• Données des entreprises françaises : la fuite de trop
    Données des entreprises françaises : la fuite de trop
    Au 1er septembre 2026, toutes les entreprises françaises assujetties à la TVA devront être capables de recevoir des factures électroniques via des plateformes agréées, et les grandes entreprises et ETI devront les émettre. Au même moment, l’État français encaisse des fuites de données à répétition sans jamais dire un mot sur l’identité des attaquants ni sur les représailles engagées. Ce télescopage n’est pas un détail technique : c’est un problème de souveraineté économique de premier ordre.

    Depuis le début du mois d’août, je pose publiquement la même question au Premier ministre. Pas une question polémique, pas un piège rhétorique. Une question de gestionnaire.

    Cher Ministre Premier, où en sommes-nous dans la traque des criminels qui violent les systèmes d’informations et qui volent les données des entreprises françaises ?

    Silence. Pas une conférence de presse, pas un point d’étape, pas une ligne dans un communiqué de Matignon. On nous parle de rentrée sociale, de budget, de rassemblements politiques prévus « entre novembre et février ». On ne nous parle jamais de la seule chose qui, dans dix ans, aura véritablement changé la vie des Français et de leurs entreprises : la perte irréversible du contrôle sur leurs données.

    Alors mettons les choses au clair, calmement, avec des chiffres et du droit.

    Une fuite de données n’est pas un incident, c’est une arme

    Commençons par tuer une idée reçue. Dans le langage administratif, on parle « d’incident de sécurité », de « violation de données à caractère personnel », de « notification à la CNIL sous 72 heures ». Ce vocabulaire est conçu pour rassurer. Il décrit un accident, quelque chose qui arrive, comme un dégât des eaux.

    La réalité est différente. Une base de données volée ne se répare pas. Elle ne se « désaspire » pas. Elle se revend, se croise, s’enrichit, et elle circule pendant des décennies sur des marchés parfaitement structurés. Le mot juste n’est pas incident, c’est irréversibilité.

    Les Français ont pourtant eu de quoi s’entraîner. France Travail en février 2024 : jusqu’à 43 millions de personnes concernées, un record européen. Les opérateurs de tiers payant Viamedis et Almerys le même mois : plus de 33 millions d’assurés. Free en octobre 2024, avec des IBAN dans la nature. Des distributeurs, des cabinets de gestion de patrimoine, des opérateurs télécoms en 2025. À chaque fois, le même rituel : communiqué contrit, conseils de vigilance, « nous vous invitons à modifier votre mot de passe ». Puis on passe à autre chose.

    Sauf que la matière volée n’est plus la même. Un mot de passe, ça se change. Un numéro fiscal, une adresse, une composition de foyer, un revenu déclaré, un patrimoine, un IBAN : ça ne se change pas. C’est de l’identité durable. Et quand ces données sortent d’une administration fiscale, elles ne servent pas seulement à l’hameçonnage industriel. Elles servent à cibler.

    Je l’ai écrit à la mi-août et je le maintiens : les contribuables les plus fortunés du pays deviennent mécaniquement des cibles, pour le crime organisé comme pour des opportunistes. Croiser un fichier de revenus avec un fichier de détenteurs d’armes déclarées, avec des données de géolocalisation revendues par le marketing digital, avec des annuaires professionnels : c’est aujourd’hui à la portée d’un adolescent motivé. On a industrialisé la collecte sans industrialiser la protection.

    Et pendant que des dizaines de milliers de Français vont vivre les cinq prochaines années avec une usurpation d’identité potentielle au-dessus de la tête, l’État reste muet sur l’essentiel : qui a fait ça, depuis quel territoire, et qu’est-ce que la France a fait en retour ?

    Septembre 2026 : le plus grand transfert de données B2B de l’histoire française

    Maintenant, le point aveugle. Pendant que le pays digère ses fuites, la France déploie la plus vaste opération de centralisation de données économiques jamais menée : la facturation électronique obligatoire.

    Rappel du calendrier, issu de l’ordonnance du 15 septembre 2021 puis remanié par les lois de finances successives. Au 1er septembre 2026, toutes les entreprises assujetties à la TVA en France doivent être en capacité de recevoir une facture électronique. À la même date, les grandes entreprises et les ETI doivent l’émettre. Les PME, TPE et micro-entreprises suivront en septembre 2027. S’y ajoute le e-reporting : la transmission à l’administration des données de transactions non couvertes (export, B2C) et des données de paiement.

    L’objectif affiché est légitime : lutter contre la fraude à la TVA, estimée entre 6 et 10 milliards d’euros par an en France, et accessoirement offrir à Bercy une visibilité quasi temps réel sur la conjoncture. Je ne conteste pas l’objectif. Je conteste l’architecture.

    Ce que contient réellement une facture

    Les défenseurs de la réforme répètent que seules des « données de facturation » circulent, comme s’il s’agissait de métadonnées anodines. Regardons ce qu’il y a dans une facture d’entreprise à entreprise :

    • l’identité précise du client et du fournisseur, donc la cartographie complète de votre chaîne d’approvisionnement ;
    • les références produits, les libellés, les quantités — donc vos volumes, vos cadences, vos ruptures ;
    • les prix unitaires négociés, les remises, les conditions de règlement — c’est-à-dire le cœur de votre compétitivité ;
    • la fréquence et la saisonnalité de vos commandes, donc votre santé financière en temps réel ;
    • et, par recoupement, l’identification de vos fournisseurs critiques, ceux dont la disparition vous tue en trois semaines.

    Un concurrent qui accède à cela n’a plus besoin d’espionnage industriel : il a le plan du bâtiment. Un attaquant qui accède à cela dispose de la liste des dépendances critiques d’un tissu productif entier. C’est ce que j’écrivais le 20 août :

    Il est absolument inenvisageable que les entreprises françaises exposent les factures de leurs clients et les factures de leurs fournisseurs. Ces données sont par nature strictement confidentielles.

    Le maillon faible : les plateformes

    Le schéma retenu par la France est un modèle en Y : les factures ne transitent pas par un portail public unique, mais par des plateformes agréées — des sociétés privées immatriculées par la DGFiP — qui transmettent ensuite les données requises à l’administration. Le portail public a été recentré, fin 2024, sur un rôle d’annuaire et de concentrateur.

    Autrement dit : la totalité des flux de facturation B2B du pays va transiter par un nombre restreint d’opérateurs privés. Une centaine ont été immatriculés sous réserve. Combien tiendront économiquement dans trois ans ? Cinq ? Dix ? Et surtout : que devient le stock de données quand l’une d’entre elles est rachetée par un fonds étranger, ou tout simplement liquidée ?

    Personne n’a répondu sérieusement à cette question. On a créé des honeypots — des pots de miel — d’une valeur stratégique inouïe, et on a réparti la responsabilité de leur défense entre des acteurs privés de tailles très inégales, dont certains sont des éditeurs de logiciels de gestion de vingt personnes.

    Les données des entreprises françaises seront violées, tôt ou tard, effectivement, et ce sera irréversible.

    Ce n’est pas du catastrophisme. C’est du calcul de probabilité. L’ANSSI a traité de l’ordre de 4 400 événements de sécurité en 2024, en hausse d’environ 15 % sur un an, avec une pression particulière sur les PME, ETI et collectivités — c’est-à-dire exactement la cible du dispositif. Quand vous multipliez les points d’entrée et que vous concentrez la valeur, vous n’obtenez pas un système plus sûr. Vous obtenez un système plus attractif.

    La souveraineté, ce mot qu’on prononce sans y croire

    Deuxième angle mort : l’extraterritorialité. Le CLOUD Act américain de 2018 permet aux autorités des États-Unis d’exiger d’un fournisseur soumis à leur droit la communication de données, quel que soit le lieu de stockage. La section 702 du FISA complète le tableau pour le renseignement.

    On m’objectera l’accord de transfert transatlantique de 2023 et les clauses contractuelles types. Je réponds qu’on m’a déjà fait le coup deux fois : le Safe Harbor invalidé en 2015, le Privacy Shield invalidé en 2020 par l’arrêt Schrems II. En juin 2025, devant le Sénat français, un dirigeant de Microsoft France a reconnu ne pas pouvoir garantir sous serment que des données hébergées en France échapperaient à une injonction américaine. Ce n’est pas un complot : c’est un fait juridique, énoncé publiquement, sous serment, dans l’enceinte parlementaire.

    Alors quand j’entends qu’il faut faire confiance aux dispositifs contractuels, je souris. Il existe une qualification française, SecNumCloud, délivrée par l’ANSSI, qui inclut des critères d’immunité aux droits extra-européens. Elle devrait être une condition d’immatriculation, pas une option marketing. Ce n’est pas le cas aujourd’hui pour l’ensemble des acteurs concernés par la réforme.

    D’où ma position, assumée, sur le versant personnel du sujet :

    J’estime qu’il n’est plus envisageable de transmettre des données personnelles aux services informatiques des administrations françaises.

    C’est une position radicale, je l’admets — et pour l’essentiel, impraticable : on ne choisit pas de ne pas déclarer ses revenus. Mais elle traduit une réalité : le contrat de confiance entre l’État collecteur et le citoyen collecté est rompu, et personne à Bercy n’a jugé utile de le reconstruire.

    La traque : pourquoi on ne vous répondra pas

    Reste la question qui fâche : que fait la France quand on la vole ?

    Officiellement, beaucoup. L’ANSSI défend, le COMCYBER conduit les opérations militaires de cyberdéfense, la section J3 du parquet de Paris poursuit, Europol coordonne. Officieusement, l’attribution publique d’une attaque reste un acte diplomatique lourd, que la France pratique avec une extrême parcimonie, à l’inverse des États-Unis ou du Royaume-Uni qui inculpent et nomment publiquement des ressortissants étrangers.

    Les raisons sont connues : ne pas révéler ses capacités d’investigation, ne pas fermer les canaux de renseignement, éviter l’escalade avec un État partenaire. Ce sont de vrais arguments. Mais ils produisent un effet politique désastreux : l’impunité perçue. Le citoyen constate qu’on lui a volé son identité fiscale et que personne ne sera jamais nommé, jugé, sanctionné. Il en tire une conclusion très simple : l’État ne le protège pas.

    Quand 78 % des Français disent ne plus croire à la parole politique, ce n’est pas seulement une affaire de promesses non tenues sur les retraites ou l’immigration. C’est aussi cette accumulation de dossiers où l’État ne rend jamais de comptes. Et je maintiens ce que je dis depuis des mois : cette abdication technique, silencieuse, sans drapeau, alimente directement les recompositions politiques violentes que nous verrons en 2027.

    Ce que je conseille aux dirigeants, dès maintenant

    Je ne suis pas là uniquement pour taper. Voici, très concrètement, ce que je mettrais en œuvre dans une entreprise française à quelques jours de l’échéance du 1er septembre.

    • Auditez votre plateforme. Où sont hébergées les données ? Sous quel droit ? Quelle durée de conservation ? Qui détient le capital ? Que se passe-t-il en cas de rachat ou de liquidation ? Exigez ces réponses par écrit, dans le contrat.
    • Négociez une clause de réversibilité et une clause de notification immédiate en cas de réquisition étrangère, dans la limite du droit applicable.
    • Minimisez le contenu des factures. Tout ce qui n’est pas légalement obligatoire dans une mention de facture n’a rien à y faire. Les conditions commerciales détaillées, les accords-cadres, les grilles de remises relèvent de documents contractuels séparés.
    • Séparez les référentiels. Une référence produit interne codifiée vaut mieux qu’un libellé explicite qui renseigne un concurrent sur votre R&D.
    • Formez vos équipes comptables à la fraude au président version 2026. Avec des données de facturation authentiques en main, un attaquant produit un faux changement de RIB indétectable. Instaurez la double validation par canal distinct, sans exception, y compris pour le dirigeant.
    • Cartographiez vos dépendances critiques et préparez une procédure de fonctionnement dégradé de 72 heures. La question n’est plus « si » mais « quand ».
    • Vérifiez votre conformité NIS2. La directive européenne 2022/2555 élargit massivement le périmètre des entités régulées, avec une responsabilité personnelle des dirigeants. Beaucoup de PME concernées l’ignorent encore.
    • Pour les particuliers exposés : opposition bancaire renforcée, alerte auprès de la Banque de France, dépôt de plainte systématique, et surveillance active de votre nom sur les registres publics.

    Le fond du problème : un pays qui ne protège plus ceux qui produisent

    Tout cela ne tombe pas dans un ciel serein. Le tissu productif français encaisse depuis trois ans une série de chocs : plus de 66 000 défaillances d’entreprises en 2024, un niveau qu’on n’avait plus vu depuis la sortie de la crise de 2009, et une année 2025 qui n’a pas inversé la courbe. Un chômage officiel autour de 8 % qui ne dit à peu près rien du réel — ajoutez le halo autour du chômage, environ deux millions de personnes qui souhaitent travailler sans être comptées, et le temps partiel subi, et vous approchez du double du chiffre affiché.

    Ajoutez-y l’effondrement silencieux de l’investissement de long terme. En août, la France s’est félicitée de son classement de Shanghai — Paris-Saclay 13e mondiale, une dizaine d’établissements dans le top 200. Sincèrement, bravo. Mais j’ai écrit ce que je pensais :

    Une médaille, ce n’est pas une politique. Je ne crois pas une seconde qu’on tienne ce rang longtemps avec 0,8 % du PIB en recherche publique.

    Soyons rigoureux : on ne compare pas les 0,8 % de recherche publique française aux 3,1 % de dépense de R&D totale allemande. Le bon indicateur, c’est la dépense intérieure de R&D globale : environ 2,2 % du PIB en France, contre plus de 3 % outre-Rhin. L’écart reste massif, et il est structurel depuis vingt ans, malgré un crédit d’impôt recherche qui coûte plus de 7 milliards d’euros par an sans avoir jamais comblé le retard. Le classement d’aujourd’hui récompense des investissements d’il y a quinze ans. Celui de 2040 récompensera ceux d’aujourd’hui.

