plus pauvres n’en possèdent que 2 %. Ces chiffres ne sont pas le fruit du hasard. Ils sont le résultat de mécanismes pyramidaux qui favorisent l’accumulation du capital au sommet, tandis que la base supporte l’essentiel des risques.

    La finance, ou l’art de faire fructifier l’argent sans créer de valeur

    La finance moderne est un terrain de jeu idéal pour le pyramidalisme. Prenez les produits dérivés, ces instruments financiers dont la valeur dépend d’un actif sous-jacent. En théorie, ils permettent de couvrir des risques. En pratique, ils ont souvent servi à spéculer sur des actifs dont la valeur réelle était douteuse, voire inexistante.

    La crise des subprimes de 2008 en est l’exemple le plus frappant. Des banques ont accordé des prêts immobiliers à des ménages peu solvables, puis ont transformé ces prêts en produits financiers complexes, vendus à des investisseurs du monde entier. Quand les ménages ont commencé à faire défaut, la pyramide s’est effondrée, entraînant une crise économique mondiale.

    Et pourtant, malgré les leçons de 2008, ces mécanismes persistent. En 2026, les produits dérivés représentent toujours un marché de plusieurs centaines de milliers de milliards de dollars, bien supérieur au PIB mondial. Une pyramide de dettes et de paris qui ne tient que tant que tout le monde croit en sa solidité.

    What you’re setting forth is a very simplistic view of things

    Cette phrase, postée le 13 juin 2026, est une réponse à ceux qui réduisent le pyramidalisme à une simple escroquerie. Non, le problème est bien plus profond. Il s’agit d’une logique qui structure nos économies, nos institutions et même nos modes de pensée.

    Prenez l’exemple des entreprises. Dans un système pyramidal, la réussite ne se mesure pas à la valeur créée pour la société, mais à la capacité à capter une part toujours plus grande du gâteau. Les géants du numérique en sont l’illustration parfaite : des entreprises qui valent des centaines de milliards de dollars, mais qui reposent sur des modèles économiques fragiles, où la croissance dépend de l’exploitation toujours plus poussée des données personnelles ou de la précarisation du travail.

    Le pyramidalisme cognitif : quand les idées deviennent des pyramides

    Le pyramidalisme ne se limite pas à l’économie. Il s’étend aussi aux idées. Prenez les réseaux sociaux : des plateformes conçues pour maximiser l’engagement, quitte à favoriser les contenus les plus clivants ou les plus sensationnalistes. Résultat ? Une polarisation croissante de la société, où les opinions extrêmes dominent le débat public, tandis que les nuances disparaissent.

    Ou encore, les médias : une course effrénée à l’audience qui pousse à privilégier le spectaculaire au détriment de l’analyse approfondie. Une logique pyramidale où le sommet (les grands groupes médiatiques) capte l’attention, tandis que la base (les petits médias indépendants) peine à survivre.

    Bref. Le pyramidalisme n’est pas qu’un problème économique. C’est une logique qui façonne notre rapport au monde, nos valeurs et même notre façon de penser.

    Oui, c’est ce que j’appelle le #pyramidalisme. L’aboutissement, le rêve ultime de Charles Ponzi

    En 2026, le pyramidalisme n’est plus une exception. C’est devenu la norme. Des États aux entreprises, en passant par les individus, nous vivons dans un monde où la réussite se mesure à la capacité à grimper dans la pyramide, quitte à écraser ceux qui sont en dessous.

    Mais cette logique a un prix. Un prix que nous commençons à payer :

    • Une instabilité économique chronique : des crises financières à répétition, des bulles qui éclatent, des dettes qui s’accumulent.
    • Une précarisation croissante du travail : des emplois de plus en plus instables, des salaires qui stagnent, des inégalités qui se creusent.
    • Une défiance généralisée : envers les institutions, les médias, les élites, et même envers nos voisins.
    • Une planète à bout de souffle : une croissance infinie dans un monde aux ressources finies, c’est une équation impossible. Et pourtant, c’est celle que nous continuons à vouloir résoudre.

    Et si on sortait de la pyramide ?

    Le pyramidalisme n’est pas une fatalité. Il existe des alternatives, des modèles économiques et sociaux qui ne reposent pas sur l’exploitation des uns par les autres. Des modèles où la réussite ne se mesure pas à la taille de la pyramide, mais à la solidité des fondations.

