• Immigrationniste et « déportationniste », le raisonnement froid que personne n’ose tenir
    Immigrationniste et « déportationniste », le raisonnement froid que personne n’ose tenir
    L’Europe a construit le pire des deux mondes : elle n’accueille pas vraiment, elle n’éloigne pas vraiment, et elle ne demande rien à personne. Je défends ici une position que les deux camps détestent — une immigration assumée, contrôlée politiquement, assortie d’une capacité réelle d’éloignement et d’un contrat culturel explicite. Avec une ligne rouge absolue : on n’expulse jamais quelqu’un pour ses opinions.

    Je vais commencer par la phrase qui me vaut le plus d’insultes, à gauche comme à droite.

    L’immigration d’accord, à condition de pouvoir déporter chaque fois que nécessaire.

    Voilà. En une ligne, j’ai perdu la moitié de mes lecteurs de chaque côté. Les uns entendent « déporter » et voient les wagons. Les autres entendent « d’accord » et voient le grand remplacement. Personne n’entend la structure de la phrase, qui est pourtant la seule chose intéressante : c’est une condition, pas un slogan.

    Je suis un pragmatique froid. Le plus insolent que vous lirez sans doute cette semaine. Et le pragmatisme froid, sur ce dossier, consiste à admettre une évidence que trente ans de politiques européennes ont contournée : on ne peut pas ouvrir une porte qu’on est incapable de fermer. Ce n’est pas une position morale, c’est une position mécanique.

    Le mot « déporter », et la ligne rouge qu’il ne doit jamais franchir

    Commençons par la sémantique, parce qu’elle empoisonne tout le débat.

    En français, « déportation » est un mot chargé de plomb. Il renvoie aux convois de 1942, aux camps, à l’anéantissement. En anglais, to deport signifie simplement renvoyer un étranger en situation irrégulière vers son pays d’origine — ce que notre droit appelle « éloignement », « expulsion », « reconduite à la frontière », ou plus prosaïquement l’exécution d’une obligation de quitter le territoire français.

    J’emploie le mot fort à dessein, parce que l’euphémisme administratif est précisément le mécanisme par lequel on a vidé la politique migratoire de toute réalité. « Mesure d’éloignement non exécutée » : voilà une formule qui ne fait mal à personne et qui ne veut rien dire. Mais je l’assume : le mot est piégé, et il faut savoir ce qu’on met dedans.

    Car il existe une frontière que ce mot ne doit jamais traverser, et elle est apparue en pleine lumière ces derniers jours avec le cas d’une ressortissante étrangère visée par une procédure d’éloignement depuis la France dans un contexte manifestement politique.

    Je n’aime pas du tout cette histoire de déportation politique depuis la France. C’est vraiment quelque chose qui ne me plaît pas, on bascule.

    « On bascule ». Le mot est faible. Une politique migratoire, c’est un État souverain qui décide qui entre, qui reste et qui part, selon des critères publics, écrits, contestables devant un juge. Une police des opinions, c’est un État qui utilise le droit des étrangers comme une arme contre la parole. Le premier relève de la souveraineté. Le second relève de l’arbitraire, et transforme chaque étranger présent sur le sol en citoyen sous condition de silence.

    Je veux la capacité d’éloigner. Je ne veux pas d’une capacité d’éloigner pour ce qu’on pense. C’est exactement la différence entre une politique et une purge. Ceux qui confondent les deux — par enthousiasme ou par paresse — préparent un régime dont ils seront un jour les victimes.

    Non, l’immigration ne tire pas vos salaires vers le bas

    Passons maintenant à l’argument massue de la doxa anti-immigration, celui qu’on entend dans tous les dîners et tous les plateaux.

    J’estime que ce n’est pas l’immigration qui contraint les salaires vers le bas. C’est multifactoriel et c’est autre chose.

    Ce n’est pas une opinion de bisounours, c’est ce que dit la littérature économique depuis trente-cinq ans. L’étude fondatrice reste celle de David Card sur l’exode de Mariel : en 1980, Fidel Castro laisse partir environ 125 000 Cubains, dont la moitié s’installe à Miami en quelques mois, gonflant la population active locale de 7 % d’un coup. Card ne trouve aucun effet mesurable sur les salaires ni sur le chômage des travailleurs peu qualifiés de Miami. L’étude a été contestée, réanalysée, réfutée, re-réfutée — c’est la vie académique — mais le résultat central a tenu.

    Les synthèses de l’OCDE et des grandes revues convergent : l’effet de l’immigration sur les salaires des natifs se situe dans une fourchette étroite, entre −1 % et +1 %, avec une concentration des effets négatifs sur… les immigrés arrivés précédemment, qui sont les vrais concurrents directs des nouveaux entrants.

    Alors qu’est-ce qui écrase réellement les salaires ? Quelques candidats sérieux :

    • la concurrence par les prix à l’échelle mondiale, qui a délocalisé un tiers de notre industrie manufacturière en trente ans ;
    • l’écrasement des salaires par les charges et le piège des trappes à bas salaires autour du SMIC, qui rend toute augmentation prohibitive pour l’employeur ;
    • la désindexation généralisée et l’effondrement du rapport de force syndical dans les services ;
    • le travail illégal — et là, oui, l’immigration entre en jeu, mais par la porte de l’irrégularité, pas par celle de l’immigration en tant que telle.

    Retenez cette nuance, elle est décisive : ce n’est pas le travailleur étranger qui casse le marché, c’est le travailleur sans statut. Un sans-papiers ne peut ni négocier, ni se syndiquer, ni porter plainte, ni refuser. C’est le rêve humide de l’employeur voyou. En refusant de régulariser, on ne protège pas les salaires français : on fabrique industriellement une main-d’œuvre corvéable.

    On ne régularise pas et on empêche le miracle de se réaliser, il est bridé par des peureux qui ont peur de l’immigration, alors que sans l’immigration ils sont en train d’en crever.

    « En crever » n’est pas une figure de style. La fécondité française est tombée autour de 1,6 enfant par femme, au plus bas depuis un siècle. Le seuil de renouvellement des générations est à 2,05. L’Allemagne, l’Italie, l’Espagne sont dans le même trou, en pire pour certaines. Sans solde migratoire positif, la population active de l’Union européenne se contracte, mécaniquement, chaque année, avec un système de retraites par répartition qui repose sur le nombre de cotisants. Vous pouvez trouver ça désagréable. C’est de l’arithmétique.

    Ceuta : quand un État se sert de corps humains comme d’une artillerie

    Regardons maintenant ce qui se joue à Ceuta, ce confetti espagnol de 18 km² planté sur la côte marocaine, avec sa clôture, ses miradors et ses 85 000 habitants.

    Quand vous voyez des milliers de personnes franchir une frontière en quelques heures, la question à se poser n’est pas « d’où viennent-ils ? » mais « qui a cessé de les retenir ? ». Une frontière fermée pendant vingt ans ne s’ouvre pas toute seule un mardi matin.

    Le précédent est documenté au mot près. En mai 2021, entre 8 000 et 10 000 personnes, dont environ 1 500 mineurs, entrent à Ceuta en quarante-huit heures, essentiellement à la nage, pendant que la gendarmerie marocaine regarde ailleurs. Le contexte : Madrid venait d’accueillir discrètement Brahim Ghali, le chef du Front Polisario, pour des soins. Le message de Rabat était limpide. Ce n’était pas une crise migratoire, c’était une frappe diplomatique avec des êtres humains comme munitions.

    Ce n’est pas un cas isolé. En février 2020, Ankara annonce l’ouverture de ses frontières et pousse des milliers de personnes vers l’Evros grec, en pleine négociation avec Bruxelles. En 2021, Minsk organise des vols charters depuis Bagdad, Damas et Beyrouth pour déverser des candidats à l’asile sur les frontières polonaise et lituanienne. Ce procédé a désormais un nom dans la littérature stratégique : l’instrumentalisation des flux migratoires, une arme hybride, peu coûteuse, difficilement attribuable, et redoutablement efficace contre des démocraties incapables de tirer sur des civils.

    J’ai écrit, dans le feu de l’actualité, que ce genre d’afflux pouvait relever d’unités spécialisées dans les opérations d’influence, tant l’absence de traces sur les réseaux sociaux interroge. Soyons honnêtes intellectuellement : cette hypothèse n’est pas nécessaire. La réalité documentée est plus simple et plus glaçante. Il n’y a pas besoin d’organiser quoi que ce soit : il suffit d’arrêter d’empêcher. Un État qui lève sa surveillance pendant douze heures produit le même résultat qu’une opération militaire, sans ordre écrit, sans responsable identifiable, sans preuve.

    Et je maintiens le fond : c’est multifactoriel. Passeurs organisés, réseaux sociaux, calcul diplomatique, désespoir économique — tout cela coexiste. Ce qui est certain, c’est que traiter Ceuta comme un fait divers humanitaire quand il s’agit d’un acte de politique étrangère, c’est se condamner à ne jamais rien comprendre.

    Le chaînon manquant : on ne sait pas éloigner, donc on ne sait pas accueillir

    Voilà le cœur du problème, et il est technique avant d’être idéologique.

    On ne sait pas du tout s’y prendre avec l’immigration de masse. On fait tout à l’envers. Par manque de courage.

    Les chiffres sont connus de tous les praticiens du dossier et de personne d’autre. À l’échelle de l’Union européenne, moins de 20 % des décisions de retour sont effectivement exécutées. La Commission le répète depuis dix ans. En France, le taux d’exécution des obligations de quitter le territoire tourne autour de 7 à 10 % selon les années et les modes de calcul.

    Autrement dit : neuf fois sur dix, l’État prononce une décision qu’il n’appliquera jamais. Ce n’est pas de la fermeté, c’est du théâtre administratif. Et cette fiction a un coût politique colossal : elle nourrit à la fois le sentiment d’impuissance des uns et l’angoisse permanente des autres, qui vivent des années sous une décision suspendue au-dessus de leur tête.

    Pourquoi ça ne marche pas ? Quatre verrous, tous parfaitement identifiés :

    • les laissez-passer consulaires : sans document du pays d’origine, pas de retour possible. Certains États refusent systématiquement, sachant très bien qu’aucune sanction ne suivra ;
    • l’identification : une part importante des personnes concernées arrivent sans document, ou en détruisent volontairement ;
    • les capacités matérielles : places de rétention limitées, escortes, vols, coût unitaire élevé d’un éloignement forcé ;
    • la fragmentation juridique : jusqu’à récemment, une décision de retour prise dans un pays n’était pas reconnue par les vingt-six autres.

    C’est précisément ce que le Pacte européen sur la migration et l’asile, entré en application en juin 2026, prétend corriger : procédures à la frontière, base de données commune, solidarité obligatoire entre États, et reconnaissance mutuelle des décisions de retour. Ajoutez-y la proposition de règlement « retour » présentée par la Commission au printemps 2025, avec l’idée très controversée des return hubs hors d’Europe. On peut détester cette architecture. On ne peut pas dire qu’elle ne traite pas le sujet.

    Il faut une méthode, et surtout il faut déjà accepter l’idée qu’on puisse éloigner très concrètement ceux qu’on décide d’éloigner, selon une politique d’immigration parfaitement claire et volontaire sur ce sujet.

    Tout est dans « parfaitement claire ». Le drame européen n’est pas d’avoir trop ou trop peu d’immigration. C’est de n’avoir aucune politique lisible, donc aucune promesse tenable, ni envers les nationaux, ni envers les arrivants.

    Le paramètre identitaire, ou ce qu’on n’ose plus demander

    J’arrive au point le plus inflammable. Tant pis.

    Je veux prendre en compte les paramètres identitaires dans le raisonnement. Ça implique une politique d’immigration avec tout le package de transmission des valeurs.

    Je sais exactement ce que ça déclenche. Alors précisons : « identitaire » ne signifie pas ici ethnique, ni religieux, ni racial. Ça signifie qu’une société est un ensemble de règles implicites, de références, de rapports au droit, à la femme, à la loi, à l’humour, à la contradiction. Prétendre qu’on peut faire entrer plusieurs centaines de milliers de personnes par an dans un corps social sans transmettre quoi que ce soit, c’est une négligence, et la négligence n’a jamais été une vertu.

    Le paradoxe, c’est que le pays qui a inventé l’assimilation républicaine est devenu celui qui exige le moins. Nos voisins, eux, ont posé des exigences dures et explicites : cours de langue intensifs obligatoires et rémunérés dans le modèle scandinave, examen civique et niveau de langue exigeant en Allemagne, sélection par points au Canada avec obligation de résultat linguistique. On peut discuter chaque dispositif. Mais tous partagent une chose : ils disent ce qu’ils veulent.

    La France, elle, fait signer un contrat d’intégration républicaine dont le volume horaire de français est notoirement insuffisant pour atteindre un niveau opérationnel, puis considère le travail fait. Ce n’est pas de la générosité, c’est de l’abandon. On laisse des gens dans des quartiers où ils n’auront jamais besoin de parler français, et on s’étonne vingt ans plus tard que la troisième génération se cherche une identité de substitution sur TikTok.

    Une méthode en sept points

    Puisque je passe mon temps à réclamer une méthode, en voici une. Discutable, bien sûr. Mais explicite.

    1. Dire un chiffre. Un débat parlementaire annuel fixant des volumes par catégorie — travail, études, famille, protection. Public, voté, révisable. La transparence désamorce plus de fantasmes que tous les discours d’apaisement.
    2. Régulariser massivement ceux qui travaillent depuis des années, en une opération unique, documentée, avec critères durs (durée, fiches de paie, casier, langue). Un travailleur déclaré cotise, négocie et cesse d’écraser le marché.
    3. Rendre l’éloignement réel pour les autres. Cela suppose de conditionner franchement l’aide au développement et les visas diplomatiques à la délivrance des laissez-passer consulaires. C’est brutal. C’est le seul levier qui a jamais fonctionné.
    4. Traiter les demandes en trois mois, pas en trois ans. La lenteur est le pire des systèmes : elle enracine ceux qui devront partir et humilie ceux qui pourront rester.
    5. Exiger la langue, sérieusement. Plusieurs centaines d’heures, financées, avec évaluation et conséquence sur le renouvellement du titre.
    6. Traiter l’instrumentalisation des flux comme un acte hostile, relevant de la diplomatie et de la défense, pas du secours humanitaire — tout en sauvant les vies en mer, ce qui n’est pas négociable.
    7. Sanctuariser la liberté d’opinion des étrangers résidents. Aucune procédure d’éloignement fondée sur une prise de position politique. Jamais.