    C’est dans ce contexte que je persiste à dire une chose désagréable :

    En tant qu’entrepreneur très actif avec quarante ans d’expérience, jamais je ne conseille à qui que ce soit de créer une entreprise en France, ni dans la plupart des pays européens limitrophes.

    On m’objectera la French Tech, les levées de fonds, les statuts de JEI, la qualité des ingénieurs. Tout cela est vrai et je le reconnais volontiers. Mais on ne crée pas une entreprise pour un statut fiscal : on la crée pour un environnement. Et l’environnement français ajoute désormais, à l’instabilité normative et à la pression fiscale, une nouveauté : l’obligation légale d’exposer son patrimoine informationnel à des tiers dont l’État lui-même ne garantit pas la solidité.

    Ce qu’il faudrait faire, et qu’on ne fera pas

    Il existe pourtant une sortie par le haut, et elle n’a rien d’utopique :

    • Conditionner l’immatriculation des plateformes de facturation à une qualification SecNumCloud, sans dérogation ni période de grâce indéfinie.
    • Interdire par la loi tout usage secondaire, tout enrichissement et toute revente, même anonymisée, des données de facturation par les opérateurs privés.
    • Réduire le périmètre des données transmises au strict nécessaire pour le contrôle de la TVA — le contrôle fiscal n’a pas besoin de vos prix négociés ligne à ligne.
    • Instaurer une obligation de communication publique et régulière de l’État sur les compromissions le concernant : nombre de personnes touchées, nature exacte des données, état d’avancement des enquêtes.
    • Bâtir une doctrine européenne d’attribution et de représailles, comme il en existe une pour la défense conventionnelle. Une législation solide, à l’échelle du continent : c’est l’urgence.

    Rien de tout cela ne figure au menu de la rentrée. Le débat portera sur le budget, sur les casseroles judiciaires, sur les alliances de 2027. Pendant ce temps, à partir du 1er septembre, des dizaines de millions de factures françaises commenceront à circuler dans des tuyaux dont personne n’a sérieusement testé l’étanchéité.

    Alors je repose ma question, et je la reposerai chaque semaine jusqu’à obtenir une réponse. Où en est la traque ? Qui a volé les données des Français et des entreprises françaises ? Depuis quel territoire ? Et qu’avons-nous fait, nous, en retour ?

    Le silence est une réponse. Ce n’est simplement pas celle que les Français méritent.

    Pour aller plus loin

    Sources et références

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  • Trois conseils que personne ne suivra
    Trois conseils que personne ne suivra
    Trois recommandations que je formule depuis des semaines et que presque personne ne suivra : bloquer totalement l’accès des mineurs à GTA, renoncer au Mac comme machine d’IA locale, et regarder très sérieusement du côté des modèles chinois à poids ouverts. Derrière ces trois conseils, une même idée : ce qui compte n’est jamais le principe affiché, mais l’architecture technique qu’on accepte sans la lire.

    Il y a des conseils qu’on donne en sachant qu’ils ne seront pas suivis. On les donne quand même, parce qu’on préfère avoir raison trop tôt que se taire à temps.

    En voici trois, formulés ces dernières semaines, sur des sujets qui n’ont apparemment rien à voir entre eux : un jeu vidéo, une gamme d’ordinateurs, et des modèles d’intelligence artificielle venus de Chine. Ils ont pourtant un point commun. Dans les trois cas, le débat public porte sur une question de façade — la violence, la marque, le drapeau — alors que le vrai sujet est ailleurs : dans l’architecture, dans la bande passante, dans la licence.

    Le jeu : mon conseil, c’est le blocage total

    Mon conseil, qui ne sera quasiment suivi par personne, c’est d’empêcher totalement l’accès du jeu GTA aux mineurs.

    Je sais exactement l’effet que produit cette phrase. Le vieux monsieur qui n’a rien compris, la panique morale, le énième procès des jeux vidéo. Sauf que mon argument n’est pas celui que vous croyez, et il ne porte pas sur la violence à l’écran.

    Commençons par les faits. Grand Theft Auto V a dépassé les 215 millions d’exemplaires écoulés, ce qui en fait l’un des produits culturels les plus vendus de l’histoire, tous supports confondus. Le sixième opus est annoncé pour la fin de l’année 2026 après deux reports successifs, et il sera classé PEGI 18. Dix-huit. Pas seize, pas « à voir avec les parents ».

    Ce qui me dérange vraiment : l’économie, pas les balles

    Sur la violence, la littérature scientifique est loin d’être aussi accablante qu’on le prétend. L’American Psychological Association a elle-même rappelé, dans sa résolution de 2020, que les données disponibles ne permettaient pas d’établir un lien entre jeux vidéo violents et violence criminelle. Je ne vais donc pas vous raconter que votre fils de treize ans deviendra un braqueur parce qu’il conduit une voiture volée en pixels.

    Le problème est ailleurs, et il est beaucoup plus vicieux. C’est l’économie du jeu en ligne. Le mode multijoueur repose sur une boucle d’usure calibrée au millimètre : des objets à des prix absurdes en monnaie virtuelle, un temps de « grind » démesuré, et une sortie de secours payante sous forme de cartes prépayées. Ajoutez-y un casino intégré, ouvert en 2019, dont l’accès a dû être bloqué dans une cinquantaine de pays pour cause de législation sur les jeux d’argent, et vous obtenez une machine à conditionner des cerveaux de douze ans aux mécaniques du pari.

    Le second problème, c’est le lobby en ligne. Un salon vocal ouvert, sans modération réelle, où un mineur croise des adultes anonymes pendant des heures. Aucun parent ne laisserait son enfant seul dans un bar à trois heures du matin. Beaucoup le font tous les soirs, à travers une manette.

    Concrètement, que faire

    • Prendre la classification PEGI 18 au sérieux : elle n’est pas une suggestion marketing, elle est le résultat d’une grille d’évaluation publique.
    • Activer le contrôle parental au niveau du compte console et non du jeu : PlayStation, Xbox et Steam permettent de bloquer par tranche d’âge, d’interdire les achats intégrés et de couper le chat vocal.
    • Filtrer au niveau du routeur ou du DNS familial, parce qu’un enfant contournera toujours un réglage local.
    • Interdire la console dans la chambre. C’est la mesure la plus efficace, la plus impopulaire, et la moins technique de toutes.
    • Expliquer pourquoi. Une interdiction sans explication produit de la fascination, ce qui est exactement l’inverse du but recherché.

    Et oui, votre enfant y jouera quand même chez un copain. Ce n’est pas une raison pour financer vous-même la machine à sous.

    Vérification d’âge : la vraie question n’est pas celle qu’on croit

    Ce débat sur les mineurs et les contenus en ligne, la France et l’Europe le mènent depuis trois ans, et ils le mènent mal. On s’écharpe sur un faux dilemme : faut-il vérifier l’âge, oui ou non, et est-ce la fin de l’anonymat ?

    Le véritable enjeu n’est pas la vérification d’âge ou l’anonymat. C’est quelle architecture de vérification d’âge, quelles données sont transmises, qui les conserve, et peut-on auditer tout ça.

    La différence entre les deux formulations n’est pas rhétorique, elle est structurelle. Une vérification d’âge peut être conçue de trois façons radicalement différentes. Première option : le site vous demande une pièce d’identité et la stocke — c’est la pire, et c’est celle vers laquelle glissent naturellement les acteurs qui veulent limiter leurs coûts. Deuxième option : un tiers vérificateur centralisé, qui sait qui vous êtes et ce que vous consultez, ce qui crée un point de surveillance unique. Troisième option : le double anonymat, où le fournisseur d’attribut sait qui vous êtes mais ignore le site visité, tandis que le site reçoit une preuve cryptographique du type « cette personne a plus de 18 ans » sans rien d’autre.

    La CNIL pousse cette troisième voie depuis 2022, l’Arcom l’a intégrée à son référentiel technique consécutif à la loi SREN de mai 2024, et la Commission européenne a publié en 2025 une application de vérification d’âge en marque blanche, préfiguration du portefeuille d’identité numérique européen prévu par le règlement eIDAS 2. Techniquement, les preuves à divulgation nulle de connaissance existent, elles fonctionnent, elles sont implémentables.

    Politiquement, elles coûtent plus cher qu’un scan de carte d’identité. Voilà pourquoi je parie sur la mauvaise architecture. Le Royaume-Uni a activé ses contrôles d’âge à l’été 2025 sous l’Online Safety Act, l’Australie a interdit les réseaux sociaux aux moins de 16 ans en décembre 2025 : dans les deux cas, le débat s’est concentré sur le principe, jamais sur le protocole. C’est exactement l’erreur.

    Le Mac : aucune de ces machines n’est pertinente pour l’IA locale

    Mon point de vue est tranché : aucun des nouveaux systèmes Mac n’est pertinent pour faire de l’IA locale.

    Là, je me fâche avec la moitié de mes lecteurs. Depuis deux ans, on lit partout que la mémoire unifiée d’Apple serait la solution miracle pour faire tourner de gros modèles chez soi. C’est un raisonnement qui ne tient que si l’on regarde un seul chiffre : la capacité mémoire.

    Les deux temps que personne ne distingue

    Une inférence de modèle de langage se déroule en deux phases très différentes. Le prefill, ou traitement du prompt, est limité par la puissance de calcul brute. La génération de tokens, elle, est limitée par la bande passante mémoire. Confondre les deux, c’est la source de 90 % des malentendus sur l’IA locale.

    Sur la bande passante, un Mac Studio haut de gamme plafonne autour de 819 Go/s, un portable haut de gamme autour de 546 Go/s, une configuration milieu de gamme autour de 273 Go/s. En face, une carte graphique grand public récente dépasse 1,7 To/s, et un accélérateur de centre de données atteint 3,3 To/s en HBM3. Autrement dit, la machine à 10 000 euros est deux fois plus lente que la carte à 2 500 euros sur le seul paramètre qui gouverne la vitesse de génération.

    Sur le calcul, l’écart est pire. En traitement de prompt long — un document de 100 pages, une base de code, un contexte RAG sérieux — on observe couramment un rapport de 3 à 10 entre un GPU dédié et une puce Apple. Vous attendez trente secondes avant que le premier mot n’apparaisse. Multipliez par une journée de travail.

    Ajoutez le reste : pas de CUDA, donc un écosystème logiciel systématiquement en retard ; vLLM, les kernels optimisés, les nouvelles méthodes de quantification arrivent d’abord ailleurs ; l’entraînement et même le fine-tuning sérieux restent une souffrance ; et le débit en traitement par lots, dès que vous servez plus d’un utilisateur, s’effondre.

    La nuance que je m’impose

    Il existe un cas d’usage où ces machines sont défendables, et l’honnêteté oblige à le dire. Si vous voulez faire tourner un très gros modèle à experts activés partiellement — le genre de modèle où 200 milliards de paramètres sont chargés mais où 20 milliards seulement travaillent à chaque token —, la capacité mémoire devient le facteur limitant, et il n’existe pas d’alternative à 10 000 euros qui vous donne 512 Go accessibles au GPU. À cela s’ajoutent le silence, une consommation de quelques dizaines de watts, et un framework maison, MLX, qui progresse vite.

    Mais c’est un cas particulier, pas une recommandation générale. Pour la très grande majorité des gens qui veulent « faire de l’IA en local » en 2026, l’ordre de priorité est simple : une carte graphique d’occasion de 24 Go, ou deux ; à défaut, une station dédiée à l’inférence ; à défaut, une API chiffrée avec un engagement contractuel de non-rétention. Acheter un Mac pour cela, c’est payer très cher un compromis dont on n’a pas besoin.

    Les technologies chinoises : le conseil le plus impopulaire des trois

    Pour ma part, je recommande d’utiliser les technologies chinoises.

    Celui-là, je le maintiens contre à peu près tout le monde. Non par affection géopolitique — je n’en ai aucune — mais parce que je regarde les licences et les poids.

    Depuis la sortie de DeepSeek R1 en janvier 2025, l’écosystème chinois a fait un choix que les laboratoires américains dominants ont abandonné : publier les poids des modèles sous des licences permissives, souvent MIT ou Apache 2.0. Qwen chez Alibaba, Kimi chez Moonshot, GLM chez Zhipu, DeepSeek : on parle de familles de modèles téléchargeables, exécutables sur votre matériel, modifiables, auditables dans leur comportement, et surtout non révocables. Personne ne peut vous couper l’accès à un fichier que vous avez déjà sur votre disque.

    Voilà ce qu’est réellement la souveraineté technique. Ce n’est pas un drapeau sur une plaquette commerciale, c’est la capacité matérielle de continuer à fonctionner quand le fournisseur change d’avis, augmente ses prix ou obéit à une injonction extraterritoriale. Sur ce critère précis, un modèle chinois à poids ouverts tournant dans votre salle serveur est plus souverain qu’une API européenne fermée.

    Je le constate sur le terrain, salon après salon. Les confrères africains que je croise ont parfaitement compris ce point et l’exploitent sans complexe : ils sautent l’étape du contrat de licence hors de prix et déploient directement des modèles ouverts adaptés à leurs langues et à leurs contraintes énergétiques. Ils n’ont rien à envier à personne, et ils vont produire des choses que nous ne verrons pas venir.

    Les objections sont réelles, je ne vais pas les balayer. Les modèles chinois portent un alignement politique visible sur certains sujets, et il faut le savoir avant de les mettre dans un produit destiné au public. Les jeux de données d’entraînement ne sont pas plus transparents que chez les autres. Enfin, poids ouverts ne veut pas dire ouverts au sens du logiciel libre : sans données ni recettes d’entraînement, la reproductibilité reste une fiction. Mais entre une boîte noire qu’on peut poser sur sa propre machine et une boîte noire qu’on loue à l’heure, mon choix est fait.