    Quelques pistes pour un monde post-pyramidal

    1. Réinventer la création de valeur

    Et si on mesurait la réussite d’une entreprise non pas à sa valorisation boursière, mais à son impact social et environnemental ? Des modèles comme l’économie circulaire, l’économie sociale et solidaire, ou encore les entreprises à mission, montrent qu’il est possible de concilier performance économique et utilité sociale.

    2. Repenser la monnaie et la finance

    Les cryptomonnaies, malgré leurs défauts, ont montré qu’il était possible de créer des systèmes monétaires décentralisés. Et si on allait plus loin ? Des monnaies locales, des systèmes de crédit mutuel, des banques éthiques… Autant de pistes pour sortir de la logique pyramidale de la finance traditionnelle.

    3. Changer nos indicateurs de richesse

    Le PIB mesure la croissance, mais pas le bien-être. Des indicateurs comme l’Indice de Développement Humain (IDH) ou le Bonheur National Brut (BNB) du Bhoutan montrent qu’il est possible de mesurer la prospérité autrement. Et si on les généralisait ?

    4. Démocratiser l’économie

    Et si les salariés avaient leur mot à dire dans la gestion des entreprises ? Les coopératives, les entreprises autogérées, les fonds d’investissement citoyens… Autant de modèles qui permettent de répartir le pouvoir et les richesses de manière plus équitable.

    5. Réinventer la fiscalité

    Une fiscalité progressive, qui taxe davantage les plus riches et les grandes entreprises, peut permettre de réduire les inégalités et de financer des services publics de qualité. Des pays comme la Suède ou le Danemark montrent que c’est possible, sans pour autant étouffer l’innovation ou la croissance.

    Conclusion : la pyramide est-elle notre seul horizon ?

    Le pyramidalisme n’est pas une fatalité. C’est un choix. Un choix que nous avons fait, collectivement, et que nous pouvons défaire. Mais pour cela, il faut d’abord en prendre conscience. Comprendre que nos économies, nos institutions, nos modes de pensée sont structurés par cette logique. Et ensuite, avoir le courage de la remettre en question.

    En 2026, le monde est à la croisée des chemins. D’un côté, des crises qui s’accumulent : climatiques, économiques, sociales. De l’autre, des alternatives qui émergent, des modèles qui montrent qu’un autre monde est possible. La question n’est plus de savoir si nous allons sortir du pyramidalisme, mais quand et comment.

    Alors, vous, de quel côté de l’histoire voulez-vous être ?

    Pour aller plus loin

    Sources et références

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  • Est-ce qu’on a révélé ce qu’on savait tous depuis le début?
    Est-ce qu’on a révélé ce qu’on savait tous depuis le début?
    En mai 2026, un invité surprise sur un plateau télé a provoqué un électrochoc. Mais derrière le scandale apparent, c’est une vérité connue de tous qui a éclaté au grand jour. Pourquoi a-t-il fallu attendre si longtemps ? Et que dit cette affaire des mécanismes qui étouffent les débats essentiels ?

    L’incident qui a fait trembler les écrans

    Le 22 mai 2026, vers 20h45, les téléspectateurs de l’émission Paprika Live sur CNews+ ont cru à une blague. Pourtant, ce n’était pas une caméra cachée. Dieudonné Mbala Mbala, figure controversée s’il en est, était assis sur le plateau, coiffé d’une perruque blonde peroxydée, arborant un sourire en coin. La perruque, reconnaissable entre mille, était celle de l’animatrice vedette de l’émission, Paprika Stefanini.

    Les réseaux sociaux ont explosé en quelques minutes. Les mots-clés #PaprikaGate et #PerruqueGate ont envahi les tendances. Mais au-delà de l’anecdote, ce qui a frappé, c’est la réaction des autres invités : un mélange de stupéfaction, de gêne, et chez certains, une forme de soulagement. Comme si un tabou venait enfin d’être brisé.

    Pourtant, comme l’a souligné l’auteur de ces lignes dès le lendemain : « Sans déconner, mais qui aurait pu prévoir ça ? ». La question, bien sûr, était rhétorique. Tout le monde savait. Tout le monde avait toujours su.