    Le courage plutôt que la peur

    Ce que je décris n’est ni de droite ni de gauche, et c’est bien pour ça que ça n’arrivera probablement pas. La droite ne veut pas du point 2, la gauche ne veut pas des points 3 et 5, et l’administration ne veut d’aucun des sept parce que chacun suppose de rendre des comptes sur des résultats mesurables.

    Alors on continue. On prononce des décisions qu’on n’exécute pas, on interdit le travail à des gens qui travaillent quand même, on n’enseigne pas la langue du pays, et on se raconte que le problème viendra d’une loi de plus. La quinzième depuis 1980, si je compte bien.

    Le pire, c’est que les deux camps ont tort pour la même raison : ils ont peur. Peur de dire qu’on a besoin d’immigration. Peur de dire qu’on doit pouvoir renvoyer. Peur de dire qu’on attend quelque chose de ceux qui arrivent. Trois lâchetés qui s’additionnent et produisent exactement ce que personne ne voulait.

    Moi je prends une immigration contrôlée politiquement. Assumée, chiffrée, exigeante, réversible. C’est-à-dire une politique — ce mot qu’on a remplacé par de la gestion de flux et de l’émotion télévisée.

    Reste la question que je pose depuis le début et à laquelle personne ne répond : combien de temps peut-on tenir un pays sur une promesse qu’on sait ne pas pouvoir tenir ?

    Pour aller plus loin

    Sources et références

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  • Trump et l’été des faux deals
    Trump et l’été des faux deals
    Depuis trois semaines, la séquence Iran–Israël–États-Unis se joue sur un registre inédit : celui du communiqué permanent, où l’on annonce un cessez-le-feu le matin et des frappes le soir. Pendant ce temps, le monde arabe se repositionne en silence, le détroit d’Ormuz redevient le point de compression de l’économie mondiale, et la France découvre qu’elle est embarquée dans une guerre qu’elle n’a ni décidée, ni discutée, ni budgétée. Voici ce que cet été raconte vraiment.

    Il y a une blague qui circule à Téhéran en ce moment. Elle dit à peu près ceci : « Si vous recevez un appel d’un numéro américain, ne décrochez pas, c’est peut-être vous qui allez signer la paix. »

    C’est drôle. C’est même très drôle. Sauf que derrière la blague, il y a une question sérieuse, et je la pose depuis deux semaines sans obtenir de réponse convaincante de qui que ce soit.

    LET ME ASK YOU SOMETHING. WHO IS CALLING TRUMP FROM IRAN?…

    Qui appelle, exactement ? Quel ministère ? Quel canal ? Quelle autorité, dans un pays qui vient d’enterrer son Guide suprême et dont la chaîne de commandement est, au minimum, en recomposition ? Personne ne le dit. Et personne ne le demande.

    « Iran just called » : quand la diplomatie devient un fil d’actualité

    Reprenons depuis le début, parce que la mémoire collective a la durée de vie d’un cycle d’information.

    En juin 2025, Israël lance une campagne aérienne massive contre les installations nucléaires et militaires iraniennes. Les États-Unis suivent avec des frappes sur Fordo, Natanz et Ispahan. Douze jours plus tard, un cessez-le-feu est annoncé — non pas par une chancellerie, non pas par un communiqué conjoint, mais par un message publié sur un réseau social. Le monde apprend la fin d’une guerre comme il apprend un changement de programmation télé.

    Un an plus tard, nous y sommes de nouveau. Et le format n’a pas changé : l’annonce précède le fait, le fait contredit l’annonce, et l’annonce suivante efface la contradiction. En moins de trois semaines, le président américain a expliqué qu’un traité de paix était en vue, que les Iraniens étaient « de véritables ordures », que le traité était rompu, puis que Téhéran suppliait pour obtenir un accord.

    Ce n’est pas de la diplomatie. C’est du trading narratif.

    Et je pèse mes mots, parce que j’ai passé trente ans dans des salles de négociation. Un négociateur qui annonce publiquement que l’autre partie le supplie n’est pas en position de force : il fabrique de la position de force. Ce n’est pas la même chose. La vraie force est silencieuse, elle n’a pas besoin de majuscules.

    Le problème structurel : il n’y a plus d’interlocuteur unique

    Le vrai sujet, celui que personne n’ose formuler, c’est que la République islamique n’a peut-être plus, aujourd’hui, de centre de décision unifié capable d’engager le pays. Entre le Bureau du Guide en transition, le Conseil suprême de sécurité nationale, les Gardiens de la révolution et l’appareil diplomatique de Téhéran, les canaux sont multiples et pas nécessairement alignés.

    Quand vous « décapitez » un système politique sans avoir prévu ce qui vient après, vous ne créez pas un partenaire de négociation. Vous créez une multitude de veto. C’est exactement la leçon irakienne de 2003, et elle a coûté environ 4 500 vies américaines et plusieurs centaines de milliers de vies irakiennes pour être apprise. Manifestement, elle a été oubliée.

    Bref. On négocie avec un numéro de téléphone dont on ne sait pas qui décroche.

    Qui a commencé ? La bataille du récit autour d’Ormuz

    Sur les plateaux, la version est déjà figée : c’est l’Iran « qui a commencé », en s’en prenant à des navires qui tentaient de franchir le détroit d’Ormuz. Point. Circulez.

    Sauf que la question « qui a commencé » est toujours une question piégée, parce que la réponse dépend entièrement du curseur temporel qu’on choisit. On commence le 8 juillet 2026 ? L’Iran a tort. On commence en juin 2025 avec les frappes préventives israéliennes ? L’histoire change. On commence en 2018 avec le retrait unilatéral américain de l’accord de Vienne, alors que l’AIEA certifiait la conformité iranienne ? Elle change encore. On remonte à 1953 et au renversement de Mossadegh par la CIA et le MI6 ? Là, on n’est plus du tout dans le même récit.

    Je ne dis pas que le régime iranien est un enfant de chœur. Il ne l’est pas. Il réprime brutalement sa propre population, il finance des milices, il exécute massivement. Ce sont des faits, et les nier serait aussi malhonnête que de gober la version de BFM.

    Mais je dis qu’on ne peut pas appliquer le droit international comme un menu à la carte.

    Ormuz, le nerf de tout

    Quelques chiffres pour comprendre pourquoi ce bras de mer de 33 kilomètres de large dans sa partie la plus étroite décide de votre pouvoir d’achat :

    • Environ 20 millions de barils de pétrole par jour y transitent, soit près de 20 % de la consommation mondiale de produits pétroliers liquides.
    • Environ un cinquième du GNL mondial passe par là, dont l’essentiel des exportations qataries.
    • Le couloir navigable réel ne fait que 3 kilomètres de large dans chaque sens. Trois kilomètres.

    Autrement dit : n’importe quel acteur capable de poser des mines, de tirer des missiles antinavires ou simplement de faire monter les primes d’assurance « risque de guerre » tient une partie de l’économie mondiale par le col. Ce n’est pas nouveau. La « guerre des pétroliers » de 1984-1988, en marge du conflit Iran-Irak, avait déjà vu plus de 400 navires attaqués et provoqué l’engagement direct de la marine américaine.

    Ce qui est nouveau, en revanche, c’est qu’aujourd’hui l’Europe n’a strictement aucun levier sur cette zone. Aucun. Nous subissons le prix, nous ne pesons pas sur la cause.

    Téhéran : ce que les funérailles ont dit au monde

    Le signal le plus important de ce mois de juillet n’était pas militaire. Il était protocolaire.

    Une délégation officielle venue d’Arabie Saoudite s’est déplacée à Téhéran pour assister aux funérailles de Khamenei, ce qui n’était absolument pas prévu au programme par les Occidentaux. On notera aussi la présence assumée du Qatar et d’Oman.

    Il faut mesurer ce que cela signifie. Riyad et Téhéran ont rompu leurs relations diplomatiques en 2016. Pendant sept ans, les deux capitales se sont affrontées par procuration au Yémen, en Syrie, au Liban, en Irak. Puis vint mars 2023 et l’accord de Pékin, négocié sous parrainage chinois, qui a rétabli les relations. Beaucoup, en Europe, y ont vu un arrangement de circonstance.

    C’était une erreur d’analyse.

    Le déplacement saoudien à Téhéran dans ce contexte-là — c’est-à-dire au moment précis où Washington et Tel-Aviv attendaient des monarchies du Golfe qu’elles se taisent ou applaudissent — est un acte politique majeur. Il dit une chose simple : le Golfe ne veut pas d’une guerre régionale sur son plan d’eau, et il ne veut plus que son avenir soit écrit à l’extérieur.

    La logique des monarchies du Golfe est économique, pas idéologique

    Mohammed ben Salmane a un projet : Vision 2030, NEOM, la diversification hors hydrocarbures, les Jeux asiatiques, l’Exposition universelle 2030, la Coupe du monde 2034. Tout cela suppose une chose et une seule : la stabilité régionale. Aucun fonds souverain ne construit une ville futuriste à portée de missile balistique.

    Le Qatar, lui, a été directement frappé en juin 2025 lorsque l’Iran a visé la base d’Al-Udeid en riposte aux frappes américaines. Doha a compris ce jour-là qu’accueillir la plus grande base américaine du Moyen-Orient était devenu un passif autant qu’un actif. Oman, enfin, joue depuis quarante ans le rôle de canal discret entre Washington et Téhéran — c’est à Mascate que se sont nouées les premières négociations secrètes qui ont abouti au JCPOA.

    Bref. Ce que nos éditorialistes ont pris pour une cérémonie funèbre était en réalité une réunion de repositionnement stratégique. Et personne, à Paris, ne semble l’avoir vu.

    La France, spectatrice embarquée

    Venons-en à nous. Parce que c’est là que ça fait mal.

    L’engrenage, encore. Frappes nocturnes en Iran, menaces d’offensive totale, kérosène qui vacille sur nos stocks stratégiques. Et la France, spectatrice, embarquée dans un conflit qu’elle n’a pas choisi.

    Regardons les faits froidement, sans passion.

    La France dispose d’un porte-avions. Un seul. Le Charles de Gaulle, entré en service en 2001, immobilisé environ un tiers du temps pour entretien et arrêts techniques majeurs. La loi de programmation militaire 2024-2030 prévoit 413 milliards d’euros, dont une part significative consacrée au porte-avions de nouvelle génération qui n’entrera pas en service avant 2038. Trente-huit. Dans douze ans.

    Pendant ce temps, nous n’avons pesé ni sur le dossier ukrainien, ni sur Gaza, ni sur le Liban, ni sur l’Iran. Nous produisons des communiqués « appelant à la retenue de toutes les parties ». C’est devenu notre principale exportation diplomatique.

    Le Liban : la dernière carte française

    S’il y a un dossier où la France a encore une légitimité historique et une capacité d’action, c’est le Liban. Depuis l’expédition de 1860, depuis le mandat, depuis la FINUL déployée en 1978 où nous avons compté parmi les plus gros contributeurs de troupes, Paris a un rôle spécifique à Beyrouth. Ce n’est pas de la nostalgie coloniale, c’est un réseau de relations réel, dans toutes les communautés libanaises.

    Je l’écrivais il y a quelques jours et je le maintiens : la France doit prendre le leadership d’une coalition internationale pour protéger le Liban. L’Espagne, qui commande depuis des années des contingents importants au sein de la FINUL et qui a pris ces derniers mois les positions les plus fermes d’Europe sur Gaza, suivrait. L’Italie aussi, probablement. L’Irlande, la Slovénie, la Belgique, peut-être.

    C’est tard. C’est même très tard. Mais c’est mieux que rien, et c’est la seule chose utile que nous puissions faire dans cette région dans les six prochains mois.

    La question qui fâche : critique d’un État ou haine d’un peuple ?

    Il faut dire un mot de la police du discours qui s’est installée dans le débat français, parce qu’elle empoisonne tout.

    Dénoncer la conduite du gouvernement israélien à Gaza, où la Cour internationale de justice a jugé « plausible » le risque de génocide dans son ordonnance de janvier 2024 sur la requête sud-africaine, ce n’est pas de l’antisémitisme. C’est une position politique, partagée par des organisations israéliennes de défense des droits humains, par de nombreux intellectuels juifs diasporiques, et par une partie croissante de l’opinion mondiale.

    Inversement, se servir de la cause palestinienne pour cibler des Français juifs dans leur synagogue ou leur école, c’est de l’antisémitisme, et c’est une saloperie sans circonstance atténuante.

    Les deux affirmations sont vraies en même temps. Ceux qui refusent d’en tenir une pour maintenir l’autre ne défendent ni les Palestiniens ni les Juifs : ils défendent leur boutique. Et à force de crier au loup pour disqualifier toute critique politique, on finit par vider le mot « antisémitisme » de son sens — au moment précis où on en a le plus besoin.

    2 580 ans contre 78 : l’argument du temps long, et ses limites

    J’ai publié il y a quelques semaines une petite liste qui a beaucoup circulé :

    Âge. Israël 78 ans. États-Unis 250 ans. Russie 1160 ans. Chine 2150 ans. Iran 2580 ans.

    Le propos n’est pas de hiérarchiser la dignité des nations. Il est de rappeler une évidence que les stratèges de Washington oublient à chaque génération : certaines civilisations ont une profondeur temporelle qui rend l’idée même de « changement de régime imposé de l’extérieur » absurde.

    L’Iran a survécu à Alexandre, aux Arabes, aux Mongols, aux Turcs, aux Britanniques, aux Russes, à huit ans de guerre contre l’Irak soutenu par l’Occident et le Golfe — un million de morts. L’idée qu’on va le « régler » en quelques semaines de frappes aériennes relève du fantasme de bureau.

    Mais soyons honnêtes : l’argument a ses limites, et je ne veux pas le vendre plus cher qu’il ne vaut.

    • L’ancienneté n’est pas la solidité. L’Empire ottoman avait six siècles quand il s’est effondré en quatre ans.
    • La civilisation persane n’est pas la République islamique. Confondre les deux, c’est faire au régime le cadeau qu’il réclame depuis 1979 : se présenter comme l’incarnation exclusive de l’Iran.
    • L’économie iranienne est en ruine. Effondrement du rial, inflation à trois chiffres sur certains postes, coupures d’électricité, fuite massive des diplômés. C’est cette fragilité intérieure, bien plus que les bombes, qui décidera de l’avenir du pays.