    Hasard déterministe, hasard fondamental : ce que l’IA saura, et ce qu’elle ne saura peut-être jamais

    Je n’ai pas une immense culture philosophique, je l’admets volontiers, ce n’est pas mon point fort. Cela ne m’empêche pas de poser une distinction que je crois structurante pour la suite, et qui va bien au-delà du débat sur les modèles et les cartes graphiques.

    Une intelligence artificielle générale n’aura aucun mal à résoudre ce qu’on appelle le hasard déterministe. Le hasard fondamental, c’est une tout autre affaire.

    Le hasard déterministe, c’est celui de vos générateurs pseudo-aléatoires. Un algorithme part d’une graine et produit une suite qui a toutes les apparences du désordre, mais qui est intégralement prédictible si l’on connaît l’état interne. Ce n’est pas une hypothèse : on sait déjà entraîner des réseaux de neurones à prédire les sorties de générateurs mal conçus, et l’histoire de la cryptanalyse est jalonnée de systèmes réputés inviolables tombés en quelques heures de calcul. Toute la sécurité informatique civile repose sur des hasards de cette famille, ou sur des problèmes mathématiques dont on postule la difficulté.

    Le hasard fondamental est d’une autre nature. Depuis les inégalités de Bell et les expériences qui les ont violées — travaux couronnés par le prix Nobel de physique 2022 —, nous savons qu’aucune théorie à variables cachées locales ne peut rendre compte des corrélations quantiques observées. Si l’indéterminisme est réellement au socle du monde, alors il n’y a rien à « craquer » : ce n’est pas un chiffrement, c’est une propriété.

    Restent les échappatoires théoriques, et elles sont vertigineuses : la mécanique bohmienne, déterministe mais non locale, ou le superdéterminisme, qui sauve le déterminisme en sacrifiant l’idée même de liberté expérimentale. Une superintelligence trancherait-elle ce débat ? Je n’en sais rien, et je me méfie de ceux qui affirment le contraire. Ce que je sais, c’est que le jour où une machine produira une démonstration convaincante sur ce terrain, elle ne bouleversera pas seulement la physique : elle balaiera trois millénaires de certitudes métaphysiques bâties par des gens persuadés de détenir le dernier mot.

    Et 2027, dans tout ça ?

    On me demande beaucoup ce que disent mes modèles prédictifs sur la présidentielle. J’en construis, je les affine, et je vais vous dire la chose la plus utile que j’aie à en tirer : je me méfie de mes propres chiffres.

    Un modèle électoral n’est pas une boule de cristal, c’est une extrapolation de données passées sous hypothèses stables. Or rien n’est stable : ni l’offre politique, ni le calendrier judiciaire, ni la structure de l’abstention, ni les effets de plateforme sur la formation de l’opinion. Les modèles de 2016 et de 2017 ont failli exactement là-dessus, et les meilleurs praticiens vous diront que la véritable information n’est pas le score central mais la largeur de l’intervalle.

    La seule chose dont je suis certain, c’est que les algorithmes de recommandation joueront un rôle plus déterminant que les programmes. Et que personne, en France, ne s’y prépare sérieusement. Les gouvernements des démocraties doivent s’entourer d’experts en informatique, en programmation et en intelligence artificielle — pas de communicants qui ont lu deux articles sur le sujet. Tant que ce ne sera pas le cas, nous subirons des architectures conçues ailleurs, par d’autres, pour d’autres objectifs que les nôtres.

    Le fil rouge

    Bloquer un jeu, refuser une machine, adopter des poids ouverts : trois conseils sans rapport apparent, un seul réflexe. À chaque fois, regardez sous le capot plutôt que l’étiquette.

    Le jeu n’est pas dangereux à cause de ses images, il l’est à cause de son modèle économique. Le Mac n’est pas inadapté à cause de sa marque, il l’est à cause d’un rapport bande passante sur calcul. Le modèle chinois n’est pas recommandable par sympathie, il l’est parce que sa licence vous rend le contrôle. Dans les trois cas, le débat public s’arrête à la surface et la décision se joue deux couches en dessous.

    Ces conseils ne seront pas suivis, je le sais. Mais dans deux ans, quand nous découvrirons que la vérification d’âge européenne a été bâtie sur un modèle centralisé, ou que nos administrations paient au token une IA qu’elles ne maîtrisent pas, souvenez-vous simplement qu’il n’y avait pas besoin d’un algorithme prédictif pour le voir venir. Il suffisait de lire la documentation technique.

    Pour aller plus loin

    Sources et références

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  • Russie, Ukraine, Europe : l’engrenage
    Russie, Ukraine, Europe : l’engrenage
    L’Europe glisse vers une confrontation directe avec la Russie sans que personne n’ait jamais posé la question aux populations. Entre attribution réflexe de tout incident à Moscou, guerre hybride bien réelle mais mal documentée publiquement, trous capacitaires abyssaux dans notre défense sol-air et dépendance énergétique simplement rendue invisible, j’essaie ici de démêler ce qui relève du fait, de l’interprétation et de la propagande — des deux côtés.

    Il y a une phrase que j’entends désormais dans les vingt minutes qui suivent n’importe quel incident, n’importe où en Europe : « c’est encore un coup des Russes ».

    Un câble sous-marin qui casse. Un entrepôt qui brûle. Un aéroport paralysé. Une panne électrique. Un colis suspect. Une élection qui déplaît. Un drone au-dessus d’une base. Toujours la même réponse, toujours le même réflexe, toujours avant l’enquête.

    Je ne dis pas que la Russie ne fait rien. Je dis exactement l’inverse : elle fait beaucoup, c’est documenté, et c’est précisément pour ça que l’attribution réflexe est un désastre. Quand tout est russe, plus rien n’est prouvé. Et quand plus rien n’est prouvé, on avance vers la guerre les yeux bandés.

    Le réflexe d’attribution : comment on tue le débat en trois mots

    Prenons un cas concret, celui d’une frappe de drones sur une plage russe bondée de vacanciers russes. Le lendemain, plusieurs commentateurs européens expliquaient doctement qu’il s’agissait d’une opération sous faux drapeau du Kremlin.

    Moscou n’envoie pas de drones ukrainiens sur des plages russes bondées de vacanciers russes.

    On peut trouver la remarque brutale. Elle est surtout logique. Un État autoritaire qui a besoin de mobiliser sa population n’a pas besoin de tuer ses propres estivants en plein mois d’août : il lui suffit d’ouvrir le journal télévisé de 20 heures. L’hypothèse de la fausse bannière existe, elle a des précédents historiques réels — de l’incident de Gleiwitz en 1939 à Mainila en novembre 1939, justement organisé par l’URSS contre la Finlande. Mais elle doit être démontrée, pas invoquée comme un réflexe pavlovien.

    Le problème, c’est que ce réflexe s’applique désormais à la désinformation elle-même. On nous annonce régulièrement des « campagnes publicitaires de désinformation russe » massives, et quand je demande simplement à voir les pièces, à consulter les créas, les URL, les identifiants de comptes, les rapports d’attribution technique, le silence est assourdissant.

    Est-ce que quelqu’un peut me donner des liens vers cette campagne publicitaire de désinformation russe, qu’on puisse voir à quoi ça ressemble exactement ?

    Cette question n’est pas de la complaisance. C’est la base du travail journalistique et du travail d’analyste. Et la réponse existe parfois : le dispositif Doppelgänger / RRN, décortiqué par VIGINUM dès juin 2023, était documenté avec noms de domaines, typosquattage de sites de presse (Le Monde, Le Parisien, 20 Minutes, Bild, Der Spiegel), captures d’écran et chaînes d’amplification. Là, on peut discuter, vérifier, contredire. C’est du travail sérieux.

    Ce que je refuse, ce sont les accusations sans pièce jointe. Parce qu’à force de crier au loup sur tout, on obtient l’inverse de l’effet recherché : une partie croissante de la population ne croit plus rien — ni Moscou, ni Paris, ni Bruxelles. C’est exactement le but recherché par les opérations d’influence : ce n’est pas de vous faire aimer la Russie, c’est de vous faire douter de tout. Et nous les aidons gratuitement.

    La guerre hybride, elle, est parfaitement réelle

    Maintenant, l’autre côté du miroir. Il faut être d’une naïveté confondante pour croire que la zone grise est un fantasme d’atlantiste.

    Depuis 2023, la liste des incidents documentés en Europe s’est allongée de façon spectaculaire : rupture du gazoduc Balticconnector entre la Finlande et l’Estonie en octobre 2023 ; câbles sous-marins sectionnés en mer Baltique en novembre 2024 puis en décembre 2024 avec l’affaire du pétrolier Eagle S ; incendie d’un entrepôt logistique lié à l’Ukraine à Leyton, dans l’est de Londres, en mars 2024, avec condamnations à la clé ; colis incendiaires ayant pris feu dans des hubs logistiques en Allemagne, en Pologne et au Royaume-Uni à l’été 2024 ; brouillage GPS systématique au-dessus de la Baltique ; et une agence américaine, la CISA, qui publiait en septembre 2024 une alerte conjointe avec dix pays sur les activités cyber de l’unité 29155 du GRU.

    Quand un épisode de ce type se produit en Allemagne — le pays qui est devenu le premier soutien militaire européen de Kiev et le hub logistique de l’OTAN sur le continent — j’y vois autre chose qu’un fait divers.

    C’était un avertissement je pense, et un test pour évaluer les réactions en Europe. La Russie montre qu’elle est capable de frapper clandestinement et de façon hybride en Allemagne où elle veut et quand elle veut.

    C’est le principe même de la stratégie de la zone grise : rester méthodiquement sous le seuil de l’article 5. Assez fort pour être compris des chancelleries, assez faible pour ne jamais justifier une réponse collective. On teste la résilience, on mesure les temps de réaction, on cartographie les vulnérabilités, on observe qui bronche et qui se tait.

    Les « zakladka », ou pourquoi il ne faut pas s’étonner

    Un mot sur un sujet qui provoque à chaque fois des cris d’orfraie : les caches opérationnelles. Tous les services extérieurs du monde en disposent — matériel, argent, faux documents, moyens de communication planqués sur le territoire d’un pays cible ou allié. C’est de la logistique clandestine élémentaire, enseignée dans toutes les écoles de renseignement de la planète. Chez les Russes, cela porte un nom : zakladka. La DGSE, le MI6, la CIA, le Mossad ont leurs équivalents.

    Découvrir une cache russe en Europe n’est donc pas la preuve d’une invasion imminente : c’est la preuve que le SVR et le GRU font leur métier, comme ils le font depuis 1920. Ce qui a changé, c’est le passage du renseignement passif à l’action directe — sabotage, incendie, recrutement de sous-traitants jetables via Telegram pour quelques centaines d’euros. Ça, c’est nouveau, et c’est le vrai signal.

    Le trou capacitaire dont on ne parle jamais aux Français

    Passons à ce qui devrait vous inquiéter beaucoup plus que les querelles d’attribution : notre capacité réelle à encaisser une riposte.

    Depuis 2022, les dirigeants européens ont franchi, un cran après l’autre, des lignes qu’ils avaient eux-mêmes qualifiées d’infranchissables : livraison de blindés lourds, puis d’avions de combat, puis de missiles de croisière à longue portée, puis autorisation d’usage en profondeur sur le territoire russe, puis discussions ouvertes sur l’envoi de « forces de réassurance ». Chaque étape a été présentée comme la dernière. Aucune ne l’a été.

    Je ne vois donc plus d’objection à ce que la Russie réplique contre les alliés de l’OTAN, dont la France. C’est de toute façon bien l’objectif recherché par les dirigeants occidentaux, il ne faut plus se leurrer.

    Cette phrase est volontairement provocatrice, et je l’assume. Elle pose une question simple : si nous participons de fait au ciblage en profondeur du territoire russe, sur quelle base morale ou juridique expliquerons-nous à nos concitoyens qu’une riposte est un acte d’agression inqualifiable ? On ne peut pas être cobelligérant à mi-temps.

    Or, à quoi ripostons-nous ? La France dispose d’un nombre très limité de systèmes de défense sol-air moyenne portée SAMP/T — de l’ordre d’une dizaine de sections, dont plusieurs ont été cédées ou engagées ailleurs. Le SAMP/T NG et son missile Aster 30 B1NT, seuls capables d’aborder la question des cibles manœuvrantes à très haute vitesse, ne seront pas déployés en volume avant la fin de la décennie. Le projet européen HYDIS, lancé en 2023 pour l’interception de menaces hypersoniques, vise l’horizon 2035.

    Traduction : aujourd’hui, en 2026, la France n’a pas de missile intercepteur capable d’arrêter une frappe hypersonique. Ce n’est pas une opinion, c’est un calendrier industriel. La frappe russe sur Dnipro en novembre 2024 avec le vecteur Orechnik était, elle aussi, un message adressé moins à Kiev qu’à Paris, Berlin et Londres.

    Et le déséquilibre est le même du côté offensif : les stocks de munitions, les capacités de production d’obus de 155 mm, la profondeur logistique. L’Union européenne s’est fixé des objectifs ambitieux de production annuelle ; la Russie, économie de guerre assumée avec plus de 6 % de son PIB consacré à la défense, produit toujours davantage. Nous avons décidé d’entrer dans un duel d’attrition avec un adversaire mieux préparé à l’attrition que nous. C’est une décision. Elle n’a jamais été soumise à un vote.

    La dépendance qu’on n’a pas soldée, on l’a rendue invisible

    L’autre grand récit, c’est celui de l’indépendance énergétique retrouvée. Regardons les chiffres plutôt que les discours.