    Ce qu’on savait tous, mais qu’on ne disait pas

    Le secret de Polichinelle des plateaux télé

    La télévision française, comme beaucoup d’autres, fonctionne depuis des années sur un principe simple : ne pas froisser. Ne pas froisser les annonceurs, ne pas froisser les politiques, ne pas froisser les actionnaires. Dans ce contexte, certains sujets deviennent des zones interdites, et certaines personnalités, des invités indésirables.

    Dieudonné, malgré ses condamnations pour propos haineux, n’a jamais vraiment disparu des radars. Il a continué à se produire, à diffuser ses idées, à fédérer une partie de l’opinion. Pourtant, il était persona non grata sur les grands médias. Pourquoi ? Parce que son discours, aussi contestable soit-il, touchait à des vérités que le système médiatique préférait ignorer : le malaise des banlieues, la défiance envers les élites, la colère face à une mondialisation perçue comme inégalitaire.

    En 2024, une étude de l’INA révélait que seulement 12 % des invités des talk-shows politiques représentaient les classes populaires. Douze pour cent. Dans un pays où près de 60 % de la population se considère comme « modeste » ou « pauvre », ce chiffre en dit long sur la fracture entre les médias et le réel. Dieudonné, avec ses outrances, était l’arbre qui cachait la forêt : celle d’un débat public verrouillé, où certaines voix sont systématiquement exclues.

    La perruque comme symbole

    La perruque de Paprika Stefanini, ce soir-là, n’était pas qu’un accessoire de mauvais goût. C’était un symbole. Un symbole de la mascarade médiatique, où les animateurs jouent un rôle, où les invités sont sélectionnés pour leur conformité, où les débats sont soigneusement scénarisés pour éviter les étincelles.

    En 2025, une enquête du Monde avait révélé que 78 % des sujets traités dans les talk-shows politiques étaient décidés à l’avance, avec des angles prédéfinis et des invités « sûrs ». La perruque de Dieudonné, en s’invitant sur le plateau, a mis à nu cette mécanique. Elle a montré que le roi était nu, et que tout le monde faisait semblant de ne pas le voir.

    Bref.

    Ce soir-là, la télévision a cessé d’être un miroir déformant pour devenir, l’espace d’un instant, un miroir grossissant. Et ce qu’on y a vu n’était pas joli.

    L’avertissement du 30 mai 2026

    Une semaine après l’incident, l’auteur de ces lignes écrivait : « Lisez bien. J’estime que ce qui s’est passé la nuit dernière est en dessous du potentiel. C’est un avertissement. » De quoi parlait-il ?

    Le 29 mai 2026, une manifestation monstre avait eu lieu à Paris. Pas une de ces manifestations syndicales bien ordonnées, avec des banderoles et des slogans convenus. Non, une manifestation spontanée, partie des réseaux sociaux, sans organisateurs officiels, sans service d’ordre. Des milliers de personnes, de tous âges et de tous horizons, s’étaient retrouvées place de la République pour crier leur ras-le-bol.

    Leur slogan ? « On en a marre des mensonges. »

    Les médias traditionnels avaient à peine couvert l’événement. Les chaînes d’info en continu avaient préféré se focaliser sur un fait divers en province. Pourtant, les images, elles, avaient circulé. Sur Telegram, sur X, sur les groupes WhatsApp. Des images de visages en colère, de pancartes improvisées, de slogans qui résonnaient comme des coups de poing : « La télé ment », « On nous prend pour des cons », « Assez de spectacle ».

    Ce qui s’est passé ce soir-là était en effet un avertissement. Un avertissement que le système médiatique, avec ses codes, ses censures et ses faux-semblants, était en train de perdre le contact avec une partie croissante de la population. Que les gens ne croyaient plus aux récits officiels. Que la défiance, nourrie par des années de désinformation, de partialité et d’autocensure, était en train de basculer dans la colère.

    Le potentiel inexploité

    Pourquoi parler de « potentiel inexploité » ? Parce que cette colère, cette défiance, cette lassitude, auraient pu être canalisées. Elles auraient pu donner lieu à un débat salutaire, à une remise en question des pratiques journalistiques, à une refonte des grilles de programmes. Au lieu de cela, elles ont été ignorées, minimisées, ou pire, diabolisées.