    Ce que dit l’argument du temps long, en réalité, c’est ceci : vous pouvez détruire des centrifugeuses, vous ne détruirez pas une nation de 90 millions d’habitants avec 2 500 ans de conscience de soi. Et chaque bombe qui tombe soude un peu plus une population qui, il y a trois ans, manifestait contre son propre gouvernement.

    Ce que cet été va nous coûter, et ce qu’il faut faire maintenant

    Je suis entrepreneur avant d’être commentateur. Alors terminons par du concret, pour ceux qui dirigent une entreprise ou qui gèrent simplement un budget familial.

    Pour les entreprises

    • Regardez vos primes d’assurance transport. Les surprimes « risque de guerre » sur les coques transitant par le Golfe peuvent être multipliées par cinq ou dix en quelques jours. Si vous importez, cette ligne va bouger avant le prix de la marchandise.
    • Vérifiez vos délais réels, pas contractuels. Un contournement par Le Cap ajoute 10 à 14 jours sur une rotation Asie-Europe. Vos stocks tampons sont-ils calibrés pour ça ?
    • Anticipez l’énergie. Un Brent qui gagne 15 dollars, c’est votre facture logistique et votre facture de production qui suivent avec deux à trois mois de décalage. C’est maintenant qu’on couvre, pas en octobre.
    • Prenez le risque cyber au sérieux. Toutes les escalades au Moyen-Orient depuis 2012 se sont accompagnées d’une hausse mesurable des attaques contre des cibles occidentales périphériques — sous-traitants, PME, collectivités. Vous n’êtes pas une cible stratégique, vous êtes une cible d’opportunité. C’est pire.

    Pour les citoyens

    Une seule recommandation : refusez la simplification. Refusez qu’on vous vende un camp du Bien et un camp du Mal dans une région où il n’y a, depuis un siècle, que des rapports de force et des populations civiles qui les subissent. Lisez les sources primaires. Vérifiez qui parle, et pour le compte de qui.

    Ce qui vient

    Voilà où nous en sommes ce 21 juillet 2026. Une guerre régionale active. Un cessez-le-feu annoncé, démenti, réannoncé. Un monde arabe qui se réorganise sans nous et sans en demander la permission. Une Europe qui paie la facture énergétique d’une politique qu’elle n’a pas décidée. Et une France dont la voix, autrefois écoutée d’Alger à Beyrouth, ne porte plus au-delà du périphérique.

    Le pire, ce n’est pas la guerre. Le pire, c’est l’habitude de la guerre. C’est que vous ayez lu jusqu’ici sans être surpris par une seule ligne.

    Alors je repose la question, et cette fois j’aimerais vraiment une réponse : qui appelle Trump depuis l’Iran ? Parce que le jour où nous saurons répondre à ça, nous saurons enfin qui négocie quoi, avec qui, et sur le dos de qui.

    En attendant, préparez vos trésoreries. Et surveillez le prix du kérosène : c’est le thermomètre le plus honnête de cette histoire.

    Pour aller plus loin

    Sources et références

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  • Il n’est plus possible de laisser la politique aux seuls politiciens
    Il n’est plus possible de laisser la politique aux seuls politiciens
    La politique française se joue désormais sur des objets que la plupart des élus ne comprennent pas : infrastructures numériques, modèles d’intelligence artificielle, chaînes de valeur industrielles, souveraineté des données. Tant que la compétence technique restera un supplément d’âme plutôt qu’une exigence, le pouvoir réel continuera de glisser vers ceux qui maîtrisent les machines. Et la démocratie, elle, continuera de se réduire à un concours de sondages.

    Je fais de la technologie depuis 1992. J’ai vu passer le minitel, le web, le mobile, le cloud, et maintenant les modèles de langage. J’ai vu des gouvernements de toutes couleurs légiférer sur des sujets qu’ils ne comprenaient pas, avec la meilleure foi du monde parfois, avec une arrogance stupéfiante souvent.

    Et je constate, année après année, que l’écart se creuse. Pas l’écart entre la droite et la gauche. L’écart entre le monde réel et ceux qui prétendent le gouverner.

    Tout est devenu tellement technologique, et tellement compliqué, que j’estime qu’il n’est plus possible de laisser la politique entre les mains de politiciens dont c’est la seule compétence.

    Cette phrase, je l’assume totalement. Ce n’est pas du mépris pour la classe politique. C’est un constat d’ingénieur.

    Le mur de la réalité technique

    Prenons quelques exemples. Pas des anecdotes choisies pour rigoler, mais des décisions publiques qui ont coûté de l’argent, du temps et de la crédibilité.

    En 2009, la loi HADOPI impose aux internautes de « sécuriser leur accès à Internet » via un logiciel qui n’a jamais réellement existé. Un an plus tôt, une ministre de la Culture expliquait publiquement qu’on pouvait installer un pare-feu avec OpenOffice. Le dispositif a mobilisé pendant plus d’une décennie une autorité administrative entière pour un résultat que personne, aujourd’hui, ne défend sérieusement.

    En 2012, l’État lance le projet Andromède : deux « clouds souverains », Cloudwatt et Numergy, financés à hauteur de dizaines de millions d’euros d’argent public. Les deux ont fermé. Pendant ce temps, Amazon, Microsoft et Google prenaient le marché mondial. Quinze ans plus tard, le Health Data Hub — le entrepôt des données de santé des Français — est toujours hébergé sur une infrastructure Microsoft, avec des promesses de migration régulièrement repoussées.

    En 2015, la loi Renseignement introduit les fameuses « boîtes noires » algorithmiques sur les réseaux des opérateurs. Les débats parlementaires de l’époque sont un cas d’école : des élus qui votent un dispositif de détection automatisée sans être capables d’expliquer ce qu’est un faux positif, ni ce que signifie un taux de rappel.

    Ce n’est pas de l’incompétence, c’est un problème de structure

    Soyons justes. On ne peut pas demander à un député d’être à la fois juriste, économiste, cryptographe et spécialiste des architectures distribuées. Le problème n’est pas individuel, il est systémique.

    La France a pourtant une tradition unique : le corps des Mines, Polytechnique, les grandes écoles d’ingénieurs. Un vivier technique que beaucoup de pays nous envient. Sauf que ce vivier alimente les entreprises et les cabinets, pas les bancs de l’Assemblée. Le chemin classique vers le pouvoir passe par Sciences Po, l’INSP, le militantisme et les cabinets ministériels — trois filières où l’on apprend à négocier un compromis, pas à lire une architecture système.

    Résultat : le Parlement dispose bien d’un Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques, créé en 1983. Un outil précieux, sérieux, et à peu près invisible. Ses rapports sont excellents. Combien de textes de loi en tiennent réellement compte ?

    Le vrai enjeu se joue en amont

    On peut débattre des heures des sondages pour 2027. Le RN en tête, la gauche fragmentée, le centre qui cherche un candidat, les macronistes qui refont le match. C’est le sport national et je comprends qu’on s’y adonne.

    Moi je ne crois pas une seconde que le vrai enjeu démocratique se joue là. Il se joue en amont.

    En amont, cela veut dire : qui écrit les textes ? Qui produit les études d’impact ? Qui fournit les chiffres sur lesquels le débat va s’organiser ? Qui décide de ce qui est « techniquement possible » et de ce qui ne l’est pas ?

    La réponse, on la connaît en partie depuis la commission d’enquête sénatoriale de mars 2022 sur l’influence des cabinets de conseil privés. Plus d’un milliard d’euros de prestations de conseil pour l’État en 2021, dont une part significative sur des sujets de transformation numérique et de stratégie publique. Quand l’État ne sait plus faire, il achète. Et quand il achète, il délègue la définition même du problème.

    C’est là que se situe le glissement démocratique. Pas dans l’isoloir. Dans les cent réunions techniques qui précèdent l’isoloir, et auxquelles personne n’assiste.

    Et si le vote cessait d’être anonyme ?

    Faisons une expérience de pensée. Imaginons qu’à l’occasion de la prochaine présidentielle, le vote cesse d’être un acte intime et anonyme pour devenir un acte social, exposé, commenté par vos collègues, vos voisins, votre famille élargie.

    Mon intuition est que le résultat serait radicalement différent des sondages actuels. Les votes de rupture s’effondreraient, et les candidats socialement « présentables » — un Gabriel Attal, un Édouard Philippe — arriveraient largement en tête.

    Ce n’est pas une provocation, c’est une hypothèse documentée. Les sociologues appellent cela la spirale du silence, théorisée par Elisabeth Noelle-Neumann dès 1974 : les individus qui pensent être minoritaires dans l’opinion publique perçue taisent leur position. Les instituts de sondage compensent d’ailleurs ce biais par des redressements, avec un succès variable.

    Ce que révèle cette expérience de pensée est vertigineux. L’anonymat du vote n’est pas un détail procédural : c’est le seul moment de la vie démocratique où la pression sociale est neutralisée. Tout le reste — les sondages, les réseaux, les plateaux télé — fonctionne sous conformisme. Et c’est précisément ce reste qui fabrique l’agenda politique.

    Le gouffre entre la réussite et le pouvoir

    Je veux être très clair, parce que ce point est régulièrement caricaturé. Je suis pro-business et profondément attaché aux libertés économiques. Réussir, prendre des risques, créer de l’emploi et bien gagner sa vie est sain, mérité, et devrait être célébré davantage dans ce pays.

    Mais il y a un gouffre entre le succès entrepreneurial et l’accumulation d’un pouvoir qui échappe à toute forme de contrôle démocratique. Ce n’est pas la même chose de bâtir une entreprise de dix mille salariés et de posséder l’infrastructure de communication de deux milliards d’êtres humains.

    Quand les politiciens qui dirigent les grandes populations humaines sont des individus très faibles, voilà ce qui se passe hélas : les mégariches s’exposent et se paluchent publiquement, devant des masses humaines encore plus faibles que leurs faibles dirigeants.

    La formule est brutale. Elle décrit pourtant une mécanique simple : le pouvoir n’aime pas le vide. Là où l’État se montre techniquement incompétent, quelqu’un d’autre prend la main — et ce quelqu’un n’a été élu par personne.

    Regardez la séquence des dernières années. Des plateformes qui arbitrent seules ce qui relève de la liberté d’expression. Des constellations satellitaires privées qui deviennent un enjeu de politique militaire. Des modèles d’intelligence artificielle dont les règles d’usage sont fixées par des conditions générales, pas par une loi. L’Union européenne a bien produit le RGPD, le DSA, le DMA et l’AI Act — des textes ambitieux, souvent bien construits, mais toujours en retard d’un cycle technologique sur ce qu’ils prétendent encadrer.

    Et il faut dire un mot du décalage entre les modèles fermés et ce qui émerge ailleurs. Les capacités que certains systèmes propriétaires occidentaux verrouillent au nom de la sécurité sont déjà accessibles ailleurs, dans des modèles ouverts ou étrangers. Quand un régulateur bride son propre écosystème sans mesurer que la capacité existe à trois clics de distance, il ne protège rien. Il handicape simplement ses champions.

    La justice, test grandeur nature de l’égalité

    Il y a un autre indicateur, plus simple, de la santé démocratique d’un pays. Peu importe le nom sur le dossier, peu importe la couleur politique.

    Un ancien dirigeant, politique ou économique, est-il un justiciable comme vous et moi ? Moi je ne crois pas une seconde qu’on tienne la démocratie en accordant des régimes d’exception.

    Les faits sont là. La Cour de justice de la République, créée en 1993 pour juger les ministres, a rendu un nombre dérisoire de décisions en trois décennies, avec une majorité de relaxes ou de condamnations sans peine. Sa suppression a été promise par plusieurs présidents successifs. Elle existe toujours.

    Dans le même temps, la justice ordinaire a fini par condamner définitivement d’anciens ministres, d’anciens parlementaires, et jusqu’à un ancien président de la République dans l’affaire dite des écoutes, arrêt de la Cour de cassation en décembre 2024. Ce qui prouve que le système peut fonctionner. Ce qui prouve aussi le temps qu’il lui faut : dix ans entre les faits et la sanction définitive.

    Une démocratie ne se mesure pas à la sévérité des peines infligées à ses élites. Elle se mesure à l’égalité du traitement et à la lisibilité du processus. Sur ces deux critères, le compte n’y est pas, et une part considérable du dégagisme actuel vient de là. Ceux qui s’étonnent de la défiance devraient commencer par regarder les délais.

    Ce qu’il faudrait faire, concrètement

    Critiquer est facile. Voici donc ce que je propose, et ce n’est pas de la science-fiction : tout ce qui suit existe déjà quelque part.

    Maintenant ce qu’il faut c’est expliquer et apprendre aux politiciens comment on construit, et avec qui, de telles propositions : quelles technologies on met en œuvre pour atteindre ce niveau de qualité, et comment techniquement on fait ensuite une fois qu’elles sont sur la table.

    • Un audit technique indépendant et obligatoire pour tout texte de loi comportant un volet numérique, algorithmique ou industriel. Pas une étude d’impact rédigée par le ministère porteur du texte. Un audit contradictoire, publié, opposable.
    • Un renforcement massif de l’OPECST, avec un budget, une équipe permanente de praticiens et un droit de saisine automatique. Le modèle existe : le Parliamentary Office of Science and Technology britannique, ou l’ancien Office of Technology Assessment américain, supprimé en 1995 et dont l’Amérique regrette encore la disparition.
    • Le recrutement de praticiens dans l’État, pas de consultants. La DINUM et beta.gouv.fr ont montré depuis 2013 que l’on peut faire entrer des développeurs, des designers et des product managers dans la machine publique, et livrer des services qui fonctionnent. Il faut passer de quelques centaines de personnes à plusieurs milliers.
    • Une formation technique certifiante pour les élus, en début de mandat. Pas un séminaire d’une demi-journée avec un consultant en « transformation ». Un vrai parcours : comment fonctionne un réseau, ce qu’est une donnée personnelle, ce que fait réellement un modèle de langage, ce que coûte un centre de données.
    • Des mécanismes de délibération outillés, sur le modèle de vTaiwan et de la plateforme Join, qui ont permis à Taïwan de traiter des sujets aussi conflictuels que la régulation d’Uber ou la vente d’alcool en ligne avec des consensus construits, mesurables et suivis d’effets.