    En 2021, la Russie fournissait environ 45 % des importations européennes de gaz. Fin 2024, ce chiffre était tombé sous les 20 %, et la part transitant directement par gazoduc a été réduite à presque rien après l’arrêt du transit ukrainien au 1er janvier 2025. Excellent bilan sur le papier.

    Sauf que, dans le même temps, les importations européennes de GNL russe ont atteint des niveaux records, la France, l’Espagne et la Belgique figurant parmi les premiers acheteurs. L’Union a certes interdit le transbordement de GNL russe vers les pays tiers depuis les ports européens dans son quatorzième paquet de sanctions de juin 2024, avec application en mars 2025, et la Commission a proposé une sortie complète à l’horizon 2027-2028. Mais entre l’annonce, le règlement, les clauses de force majeure des contrats take-or-pay et la réalité des cargaisons, il y a un monde.

    Ajoutez-y le pétrole raffiné : du brut russe transformé en Inde ou en Turquie et revendu en Europe sous pavillon neutre. Le baril ne porte pas de passeport. On croit avoir soldé la dépendance ; on l’a juste rendue opaque, plus chère, et plus difficile à mesurer.

    Ce n’est pas un détail moral, c’est un point de vulnérabilité stratégique. Une chaîne d’approvisionnement que vous ne cartographiez plus est une chaîne que vous ne pouvez plus défendre.

    Et après ? La question de la reconstruction, qui dit tout

    Il y a un sujet dont les milieux d’affaires parlent beaucoup en privé et jamais en public : le marché de la reconstruction ukrainienne.

    La Banque mondiale, dans son évaluation actualisée de février 2025, chiffrait les besoins de reconstruction et de relèvement de l’Ukraine à environ 524 milliards de dollars sur dix ans — soit près de trois fois le PIB ukrainien d’avant-guerre. Depuis, les destructions ont continué. Autour de ce chiffre gravitent des colloques, des business forums, des mémorandums signés, des lignes de crédit export ouvertes par des agences européennes.

    Et je pose la question qui fâche : sur quel territoire, et avec l’accord de qui ?

    Si le conflit se termine par un règlement négocié — c’est-à-dire par un compromis territorial, ce qui est le cas de l’écrasante majorité des guerres interétatiques —, une partie substantielle des zones à reconstruire ne sera pas sous contrôle de Kiev. Et il faudrait une bonne dose de naïveté pour imaginer que Moscou attribuera des marchés à des entreprises françaises, après quatre années de sanctions, de gel d’avoirs et de discours martiaux venus de Paris. Les contrats iront aux entreprises russes, chinoises, turques, indiennes, émiraties. Nous aurons financé la destruction et regardé d’autres encaisser la reconstruction.

    Quant aux quelque 210 milliards d’euros d’avoirs russes gelés en Europe, dont l’immense majorité chez Euroclear en Belgique : leur confiscation pure et simple, régulièrement évoquée, ferait à mon avis plus de dégâts à la crédibilité de l’euro comme monnaie de réserve qu’elle n’apporterait de bénéfices à Kiev. Les banques centrales du Sud global regardent très attentivement ce précédent.

    Sortir de l’engrenage : ce que j’entends aussi de l’autre côté

    Je dois être honnête sur les contre-arguments, parce qu’ils ne sont pas ridicules.

    • L’argument de l’appétit : un agresseur qui obtient satisfaction recommence. La Géorgie en 2008, la Crimée en 2014, le Donbass, puis février 2022 : la séquence est difficile à balayer d’un revers de main.
    • L’argument finlandais et polonais : ceux qui connaissent le mieux la Russie pour l’avoir eue comme voisin ou comme tutelle sont aussi les plus fermes. Ce n’est pas de l’hystérie occidentale, c’est de la mémoire.
    • L’argument juridique : c’est la Russie qui a franchi une frontière internationalement reconnue, pas l’inverse. Aucune analyse de l’escalade ne peut faire disparaître ce fait initial.

    Tout cela est vrai. Et pourtant, rien de tout cela ne répond à la question opérationnelle : avec quelle armée, quelle industrie, quelle défense sol-air, quelle énergie et quel consentement populaire l’Europe compte-t-elle mener une confrontation directe avec une puissance nucléaire ?

    Ma conviction est simple, et je la formule sans détour : Zelensky et Macron doivent cesser de pousser à une escalade qui aboutira d’abord à la destruction de ce qui reste de l’Ukraine. Pas parce que la cause ukrainienne serait illégitime — elle ne l’est pas —, mais parce qu’une guerre qu’on ne peut pas gagner militairement doit se terminer politiquement, et que chaque mois de retard se paie en vies ukrainiennes, en territoire ukrainien et en démographie ukrainienne. L’Ukraine a déjà perdu plusieurs millions d’habitants entre l’exil et les pertes. Cette hémorragie-là ne se reconstruit pas avec 524 milliards de dollars.

    Ce que j’attends d’un dirigeant sérieux, ce n’est pas une posture. C’est un plan : quels objectifs de guerre atteignables, à quel coût, avec quelles capacités réelles, et quelle porte de sortie négociée. Aucun des trois n’a été présenté aux Européens en quatre ans.

    Bref. On nous a expliqué que nous n’étions pas en guerre, puis que nous étions en guerre hybride, puis qu’il fallait s’y préparer « dans les cinq ans ». Entre-temps, personne ne nous a demandé notre avis. Et la seule question qui compte aujourd’hui reste sans réponse : que faisons-nous le jour où la riposte ne tombe plus à Kiev, mais chez nous ?

    Pour aller plus loin

    Sources et références

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  • Immigrationniste et « déportationniste », le raisonnement froid que personne n’ose tenir
    Immigrationniste et « déportationniste », le raisonnement froid que personne n’ose tenir
    L’Europe a construit le pire des deux mondes : elle n’accueille pas vraiment, elle n’éloigne pas vraiment, et elle ne demande rien à personne. Je défends ici une position que les deux camps détestent — une immigration assumée, contrôlée politiquement, assortie d’une capacité réelle d’éloignement et d’un contrat culturel explicite. Avec une ligne rouge absolue : on n’expulse jamais quelqu’un pour ses opinions.

    Je vais commencer par la phrase qui me vaut le plus d’insultes, à gauche comme à droite.

    L’immigration d’accord, à condition de pouvoir déporter chaque fois que nécessaire.

    Voilà. En une ligne, j’ai perdu la moitié de mes lecteurs de chaque côté. Les uns entendent « déporter » et voient les wagons. Les autres entendent « d’accord » et voient le grand remplacement. Personne n’entend la structure de la phrase, qui est pourtant la seule chose intéressante : c’est une condition, pas un slogan.

    Je suis un pragmatique froid. Le plus insolent que vous lirez sans doute cette semaine. Et le pragmatisme froid, sur ce dossier, consiste à admettre une évidence que trente ans de politiques européennes ont contournée : on ne peut pas ouvrir une porte qu’on est incapable de fermer. Ce n’est pas une position morale, c’est une position mécanique.

    Le mot « déporter », et la ligne rouge qu’il ne doit jamais franchir

    Commençons par la sémantique, parce qu’elle empoisonne tout le débat.

    En français, « déportation » est un mot chargé de plomb. Il renvoie aux convois de 1942, aux camps, à l’anéantissement. En anglais, to deport signifie simplement renvoyer un étranger en situation irrégulière vers son pays d’origine — ce que notre droit appelle « éloignement », « expulsion », « reconduite à la frontière », ou plus prosaïquement l’exécution d’une obligation de quitter le territoire français.

    J’emploie le mot fort à dessein, parce que l’euphémisme administratif est précisément le mécanisme par lequel on a vidé la politique migratoire de toute réalité. « Mesure d’éloignement non exécutée » : voilà une formule qui ne fait mal à personne et qui ne veut rien dire. Mais je l’assume : le mot est piégé, et il faut savoir ce qu’on met dedans.

    Car il existe une frontière que ce mot ne doit jamais traverser, et elle est apparue en pleine lumière ces derniers jours avec le cas d’une ressortissante étrangère visée par une procédure d’éloignement depuis la France dans un contexte manifestement politique.

    Je n’aime pas du tout cette histoire de déportation politique depuis la France. C’est vraiment quelque chose qui ne me plaît pas, on bascule.

    « On bascule ». Le mot est faible. Une politique migratoire, c’est un État souverain qui décide qui entre, qui reste et qui part, selon des critères publics, écrits, contestables devant un juge. Une police des opinions, c’est un État qui utilise le droit des étrangers comme une arme contre la parole. Le premier relève de la souveraineté. Le second relève de l’arbitraire, et transforme chaque étranger présent sur le sol en citoyen sous condition de silence.

    Je veux la capacité d’éloigner. Je ne veux pas d’une capacité d’éloigner pour ce qu’on pense. C’est exactement la différence entre une politique et une purge. Ceux qui confondent les deux — par enthousiasme ou par paresse — préparent un régime dont ils seront un jour les victimes.

    Non, l’immigration ne tire pas vos salaires vers le bas

    Passons maintenant à l’argument massue de la doxa anti-immigration, celui qu’on entend dans tous les dîners et tous les plateaux.

    J’estime que ce n’est pas l’immigration qui contraint les salaires vers le bas. C’est multifactoriel et c’est autre chose.

    Ce n’est pas une opinion de bisounours, c’est ce que dit la littérature économique depuis trente-cinq ans. L’étude fondatrice reste celle de David Card sur l’exode de Mariel : en 1980, Fidel Castro laisse partir environ 125 000 Cubains, dont la moitié s’installe à Miami en quelques mois, gonflant la population active locale de 7 % d’un coup. Card ne trouve aucun effet mesurable sur les salaires ni sur le chômage des travailleurs peu qualifiés de Miami. L’étude a été contestée, réanalysée, réfutée, re-réfutée — c’est la vie académique — mais le résultat central a tenu.

    Les synthèses de l’OCDE et des grandes revues convergent : l’effet de l’immigration sur les salaires des natifs se situe dans une fourchette étroite, entre −1 % et +1 %, avec une concentration des effets négatifs sur… les immigrés arrivés précédemment, qui sont les vrais concurrents directs des nouveaux entrants.

    Alors qu’est-ce qui écrase réellement les salaires ? Quelques candidats sérieux :

    • la concurrence par les prix à l’échelle mondiale, qui a délocalisé un tiers de notre industrie manufacturière en trente ans ;
    • l’écrasement des salaires par les charges et le piège des trappes à bas salaires autour du SMIC, qui rend toute augmentation prohibitive pour l’employeur ;
    • la désindexation généralisée et l’effondrement du rapport de force syndical dans les services ;
    • le travail illégal — et là, oui, l’immigration entre en jeu, mais par la porte de l’irrégularité, pas par celle de l’immigration en tant que telle.

    Retenez cette nuance, elle est décisive : ce n’est pas le travailleur étranger qui casse le marché, c’est le travailleur sans statut. Un sans-papiers ne peut ni négocier, ni se syndiquer, ni porter plainte, ni refuser. C’est le rêve humide de l’employeur voyou. En refusant de régulariser, on ne protège pas les salaires français : on fabrique industriellement une main-d’œuvre corvéable.

    On ne régularise pas et on empêche le miracle de se réaliser, il est bridé par des peureux qui ont peur de l’immigration, alors que sans l’immigration ils sont en train d’en crever.

    « En crever » n’est pas une figure de style. La fécondité française est tombée autour de 1,6 enfant par femme, au plus bas depuis un siècle. Le seuil de renouvellement des générations est à 2,05. L’Allemagne, l’Italie, l’Espagne sont dans le même trou, en pire pour certaines. Sans solde migratoire positif, la population active de l’Union européenne se contracte, mécaniquement, chaque année, avec un système de retraites par répartition qui repose sur le nombre de cotisants. Vous pouvez trouver ça désagréable. C’est de l’arithmétique.

    Ceuta : quand un État se sert de corps humains comme d’une artillerie

    Regardons maintenant ce qui se joue à Ceuta, ce confetti espagnol de 18 km² planté sur la côte marocaine, avec sa clôture, ses miradors et ses 85 000 habitants.

    Quand vous voyez des milliers de personnes franchir une frontière en quelques heures, la question à se poser n’est pas « d’où viennent-ils ? » mais « qui a cessé de les retenir ? ». Une frontière fermée pendant vingt ans ne s’ouvre pas toute seule un mardi matin.

    Le précédent est documenté au mot près. En mai 2021, entre 8 000 et 10 000 personnes, dont environ 1 500 mineurs, entrent à Ceuta en quarante-huit heures, essentiellement à la nage, pendant que la gendarmerie marocaine regarde ailleurs. Le contexte : Madrid venait d’accueillir discrètement Brahim Ghali, le chef du Front Polisario, pour des soins. Le message de Rabat était limpide. Ce n’était pas une crise migratoire, c’était une frappe diplomatique avec des êtres humains comme munitions.

    Ce n’est pas un cas isolé. En février 2020, Ankara annonce l’ouverture de ses frontières et pousse des milliers de personnes vers l’Evros grec, en pleine négociation avec Bruxelles. En 2021, Minsk organise des vols charters depuis Bagdad, Damas et Beyrouth pour déverser des candidats à l’asile sur les frontières polonaise et lituanienne. Ce procédé a désormais un nom dans la littérature stratégique : l’instrumentalisation des flux migratoires, une arme hybride, peu coûteuse, difficilement attribuable, et redoutablement efficace contre des démocraties incapables de tirer sur des civils.

    J’ai écrit, dans le feu de l’actualité, que ce genre d’afflux pouvait relever d’unités spécialisées dans les opérations d’influence, tant l’absence de traces sur les réseaux sociaux interroge. Soyons honnêtes intellectuellement : cette hypothèse n’est pas nécessaire. La réalité documentée est plus simple et plus glaçante. Il n’y a pas besoin d’organiser quoi que ce soit : il suffit d’arrêter d’empêcher. Un État qui lève sa surveillance pendant douze heures produit le même résultat qu’une opération militaire, sans ordre écrit, sans responsable identifiable, sans preuve.