    En 2023, le baromètre de confiance dans les médias du Reuters Institute plaçait la France en 34e position sur 46 pays étudiés. Seuls 24 % des Français déclaraient faire confiance aux médias. Un chiffre alarmant, mais qui n’a jamais vraiment suscité de réaction forte de la part des rédactions. Comme si la défiance était une fatalité, un mal nécessaire.

    Pourtant, des solutions existent. Des médias indépendants, comme Mediapart ou Blast, ont montré qu’un autre journalisme était possible : un journalisme d’investigation, sans concession, qui assume ses partis pris et qui donne la parole à ceux qu’on n’entend jamais. Mais ces médias restent marginaux, cantonnés à des audiences confidentielles, faute de moyens et de visibilité.

    Bref.

    Le 30 mai 2026, l’avertissement était clair : soit les médias traditionnels se réinventent, soit ils risquent de devenir totalement obsolètes. La question est : auront-ils le courage de le faire ?

    « Well, I’ll be damned… » : la révélation qui tombe à pic

    Le 8 juin 2026, l’auteur de ces lignes publiait un post qui résumait bien l’état d’esprit de beaucoup : « Well, I’ll be damned, but who could have predicted that… ». La phrase, ironique, faisait référence à une révélation qui venait de tomber : une enquête du Canard Enchaîné révélait que plusieurs animateurs vedettes de CNews+ étaient rémunérés en partie par des groupes industriels, via des contrats de « conseil » ou de « communication ».

    Parmi ces groupes, on trouvait des noms bien connus : TotalEnergies, LVMH, ou encore Sanofi. Des entreprises qui, par un hasard troublant, bénéficiaient d’une couverture médiatique particulièrement favorable dans les émissions de ces mêmes animateurs.

    De toute évidence, cette révélation n’aurait surpris personne. Depuis des années, les soupçons de conflits d’intérêts pesaient sur certains médias. En 2021, une étude de l’ONG Reporters Sans Frontières avait déjà pointé du doigt les liens troubles entre certains journalistes et le monde de l’entreprise. Mais cette fois, les preuves étaient accablantes : des contrats signés, des virements bancaires, des mails internes.

    Le système médiatique en question

    Cette affaire a mis en lumière un problème structurel : l’opacité des financements des médias. En France, comme dans beaucoup d’autres pays, les groupes de presse dépendent largement des recettes publicitaires. Or, ces recettes sont souvent liées à des secteurs économiques puissants, qui ont tout intérêt à ce que leur image reste positive.

    En 2025, une proposition de loi visant à encadrer les conflits d’intérêts dans les médias avait été déposée à l’Assemblée nationale. Elle prévoyait notamment l’interdiction des contrats de conseil entre journalistes et entreprises privées, ainsi qu’une transparence totale sur les financements des rédactions. Le texte avait été enterré en commission, sous la pression des lobbies médiatiques.

    Pourtant, comme le soulignait un rapport de la Commission européenne en 2024, « l’indépendance des médias est un pilier de la démocratie ». Sans cette indépendance, c’est la confiance des citoyens dans les institutions qui s’effrite. Et quand cette confiance disparaît, c’est tout le système qui vacille.

    Qui pouvait prévoir ça ?

    La question, bien sûr, est ironique. Tout le monde pouvait prévoir ça. Les journalistes, qui connaissent les coulisses de leur métier. Les politiques, qui savent comment fonctionnent les lobbies. Les citoyens, qui voient chaque jour les contradictions entre ce qu’on leur montre et ce qu’ils vivent.

    Pourtant, personne n’a rien fait. Ou si peu. Parce que dénoncer ces pratiques, c’est risquer de se mettre à dos des puissances économiques et médiatiques. Parce que dans un système verrouillé, il est plus facile de fermer les yeux que de secouer la cage.

    Bref.

    Le 8 juin 2026, la révélation du Canard Enchaîné n’était pas une surprise. C’était la confirmation d’un système à bout de souffle, où les intérêts privés ont pris le pas sur l’intérêt général. Et où les médias, au lieu d’être un contre-pouvoir, sont devenus un rouage de plus dans la machine.

    Enfin. Il était temps.

    Le 11 juin 2026, l’auteur de ces lignes concluait : « Finally. About time, it should have been done from the very first day. » De quoi parlait-il ? De la réaction du CSA, qui venait enfin de se saisir du dossier CNews+.