    L’Estonie n’est pas un mythe

    On m’oppose souvent que ces exemples ne sont pas transposables. Que l’Estonie compte 1,3 million d’habitants, que Taïwan a une culture différente, que la France est trop grosse et trop complexe.

    C’est vrai en partie, et un peu de pragmatisme ne fait jamais de mal : je ne prétends pas qu’on copie-colle un modèle. Mais l’Estonie a bâti son identité numérique en 2002, son infrastructure d’échange X-Road en 2001, et elle a fait ce choix alors qu’elle sortait tout juste de l’occupation soviétique, sans argent et sans administration. Ce n’était pas une question de taille. C’était une question de décision politique portée par des gens qui comprenaient ce qu’ils décidaient.

    Le Royaume-Uni a créé son Government Digital Service en 2011 et a refondu l’intégralité de ses services publics en ligne en quelques années. Population : 68 millions d’habitants. L’argument de la taille ne tient pas.

    Ce qui se joue vraiment d’ici 2027

    On va nous vendre pendant les dix-huit prochains mois un affrontement de personnalités. Des débats sur les retraites, l’immigration, le pouvoir d’achat. Des passes d’armes savamment calibrées pour occuper les plateaux, avec des journalistes sportifs promus commentateurs politiques et des dirigeants d’associations sportives promus à la tête d’organisations internationales.

    Pendant ce temps, les décisions qui engagent réellement les vingt prochaines années se prendront ailleurs : dans les arbitrages sur l’énergie et les centres de données, dans les négociations d’interopérabilité, dans la définition des standards, dans le choix des infrastructures cloud de nos hôpitaux et de nos administrations.

    Ces décisions seront prises soit par des gens qui les comprennent, soit par des gens qui feront confiance à ceux qui les comprennent. Dans le premier cas, il reste une souveraineté. Dans le second, il reste un décor.

    Alors non, je ne demande pas qu’on remplace les politiques par des ingénieurs — la technocratie pure est une autre forme de dépossession, et l’histoire du XXe siècle nous a montré ce que donne le gouvernement des experts sans contre-pouvoir. Je demande simplement qu’on cesse de considérer la compétence technique comme un détail de CV. Elle est devenue une condition de l’exercice réel du pouvoir.

    Bref. La question n’est plus de savoir qui sera en tête au premier tour. La question est de savoir si celui ou celle qui gagnera sera capable de comprendre ce qu’il ou elle signe. Et pour l’instant, franchement, je ne vois pas beaucoup de candidats à ce poste-là.

    Pour aller plus loin

    Sources et références

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  • Protéger les mineurs sur internet : je défends la vérification d’âge en double aveugle
    Protéger les mineurs sur internet : je défends la vérification d’âge en double aveugle
    Je défends depuis trente ans l’idée d’un contrôle d’accès aux réseaux sociaux pour les mineurs. Le débat actuel est pollué par une confusion majeure : personne ne demande de montrer sa carte d’identité à chaque connexion, mais un mécanisme de preuve d’âge en double aveugle, où la plateforme ne voit jamais votre identité. Reste que la promesse technique ne vaut que ce que vaut sa mise en œuvre — et sur ce point, l’État a encore beaucoup à prouver.

    Trente ans. C’est à peu près le temps que j’attends un texte sérieux sur l’accès des mineurs aux réseaux sociaux et aux contenus les plus toxiques du web.

    J’ai commencé dans cette industrie en 1992, à l’époque où le mot « internet » ne disait rien à personne en France, où le Minitel régnait encore et où les premiers fournisseurs d’accès se comptaient sur les doigts d’une main. J’ai vu naître le meilleur : la connaissance à portée de tous, l’effondrement des barrières à l’entrée, des gamins de province capables de coder mieux que des ingénieurs diplômés. Et j’ai vu, en coulisses, tout ce qui se fait de pire.

    C’est cette double expérience qui structure ma position. Elle n’est pas confortable, elle ne plaît ni aux libertaires du réseau ni aux sécuritaires de plateau télé. Tant pis.

    Ce que trente ans de métier m’ont appris sur le « pire » de l’internet

    Quand on tient une infrastructure, on ne voit pas le web des éditoriaux. On voit les logs, les signalements, les demandes des autorités, les contenus qu’on doit retirer en urgence. On voit ce que la majorité des utilisateurs ne croisera jamais et qu’un enfant de douze ans peut trouver en trois clics.

    Quelques repères pour poser le décor, parce que l’indignation sans chiffres ne vaut rien :

    • L’Arcom a établi que plus de 2,3 millions de mineurs se rendent chaque mois sur des sites pornographiques en France, soit environ 12 % de leur audience — et l’âge moyen de première exposition tourne autour de 10-11 ans.
    • La CNIL relevait dès 2021 que plus d’un enfant sur deux entre 10 et 14 ans est déjà inscrit sur au moins un réseau social, alors que les conditions générales de la plupart d’entre eux fixent l’âge minimum à 13 ans.
    • Le rapport Enfants et écrans remis à l’Élysée en avril 2024 par un collège d’experts recommandait très clairement : pas de téléphone avant 11 ans, pas de smartphone connecté avant 13 ans, pas de réseaux sociaux avant 15 ans.

    Autrement dit : la règle existe déjà, elle est simplement fictive. Une case à cocher « j’ai plus de 13 ans » n’est pas un contrôle, c’est un alibi juridique. Depuis vingt ans, l’industrie s’en accommode très bien parce que le mineur est un utilisateur comme un autre : il regarde, il scrolle, il rapporte de la publicité.

    D’où ma position, que ceux qui me suivent connaissent depuis longtemps :

    J’ai toujours été favorable à l’identification préalable pour l’accès aux réseaux sociaux. Notamment pour tenter de protéger les plus vulnérables.

    « Tenter ». Le verbe compte. Je n’ai jamais promis de miracle.

    Le malentendu central : non, on ne vous demande pas votre carte d’identité

    Depuis que le sujet est revenu au Parlement, je lis à peu près tout et n’importe quoi. Surtout n’importe quoi. La caricature dominante : « bientôt il faudra scanner sa carte d’identité pour ouvrir Twitter ». C’est faux, et cette caricature fait plus de mal au débat que les partisans les plus autoritaires du texte.

    Personne ne demande de s’authentifier à chaque connexion. Ce qui est en jeu, c’est la vérification d’âge : un système tiers anonymisé, fondé sur le principe du double aveugle, qui prouve que vous êtes majeur sans livrer votre identité au réseau social.

    Le double anonymat, concrètement

    Le mécanisme n’a rien d’exotique. Il a été prototypé en France dès 2022 par la CNIL avec le PEReN, puis inscrit dans le référentiel technique de l’Arcom pris en application de la loi SREN de mai 2024. Il repose sur la séparation stricte de trois rôles :

    1. Le fournisseur d’attribut (votre banque, votre opérateur mobile, France Identité, un tiers certifié) sait qui vous êtes, mais ignore le service auquel vous voulez accéder.
    2. Le service en ligne reçoit une preuve cryptographique « cet utilisateur a plus de 15 ans » ou « plus de 18 ans », mais ignore qui vous êtes.
    3. Aucun des deux ne peut recouper l’information sans la coopération active de l’autre, ce que le protocole rend justement impossible en fonctionnement normal.

    Techniquement, on s’appuie sur des preuves à divulgation nulle de connaissance (Zero-Knowledge Proof), une famille de protocoles décrite dès 1985 par Goldwasser, Micali et Rackoff, et aujourd’hui parfaitement industrialisée. Le principe est contre-intuitif mais robuste : je peux vous prouver que je connais un secret sans jamais vous révéler ce secret. Appliqué ici : je prouve que je suis né avant une certaine date sans révéler ma date de naissance, ni mon nom, ni mon numéro de pièce d’identité.

    Ajoutez-y les identifiants à usage unique non corrélables, et vous obtenez un système où même deux plateformes qui échangeraient leurs bases ne pourraient pas reconstituer votre parcours. C’est exactement l’architecture visée par le règlement européen eIDAS 2 (2024/1183) et le portefeuille d’identité numérique européen, dont le déploiement est attendu fin 2026 dans tous les États membres.

    Ce que ce n’est pas

    Ce n’est pas la fin de l’anonymat. Vous pouvez parfaitement être « @PseudoQuiFâche » sur un réseau social et avoir franchi une porte d’âge anonymisée. Ce n’est pas non plus un fichier central des internautes, ni une obligation de réauthentification permanente : une attestation d’âge a une durée de validité, comme un badge.

    Et ce n’est pas une invention française. L’Australie a fait entrer en vigueur en décembre 2025 son interdiction des réseaux sociaux aux moins de 16 ans, la Commission européenne a publié en juillet 2025 ses lignes directrices sur la protection des mineurs au titre de l’article 28 du DSA, accompagnées d’un modèle d’application de vérification d’âge en marque blanche. Le mouvement est global. La France ne fait pas cavalier seul, elle rattrape un train.

    Les objections sérieuses, celles qu’il faut regarder en face

    Être favorable au principe ne m’oblige pas à avaler la mise en œuvre. Je n’ai jamais prétendu qu’un système informatique possédait une « intégrité irréfutable » — formule qui n’a d’ailleurs aucun sens sérieux en cybersécurité. Un système, ça se conçoit, ça se déploie, ça se corrompt, ça se contourne, et ça se maintient. Le diable est intégralement dans ces quatre verbes.

    Les critiques que je prends au sérieux :

    • Le contournement trivial. Un VPN à 3 euros par mois, un compte créé depuis une juridiction complaisante, et la porte d’âge saute. Les adolescents sont la population la plus rapide au monde pour découvrir un contournement. On protégera les 11 ans, pas forcément les 16 ans déterminés.
    • La dérive de fonction. Une infrastructure construite pour vérifier l’âge peut être réutilisée demain pour vérifier autre chose. C’est la loi d’airain de toute base technique : ce qui est possible finit par être demandé. La question n’est pas « le gouvernement actuel est-il bien intentionné ? » mais « qu’en fera le gouvernement de 2035 ? ».
    • L’exclusion. Des millions de personnes n’ont pas de pièce d’identité valide à jour, pas de compte bancaire, pas de smartphone récent. Toute barrière technique produit mécaniquement des exclus.
    • La concentration du risque. Même en double aveugle, les fournisseurs d’attributs deviennent des cibles de très haute valeur. On a vu ces dernières années des fuites massives chez des opérateurs et des organismes de tiers payant en France. Prétendre qu’un maillon ne cédera jamais serait ridicule.
    • L’effet cadeau aux géants. Le coût de conformité est marginal pour Meta ou TikTok, prohibitif pour une plateforme européenne de quinze salariés. On peut renforcer les positions dominantes en croyant les réguler.

    Sur ce dernier point, je rejoins volontiers ceux qui, comme Fabrice Epelboin, démontrent que des architectures techniquement plus élégantes et plus respectueuses des libertés existaient — vérification côté terminal, attestation locale, signalisation par le système d’exploitation. Si des députés et des administrations avaient sérieusement travaillé le sujet plutôt que de légiférer sous le coup de l’émotion médiatique, le texte ressemblerait à cela.

    Le vrai problème n’est pas la loi, c’est notre incapacité à faire fonctionner les systèmes

    Voilà où je veux en venir, et c’est le point que presque personne n’aborde.

    Je passe mon temps à observer des dispositifs numériques publics qui ne tiennent pas leurs promesses. Prenez la billettique ferroviaire, exemple trivial mais universel :

    Une appli qui vous renvoie vers un site, qui vous renvoie vers un autre site, qui vous redemande tout. Voilà l’état de notre rail vu du guichet numérique. Mais je ne crois pas une seconde que le vrai problème soit une appli. Le problème, c’est un réseau à bout.

    Transposez au contrôle d’âge. Sur le papier, le double aveugle est une merveille de cryptographie. Dans la vraie vie, ce sera : une application d’État, un fournisseur d’attribut privé, un guichet de médiation, une plateforme américaine qui implémentera le strict minimum, et un utilisateur perdu entre trois écrans de consentement qu’il cliquera sans lire.

    Posons la question qui dérange : depuis l’informatique et l’internet, est-ce que tout est vraiment devenu plus simple, plus rapide, plus fiable pour le citoyen ordinaire ? Honnêtement ? Dans beaucoup de domaines, nous avons remplacé un guichet lent par un parcours numérique labyrinthique, et nous avons appelé ça « modernisation ».

    C’est pourquoi j’attends du chef de l’État et du gouvernement autre chose que des éléments de langage. Il faut expliquer, publiquement et techniquement, comment fonctionnera ce contrôle d’âge : quels tiers, quel protocole, quelle durée de conservation, quel audit indépendant, quelle voie de recours, quel plan si un fournisseur est compromis. Sans cela, la défiance gagnera — et elle aura de bonnes raisons.

    L’autre front : le chiffrement, les criminels et l’hypocrisie générale

    La vérification d’âge n’est qu’une pièce d’un ensemble plus vaste. L’autre bataille, bien plus lourde de conséquences, porte sur le chiffrement des communications privées et le projet européen de règlement contre les abus sexuels sur mineurs, ce que ses adversaires appellent le « Chat Control ».

    Ma position est là aussi inconfortable, et je l’assume. On ne peut pas laisser des organisations criminelles internationales et des réseaux terroristes disposer d’outils de communication chiffrés parfaitement étanches pour organiser leurs opérations, en le sachant, et ne rien faire. Ce serait une abdication.

    Mais il faut dire aussi ce que personne ne dit dans les débats parlementaires :

    Ce texte ne fait que rétablir en urgence ce qui est déjà une pratique courante dans l’industrie depuis un certain nombre d’années, en clandestinité : les communications privées sont déjà scannées et décryptées par de multiples opérateurs.

    Le scandale n’est pas qu’on légifère. Le scandale, c’est qu’on ait laissé prospérer pendant vingt ans une zone grise où des acteurs privés faisaient déjà, sans mandat, sans contrôle et sans transparence, ce qu’on prétend aujourd’hui encadrer. Légaliser une pratique clandestine, c’est au moins la rendre contestable devant un juge.

    Cela dit, l’argument technique des cryptographes reste imparable : une porte dérobée n’est pas sélective. Un affaiblissement du chiffrement pour attraper des criminels affaiblit aussi les journalistes, les avocats, les médecins, les dissidents et vos données bancaires. Un outil neutre sert toujours aux deux camps. En société, une boîte de Tic Tac est le meilleur moyen de transporter discrètement des substances : ce n’est pas une raison pour interdire les bonbons à la menthe, c’est une raison pour surveiller les gens, pas les contenants.