    Et je maintiens le fond : c’est multifactoriel. Passeurs organisés, réseaux sociaux, calcul diplomatique, désespoir économique — tout cela coexiste. Ce qui est certain, c’est que traiter Ceuta comme un fait divers humanitaire quand il s’agit d’un acte de politique étrangère, c’est se condamner à ne jamais rien comprendre.

    Le chaînon manquant : on ne sait pas éloigner, donc on ne sait pas accueillir

    Voilà le cœur du problème, et il est technique avant d’être idéologique.

    On ne sait pas du tout s’y prendre avec l’immigration de masse. On fait tout à l’envers. Par manque de courage.

    Les chiffres sont connus de tous les praticiens du dossier et de personne d’autre. À l’échelle de l’Union européenne, moins de 20 % des décisions de retour sont effectivement exécutées. La Commission le répète depuis dix ans. En France, le taux d’exécution des obligations de quitter le territoire tourne autour de 7 à 10 % selon les années et les modes de calcul.

    Autrement dit : neuf fois sur dix, l’État prononce une décision qu’il n’appliquera jamais. Ce n’est pas de la fermeté, c’est du théâtre administratif. Et cette fiction a un coût politique colossal : elle nourrit à la fois le sentiment d’impuissance des uns et l’angoisse permanente des autres, qui vivent des années sous une décision suspendue au-dessus de leur tête.

    Pourquoi ça ne marche pas ? Quatre verrous, tous parfaitement identifiés :

    • les laissez-passer consulaires : sans document du pays d’origine, pas de retour possible. Certains États refusent systématiquement, sachant très bien qu’aucune sanction ne suivra ;
    • l’identification : une part importante des personnes concernées arrivent sans document, ou en détruisent volontairement ;
    • les capacités matérielles : places de rétention limitées, escortes, vols, coût unitaire élevé d’un éloignement forcé ;
    • la fragmentation juridique : jusqu’à récemment, une décision de retour prise dans un pays n’était pas reconnue par les vingt-six autres.

    C’est précisément ce que le Pacte européen sur la migration et l’asile, entré en application en juin 2026, prétend corriger : procédures à la frontière, base de données commune, solidarité obligatoire entre États, et reconnaissance mutuelle des décisions de retour. Ajoutez-y la proposition de règlement « retour » présentée par la Commission au printemps 2025, avec l’idée très controversée des return hubs hors d’Europe. On peut détester cette architecture. On ne peut pas dire qu’elle ne traite pas le sujet.

    Il faut une méthode, et surtout il faut déjà accepter l’idée qu’on puisse éloigner très concrètement ceux qu’on décide d’éloigner, selon une politique d’immigration parfaitement claire et volontaire sur ce sujet.

    Tout est dans « parfaitement claire ». Le drame européen n’est pas d’avoir trop ou trop peu d’immigration. C’est de n’avoir aucune politique lisible, donc aucune promesse tenable, ni envers les nationaux, ni envers les arrivants.

    Le paramètre identitaire, ou ce qu’on n’ose plus demander

    J’arrive au point le plus inflammable. Tant pis.

    Je veux prendre en compte les paramètres identitaires dans le raisonnement. Ça implique une politique d’immigration avec tout le package de transmission des valeurs.

    Je sais exactement ce que ça déclenche. Alors précisons : « identitaire » ne signifie pas ici ethnique, ni religieux, ni racial. Ça signifie qu’une société est un ensemble de règles implicites, de références, de rapports au droit, à la femme, à la loi, à l’humour, à la contradiction. Prétendre qu’on peut faire entrer plusieurs centaines de milliers de personnes par an dans un corps social sans transmettre quoi que ce soit, c’est une négligence, et la négligence n’a jamais été une vertu.

    Le paradoxe, c’est que le pays qui a inventé l’assimilation républicaine est devenu celui qui exige le moins. Nos voisins, eux, ont posé des exigences dures et explicites : cours de langue intensifs obligatoires et rémunérés dans le modèle scandinave, examen civique et niveau de langue exigeant en Allemagne, sélection par points au Canada avec obligation de résultat linguistique. On peut discuter chaque dispositif. Mais tous partagent une chose : ils disent ce qu’ils veulent.

    La France, elle, fait signer un contrat d’intégration républicaine dont le volume horaire de français est notoirement insuffisant pour atteindre un niveau opérationnel, puis considère le travail fait. Ce n’est pas de la générosité, c’est de l’abandon. On laisse des gens dans des quartiers où ils n’auront jamais besoin de parler français, et on s’étonne vingt ans plus tard que la troisième génération se cherche une identité de substitution sur TikTok.

    Une méthode en sept points

    Puisque je passe mon temps à réclamer une méthode, en voici une. Discutable, bien sûr. Mais explicite.

    1. Dire un chiffre. Un débat parlementaire annuel fixant des volumes par catégorie — travail, études, famille, protection. Public, voté, révisable. La transparence désamorce plus de fantasmes que tous les discours d’apaisement.
    2. Régulariser massivement ceux qui travaillent depuis des années, en une opération unique, documentée, avec critères durs (durée, fiches de paie, casier, langue). Un travailleur déclaré cotise, négocie et cesse d’écraser le marché.
    3. Rendre l’éloignement réel pour les autres. Cela suppose de conditionner franchement l’aide au développement et les visas diplomatiques à la délivrance des laissez-passer consulaires. C’est brutal. C’est le seul levier qui a jamais fonctionné.
    4. Traiter les demandes en trois mois, pas en trois ans. La lenteur est le pire des systèmes : elle enracine ceux qui devront partir et humilie ceux qui pourront rester.
    5. Exiger la langue, sérieusement. Plusieurs centaines d’heures, financées, avec évaluation et conséquence sur le renouvellement du titre.
    6. Traiter l’instrumentalisation des flux comme un acte hostile, relevant de la diplomatie et de la défense, pas du secours humanitaire — tout en sauvant les vies en mer, ce qui n’est pas négociable.
    7. Sanctuariser la liberté d’opinion des étrangers résidents. Aucune procédure d’éloignement fondée sur une prise de position politique. Jamais.

    Le courage plutôt que la peur

    Ce que je décris n’est ni de droite ni de gauche, et c’est bien pour ça que ça n’arrivera probablement pas. La droite ne veut pas du point 2, la gauche ne veut pas des points 3 et 5, et l’administration ne veut d’aucun des sept parce que chacun suppose de rendre des comptes sur des résultats mesurables.

    Alors on continue. On prononce des décisions qu’on n’exécute pas, on interdit le travail à des gens qui travaillent quand même, on n’enseigne pas la langue du pays, et on se raconte que le problème viendra d’une loi de plus. La quinzième depuis 1980, si je compte bien.

    Le pire, c’est que les deux camps ont tort pour la même raison : ils ont peur. Peur de dire qu’on a besoin d’immigration. Peur de dire qu’on doit pouvoir renvoyer. Peur de dire qu’on attend quelque chose de ceux qui arrivent. Trois lâchetés qui s’additionnent et produisent exactement ce que personne ne voulait.

    Moi je prends une immigration contrôlée politiquement. Assumée, chiffrée, exigeante, réversible. C’est-à-dire une politique — ce mot qu’on a remplacé par de la gestion de flux et de l’émotion télévisée.

    Reste la question que je pose depuis le début et à laquelle personne ne répond : combien de temps peut-on tenir un pays sur une promesse qu’on sait ne pas pouvoir tenir ?

    Pour aller plus loin

    Sources et références

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  • Trump et l’été des faux deals
    Trump et l’été des faux deals
    Depuis trois semaines, la séquence Iran–Israël–États-Unis se joue sur un registre inédit : celui du communiqué permanent, où l’on annonce un cessez-le-feu le matin et des frappes le soir. Pendant ce temps, le monde arabe se repositionne en silence, le détroit d’Ormuz redevient le point de compression de l’économie mondiale, et la France découvre qu’elle est embarquée dans une guerre qu’elle n’a ni décidée, ni discutée, ni budgétée. Voici ce que cet été raconte vraiment.

    Il y a une blague qui circule à Téhéran en ce moment. Elle dit à peu près ceci : « Si vous recevez un appel d’un numéro américain, ne décrochez pas, c’est peut-être vous qui allez signer la paix. »

    C’est drôle. C’est même très drôle. Sauf que derrière la blague, il y a une question sérieuse, et je la pose depuis deux semaines sans obtenir de réponse convaincante de qui que ce soit.

    LET ME ASK YOU SOMETHING. WHO IS CALLING TRUMP FROM IRAN?…

    Qui appelle, exactement ? Quel ministère ? Quel canal ? Quelle autorité, dans un pays qui vient d’enterrer son Guide suprême et dont la chaîne de commandement est, au minimum, en recomposition ? Personne ne le dit. Et personne ne le demande.

    « Iran just called » : quand la diplomatie devient un fil d’actualité

    Reprenons depuis le début, parce que la mémoire collective a la durée de vie d’un cycle d’information.

    En juin 2025, Israël lance une campagne aérienne massive contre les installations nucléaires et militaires iraniennes. Les États-Unis suivent avec des frappes sur Fordo, Natanz et Ispahan. Douze jours plus tard, un cessez-le-feu est annoncé — non pas par une chancellerie, non pas par un communiqué conjoint, mais par un message publié sur un réseau social. Le monde apprend la fin d’une guerre comme il apprend un changement de programmation télé.

    Un an plus tard, nous y sommes de nouveau. Et le format n’a pas changé : l’annonce précède le fait, le fait contredit l’annonce, et l’annonce suivante efface la contradiction. En moins de trois semaines, le président américain a expliqué qu’un traité de paix était en vue, que les Iraniens étaient « de véritables ordures », que le traité était rompu, puis que Téhéran suppliait pour obtenir un accord.

    Ce n’est pas de la diplomatie. C’est du trading narratif.

    Et je pèse mes mots, parce que j’ai passé trente ans dans des salles de négociation. Un négociateur qui annonce publiquement que l’autre partie le supplie n’est pas en position de force : il fabrique de la position de force. Ce n’est pas la même chose. La vraie force est silencieuse, elle n’a pas besoin de majuscules.

    Le problème structurel : il n’y a plus d’interlocuteur unique

    Le vrai sujet, celui que personne n’ose formuler, c’est que la République islamique n’a peut-être plus, aujourd’hui, de centre de décision unifié capable d’engager le pays. Entre le Bureau du Guide en transition, le Conseil suprême de sécurité nationale, les Gardiens de la révolution et l’appareil diplomatique de Téhéran, les canaux sont multiples et pas nécessairement alignés.

    Quand vous « décapitez » un système politique sans avoir prévu ce qui vient après, vous ne créez pas un partenaire de négociation. Vous créez une multitude de veto. C’est exactement la leçon irakienne de 2003, et elle a coûté environ 4 500 vies américaines et plusieurs centaines de milliers de vies irakiennes pour être apprise. Manifestement, elle a été oubliée.

    Bref. On négocie avec un numéro de téléphone dont on ne sait pas qui décroche.

    Qui a commencé ? La bataille du récit autour d’Ormuz

    Sur les plateaux, la version est déjà figée : c’est l’Iran « qui a commencé », en s’en prenant à des navires qui tentaient de franchir le détroit d’Ormuz. Point. Circulez.

    Sauf que la question « qui a commencé » est toujours une question piégée, parce que la réponse dépend entièrement du curseur temporel qu’on choisit. On commence le 8 juillet 2026 ? L’Iran a tort. On commence en juin 2025 avec les frappes préventives israéliennes ? L’histoire change. On commence en 2018 avec le retrait unilatéral américain de l’accord de Vienne, alors que l’AIEA certifiait la conformité iranienne ? Elle change encore. On remonte à 1953 et au renversement de Mossadegh par la CIA et le MI6 ? Là, on n’est plus du tout dans le même récit.

    Je ne dis pas que le régime iranien est un enfant de chœur. Il ne l’est pas. Il réprime brutalement sa propre population, il finance des milices, il exécute massivement. Ce sont des faits, et les nier serait aussi malhonnête que de gober la version de BFM.

    Mais je dis qu’on ne peut pas appliquer le droit international comme un menu à la carte.

    Ormuz, le nerf de tout

    Quelques chiffres pour comprendre pourquoi ce bras de mer de 33 kilomètres de large dans sa partie la plus étroite décide de votre pouvoir d’achat :

    • Environ 20 millions de barils de pétrole par jour y transitent, soit près de 20 % de la consommation mondiale de produits pétroliers liquides.
    • Environ un cinquième du GNL mondial passe par là, dont l’essentiel des exportations qataries.
    • Le couloir navigable réel ne fait que 3 kilomètres de large dans chaque sens. Trois kilomètres.

    Autrement dit : n’importe quel acteur capable de poser des mines, de tirer des missiles antinavires ou simplement de faire monter les primes d’assurance « risque de guerre » tient une partie de l’économie mondiale par le col. Ce n’est pas nouveau. La « guerre des pétroliers » de 1984-1988, en marge du conflit Iran-Irak, avait déjà vu plus de 400 navires attaqués et provoqué l’engagement direct de la marine américaine.

    Ce qui est nouveau, en revanche, c’est qu’aujourd’hui l’Europe n’a strictement aucun levier sur cette zone. Aucun. Nous subissons le prix, nous ne pesons pas sur la cause.

    Téhéran : ce que les funérailles ont dit au monde

    Le signal le plus important de ce mois de juillet n’était pas militaire. Il était protocolaire.

    Une délégation officielle venue d’Arabie Saoudite s’est déplacée à Téhéran pour assister aux funérailles de Khamenei, ce qui n’était absolument pas prévu au programme par les Occidentaux. On notera aussi la présence assumée du Qatar et d’Oman.