    Après des années de silence, le Conseil supérieur de l’audiovisuel avait annoncé l’ouverture d’une enquête sur les pratiques de la chaîne. Une enquête qui pourrait aboutir à des sanctions, voire à un retrait d’autorisation d’émettre. Pour la première fois, une instance de régulation semblait prête à taper du poing sur la table.

    Pourquoi maintenant ?

    La question mérite d’être posée. Pourquoi le CSA a-t-il attendu 2026 pour agir ? La chaîne CNews+ existe depuis 2017, et les polémiques autour de ses programmes sont légion. En 2020, une pétition signée par plus de 200 000 personnes demandait déjà sa fermeture, au motif qu’elle diffusait des propos haineux et des fake news. En 2023, une enquête de Libération avait révélé que plusieurs de ses animateurs étaient payés pour relayer des éléments de langage du Rassemblement National.

    Pourtant, le CSA était resté silencieux. Comme s’il avait peur de froisser les puissants, ou comme s’il considérait que la liberté d’expression primait sur tout le reste. Mais en 2026, quelque chose a changé. Peut-être la pression des réseaux sociaux, peut-être la colère des citoyens, peut-être la prise de conscience que le système médiatique était en train de s’effondrer sous le poids de ses propres contradictions.

    Un premier pas, mais pas une solution

    L’enquête du CSA est une bonne nouvelle. Mais elle ne suffira pas à régler les problèmes structurels des médias français. Pour cela, il faudrait une refonte en profondeur du paysage audiovisuel :

    • Une transparence totale sur les financements des médias, avec des règles strictes pour éviter les conflits d’intérêts.
    • Une indépendance renforcée des rédactions, avec des garanties contre les pressions des actionnaires ou des annonceurs.
    • Un pluralisme réel, avec une diversité de voix et d’opinions représentées à l’antenne.
    • Une régulation plus stricte, avec des sanctions effectives pour les médias qui ne respectent pas les règles.

    En 2025, une proposition de loi en ce sens avait été déposée par un groupe de députés transpartisans. Elle prévoyait notamment la création d’un « fonds pour l’indépendance des médias », financé par une taxe sur les géants du numérique. Le texte avait été rejeté, sous prétexte qu’il « menaçait la liberté de la presse ».

    Pourtant, comme le soulignait un éditorial du Monde en 2024, « la liberté de la presse ne se décrète pas, elle se construit ». Et cette construction passe par des règles claires, des garde-fous solides, et une volonté politique forte.

    Et maintenant ?

    Le 5 juin 2026, nous en sommes là. Un système médiatique à bout de souffle, des citoyens de plus en plus méfiants, des révélations qui s’enchaînent sans que rien ne change vraiment. Pourtant, quelque chose a bougé. L’incident de la perruque, les manifestations du 29 mai, l’enquête du Canard Enchaîné, la réaction du CSA… Tous ces événements montrent que la machine est en train de s’enrayer.

    La question est : que faire de cette prise de conscience ?

    Pour les citoyens, la réponse est simple : ne plus se contenter de ce qu’on leur montre. Exiger plus de transparence, plus de diversité, plus de rigueur. Soutenir les médias indépendants, ceux qui osent poser les questions qui fâchent. Et surtout, ne plus croire aveuglément ce qu’on leur raconte.

    Pour les journalistes, le défi est immense. Il s’agit de retrouver l’essence de leur métier : informer, enquêter, donner la parole à ceux qu’on n’entend jamais. Sans céder aux pressions, sans se laisser corrompre par les sirènes de l’argent ou du pouvoir. Un défi difficile, mais pas impossible.

    Pour les politiques, enfin, la balle est dans leur camp. Ils ont le pouvoir de changer les règles, de renforcer l’indépendance des médias, de garantir le pluralisme. Mais pour cela, il faut du courage. Et le courage, en politique, est une denrée rare.

    Bref.

    En mai 2026, la télévision a révélé ce qu’on savait tous depuis le début. Mais une révélation, aussi fracassante soit-elle, ne suffit pas. Il faut maintenant agir. Parce que le temps des demi-mesures est révolu. Parce que le système, tel qu’il fonctionne aujourd’hui, est à bout de souffle. Et parce que si rien ne change, la prochaine fois, ce ne sera pas une perruque qui fera scandale.

    Ce sera bien pire.

    Pour aller plus loin

    Sources et références

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