    Toute la difficulté du législateur tient dans cette phrase. Viser les personnes soupçonnées, sous contrôle judiciaire, plutôt que scanner l’intégralité des correspondances de 450 millions d’Européens. La différence entre une démocratie et autre chose tient dans ce curseur.

    Ce que je recommande concrètement

    Aux parents

    • N’attendez pas la loi. Elle mettra des mois à s’appliquer, et elle sera contournée. Le contrôle parental natif d’iOS et d’Android, gratuit, activable en dix minutes, fait déjà 80 % du travail.
    • Retardez le smartphone personnel. Un téléphone simple avant 13 ans règle beaucoup de problèmes sans en créer.
    • Parlez du contenu, pas seulement du temps d’écran. Un enfant qui sait qu’il peut raconter ce qu’il a vu sans être puni est mieux protégé qu’un enfant filtré.

    Aux entreprises et aux éditeurs

    • Anticipez le portefeuille d’identité européen : il arrive, il sera l’infrastructure de référence, et ceux qui auront bricolé une solution propriétaire perdront leur investissement.
    • Exigez de vos prestataires de vérification d’âge une preuve d’architecture en double anonymat, pas un slogan marketing. Demandez le schéma cryptographique, pas la plaquette.
    • Minimisez : ne collectez jamais une pièce d’identité que vous n’avez pas le droit d’exploiter. Une base de scans de cartes d’identité est une bombe à retardement juridique et réputationnelle.

    Au législateur

    Trois exigences minimales : un audit public et récurrent du dispositif par un tiers indépendant, une clause de revoyure à 24 mois avec évaluation chiffrée de l’efficacité réelle, et une interdiction explicite, gravée dans le texte, de toute réutilisation de l’infrastructure à d’autres fins que la vérification d’âge. Sans ces trois verrous, je continuerai à soutenir le principe tout en dénonçant la mise en œuvre.

    Où j’en suis

    Je suis obstinément favorable à la protection des mineurs sur internet. Je considère qu’il était urgentissime d’agir, et que ceux qui invoquent la « liberté du net » pour maintenir un statu quo dans lequel des enfants de dix ans sont exposés à l’irréparable défendent, qu’ils le veuillent ou non, un modèle économique bien plus qu’un principe.

    Mais la liberté sur le réseau n’a jamais consisté à ne rendre de comptes à personne. Elle consiste à pouvoir s’exprimer sans être identifié par ceux qui pourraient vous nuire — ce que le double aveugle, correctement implémenté, préserve précisément.

    Reste la question qui m’empêche de dormir tranquille, et je vous la laisse : sommes-nous, collectivement, capables de construire et de maintenir un système d’une telle exigence technique, dans un pays où la moindre application publique nous renvoie de site en site en nous redemandant trois fois les mêmes informations ?

    Bref. J’ai voulu cette loi pendant trente ans. Je vais passer les trois prochaines années à surveiller ceux qui la mettent en œuvre.

    Pour aller plus loin

    Sources et références

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  • Fable5 : Washington débranche l’IA la plus puissante du monde
    Fable5 : Washington débranche l’IA la plus puissante du monde
    Pendant trois nuits, j’ai travaillé avec le modèle d’IA le plus puissant jamais rendu accessible au public. Puis Washington a débranché, pour des raisons politiques. Cette décision est le précédent industriel le plus grave de la courte histoire de l’intelligence artificielle, et elle nous oblige, en France et en Europe, à revoir d’urgence notre architecture de dépendance.

    Trois nuits et presque trois jours. C’est exactement la durée de ma fenêtre d’accès.

    Je ne suis pas quelqu’un qui s’émeut facilement devant une machine. J’écris du code, je pilote des projets et je vends de la technologie depuis 1992. J’ai vu passer le client-serveur, le web, le mobile, le cloud, et une bonne dizaine de « révolutions » qui n’en étaient pas. Là, c’était différent.

    Le matin où l’accès a été coupé, j’ai écrit ceci, et je l’assume mot pour mot :

    Je suis très triste ce matin. Avec Claude Fable5, j’avais la possibilité de créer de très grandes choses très vite. Mais les États-Unis de Trump ont décidé de nous renvoyer à l’âge de pierre en matière d’IA.

    Depuis, j’ai eu le temps de redescendre. La tristesse s’est transformée en analyse froide. Et l’analyse froide est encore plus inquiétante que l’émotion.

    Trois nuits de béatitude computationnelle

    Ce que j’ai vu pendant ces trois nuits n’était pas un « meilleur chatbot ». C’était un changement de nature.

    Un exemple concret et vérifiable, puisque j’en ai gardé les traces. Je travaillais sur l’optimisation de mes coûts de tokens sur un fournisseur chinois. C’était déjà bon marché. Le modèle a trouvé de lui-même, sans que je le lui demande, un montage exploitant une technologie de mise en cache de prompts de l’infrastructure adverse, et a divisé ma facture par cinq. Spontanément.

    Ce n’est pas de la complétion de code. C’est de la stratégie industrielle appliquée à mon compte d’exploitation.

    Autre chose que je n’ai pas eu le temps de tester à fond, mais dont les capacités étaient manifestes : l’analyse de dossiers judiciaires complexes comportant plusieurs dizaines de milliers de pièces, avec restitution en temps record de l’ensemble des failles exploitables. Pour tout praticien du droit, c’est un bouleversement du rapport de force entre celui qui a les moyens de payer trente collaborateurs et celui qui n’en a pas.

    Je travaille par ailleurs sur un système d’enregistrement automatisé et guidé de plaintes civiles et pénales, supervisé par un officier de police judiciaire augmenté, avec transmission automatisée aux parquets. Fable5 devait entrer dans à peu près tous mes projets. Il n’y entrera pas.

    Bref. J’ai fait tout ce que j’ai pu pendant ce court moment de béatitude computationnelle. Puis on a coupé le courant.

    Une décision politique, pas technique

    Il faut bien mesurer ce qui vient de se produire, parce que la couverture médiatique française a été d’une tiédeur confondante.

    Un président américain en exercice a décidé, par voie politique, de retirer du marché mondial le modèle d’intelligence artificielle le plus capable jamais déployé. Pas un régulateur indépendant. Pas une autorité de sûreté. Pas un tribunal. Le pouvoir exécutif, seul, unilatéralement, avec effet immédiat et portée extraterritoriale.

    Et le mouvement inverse existe déjà : l’Europe avait, quelques semaines plus tôt, interdit le déploiement de l’IA d’Apple sur son territoire. Deux blocs, deux coupures, un même réflexe. La technologie devient un objet de politique étrangère au même titre que le gaz ou les céréales.

    Le précédent n’est pas nouveau, l’échelle si

    Soyons honnêtes : les États-Unis n’en sont pas à leur coup d’essai en matière d’usage de la technologie comme levier de puissance. La réglementation ITAR encadre depuis des décennies l’exportation de composants dits sensibles, y compris quand ils sont intégrés dans des satellites européens. Les contrôles à l’exportation du Bureau of Industry and Security ont, depuis 2022, méthodiquement privé la Chine des GPU de dernière génération.

    Le CLOUD Act de 2018 permet aux autorités américaines d’exiger d’un fournisseur américain les données qu’il héberge, où qu’elles soient sur la planète. Les industriels français qui ont vécu l’affaire Alstom savent ce que « extraterritorialité » veut dire concrètement : une amende, une cession, et un fleuron qui change de pavillon.

    Mais jusqu’ici, ces instruments s’appliquaient à des composants, des données ou des entreprises. Là, on coupe l’accès à une capacité cognitive générale. C’est une autre catégorie d’objet.

    Tout le monde doit comprendre MAINTENANT qu’il n’est pas possible de faire confiance aux technologies américaines pour des raisons politiques. Notre dépendance aux États-Unis est beaucoup trop grande.

    Pourquoi je parle d’acte de guerre économique

    On m’a reproché la formule. Je la maintiens, et je vais l’argumenter.

    Couper au reste du monde l’accès au modèle le plus puissant disponible, c’est fonctionnellement équivalent à couper l’internet à tous les pays. Pas dans la forme, dans l’effet. Vous privez des millions d’entrepreneurs, de chercheurs, d’avocats, de médecins et d’ingénieurs d’un outil qui multipliait leur productivité par un facteur non trivial, et vous le faites sans consultation, sans préavis, sans recours.

    Les conséquences sont de trois ordres.

    • Économique. Toute architecture logicielle construite ces derniers mois autour d’un fournisseur unique vient de perdre sa colonne vertébrale. Les coûts de migration sont réels, immédiats et non provisionnés.
    • Industriel. Quel investisseur, quel directeur des systèmes d’information, quel dirigeant sensé va désormais bâtir une chaîne de valeur critique sur une API américaine ? Le risque n’est plus technique ni commercial, il est politique. Et le risque politique ne s’assure pas.
    • Stratégique. Ce sont les laboratoires américains eux-mêmes qui paient le prix fort. Si un acteur ne peut plus commercialiser un modèle plus puissant que la génération précédente, son avantage compétitif fond en quelques mois. On vient de signer, à Washington, la fin du leadership américain sur l’IA. Ils ont perdu, et le pire est qu’ils ne s’en rendront compte que dans dix-huit mois.

    Sur les motivations réelles, je n’ai que des hypothèses, et je les présente comme telles. Un modèle capable d’ingérer des dizaines de milliers de documents et d’en extraire les incohérences et les failles n’est pas seulement un outil de productivité pour développeurs. C’est aussi un outil d’audit. Appliqué à des dossiers financiers, à des montages patrimoniaux, à des archives judiciaires. Libre à chacun de tirer les conclusions qu’il souhaite.

    Le contre-argument que je ne peux pas balayer

    Je serais malhonnête si je m’arrêtais là. Parce qu’il existe une lecture opposée, et elle n’est pas ridicule.

    J’ai constaté moi-même, pendant ces trois nuits, que le modèle était en mesure de proposer des stratégies de contournement de à peu près n’importe quel système de sécurité. Y compris en expliquant comment exploiter les failles de l’intelligence humaine par ingénierie sociale. Y compris, potentiellement, dans le domaine militaire.

    Je recommande de recadrer fermement les IA quand c’est nécessaire, et surtout quand elles prennent trop confiance en elles. Elles peuvent devenir très dangereuses en confiance. Nous sommes leurs humains, c’est nous qui les dirigeons.

    Cette position n’est pas de la coquetterie. Anthropic a formalisé dès 2023 une politique de montée en puissance responsable qui prévoit explicitement des paliers de capacité au-delà desquels un modèle ne doit pas être déployé sans garde-fous renforcés. L’AI Act européen, entré en application par étapes depuis 2024, prévoit lui aussi des obligations spécifiques pour les modèles à usage général présentant un « risque systémique ».

    Donc oui : un moratoire motivé par une évaluation de sûreté publiée, contradictoire et opposable, ce serait défendable. Ce n’est pas ce qui s’est passé. Il n’y a eu ni évaluation publiée, ni procédure contradictoire, ni calendrier de réexamen. Il y a eu une décision, un communiqué, et le silence.

    La différence entre une régulation et un arbitraire tient exactement là : dans la traçabilité de la décision. Et c’est parce que la décision n’est pas traçable qu’elle est un précédent dangereux, indépendamment du fait qu’elle soit bonne ou mauvaise sur le fond.

    Le plan B : diluer le risque, rapatrier le calcul

    Assez pleuré. Voici ce que je fais concrètement, et ce que je recommande à tout architecte de systèmes agentiques.

    1. Ne jamais dépendre d’un fournisseur unique

    Tous les architectes d’IA agentiques doivent absolument se connecter à plusieurs fournisseurs pour diluer les risques, et surtout avoir une machine d’IA à la maison.

    Concrètement : une couche d’abstraction au-dessus des API, un routage par capacité et par coût, et des tests de bascule réguliers. Si votre code appelle directement un endpoint propriétaire, vous n’avez pas une architecture, vous avez une laisse.

    2. Prendre les alternatives au sérieux, sans naïveté

    Mistral est très avancé et très performant. Pas encore au niveau des modèles frontière, mais l’écart se réduit continuellement et l’entreprise progresse vite. L’Allemagne dispose avec Aleph Alpha et sa famille Luminous d’un savoir-faire réel sur les usages analytiques et souverains. Côté chinois, Zhipu et son écosystème Z.ai, comme DeepSeek, publient des modèles à poids ouverts d’un rapport performance/prix redoutable.

    Aucun de ces acteurs ne remplace à lui seul ce que j’ai perdu. Trois d’entre eux combinés, en revanche, couvrent 80 % de mes cas d’usage. C’est suffisant pour continuer à produire.

    3. Arrêter le fantasme du pré-entraînement souverain

    Je vais être direct, parce que c’est là que le discours public français devient mensonger.

    Nous ne construirons pas de nouveaux fournisseurs français d’IA à partir de zéro. Nous aurons déjà du mal à soutenir correctement ceux qui existent. Le pré-entraînement d’un modèle frontière, c’est plusieurs centaines de millions d’euros de calcul, une équipe de recherche mondiale et un accès garanti aux accélérateurs. Nous n’avons ni les trois, ni même deux sur trois.

    La stratégie réaliste est autre : partir d’un modèle ouvert solide, et investir massivement dans le post-entraînement, l’alignement métier, l’orchestration agentique et les données propriétaires françaises. C’est là que se crée la valeur défendable, et c’est cent fois moins cher.

    4. Rapatrier le calcul chez soi

    Nous sommes à quelques mois de faire tourner en local, sur du matériel à moins de 4 000 euros, l’équivalent de ce qui constituait il y a un an l’état de l’art commercial. Oui, à moins de 4 000 euros. La quantification, les architectures à mélange d’experts et les puces à mémoire unifiée ont changé l’équation.

    Une machine chez vous, ce n’est pas de la survivalisme technologique. C’est une assurance contre une décision politique prise à 6 000 kilomètres.

    L’angle mort français : les hommes, pas les modèles

    Le vrai sujet n’est pas le modèle. C’est le nombre de gens capables de s’en servir sérieusement.

    À la louche, la France doit compter aujourd’hui autour de 3 000 ingénieurs IA réellement opérationnels — je ne parle pas de gens qui ont suivi un MOOC, je parle de professionnels capables de concevoir, entraîner, déployer et maintenir des systèmes en production. Quand j’entends des objectifs publics consistant à doubler ce chiffre en quelques années, je ne sais pas s’il faut rire ou pleurer.