    Il faut mesurer ce que cela signifie. Riyad et Téhéran ont rompu leurs relations diplomatiques en 2016. Pendant sept ans, les deux capitales se sont affrontées par procuration au Yémen, en Syrie, au Liban, en Irak. Puis vint mars 2023 et l’accord de Pékin, négocié sous parrainage chinois, qui a rétabli les relations. Beaucoup, en Europe, y ont vu un arrangement de circonstance.

    C’était une erreur d’analyse.

    Le déplacement saoudien à Téhéran dans ce contexte-là — c’est-à-dire au moment précis où Washington et Tel-Aviv attendaient des monarchies du Golfe qu’elles se taisent ou applaudissent — est un acte politique majeur. Il dit une chose simple : le Golfe ne veut pas d’une guerre régionale sur son plan d’eau, et il ne veut plus que son avenir soit écrit à l’extérieur.

    La logique des monarchies du Golfe est économique, pas idéologique

    Mohammed ben Salmane a un projet : Vision 2030, NEOM, la diversification hors hydrocarbures, les Jeux asiatiques, l’Exposition universelle 2030, la Coupe du monde 2034. Tout cela suppose une chose et une seule : la stabilité régionale. Aucun fonds souverain ne construit une ville futuriste à portée de missile balistique.

    Le Qatar, lui, a été directement frappé en juin 2025 lorsque l’Iran a visé la base d’Al-Udeid en riposte aux frappes américaines. Doha a compris ce jour-là qu’accueillir la plus grande base américaine du Moyen-Orient était devenu un passif autant qu’un actif. Oman, enfin, joue depuis quarante ans le rôle de canal discret entre Washington et Téhéran — c’est à Mascate que se sont nouées les premières négociations secrètes qui ont abouti au JCPOA.

    Bref. Ce que nos éditorialistes ont pris pour une cérémonie funèbre était en réalité une réunion de repositionnement stratégique. Et personne, à Paris, ne semble l’avoir vu.

    La France, spectatrice embarquée

    Venons-en à nous. Parce que c’est là que ça fait mal.

    L’engrenage, encore. Frappes nocturnes en Iran, menaces d’offensive totale, kérosène qui vacille sur nos stocks stratégiques. Et la France, spectatrice, embarquée dans un conflit qu’elle n’a pas choisi.

    Regardons les faits froidement, sans passion.

    La France dispose d’un porte-avions. Un seul. Le Charles de Gaulle, entré en service en 2001, immobilisé environ un tiers du temps pour entretien et arrêts techniques majeurs. La loi de programmation militaire 2024-2030 prévoit 413 milliards d’euros, dont une part significative consacrée au porte-avions de nouvelle génération qui n’entrera pas en service avant 2038. Trente-huit. Dans douze ans.

    Pendant ce temps, nous n’avons pesé ni sur le dossier ukrainien, ni sur Gaza, ni sur le Liban, ni sur l’Iran. Nous produisons des communiqués « appelant à la retenue de toutes les parties ». C’est devenu notre principale exportation diplomatique.

    Le Liban : la dernière carte française

    S’il y a un dossier où la France a encore une légitimité historique et une capacité d’action, c’est le Liban. Depuis l’expédition de 1860, depuis le mandat, depuis la FINUL déployée en 1978 où nous avons compté parmi les plus gros contributeurs de troupes, Paris a un rôle spécifique à Beyrouth. Ce n’est pas de la nostalgie coloniale, c’est un réseau de relations réel, dans toutes les communautés libanaises.

    Je l’écrivais il y a quelques jours et je le maintiens : la France doit prendre le leadership d’une coalition internationale pour protéger le Liban. L’Espagne, qui commande depuis des années des contingents importants au sein de la FINUL et qui a pris ces derniers mois les positions les plus fermes d’Europe sur Gaza, suivrait. L’Italie aussi, probablement. L’Irlande, la Slovénie, la Belgique, peut-être.

    C’est tard. C’est même très tard. Mais c’est mieux que rien, et c’est la seule chose utile que nous puissions faire dans cette région dans les six prochains mois.

    La question qui fâche : critique d’un État ou haine d’un peuple ?

    Il faut dire un mot de la police du discours qui s’est installée dans le débat français, parce qu’elle empoisonne tout.

    Dénoncer la conduite du gouvernement israélien à Gaza, où la Cour internationale de justice a jugé « plausible » le risque de génocide dans son ordonnance de janvier 2024 sur la requête sud-africaine, ce n’est pas de l’antisémitisme. C’est une position politique, partagée par des organisations israéliennes de défense des droits humains, par de nombreux intellectuels juifs diasporiques, et par une partie croissante de l’opinion mondiale.

    Inversement, se servir de la cause palestinienne pour cibler des Français juifs dans leur synagogue ou leur école, c’est de l’antisémitisme, et c’est une saloperie sans circonstance atténuante.

    Les deux affirmations sont vraies en même temps. Ceux qui refusent d’en tenir une pour maintenir l’autre ne défendent ni les Palestiniens ni les Juifs : ils défendent leur boutique. Et à force de crier au loup pour disqualifier toute critique politique, on finit par vider le mot « antisémitisme » de son sens — au moment précis où on en a le plus besoin.

    2 580 ans contre 78 : l’argument du temps long, et ses limites

    J’ai publié il y a quelques semaines une petite liste qui a beaucoup circulé :

    Âge. Israël 78 ans. États-Unis 250 ans. Russie 1160 ans. Chine 2150 ans. Iran 2580 ans.

    Le propos n’est pas de hiérarchiser la dignité des nations. Il est de rappeler une évidence que les stratèges de Washington oublient à chaque génération : certaines civilisations ont une profondeur temporelle qui rend l’idée même de « changement de régime imposé de l’extérieur » absurde.

    L’Iran a survécu à Alexandre, aux Arabes, aux Mongols, aux Turcs, aux Britanniques, aux Russes, à huit ans de guerre contre l’Irak soutenu par l’Occident et le Golfe — un million de morts. L’idée qu’on va le « régler » en quelques semaines de frappes aériennes relève du fantasme de bureau.

    Mais soyons honnêtes : l’argument a ses limites, et je ne veux pas le vendre plus cher qu’il ne vaut.

    • L’ancienneté n’est pas la solidité. L’Empire ottoman avait six siècles quand il s’est effondré en quatre ans.
    • La civilisation persane n’est pas la République islamique. Confondre les deux, c’est faire au régime le cadeau qu’il réclame depuis 1979 : se présenter comme l’incarnation exclusive de l’Iran.
    • L’économie iranienne est en ruine. Effondrement du rial, inflation à trois chiffres sur certains postes, coupures d’électricité, fuite massive des diplômés. C’est cette fragilité intérieure, bien plus que les bombes, qui décidera de l’avenir du pays.

    Ce que dit l’argument du temps long, en réalité, c’est ceci : vous pouvez détruire des centrifugeuses, vous ne détruirez pas une nation de 90 millions d’habitants avec 2 500 ans de conscience de soi. Et chaque bombe qui tombe soude un peu plus une population qui, il y a trois ans, manifestait contre son propre gouvernement.

    Ce que cet été va nous coûter, et ce qu’il faut faire maintenant

    Je suis entrepreneur avant d’être commentateur. Alors terminons par du concret, pour ceux qui dirigent une entreprise ou qui gèrent simplement un budget familial.

    Pour les entreprises

    • Regardez vos primes d’assurance transport. Les surprimes « risque de guerre » sur les coques transitant par le Golfe peuvent être multipliées par cinq ou dix en quelques jours. Si vous importez, cette ligne va bouger avant le prix de la marchandise.
    • Vérifiez vos délais réels, pas contractuels. Un contournement par Le Cap ajoute 10 à 14 jours sur une rotation Asie-Europe. Vos stocks tampons sont-ils calibrés pour ça ?
    • Anticipez l’énergie. Un Brent qui gagne 15 dollars, c’est votre facture logistique et votre facture de production qui suivent avec deux à trois mois de décalage. C’est maintenant qu’on couvre, pas en octobre.
    • Prenez le risque cyber au sérieux. Toutes les escalades au Moyen-Orient depuis 2012 se sont accompagnées d’une hausse mesurable des attaques contre des cibles occidentales périphériques — sous-traitants, PME, collectivités. Vous n’êtes pas une cible stratégique, vous êtes une cible d’opportunité. C’est pire.

    Pour les citoyens

    Une seule recommandation : refusez la simplification. Refusez qu’on vous vende un camp du Bien et un camp du Mal dans une région où il n’y a, depuis un siècle, que des rapports de force et des populations civiles qui les subissent. Lisez les sources primaires. Vérifiez qui parle, et pour le compte de qui.

    Ce qui vient

    Voilà où nous en sommes ce 21 juillet 2026. Une guerre régionale active. Un cessez-le-feu annoncé, démenti, réannoncé. Un monde arabe qui se réorganise sans nous et sans en demander la permission. Une Europe qui paie la facture énergétique d’une politique qu’elle n’a pas décidée. Et une France dont la voix, autrefois écoutée d’Alger à Beyrouth, ne porte plus au-delà du périphérique.

    Le pire, ce n’est pas la guerre. Le pire, c’est l’habitude de la guerre. C’est que vous ayez lu jusqu’ici sans être surpris par une seule ligne.

    Alors je repose la question, et cette fois j’aimerais vraiment une réponse : qui appelle Trump depuis l’Iran ? Parce que le jour où nous saurons répondre à ça, nous saurons enfin qui négocie quoi, avec qui, et sur le dos de qui.

    En attendant, préparez vos trésoreries. Et surveillez le prix du kérosène : c’est le thermomètre le plus honnête de cette histoire.

    Pour aller plus loin

    Sources et références

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  • Il n’est plus possible de laisser la politique aux seuls politiciens
    Il n’est plus possible de laisser la politique aux seuls politiciens
    La politique française se joue désormais sur des objets que la plupart des élus ne comprennent pas : infrastructures numériques, modèles d’intelligence artificielle, chaînes de valeur industrielles, souveraineté des données. Tant que la compétence technique restera un supplément d’âme plutôt qu’une exigence, le pouvoir réel continuera de glisser vers ceux qui maîtrisent les machines. Et la démocratie, elle, continuera de se réduire à un concours de sondages.

    Je fais de la technologie depuis 1992. J’ai vu passer le minitel, le web, le mobile, le cloud, et maintenant les modèles de langage. J’ai vu des gouvernements de toutes couleurs légiférer sur des sujets qu’ils ne comprenaient pas, avec la meilleure foi du monde parfois, avec une arrogance stupéfiante souvent.

    Et je constate, année après année, que l’écart se creuse. Pas l’écart entre la droite et la gauche. L’écart entre le monde réel et ceux qui prétendent le gouverner.

    Tout est devenu tellement technologique, et tellement compliqué, que j’estime qu’il n’est plus possible de laisser la politique entre les mains de politiciens dont c’est la seule compétence.

    Cette phrase, je l’assume totalement. Ce n’est pas du mépris pour la classe politique. C’est un constat d’ingénieur.

    Le mur de la réalité technique

    Prenons quelques exemples. Pas des anecdotes choisies pour rigoler, mais des décisions publiques qui ont coûté de l’argent, du temps et de la crédibilité.

    En 2009, la loi HADOPI impose aux internautes de « sécuriser leur accès à Internet » via un logiciel qui n’a jamais réellement existé. Un an plus tôt, une ministre de la Culture expliquait publiquement qu’on pouvait installer un pare-feu avec OpenOffice. Le dispositif a mobilisé pendant plus d’une décennie une autorité administrative entière pour un résultat que personne, aujourd’hui, ne défend sérieusement.

    En 2012, l’État lance le projet Andromède : deux « clouds souverains », Cloudwatt et Numergy, financés à hauteur de dizaines de millions d’euros d’argent public. Les deux ont fermé. Pendant ce temps, Amazon, Microsoft et Google prenaient le marché mondial. Quinze ans plus tard, le Health Data Hub — le entrepôt des données de santé des Français — est toujours hébergé sur une infrastructure Microsoft, avec des promesses de migration régulièrement repoussées.

    En 2015, la loi Renseignement introduit les fameuses « boîtes noires » algorithmiques sur les réseaux des opérateurs. Les débats parlementaires de l’époque sont un cas d’école : des élus qui votent un dispositif de détection automatisée sans être capables d’expliquer ce qu’est un faux positif, ni ce que signifie un taux de rappel.

    Ce n’est pas de l’incompétence, c’est un problème de structure

    Soyons justes. On ne peut pas demander à un député d’être à la fois juriste, économiste, cryptographe et spécialiste des architectures distribuées. Le problème n’est pas individuel, il est systémique.

    La France a pourtant une tradition unique : le corps des Mines, Polytechnique, les grandes écoles d’ingénieurs. Un vivier technique que beaucoup de pays nous envient. Sauf que ce vivier alimente les entreprises et les cabinets, pas les bancs de l’Assemblée. Le chemin classique vers le pouvoir passe par Sciences Po, l’INSP, le militantisme et les cabinets ministériels — trois filières où l’on apprend à négocier un compromis, pas à lire une architecture système.

    Résultat : le Parlement dispose bien d’un Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques, créé en 1983. Un outil précieux, sérieux, et à peu près invisible. Ses rapports sont excellents. Combien de textes de loi en tiennent réellement compte ?

    Le vrai enjeu se joue en amont

    On peut débattre des heures des sondages pour 2027. Le RN en tête, la gauche fragmentée, le centre qui cherche un candidat, les macronistes qui refont le match. C’est le sport national et je comprends qu’on s’y adonne.

    Moi je ne crois pas une seconde que le vrai enjeu démocratique se joue là. Il se joue en amont.

    En amont, cela veut dire : qui écrit les textes ? Qui produit les études d’impact ? Qui fournit les chiffres sur lesquels le débat va s’organiser ? Qui décide de ce qui est « techniquement possible » et de ce qui ne l’est pas ?

    La réponse, on la connaît en partie depuis la commission d’enquête sénatoriale de mars 2022 sur l’influence des cabinets de conseil privés. Plus d’un milliard d’euros de prestations de conseil pour l’État en 2021, dont une part significative sur des sujets de transformation numérique et de stratégie publique. Quand l’État ne sait plus faire, il achète. Et quand il achète, il délègue la définition même du problème.

    C’est là que se situe le glissement démocratique. Pas dans l’isoloir. Dans les cent réunions techniques qui précèdent l’isoloir, et auxquelles personne n’assiste.

    Et si le vote cessait d’être anonyme ?

    Faisons une expérience de pensée. Imaginons qu’à l’occasion de la prochaine présidentielle, le vote cesse d’être un acte intime et anonyme pour devenir un acte social, exposé, commenté par vos collègues, vos voisins, votre famille élargie.

    Mon intuition est que le résultat serait radicalement différent des sondages actuels. Les votes de rupture s’effondreraient, et les candidats socialement « présentables » — un Gabriel Attal, un Édouard Philippe — arriveraient largement en tête.

    Ce n’est pas une provocation, c’est une hypothèse documentée. Les sociologues appellent cela la spirale du silence, théorisée par Elisabeth Noelle-Neumann dès 1974 : les individus qui pensent être minoritaires dans l’opinion publique perçue taisent leur position. Les instituts de sondage compensent d’ailleurs ce biais par des redressements, avec un succès variable.

    Ce que révèle cette expérience de pensée est vertigineux. L’anonymat du vote n’est pas un détail procédural : c’est le seul moment de la vie démocratique où la pression sociale est neutralisée. Tout le reste — les sondages, les réseaux, les plateaux télé — fonctionne sous conformisme. Et c’est précisément ce reste qui fabrique l’agenda politique.

    Le gouffre entre la réussite et le pouvoir

    Je veux être très clair, parce que ce point est régulièrement caricaturé. Je suis pro-business et profondément attaché aux libertés économiques. Réussir, prendre des risques, créer de l’emploi et bien gagner sa vie est sain, mérité, et devrait être célébré davantage dans ce pays.

    Mais il y a un gouffre entre le succès entrepreneurial et l’accumulation d’un pouvoir qui échappe à toute forme de contrôle démocratique. Ce n’est pas la même chose de bâtir une entreprise de dix mille salariés et de posséder l’infrastructure de communication de deux milliards d’êtres humains.

    Quand les politiciens qui dirigent les grandes populations humaines sont des individus très faibles, voilà ce qui se passe hélas : les mégariches s’exposent et se paluchent publiquement, devant des masses humaines encore plus faibles que leurs faibles dirigeants.

    La formule est brutale. Elle décrit pourtant une mécanique simple : le pouvoir n’aime pas le vide. Là où l’État se montre techniquement incompétent, quelqu’un d’autre prend la main — et ce quelqu’un n’a été élu par personne.

    Regardez la séquence des dernières années. Des plateformes qui arbitrent seules ce qui relève de la liberté d’expression. Des constellations satellitaires privées qui deviennent un enjeu de politique militaire. Des modèles d’intelligence artificielle dont les règles d’usage sont fixées par des conditions générales, pas par une loi. L’Union européenne a bien produit le RGPD, le DSA, le DMA et l’AI Act — des textes ambitieux, souvent bien construits, mais toujours en retard d’un cycle technologique sur ce qu’ils prétendent encadrer.

    Et il faut dire un mot du décalage entre les modèles fermés et ce qui émerge ailleurs. Les capacités que certains systèmes propriétaires occidentaux verrouillent au nom de la sécurité sont déjà accessibles ailleurs, dans des modèles ouverts ou étrangers. Quand un régulateur bride son propre écosystème sans mesurer que la capacité existe à trois clics de distance, il ne protège rien. Il handicape simplement ses champions.

    La justice, test grandeur nature de l’égalité

    Il y a un autre indicateur, plus simple, de la santé démocratique d’un pays. Peu importe le nom sur le dossier, peu importe la couleur politique.

    Un ancien dirigeant, politique ou économique, est-il un justiciable comme vous et moi ? Moi je ne crois pas une seconde qu’on tienne la démocratie en accordant des régimes d’exception.

    Les faits sont là. La Cour de justice de la République, créée en 1993 pour juger les ministres, a rendu un nombre dérisoire de décisions en trois décennies, avec une majorité de relaxes ou de condamnations sans peine. Sa suppression a été promise par plusieurs présidents successifs. Elle existe toujours.

    Dans le même temps, la justice ordinaire a fini par condamner définitivement d’anciens ministres, d’anciens parlementaires, et jusqu’à un ancien président de la République dans l’affaire dite des écoutes, arrêt de la Cour de cassation en décembre 2024. Ce qui prouve que le système peut fonctionner. Ce qui prouve aussi le temps qu’il lui faut : dix ans entre les faits et la sanction définitive.

    Une démocratie ne se mesure pas à la sévérité des peines infligées à ses élites. Elle se mesure à l’égalité du traitement et à la lisibilité du processus. Sur ces deux critères, le compte n’y est pas, et une part considérable du dégagisme actuel vient de là. Ceux qui s’étonnent de la défiance devraient commencer par regarder les délais.

    Ce qu’il faudrait faire, concrètement

    Critiquer est facile. Voici donc ce que je propose, et ce n’est pas de la science-fiction : tout ce qui suit existe déjà quelque part.

    Maintenant ce qu’il faut c’est expliquer et apprendre aux politiciens comment on construit, et avec qui, de telles propositions : quelles technologies on met en œuvre pour atteindre ce niveau de qualité, et comment techniquement on fait ensuite une fois qu’elles sont sur la table.

    • Un audit technique indépendant et obligatoire pour tout texte de loi comportant un volet numérique, algorithmique ou industriel. Pas une étude d’impact rédigée par le ministère porteur du texte. Un audit contradictoire, publié, opposable.
    • Un renforcement massif de l’OPECST, avec un budget, une équipe permanente de praticiens et un droit de saisine automatique. Le modèle existe : le Parliamentary Office of Science and Technology britannique, ou l’ancien Office of Technology Assessment américain, supprimé en 1995 et dont l’Amérique regrette encore la disparition.
    • Le recrutement de praticiens dans l’État, pas de consultants. La DINUM et beta.gouv.fr ont montré depuis 2013 que l’on peut faire entrer des développeurs, des designers et des product managers dans la machine publique, et livrer des services qui fonctionnent. Il faut passer de quelques centaines de personnes à plusieurs milliers.
    • Une formation technique certifiante pour les élus, en début de mandat. Pas un séminaire d’une demi-journée avec un consultant en « transformation ». Un vrai parcours : comment fonctionne un réseau, ce qu’est une donnée personnelle, ce que fait réellement un modèle de langage, ce que coûte un centre de données.
    • Des mécanismes de délibération outillés, sur le modèle de vTaiwan et de la plateforme Join, qui ont permis à Taïwan de traiter des sujets aussi conflictuels que la régulation d’Uber ou la vente d’alcool en ligne avec des consensus construits, mesurables et suivis d’effets.

    L’Estonie n’est pas un mythe

    On m’oppose souvent que ces exemples ne sont pas transposables. Que l’Estonie compte 1,3 million d’habitants, que Taïwan a une culture différente, que la France est trop grosse et trop complexe.

    C’est vrai en partie, et un peu de pragmatisme ne fait jamais de mal : je ne prétends pas qu’on copie-colle un modèle. Mais l’Estonie a bâti son identité numérique en 2002, son infrastructure d’échange X-Road en 2001, et elle a fait ce choix alors qu’elle sortait tout juste de l’occupation soviétique, sans argent et sans administration. Ce n’était pas une question de taille. C’était une question de décision politique portée par des gens qui comprenaient ce qu’ils décidaient.

    Le Royaume-Uni a créé son Government Digital Service en 2011 et a refondu l’intégralité de ses services publics en ligne en quelques années. Population : 68 millions d’habitants. L’argument de la taille ne tient pas.

    Ce qui se joue vraiment d’ici 2027

    On va nous vendre pendant les dix-huit prochains mois un affrontement de personnalités. Des débats sur les retraites, l’immigration, le pouvoir d’achat. Des passes d’armes savamment calibrées pour occuper les plateaux, avec des journalistes sportifs promus commentateurs politiques et des dirigeants d’associations sportives promus à la tête d’organisations internationales.

    Pendant ce temps, les décisions qui engagent réellement les vingt prochaines années se prendront ailleurs : dans les arbitrages sur l’énergie et les centres de données, dans les négociations d’interopérabilité, dans la définition des standards, dans le choix des infrastructures cloud de nos hôpitaux et de nos administrations.

    Ces décisions seront prises soit par des gens qui les comprennent, soit par des gens qui feront confiance à ceux qui les comprennent. Dans le premier cas, il reste une souveraineté. Dans le second, il reste un décor.

    Alors non, je ne demande pas qu’on remplace les politiques par des ingénieurs — la technocratie pure est une autre forme de dépossession, et l’histoire du XXe siècle nous a montré ce que donne le gouvernement des experts sans contre-pouvoir. Je demande simplement qu’on cesse de considérer la compétence technique comme un détail de CV. Elle est devenue une condition de l’exercice réel du pouvoir.

    Bref. La question n’est plus de savoir qui sera en tête au premier tour. La question est de savoir si celui ou celle qui gagnera sera capable de comprendre ce qu’il ou elle signe. Et pour l’instant, franchement, je ne vois pas beaucoup de candidats à ce poste-là.

    Pour aller plus loin

    Sources et références

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  • Protéger les mineurs sur internet : je défends la vérification d’âge en double aveugle
    Protéger les mineurs sur internet : je défends la vérification d’âge en double aveugle
    Je défends depuis trente ans l’idée d’un contrôle d’accès aux réseaux sociaux pour les mineurs. Le débat actuel est pollué par une confusion majeure : personne ne demande de montrer sa carte d’identité à chaque connexion, mais un mécanisme de preuve d’âge en double aveugle, où la plateforme ne voit jamais votre identité. Reste que la promesse technique ne vaut que ce que vaut sa mise en œuvre — et sur ce point, l’État a encore beaucoup à prouver.

    Trente ans. C’est à peu près le temps que j’attends un texte sérieux sur l’accès des mineurs aux réseaux sociaux et aux contenus les plus toxiques du web.

    J’ai commencé dans cette industrie en 1992, à l’époque où le mot « internet » ne disait rien à personne en France, où le Minitel régnait encore et où les premiers fournisseurs d’accès se comptaient sur les doigts d’une main. J’ai vu naître le meilleur : la connaissance à portée de tous, l’effondrement des barrières à l’entrée, des gamins de province capables de coder mieux que des ingénieurs diplômés. Et j’ai vu, en coulisses, tout ce qui se fait de pire.

    C’est cette double expérience qui structure ma position. Elle n’est pas confortable, elle ne plaît ni aux libertaires du réseau ni aux sécuritaires de plateau télé. Tant pis.

    Ce que trente ans de métier m’ont appris sur le « pire » de l’internet

    Quand on tient une infrastructure, on ne voit pas le web des éditoriaux. On voit les logs, les signalements, les demandes des autorités, les contenus qu’on doit retirer en urgence. On voit ce que la majorité des utilisateurs ne croisera jamais et qu’un enfant de douze ans peut trouver en trois clics.

    Quelques repères pour poser le décor, parce que l’indignation sans chiffres ne vaut rien :

    • L’Arcom a établi que plus de 2,3 millions de mineurs se rendent chaque mois sur des sites pornographiques en France, soit environ 12 % de leur audience — et l’âge moyen de première exposition tourne autour de 10-11 ans.
    • La CNIL relevait dès 2021 que plus d’un enfant sur deux entre 10 et 14 ans est déjà inscrit sur au moins un réseau social, alors que les conditions générales de la plupart d’entre eux fixent l’âge minimum à 13 ans.
    • Le rapport Enfants et écrans remis à l’Élysée en avril 2024 par un collège d’experts recommandait très clairement : pas de téléphone avant 11 ans, pas de smartphone connecté avant 13 ans, pas de réseaux sociaux avant 15 ans.

    Autrement dit : la règle existe déjà, elle est simplement fictive. Une case à cocher « j’ai plus de 13 ans » n’est pas un contrôle, c’est un alibi juridique. Depuis vingt ans, l’industrie s’en accommode très bien parce que le mineur est un utilisateur comme un autre : il regarde, il scrolle, il rapporte de la publicité.

    D’où ma position, que ceux qui me suivent connaissent depuis longtemps :

    J’ai toujours été favorable à l’identification préalable pour l’accès aux réseaux sociaux. Notamment pour tenter de protéger les plus vulnérables.

    « Tenter ». Le verbe compte. Je n’ai jamais promis de miracle.

    Le malentendu central : non, on ne vous demande pas votre carte d’identité

    Depuis que le sujet est revenu au Parlement, je lis à peu près tout et n’importe quoi. Surtout n’importe quoi. La caricature dominante : « bientôt il faudra scanner sa carte d’identité pour ouvrir Twitter ». C’est faux, et cette caricature fait plus de mal au débat que les partisans les plus autoritaires du texte.

    Personne ne demande de s’authentifier à chaque connexion. Ce qui est en jeu, c’est la vérification d’âge : un système tiers anonymisé, fondé sur le principe du double aveugle, qui prouve que vous êtes majeur sans livrer votre identité au réseau social.