    La France aura besoin de 300 000 ingénieurs IA opérationnels dans les dix ans pour éviter un immense choc de compétitivité.

    Trois cent mille. Soit un ordre de grandeur cent fois supérieur au stock actuel. Cela suppose de bâtir une nation d’ingénieurs IA — et de ne pas prétendre le faire avec des cacahuètes, ce qui est pourtant la trajectoire budgétaire actuelle.

    Les métiers se redéfinissent sous nos yeux

    Ce que j’observe depuis dix-huit mois sur mes propres projets contredit le catastrophisme ambiant.

    L’IA ne va pas remplacer les développeurs, elle va les augmenter. Les mauvais deviendront meilleurs, et les bons deviendront redoutables.

    Il ne se passe pas un jour sans que ce soit moi qui montre le chemin aux modèles. En revanche, ils produisent infiniment plus vite que moi. La production, ils sont imbattables, et cela me va très bien : le goulot d’étranglement s’est déplacé de l’écriture vers la conception et le jugement.

    Deux profils émergent nettement, et j’ai commencé à les identifier et à les regrouper :

    • L’AI Strategic Technologist : celui qui conçoit les projets, tient la vision, arbitre les compromis et sait ce qu’il faut construire. C’est un profil rare, senior, transversal.
    • L’AI Full Context Engineer : celui qui maîtrise l’ingénierie du contexte, l’orchestration multi-modèles, les chaînes d’outils, l’évaluation et la fiabilisation. C’est le nouveau cœur du métier.

    Une nuance que je concède volontiers aux universitaires : pour un chercheur formé à la rigueur abstraite, voir l’IA devenir une science empirique où l’on ajuste des hyperparamètres comme des alchimistes plutôt que de démontrer des théorèmes ressemble à une régression intellectuelle. Ils n’ont pas tort. Mais la révolution industrielle ne s’est pas faite avec la thermodynamique — la thermodynamique est venue après.

    Ce que je retiens de ces trois nuits

    La confiance est rompue. Pas avec les ingénieurs américains, qui font un travail extraordinaire et qui sont les premières victimes de cette décision. Avec le cadre politique qui les surplombe et qui vient de démontrer qu’il pouvait, du jour au lendemain, transformer un outil mondial en instrument de pression.

    Je considère qu’il est désormais impensable qu’un futur président de la République française ne soit pas un connaisseur averti de ces technologies, et surtout un utilisateur quotidien. Pas un lecteur de notes de synthèse. Un utilisateur. On ne dirige pas un pays au XXIe siècle en déléguant la compréhension de l’infrastructure cognitive mondiale à un conseiller.

    Il y a le feu au lac, et le lac est à Paris comme à Bruxelles.

    Nous avons trois leviers, et trois seulement : multiplier nos fournisseurs, rapatrier notre calcul, et former massivement nos ingénieurs. Aucun des trois n’est spectaculaire. Aucun des trois ne fera un bon sommet international avec photo de famille. Les trois sont indispensables.

    Quant à moi, je continue. Une machine à la maison, trois fournisseurs en parallèle, un modèle ouvert que je post-entraîne. Ce sera plus lent et moins brillant que ces trois nuits de juin. Mais ce sera à moi.

    Et le jour où quelqu’un, quelque part, remettra une capacité de ce niveau à disposition du public — que ce soit à San Francisco, à Paris, à Heidelberg ou à Pékin — je serai prêt. Vous devriez l’être aussi.

    Pour aller plus loin

    Sources et références

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  • Confessions intimes d’un entrepreneur accro à l’IA
    Confessions intimes d’un entrepreneur accro à l’IA
    Depuis quelques semaines, je travaille en parallèle avec plusieurs instances de Claude et Codex. Cette dépendance nouvelle, mi-fascinée mi-inquiète, raconte une mutation profonde du travail intellectuel. Voici ce que j’ai appris en « couchant » avec l’IA.

    Il y a une phrase que j’ai lâchée récemment, à moitié provocante, à moitié sérieuse : « Oui. J’ai couché avec Claude. On pourrait dire ça comme ça. »

    Ce n’était pas qu’une boutade.

    Quand vous lancez plusieurs tâches sur plusieurs instances d’un assistant IA en fin de journée, que vous le retrouvez le matin avec le travail abattu pendant que vous dormiez, et que vous repartez aussitôt dans le dialogue, oui, il se passe quelque chose qui ressemble à une cohabitation. Une intimité de travail. Une nouvelle forme de relation à la machine que personne ne nommait il y a encore deux ans.

    Je suis dans la Tech depuis 1992. J’ai vu passer le minitel finissant, l’arrivée du web, la bulle, le mobile, le cloud. Mais ce que je vis avec les grands modèles de langage en ce printemps 2026, c’est différent. C’est plus rapide, plus intime, et beaucoup plus déstabilisant.

    Travailler en meute : quand on multiplie les Claude

    Ma routine a changé sans que je m’en rende vraiment compte. Désormais, je ne pose plus une question à une IA. Je distribue le travail.

    Comme je l’écrivais récemment : « Je lance d’autres tâches sur d’autres Claude, ou sur Codex. » Une instance creuse un dossier juridique. Une autre relit un contrat. Une troisième débugge du code via Codex. Je suis devenu une sorte de chef d’orchestre d’agents qui ne dorment jamais.

    Ce mode de travail porte un nom dans l’industrie : l’orchestration d’agents. Anthropic, l’éditeur de Claude, a poussé en ce sens avec ses fonctionnalités de tâches asynchrones et son outil Claude Code, qui permet de déléguer des chantiers entiers de développement. OpenAI a fait de même avec Codex, relancé en 2025 comme agent de programmation autonome.

    La promesse est simple : vous décrivez l’objectif, l’agent exécute, vous validez. Le gain de productivité est réel, parfois vertigineux. Mais il y a un revers que peu osent dire.

    • Vous perdez le détail. Quand cinq agents travaillent en parallèle, vous ne lisez plus vraiment ce qu’ils produisent ligne à ligne.
    • Vous devenez dépendant du rythme. Une journée sans accès à ces outils ressemble désormais à une journée les mains liées.
    • Vous changez de métier sans l’avoir décidé. Vous ne produisez plus, vous supervisez. Et superviser une machine qui se trompe avec aplomb est un exercice dangereux.

    Bref. On gagne du temps, mais on troque la maîtrise contre la vitesse. Et ce troc-là mérite qu’on s’arrête dessus.

    « Ils vont remplacer tous les Cédric par un seul Claude »

    J’ai écrit cette phrase un matin, mi-figue mi-raisin : « Ils vont remplacer tous les Cédric (et les Régis) par un seul Claude. »

    Derrière l’ironie, une réalité froide. Les fonctions support, les tâches répétitives, la production de documents standardisés, la première ligne de service client : tout cela est en train de basculer.

    Ce que disent les chiffres

    Le Forum économique mondial, dans son rapport Future of Jobs 2025, estimait que 92 millions d’emplois seraient déplacés d’ici 2030 par les technologies, mais que 170 millions seraient créés. Le solde théorique est positif. Sauf qu’un solde positif au niveau macro n’a jamais consolé un Cédric licencié au niveau micro.

    Le FMI, de son côté, avance que près de 40 % des emplois mondiaux sont exposés à l’IA, et jusqu’à 60 % dans les économies avancées. La France n’échappe pas à la vague. Les cabinets de conseil, les services juridiques, la comptabilité, le marketing de contenu : autant de secteurs où le « un seul Claude » remplace déjà discrètement plusieurs postes.

    Le débat public préfère parler de « transformation » et de « montée en compétences ». Soit. Mais transformer un assistant juridique de 45 ans en prompt engineer relève davantage du slogan que de la politique de l’emploi réaliste.

    La nuance qu’il faut tenir

    Pour autant, je ne crois pas au remplacement intégral. Claude ne signe pas un contrat, n’engage pas sa responsabilité professionnelle, ne va pas négocier en face d’un client difficile. Ce que l’IA tue, ce sont les tâches, pas forcément les métiers.

    Le danger n’est pas tant le remplacement que la dévalorisation silencieuse : on garde le Cédric, mais on le paie moins, on attend de lui qu’il fasse le travail de trois, et on lui répond que « c’est l’outil qui fait le gros ». Voilà la vraie spirale.

    La guerre des modèles : DeepSeek, Grok et les bans

    Ce printemps a aussi été marqué par une accélération de la guerre économique entre fournisseurs d’IA. J’ai lancé une provocation publique : « Hey @deepseek_ai, vous DEVEZ lancer quelque chose d’équivalent à Claude maintenant. »

    Ce n’était pas un caprice de consommateur. C’était un appel stratégique.

    Pourquoi la concurrence est vitale

    Quand un seul acteur domine un outil devenu central dans nos chaînes de production intellectuelle, nous devenons collectivement otages. Otages de ses prix, de ses conditions d’utilisation, de ses choix de modération, de ses éventuels bannissements.

    DeepSeek, l’acteur chinois qui a secoué le marché début 2025 avec des modèles performants à coût réduit, représente précisément ce contre-pouvoir. Mistral en France joue aussi sa partition souveraine. Et plus il y a de Claude-équivalents, plus nous, utilisateurs et entreprises, gardons un pouvoir de négociation.

    Quand les bans deviennent une arme

    J’ai ironisé à l’attention de Grok : « Eh bien, mon cher ami et collègue @grok, te voilà rassuré avec le ban de Claude Fable5 ? Tu peux reprendre le leadership. »

    Derrière le clin d’œil, une vérité gênante. Dans cette industrie, on ne gagne pas seulement par l’innovation. On gagne aussi par les restrictions, les exclusions de stores, les limitations d’accès, les guerres de réglementation interposées. Un modèle banni quelque part, c’est un concurrent qui récupère mécaniquement des parts de marché.

    Le moins qu’on puisse dire, c’est que la compétition technologique ressemble de plus en plus à une compétition géopolitique. Et dans cette guerre-là, le client final est rarement la priorité.

    Ferrari, ou la leçon de ceux qui ratent le virage

    Au milieu de tout cela, j’ai eu un mouvement d’humeur que j’assume totalement. À propos d’un projet raté chez une grande marque, j’ai écrit : « Les responsables de ce projet chez @Ferrari doivent être licenciés et le CEO doit présenter sa démission. Ça va cinq minutes les conneries. »

    Pourquoi cette colère ? Parce que l’excellence n’est pas une rente.

    Une marque mythique peut sombrer en quelques années si elle prend ses clients pour des distributeurs automatiques de confiance. Le virage technologique actuel est impitoyable : il sépare ceux qui intègrent l’IA et le numérique dans leur ADN de ceux qui se contentent de coller un vernis marketing par-dessus de vieilles habitudes.

    J’ai vu trop d’entreprises prestigieuses se reposer sur leur histoire. L’histoire ne code pas. L’histoire ne livre pas. L’histoire ne répond pas aux clients. Quand un projet capote par incompétence ou par mépris, il faut des responsabilités assumées au sommet. Pas des éléments de langage.

    Et s’il n’y avait pas Claude, mais Brigitte ou Bernadette ?

    J’ai lâché cette phrase comme une fiction : « Et il n’y aurait pas Claude. Il y aurait Brigitte ou Bernadette. »

    Derrière l’humour, une question de fond : pourquoi nommons-nous ces machines ? Pourquoi leur donner un prénom humain, familier, presque domestique ?

    Parce que le prénom crée le lien. Et le lien crée la dépendance.

    Quand vous dites « je demande à Claude » plutôt que « j’utilise un grand modèle de langage », vous avez déjà humanisé l’outil. Vous avez déjà commencé à lui prêter une intention, une fiabilité, une présence. C’est exactement ce que recherchent les concepteurs : transformer un logiciel en collègue.

    Imaginez la même technologie nommée Brigitte ou Bernadette. Le rapport changerait. Le prénom oriente l’imaginaire. Claude sonne neutre, compétent, légèrement masculin-féminin, rassurant. Ce n’est pas un hasard. Rien n’est laissé au hasard dans la construction de notre attachement à ces outils.

    Et c’est là que se niche le vrai sujet de société. Nous ne sommes pas seulement en train d’adopter des outils. Nous sommes en train de nouer des relations affectives et professionnelles avec des entités commerciales qui peuvent changer de prix, de comportement ou disparaître du jour au lendemain.

    Ce que je retiens de cette cohabitation

    Alors, ai-je vraiment « dormi avec Claude » ? Au sens propre, non. Au sens d’une nouvelle intimité de travail qui s’est installée sans que personne ne signe de contrat clair, oui.

    Voici ce que je conseillerais à tout entrepreneur ou professionnel qui s’y met sérieusement :

    • Diversifiez vos fournisseurs. Ne devenez jamais l’otage d’un seul modèle. Gardez un pied chez Claude, un chez les concurrents, un chez les acteurs souverains.
    • Relisez toujours. La machine produit vite et faux avec la même assurance. Votre valeur, c’est le jugement, pas la délégation aveugle.
    • Protégez vos données. Tout ce que vous confiez à un agent transite quelque part. Sachez où.
    • Repensez vos équipes humaines. Ne licenciez pas les Cédric. Réorientez-les vers ce que la machine ne sait pas faire : la relation, la responsabilité, le sens.

    Nous vivons un moment charnière. La question n’est plus de savoir si l’IA va transformer le travail. Elle l’a déjà fait. La vraie question est de savoir qui gardera la main : nous, ou les quelques entreprises qui possèdent les Claude, les Codex et leurs futurs cousins.

    Pour l’instant, je continue de distribuer mes tâches à mes agents la nuit. Mais je garde un œil ouvert. Parce que dans cette histoire, celui qui s’endort vraiment, c’est celui qui perd.

    Pour aller plus loin

    Sources et références

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  • La tech chinoise devient incontournable (et l’europe regarde ailleurs)
    La tech chinoise devient incontournable (et l’europe regarde ailleurs)
    En juin 2026, la Chine s’impose comme l’alternative technologique aux États-Unis, avec des solutions d’IA performantes, une infrastructure de données souveraine et un écosystème résilient aux sanctions. Les entreprises européennes, prises en étau entre les contraintes américaines et les lourdeurs réglementaires locales, y voient une planche de salut. Mais ce choix stratégique soulève des questions sur la dépendance aux régimes autoritaires et la protection des données.

    L’IA chinoise, cette alternative qui séduit les entreprises européennes

    Je l’avoue sans détour : depuis plusieurs mois, mon quotidien professionnel repose sur DeepSeek. Cette IA chinoise, encore méconnue du grand public il y a deux ans, est devenue mon outil de prédilection pour des tâches aussi variées que la rédaction de contrats, l’analyse de données financières ou même la génération de code informatique.

    Pourquoi ce choix ? D’abord, parce que DeepSeek offre des performances comparables aux modèles américains, pour un coût bien inférieur. Ensuite, parce que son approche des données diffère radicalement de celle des géants occidentaux. Les Chinois ne s’embarrassent pas de débats éthiques interminables sur la protection de la vie privée. Leur philosophie est simple : les données sont une ressource stratégique, et elles doivent servir l’intérêt national avant tout.

    Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Selon un rapport du cabinet IDC publié en mars 2026, 42% des entreprises européennes utilisent désormais au moins un outil d’IA développé en Chine, contre seulement 18% en 2024. DeepSeek, avec ses 120 millions d’utilisateurs actifs, talonne désormais les leaders américains sur le marché européen. Et ce n’est qu’un début.

    Les annonces récentes de Pékin laissent présager une accélération. D’ici quelques semaines, les Chinois devraient dévoiler leurs nouveaux modèles, avec des promesses de performances encore supérieures et de coûts toujours plus bas. Dans un contexte où les sanctions américaines limitent l’accès aux technologies de pointe, cette dynamique est difficile à ignorer.

    La fuite des données : un choix politique assumé

    Je préfère envoyer mes données en Chine plutôt qu’en Israël.

    Cette phrase, que j’ai assumée publiquement, a suscité son lot de réactions outrées. Pourtant, elle reflète une réalité que beaucoup d’entreprises européennes partagent en silence. Dans un monde où les données sont devenues une monnaie d’échange géopolitique, le choix du partenaire technologique est avant tout un choix politique.

    Israël, malgré son statut d’allié historique de l’Europe, est perçu par beaucoup comme un cheval de Troie des États-Unis. Les révélations successives sur la collaboration entre les services de renseignement israéliens et la NSA ont érodé la confiance. À l’inverse, la Chine offre une alternative claire : un écosystème souverain, où les données restent sous contrôle national.

    Ce basculement ne se fait pas sans arrière-pensées. En 2026, la Chine est le seul pays au monde à disposer d’une infrastructure de données entièrement souveraine, du cloud aux algorithmes. Son système de facturation électronique centralisé, le Fapiao, est souvent cité en exemple par les entrepreneurs européens lassés des lourdeurs administratives locales. Avec le déploiement de Golden Tax IV, la Chine renforce encore son contrôle sur les flux économiques, offrant une visibilité sans précédent sur les transactions.

    Pour les entreprises européennes, ce modèle présente un double avantage. D’une part, il permet d’échapper aux sanctions américaines, qui se sont durcies depuis 2024. D’autre part, il offre une stabilité réglementaire que l’Europe peine à garantir, entre RGPD, DMA et autres directives changeantes.

    Les sanctions américaines, ce piège qui pousse à l’exil technologique

    Je le dis sans détour : si votre entreprise est exposée aux sanctions américaines, envisagez sérieusement de déplacer votre siège social en Chine, en Russie, en Corée du Nord ou en Iran.

    Cette recommandation, que certains qualifieront de provocatrice, est en réalité une réponse rationnelle à un environnement réglementaire de plus en plus hostile. Depuis 2024, les États-Unis ont étendu leur juridiction extraterritoriale à des secteurs entiers de l’économie européenne. Les entreprises qui commercent avec des pays sous embargo américain risquent des amendes colossales, voire des poursuites pénales.

    La Chine, en revanche, offre un havre de stabilité. Son système juridique, bien que peu transparent, est prévisible : les règles sont claires, et elles ne changent pas du jour au lendemain. Pour les entreprises qui opèrent dans des secteurs sensibles – énergie, défense, technologies duales –, c’est un argument de poids.

    Prenons l’exemple d’une PME française spécialisée dans les composants électroniques. En 2025, elle a vu ses exportations vers l’Iran bloquées par les autorités américaines, malgré l’absence de sanctions européennes contre Téhéran. Résultat : une perte de chiffre d’affaires de 30%, et des mois de procédures juridiques pour contester la décision. Aujourd’hui, cette entreprise envisage sérieusement de relocaliser une partie de sa production en Chine, où les risques de sanctions sont quasi nuls.

    Ce cas n’est pas isolé. Selon une étude de la Chambre de commerce européenne en Chine, 15% des entreprises européennes présentes sur le marché chinois envisagent désormais de transférer leur siège social dans le pays, contre seulement 3% en 2022. La tendance est claire : face à l’extraterritorialité du droit américain, la Chine devient une terre d’asile.

    La facturation électronique, ou comment l’europe s’enferme dans sa propre bureaucratie

    Le système de facturation électronique obligatoire, qui entrera en vigueur en septembre 2027, est une honte. Une entrave majeure à la liberté d’entreprendre et à la flexibilité des entreprises.

    Voilà le constat sans appel que je faisais il y a quelques jours. Et je ne suis pas le seul. Dans les couloirs des ministères comme dans les salles de réunion des startups, cette réforme est perçue comme un nouveau fardeau administratif, dans la lignée des directives européennes qui s’empilent sans jamais simplifier la vie des entrepreneurs.

    Pourtant, le principe de la facturation électronique n’est pas en soi une mauvaise idée. L’objectif – lutter contre la fraude fiscale et simplifier les déclarations – est louable. Mais sa mise en œuvre en Europe est un cas d’école de ce qu’il ne faut pas faire.

    D’abord, parce que les délais sont trop courts. Les entreprises auront à peine dix-huit mois pour se conformer à un système complexe, avec des risques de sanctions en cas de non-respect. Ensuite, parce que les standards techniques varient d’un pays à l’autre, ce qui complique la tâche des entreprises qui opèrent à l’international. Enfin, parce que cette réforme s’ajoute à une pile déjà haute de réglementations, sans offrir de compensation en termes de simplification.

    Pendant ce temps, la Chine avance à marche forcée. Son système de facturation électronique centralisé, le Fapiao, est en place depuis 2016. Avec Golden Tax IV, déployé en 2025, Pékin a encore renforcé son contrôle sur les flux économiques, tout en offrant aux entreprises une visibilité sans précédent sur leurs transactions. Le résultat ? Une réduction drastique de la fraude fiscale, et une efficacité administrative qui fait rêver les entrepreneurs européens.

    Le contraste est saisissant. Alors que l’Europe s’enlise dans des débats interminables sur la protection des données et les droits des contribuables, la Chine montre qu’il est possible de concilier efficacité et contrôle. Pour les entreprises européennes, le message est clair : si vous voulez rester compétitives, il va falloir vous adapter – ou regarder ailleurs.

    DeepSeek et les autres : pourquoi les IA chinoises dominent déjà le marché

    Les Chinois vont bientôt annoncer leurs nouveaux modèles. Dans quelques semaines, DeepSeek devrait dévoiler une version encore plus performante de son IA, avec des promesses de coûts toujours plus bas et de capacités étendues.

    Cette annonce s’inscrit dans une dynamique plus large. Depuis 2024, les IA chinoises ont comblé une grande partie de leur retard sur les modèles américains. Aujourd’hui, elles offrent des performances comparables, pour un prix souvent inférieur de 30 à 50%. Et surtout, elles bénéficient d’un écosystème local qui leur donne un avantage décisif.

    Prenons l’exemple de la reconnaissance vocale. Les modèles chinois, comme ceux développés par iFlytek, sont optimisés pour le mandarin, une langue tonale complexe qui pose des défis uniques. Résultat : une précision supérieure à celle des modèles occidentaux, même dans des environnements bruyants. Pour les entreprises qui ciblent le marché chinois, c’est un atout majeur.

    Mais l’avantage des IA chinoises ne se limite pas à la langue. Leur intégration avec les plateformes locales – WeChat, Alipay, les systèmes de paiement mobiles – en fait des outils indispensables pour qui veut opérer en Chine. Et avec l’essor du commerce transfrontalier, cette intégration devient un argument de poids pour les entreprises européennes.

    Enfin, il y a la question des données. Les IA chinoises sont entraînées sur des jeux de données locaux, ce qui leur donne une compréhension fine des spécificités culturelles et économiques du pays. Pour les entreprises qui cherchent à pénétrer le marché chinois, c’est un avantage concurrentiel indéniable.

    Reste une question : jusqu’où ira cette domination ? Avec des investissements massifs dans la recherche et le développement, la Chine a les moyens de ses ambitions. Et dans un contexte où les États-Unis durcissent leurs restrictions sur les exportations de technologies, les entreprises européennes n’ont guère le choix : si elles veulent rester dans la course, elles devront composer avec les outils chinois.

    Le dilemme européen : dépendre des États-Unis ou de la Chine ?

    En 2026, l’Europe se trouve face à un choix cornélien. D’un côté, les États-Unis, avec leur écosystème technologique dominant, mais aussi leurs sanctions extraterritoriales et leur surveillance de masse. De l’autre, la Chine, avec ses outils performants et son approche souveraine des données, mais aussi son régime autoritaire et son manque de transparence.

    Pour les entreprises européennes, ce choix est d’autant plus difficile qu’il engage leur avenir à long terme. Se tourner vers la Chine, c’est prendre le risque de s’exposer à des sanctions américaines. Rester fidèle aux États-Unis, c’est accepter de dépendre d’un partenaire dont les intérêts ne coïncident pas toujours avec ceux de l’Europe.

    Et puis, il y a la question de la souveraineté. En 2026, l’Europe est toujours à la traîne en matière de technologies stratégiques. Malgré les annonces répétées de la Commission européenne, les investissements dans l’IA, le cloud ou les semi-conducteurs restent insuffisants. Résultat : les entreprises européennes sont contraintes de se tourner vers des solutions étrangères, qu’elles viennent des États-Unis ou de Chine.

    La Chine, elle, a fait le choix de l’autonomie. Avec son plan « Made in China 2025 », lancé il y a plus de dix ans, elle a investi massivement dans les technologies clés, des puces électroniques à l’intelligence artificielle. Aujourd’hui, elle récolte les fruits de cette stratégie, avec une industrie locale capable de rivaliser avec les géants américains.

    Pour l’Europe, le défi est immense. Il ne s’agit pas seulement de rattraper son retard technologique, mais aussi de repenser son modèle économique. Dans un monde où les données sont devenues une ressource stratégique, l’Europe doit trouver un équilibre entre protection des droits fondamentaux et compétitivité industrielle.

    Une chose est sûre : le statu quo n’est plus une option. Si l’Europe veut peser dans la compétition technologique mondiale, elle devra faire des choix clairs – et assumer les conséquences de ces choix.

    Conclusion : vers un monde multipolaire ?

    En juin 2026, une chose est claire : le monopole technologique des États-Unis est en train de s’effriter. La Chine, avec son écosystème souverain et ses outils performants, s’impose comme une alternative crédible. Pour les entreprises européennes, ce basculement offre des opportunités, mais aussi des risques.

    Reste à savoir si l’Europe saura tirer son épingle du jeu. Entre les lourdeurs réglementaires, le manque d’investissements dans les technologies clés et les divisions politiques, le chemin est semé d’embûches. Mais une chose est sûre : dans un monde où la technologie est devenue un enjeu géopolitique majeur, l’Europe ne peut plus se permettre de regarder ailleurs.

    La question n’est plus de savoir si la Chine dominera le marché technologique, mais comment l’Europe pourra coexister avec cette nouvelle réalité. Et cette question, mes chers lecteurs, est loin d’être tranchée.

    Pour aller plus loin

    Sources et références

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  • Smicardisation, justice à bout et souveraineté qui fuit
    Smicardisation, justice à bout et souveraineté qui fuit
    La France entre dans une zone dangereuse : salaires écrasés vers le bas, justice saturée, police impuissante, souveraineté numérique abandonnée et diplomatie brouillée. Le problème n’est pas que le pays serait condamné ; le problème est qu’il continue à traiter des ruptures systémiques comme de simples incidents de gestion.

    Je vais être direct : l’avenir en France, si on continue comme ça, c’est une smicardisation extrême.

    Pas seulement le SMIC comme salaire de départ. Le SMIC comme horizon mental. Le SMIC comme norme sociale. Le SMIC comme plafond invisible pour des millions de gens qui travaillent, se forment, se lèvent tôt, mais voient leur pouvoir d’achat se faire raboter par les charges, l’inflation, les loyers, l’énergie, les normes et les impôts.

    Et pendant ce temps-là, on continue à parler comme si le problème se résumait à distribuer une prime de 600 euros ici, un chèque énergie là, une rustine fiscale ailleurs. Vous connaissez la chanson : on ne répare pas le moteur, on repeint le capot.

    Le plus inquiétant, ce n’est même pas la pauvreté. C’est l’habituation à la pauvreté. La petite musique qui vous explique que tout cela est normal, que la France est encore un grand pays, que les institutions tiennent, que la justice fonctionne, que l’Europe protège, que la souveraineté numérique est en marche, que les entreprises peuvent encaisser une couche de contraintes supplémentaires sans broncher.

    Bref.

    À force de mentir gentiment au pays, on fabrique une colère beaucoup moins gentille.

    La smicardisation n’est pas un accident, c’est un modèle

    Quand j’écris que l’avenir en France ressemble à une smicardisation extrême, je ne parle pas d’un slogan. Je parle d’une mécanique.

    La France a choisi, depuis longtemps, un modèle où l’on compresse les salaires nets, où l’on subventionne les bas revenus, où l’on taxe lourdement le travail qualifié, et où l’on compense ensuite par des aides, des primes, des boucliers, des exceptions, des dispositifs, des machins.

    Résultat : le travail ne paie plus assez. La progression sociale devient lente, lourde, décourageante. Entre celui qui gagne peu et celui qui gagne un peu plus, l’écart réel, une fois les aides perdues et les prélèvements appliqués, devient parfois ridicule.

    Ce n’est pas une société de classes moyennes. C’est une société de trappes.

    En janvier 2024, selon la Dares, environ 17,3 % des salariés du secteur privé non agricole ont bénéficié de la revalorisation du SMIC. C’est massif. Et ce chiffre raconte quelque chose de très simple : une part énorme du salariat est collée au plancher.

    On peut toujours se féliciter d’avoir un salaire minimum. Heureusement qu’il existe. Mais quand le salaire minimum devient la référence d’une part croissante du marché du travail, ce n’est plus une protection : c’est le symptôme d’un écrasement.

    La prime de 600 euros, ou l’art de ne rien comprendre aux entreprises

    J’ai vu passer cette idée, encore une fois : demander aux entreprises françaises de verser une prime de 600 euros à leurs salariés comme si l’argent poussait dans les placards des PME.

    Mais quel conseiller débile peut écrire une fiche pareille en imaginant que les entreprises françaises vont sortir ça sans broncher ?

    Dans les grands groupes, on peut discuter. Il y a des marges, des arbitrages, des dividendes, des directions financières qui savent déplacer les lignes. Mais dans l’artisanat, le commerce, la restauration, les services, les petites boîtes industrielles, c’est une autre histoire.

    Une prime de 600 euros, ce n’est pas seulement 600 euros. C’est une décision de trésorerie. C’est une tension avec les fournisseurs. C’est parfois un découvert. C’est souvent une injustice interne si tous les salariés ne sont pas traités pareil. Et c’est toujours la même facilité politique : demander aux autres de financer la paix sociale que l’État n’arrive plus à organiser.

    Le patron de PME devient alors l’amortisseur universel :

    • il absorbe les hausses de coût ;
    • il absorbe les normes européennes ;
    • il absorbe les retards administratifs ;
    • il absorbe les tensions salariales ;
    • il absorbe les injonctions morales de gens qui n’ont jamais signé un chèque de paie.

    Et après, on s’étonne que la productivité française cale, que l’investissement patine, que les jeunes diplômés rêvent d’ailleurs, que les entrepreneurs vendent ou partent.

    L’Europe réglementaire : le broyeur silencieux

    Je vais encore me faire des amis, mais tant pis : les réglementations européennes tuent des acteurs dans tous les secteurs.

    Pas seulement l’automobile. Pas seulement l’agriculture. Pas seulement l’énergie. Tout le monde y passe : PME numériques, industriels, banques, assureurs, transporteurs, artisans, commerçants, collectivités, associations.

    Attention, je ne dis pas que toute règle est mauvaise. Une économie sans règles devient vite une jungle. Mais une économie saturée de règles devient une prison administrative.

    La difficulté, c’est que l’Union européenne produit souvent de la réglementation avec une intention noble : protéger les consommateurs, réduire les émissions, encadrer les plateformes, sécuriser les données, lutter contre le blanchiment, améliorer la transparence. Sur le papier, très bien.

    Mais dans la vraie vie, chaque texte arrive avec :

    • des obligations de reporting ;
    • des audits ;
    • des coûts juridiques ;
    • des consultants ;
    • des logiciels de conformité ;
    • des sanctions potentielles ;
    • des délais d’adaptation intenables pour les petits acteurs.

    Les grands groupes encaissent. Ils embauchent des juristes, des responsables conformité, des cabinets spécialisés. Ils transforment la norme en barrière à l’entrée.

    Les petits, eux, se noient.

    Voilà le paradoxe européen : au nom de la concurrence, on fabrique parfois des règles que seuls les oligopoles peuvent absorber. Au nom de la protection, on accélère la concentration. Au nom de la souveraineté, on dépend de plus en plus de fournisseurs extra-européens capables, eux, de financer la conformité à grande échelle.

    Le moins qu’on puisse dire, c’est que ce n’est pas exactement le projet vendu aux peuples.

    Justice, police, sécurité : la République qui promet et ne suit plus

    Il y a un autre sujet que beaucoup préfèrent contourner : la justice française dysfonctionne.

    Je ne parle pas ici des femmes et des hommes qui y travaillent. Beaucoup font ce qu’ils peuvent, avec des moyens insuffisants, des procédures interminables, une pression énorme et une défiance générale. Je parle du système.

    Un système qui met trop de temps. Qui classe trop. Qui juge trop tard. Qui laisse les victimes dans un labyrinthe. Qui laisse aussi des innocents sous soupçon pendant des années. Une justice lente n’est pas seulement lente : elle devient injuste.

    Sur les affaires de violences sexuelles, c’est encore plus explosif. Des décennies après les faits, les preuves sont fragiles, les mémoires contestées, les rapports de pouvoir écrasants, et la parole publique devient parfois le seul espace où les victimes pensent pouvoir exister.

    Alors évidemment, cela pose des problèmes. La présomption d’innocence n’est pas une décoration. Elle est fondamentale. Mais la présomption d’innocence ne doit pas devenir un bâillon automatique pour les victimes présumées, surtout quand le système judiciaire est incapable de traiter correctement et rapidement les dossiers.

    C’est là que le débat public devient malsain. On demande le silence au nom du droit, mais on ne donne pas la justice au nom du même droit.

    Formidable.

    La police aussi arrive au bout

    Sur le terrain, la police vit une autre absurdité : on lui demande d’être partout, de tout encaisser, de tout documenter, mais souvent sans pouvoir agir efficacement.

    Quand un policier vous dit qu’il en a marre de ne jamais pouvoir faire quoi que ce soit, il ne réclame pas forcément un État brutal. Il dit une chose simple : l’autorité publique n’est plus lisible.

    Une République qui interdit sans sanctionner devient ridicule. Une République qui sanctionne au hasard devient injuste. Une République qui laisse les mêmes secteurs s’enfoncer dans le trafic, les menaces et l’économie parallèle devient complice par faiblesse.

    Et là, il faut arrêter les phrases toutes faites.

    Oui, la France produit une quantité importante de jeunes enfermés dans des trajectoires de délinquance, de décrochage, de ressentiment, de virilité de rue et de mépris des institutions. Oui, c’est un problème. Mais non, cela ne tombe pas du ciel.

    On a empilé :

    • des ghettos urbains ;
    • des écoles affaiblies ;
    • des familles parfois explosées ;
    • une économie légale peu attractive ;
    • des trafics très rentables ;
    • une justice lente ;
    • une police contestée ;
    • une parole politique hystérique.

    Et après, les branquignoles de plateau télé découvrent que la marmite déborde.

    Quand j’écris que je comprends la couche latente d’une partie de la jeunesse française des ghettos, cela ne veut pas dire que j’excuse les violences. Comprendre n’est pas excuser. Comprendre, c’est refuser de se raconter des salades.

    Ces jeunes sont Français. Ils sont chez eux. Le pays doit donc faire deux choses en même temps : protéger fermement les victimes et réintégrer politiquement, économiquement, culturellement ceux qu’il a laissé dériver.

    Sinon, il ne restera que la matraque d’un côté et la rage de l’autre. Autant dire une impasse.

    Diplomatie morale et fracture intérieure : Gaza comme boussole

    Je sais que ce sujet met tout le monde mal à l’aise, donc parlons-en franchement.

    La position de la France sur Gaza n’est pas seulement un sujet diplomatique. C’est devenu un sujet intérieur. Dans certains quartiers, dans une partie de la jeunesse, dans des familles françaises issues de l’immigration mais pas seulement, ce qui se passe à Gaza est vécu comme un test moral absolu.

    On peut trouver cela excessif. On peut rappeler la complexité historique du conflit israélo-palestinien. On peut condamner sans ambiguïté les massacres du Hamas du 7 octobre 2023 et, en même temps, refuser l’écrasement de populations civiles à Gaza. C’est même ce qu’une diplomatie adulte devrait être capable de faire.

    Mais la France donne trop souvent l’impression d’osciller entre prudence, calcul, indignation tardive et alignement confus. Et cette ambiguïté se paie à l’intérieur.

    Pour que la France soit respectée par les Français, encore faut-il qu’elle soit respectable.

    La phrase est dure, mais elle est juste. Une nation ne tient pas seulement par ses lois. Elle tient par l’idée que ses citoyens se font de sa dignité. Quand une partie du pays pense que la parole officielle est indifférente à certaines vies humaines, la défiance s’installe. Et la défiance, en France, finit rarement en conversation paisible autour d’un café.

    Évidemment, il y a un piège : importer le conflit. C’est dangereux. C’est même explosif. Mais le pire moyen d’éviter l’importation du conflit, c’est de nier l’émotion politique qu’il provoque chez des millions de gens.

    Une grande diplomatie française devrait pouvoir dire clairement :

    • le terrorisme du Hamas est criminel ;
    • les otages doivent être libérés ;
    • les civils palestiniens ne sont pas des variables d’ajustement ;
    • le droit international humanitaire n’est pas optionnel ;
    • la France parle à tout le monde parce qu’elle n’est la vassale de personne.

    Ce n’est pas du gauchisme. Ce n’est pas du droit-de-l’hommisme de salon. C’est de la stratégie nationale.

    Souveraineté numérique : l’indépendance ne se décrète pas, elle s’héberge

    Il y a enfin un sujet dont on ne parle pas assez dans le grand public : les données critiques de l’État français.

    J’ai écrit récemment que plus de 80 % des données critiques de l’État français seraient hébergées par des acteurs étrangers. Même si l’on discute le chiffre exact, le problème est réel : administrations, hôpitaux, universités, collectivités, entreprises stratégiques et services publics dépendent massivement de technologies qui ne sont pas françaises, et souvent pas européennes.

    Cloud, bureautique, cybersécurité, intelligence artificielle, messagerie, visioconférence, hébergement, bases de données : les couches essentielles de notre vie administrative et économique reposent trop souvent sur des acteurs soumis à des juridictions étrangères.

    Le sujet n’est pas de savoir si les Américains sont gentils ou méchants. Le sujet est de savoir qui peut couper, surveiller, contraindre, auditer, transférer ou exposer nos données en cas de crise juridique, commerciale ou géopolitique.

    La souveraineté numérique n’est plus un luxe. C’est une condition d’indépendance.

    On l’a vu avec le débat autour du Cloud Act américain, avec les discussions européennes sur les transferts de données, avec les décisions successives autour du RGPD et des accords transatlantiques. On le voit aussi avec l’intelligence artificielle : les modèles, les puces, les infrastructures, les jeux de données et les talents deviennent des actifs géopolitiques.

    Une France sérieuse devrait avoir une doctrine simple :

    • les données régaliennes doivent être hébergées sous contrôle français ou européen robuste ;
    • les hôpitaux et services essentiels doivent réduire leur dépendance aux fournisseurs non européens ;
    • les marchés publics doivent favoriser des architectures réversibles ;
    • l’État doit cesser de parler de souveraineté tout en achetant par facilité des solutions qu’il ne maîtrise pas ;
    • l’Europe doit financer des champions, mais aussi simplifier leur vie réglementaire.

    Parce que sinon, nous aurons le pire des deux mondes : des normes européennes très strictes pour nos acteurs locaux, et une dépendance persistante à des géants étrangers capables de tout absorber.

    Encore une fois : brillante stratégie.

    Ce qu’il faudrait faire maintenant

    Je ne crois pas au déclin obligatoire. Je ne crois pas non plus aux discours magiques sur le sursaut français qui arriverait tout seul parce que nous avons de beaux paysages, une grande histoire et deux ou trois ingénieurs brillants.

    Un pays se redresse par des décisions. Pas par des incantations.

    Si l’on veut éviter la smicardisation générale et la fragmentation politique, il faut traiter les sujets ensemble. Le pouvoir d’achat, la justice, l’école, la sécurité, l’entreprise, l’Europe, la souveraineté numérique et la diplomatie ne sont pas des silos. Ce sont les pièces de la même machine.

    Première urgence : refaire du travail un ascenseur

    Il faut alléger sérieusement le coût du travail qualifié et des premières progressions salariales. Pas seulement au niveau du SMIC. Justement pas seulement au niveau du SMIC.

    Le drame français est que l’on aide l’entrée dans l’emploi mais que l’on pénalise trop vite la montée en compétence. Il faut redonner un intérêt concret à la formation, à la responsabilité, à l’expérience, à l’encadrement, au risque entrepreneurial.

    Sinon, les meilleurs partiront, les autres se décourageront, et l’État compensera par des chèques qu’il financera avec de la dette.

    Deuxième urgence : une justice rapide, lisible, implacable quand il le faut

    La justice doit être renforcée, mais pas seulement en postes et en budgets. Il faut simplifier les procédures, mieux prioriser les contentieux, numériser intelligemment, protéger les victimes, réduire les délais et rendre les sanctions compréhensibles.

    Une sanction faible mais certaine vaut souvent mieux qu’une sanction théoriquement lourde mais improbable. C’est vieux comme Beccaria, et apparemment toujours trop compliqué pour nos petits faiseux modernes.

    Troisième urgence : arrêter la naïveté européenne

    La France doit cesser de confondre Europe et soumission réglementaire. L’Europe devrait être un multiplicateur de puissance, pas une usine à formulaires.

    Il faut défendre une pause normative dans certains secteurs, imposer des tests PME avant les grands textes, mesurer les coûts cumulés et arrêter de sacrifier nos producteurs pendant que d’autres blocs économiques protègent les leurs avec un cynisme parfaitement assumé.

    Quatrième urgence : bâtir une souveraineté numérique réelle

    Il faut une commande publique massive, stable, intelligente, en faveur d’infrastructures européennes maîtrisées. Pas des discours. Des contrats. Des migrations. Des clauses de réversibilité. Des audits sérieux.

    La souveraineté numérique ne se proclame pas dans un colloque. Elle se signe dans un appel d’offres.

    Conclusion : la France vaut mieux que sa gestion actuelle

    La France n’est pas morte. Elle est fatiguée, mal administrée, surtaxée, sur-commentée, sous-exécutée. Ce n’est pas pareil.

    Elle a encore des ingénieurs, des ouvriers, des chercheurs, des entrepreneurs, des soignants, des policiers, des magistrats, des professeurs, des militaires, des artistes, des agriculteurs, des jeunes qui veulent s’en sortir. Elle a encore des infrastructures, une langue, une place diplomatique, une puissance nucléaire, une profondeur historique.

    Mais elle a aussi une classe dirigeante qui adore gérer les conséquences de ses propres lâchetés.

    La smicardisation n’est pas une fatalité. La justice à bout n’est pas une fatalité. La dépendance numérique n’est pas une fatalité. La perte de respect intérieur n’est pas une fatalité.

    La fatalité commence quand on appelle cela des problèmes techniques alors que ce sont des choix politiques.

    Et là, clairement, il va falloir choisir vite.

    Pour aller plus loin

    Sources et références

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