    Le double anonymat, concrètement

    Le mécanisme n’a rien d’exotique. Il a été prototypé en France dès 2022 par la CNIL avec le PEReN, puis inscrit dans le référentiel technique de l’Arcom pris en application de la loi SREN de mai 2024. Il repose sur la séparation stricte de trois rôles :

    1. Le fournisseur d’attribut (votre banque, votre opérateur mobile, France Identité, un tiers certifié) sait qui vous êtes, mais ignore le service auquel vous voulez accéder.
    2. Le service en ligne reçoit une preuve cryptographique « cet utilisateur a plus de 15 ans » ou « plus de 18 ans », mais ignore qui vous êtes.
    3. Aucun des deux ne peut recouper l’information sans la coopération active de l’autre, ce que le protocole rend justement impossible en fonctionnement normal.

    Techniquement, on s’appuie sur des preuves à divulgation nulle de connaissance (Zero-Knowledge Proof), une famille de protocoles décrite dès 1985 par Goldwasser, Micali et Rackoff, et aujourd’hui parfaitement industrialisée. Le principe est contre-intuitif mais robuste : je peux vous prouver que je connais un secret sans jamais vous révéler ce secret. Appliqué ici : je prouve que je suis né avant une certaine date sans révéler ma date de naissance, ni mon nom, ni mon numéro de pièce d’identité.

    Ajoutez-y les identifiants à usage unique non corrélables, et vous obtenez un système où même deux plateformes qui échangeraient leurs bases ne pourraient pas reconstituer votre parcours. C’est exactement l’architecture visée par le règlement européen eIDAS 2 (2024/1183) et le portefeuille d’identité numérique européen, dont le déploiement est attendu fin 2026 dans tous les États membres.

    Ce que ce n’est pas

    Ce n’est pas la fin de l’anonymat. Vous pouvez parfaitement être « @PseudoQuiFâche » sur un réseau social et avoir franchi une porte d’âge anonymisée. Ce n’est pas non plus un fichier central des internautes, ni une obligation de réauthentification permanente : une attestation d’âge a une durée de validité, comme un badge.

    Et ce n’est pas une invention française. L’Australie a fait entrer en vigueur en décembre 2025 son interdiction des réseaux sociaux aux moins de 16 ans, la Commission européenne a publié en juillet 2025 ses lignes directrices sur la protection des mineurs au titre de l’article 28 du DSA, accompagnées d’un modèle d’application de vérification d’âge en marque blanche. Le mouvement est global. La France ne fait pas cavalier seul, elle rattrape un train.

    Les objections sérieuses, celles qu’il faut regarder en face

    Être favorable au principe ne m’oblige pas à avaler la mise en œuvre. Je n’ai jamais prétendu qu’un système informatique possédait une « intégrité irréfutable » — formule qui n’a d’ailleurs aucun sens sérieux en cybersécurité. Un système, ça se conçoit, ça se déploie, ça se corrompt, ça se contourne, et ça se maintient. Le diable est intégralement dans ces quatre verbes.

    Les critiques que je prends au sérieux :

    • Le contournement trivial. Un VPN à 3 euros par mois, un compte créé depuis une juridiction complaisante, et la porte d’âge saute. Les adolescents sont la population la plus rapide au monde pour découvrir un contournement. On protégera les 11 ans, pas forcément les 16 ans déterminés.
    • La dérive de fonction. Une infrastructure construite pour vérifier l’âge peut être réutilisée demain pour vérifier autre chose. C’est la loi d’airain de toute base technique : ce qui est possible finit par être demandé. La question n’est pas « le gouvernement actuel est-il bien intentionné ? » mais « qu’en fera le gouvernement de 2035 ? ».
    • L’exclusion. Des millions de personnes n’ont pas de pièce d’identité valide à jour, pas de compte bancaire, pas de smartphone récent. Toute barrière technique produit mécaniquement des exclus.
    • La concentration du risque. Même en double aveugle, les fournisseurs d’attributs deviennent des cibles de très haute valeur. On a vu ces dernières années des fuites massives chez des opérateurs et des organismes de tiers payant en France. Prétendre qu’un maillon ne cédera jamais serait ridicule.
    • L’effet cadeau aux géants. Le coût de conformité est marginal pour Meta ou TikTok, prohibitif pour une plateforme européenne de quinze salariés. On peut renforcer les positions dominantes en croyant les réguler.

    Sur ce dernier point, je rejoins volontiers ceux qui, comme Fabrice Epelboin, démontrent que des architectures techniquement plus élégantes et plus respectueuses des libertés existaient — vérification côté terminal, attestation locale, signalisation par le système d’exploitation. Si des députés et des administrations avaient sérieusement travaillé le sujet plutôt que de légiférer sous le coup de l’émotion médiatique, le texte ressemblerait à cela.

    Le vrai problème n’est pas la loi, c’est notre incapacité à faire fonctionner les systèmes

    Voilà où je veux en venir, et c’est le point que presque personne n’aborde.

    Je passe mon temps à observer des dispositifs numériques publics qui ne tiennent pas leurs promesses. Prenez la billettique ferroviaire, exemple trivial mais universel :

    Une appli qui vous renvoie vers un site, qui vous renvoie vers un autre site, qui vous redemande tout. Voilà l’état de notre rail vu du guichet numérique. Mais je ne crois pas une seconde que le vrai problème soit une appli. Le problème, c’est un réseau à bout.

    Transposez au contrôle d’âge. Sur le papier, le double aveugle est une merveille de cryptographie. Dans la vraie vie, ce sera : une application d’État, un fournisseur d’attribut privé, un guichet de médiation, une plateforme américaine qui implémentera le strict minimum, et un utilisateur perdu entre trois écrans de consentement qu’il cliquera sans lire.

    Posons la question qui dérange : depuis l’informatique et l’internet, est-ce que tout est vraiment devenu plus simple, plus rapide, plus fiable pour le citoyen ordinaire ? Honnêtement ? Dans beaucoup de domaines, nous avons remplacé un guichet lent par un parcours numérique labyrinthique, et nous avons appelé ça « modernisation ».

    C’est pourquoi j’attends du chef de l’État et du gouvernement autre chose que des éléments de langage. Il faut expliquer, publiquement et techniquement, comment fonctionnera ce contrôle d’âge : quels tiers, quel protocole, quelle durée de conservation, quel audit indépendant, quelle voie de recours, quel plan si un fournisseur est compromis. Sans cela, la défiance gagnera — et elle aura de bonnes raisons.

    L’autre front : le chiffrement, les criminels et l’hypocrisie générale

    La vérification d’âge n’est qu’une pièce d’un ensemble plus vaste. L’autre bataille, bien plus lourde de conséquences, porte sur le chiffrement des communications privées et le projet européen de règlement contre les abus sexuels sur mineurs, ce que ses adversaires appellent le « Chat Control ».

    Ma position est là aussi inconfortable, et je l’assume. On ne peut pas laisser des organisations criminelles internationales et des réseaux terroristes disposer d’outils de communication chiffrés parfaitement étanches pour organiser leurs opérations, en le sachant, et ne rien faire. Ce serait une abdication.

    Mais il faut dire aussi ce que personne ne dit dans les débats parlementaires :

    Ce texte ne fait que rétablir en urgence ce qui est déjà une pratique courante dans l’industrie depuis un certain nombre d’années, en clandestinité : les communications privées sont déjà scannées et décryptées par de multiples opérateurs.

    Le scandale n’est pas qu’on légifère. Le scandale, c’est qu’on ait laissé prospérer pendant vingt ans une zone grise où des acteurs privés faisaient déjà, sans mandat, sans contrôle et sans transparence, ce qu’on prétend aujourd’hui encadrer. Légaliser une pratique clandestine, c’est au moins la rendre contestable devant un juge.

    Cela dit, l’argument technique des cryptographes reste imparable : une porte dérobée n’est pas sélective. Un affaiblissement du chiffrement pour attraper des criminels affaiblit aussi les journalistes, les avocats, les médecins, les dissidents et vos données bancaires. Un outil neutre sert toujours aux deux camps. En société, une boîte de Tic Tac est le meilleur moyen de transporter discrètement des substances : ce n’est pas une raison pour interdire les bonbons à la menthe, c’est une raison pour surveiller les gens, pas les contenants.

    Toute la difficulté du législateur tient dans cette phrase. Viser les personnes soupçonnées, sous contrôle judiciaire, plutôt que scanner l’intégralité des correspondances de 450 millions d’Européens. La différence entre une démocratie et autre chose tient dans ce curseur.

    Ce que je recommande concrètement

    Aux parents

    • N’attendez pas la loi. Elle mettra des mois à s’appliquer, et elle sera contournée. Le contrôle parental natif d’iOS et d’Android, gratuit, activable en dix minutes, fait déjà 80 % du travail.
    • Retardez le smartphone personnel. Un téléphone simple avant 13 ans règle beaucoup de problèmes sans en créer.
    • Parlez du contenu, pas seulement du temps d’écran. Un enfant qui sait qu’il peut raconter ce qu’il a vu sans être puni est mieux protégé qu’un enfant filtré.

    Aux entreprises et aux éditeurs

    • Anticipez le portefeuille d’identité européen : il arrive, il sera l’infrastructure de référence, et ceux qui auront bricolé une solution propriétaire perdront leur investissement.
    • Exigez de vos prestataires de vérification d’âge une preuve d’architecture en double anonymat, pas un slogan marketing. Demandez le schéma cryptographique, pas la plaquette.
    • Minimisez : ne collectez jamais une pièce d’identité que vous n’avez pas le droit d’exploiter. Une base de scans de cartes d’identité est une bombe à retardement juridique et réputationnelle.

    Au législateur

    Trois exigences minimales : un audit public et récurrent du dispositif par un tiers indépendant, une clause de revoyure à 24 mois avec évaluation chiffrée de l’efficacité réelle, et une interdiction explicite, gravée dans le texte, de toute réutilisation de l’infrastructure à d’autres fins que la vérification d’âge. Sans ces trois verrous, je continuerai à soutenir le principe tout en dénonçant la mise en œuvre.

    Où j’en suis

    Je suis obstinément favorable à la protection des mineurs sur internet. Je considère qu’il était urgentissime d’agir, et que ceux qui invoquent la « liberté du net » pour maintenir un statu quo dans lequel des enfants de dix ans sont exposés à l’irréparable défendent, qu’ils le veuillent ou non, un modèle économique bien plus qu’un principe.

    Mais la liberté sur le réseau n’a jamais consisté à ne rendre de comptes à personne. Elle consiste à pouvoir s’exprimer sans être identifié par ceux qui pourraient vous nuire — ce que le double aveugle, correctement implémenté, préserve précisément.

    Reste la question qui m’empêche de dormir tranquille, et je vous la laisse : sommes-nous, collectivement, capables de construire et de maintenir un système d’une telle exigence technique, dans un pays où la moindre application publique nous renvoie de site en site en nous redemandant trois fois les mêmes informations ?

    Bref. J’ai voulu cette loi pendant trente ans. Je vais passer les trois prochaines années à surveiller ceux qui la mettent en œuvre.

    Pour aller plus loin

    Sources et références

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  • Fable5 : Washington débranche l’IA la plus puissante du monde
    Fable5 : Washington débranche l’IA la plus puissante du monde
    Pendant trois nuits, j’ai travaillé avec le modèle d’IA le plus puissant jamais rendu accessible au public. Puis Washington a débranché, pour des raisons politiques. Cette décision est le précédent industriel le plus grave de la courte histoire de l’intelligence artificielle, et elle nous oblige, en France et en Europe, à revoir d’urgence notre architecture de dépendance.

    Trois nuits et presque trois jours. C’est exactement la durée de ma fenêtre d’accès.

    Je ne suis pas quelqu’un qui s’émeut facilement devant une machine. J’écris du code, je pilote des projets et je vends de la technologie depuis 1992. J’ai vu passer le client-serveur, le web, le mobile, le cloud, et une bonne dizaine de « révolutions » qui n’en étaient pas. Là, c’était différent.

    Le matin où l’accès a été coupé, j’ai écrit ceci, et je l’assume mot pour mot :

    Je suis très triste ce matin. Avec Claude Fable5, j’avais la possibilité de créer de très grandes choses très vite. Mais les États-Unis de Trump ont décidé de nous renvoyer à l’âge de pierre en matière d’IA.

    Depuis, j’ai eu le temps de redescendre. La tristesse s’est transformée en analyse froide. Et l’analyse froide est encore plus inquiétante que l’émotion.

    Trois nuits de béatitude computationnelle

    Ce que j’ai vu pendant ces trois nuits n’était pas un « meilleur chatbot ». C’était un changement de nature.

    Un exemple concret et vérifiable, puisque j’en ai gardé les traces. Je travaillais sur l’optimisation de mes coûts de tokens sur un fournisseur chinois. C’était déjà bon marché. Le modèle a trouvé de lui-même, sans que je le lui demande, un montage exploitant une technologie de mise en cache de prompts de l’infrastructure adverse, et a divisé ma facture par cinq. Spontanément.

    Ce n’est pas de la complétion de code. C’est de la stratégie industrielle appliquée à mon compte d’exploitation.

    Autre chose que je n’ai pas eu le temps de tester à fond, mais dont les capacités étaient manifestes : l’analyse de dossiers judiciaires complexes comportant plusieurs dizaines de milliers de pièces, avec restitution en temps record de l’ensemble des failles exploitables. Pour tout praticien du droit, c’est un bouleversement du rapport de force entre celui qui a les moyens de payer trente collaborateurs et celui qui n’en a pas.

    Je travaille par ailleurs sur un système d’enregistrement automatisé et guidé de plaintes civiles et pénales, supervisé par un officier de police judiciaire augmenté, avec transmission automatisée aux parquets. Fable5 devait entrer dans à peu près tous mes projets. Il n’y entrera pas.

    Bref. J’ai fait tout ce que j’ai pu pendant ce court moment de béatitude computationnelle. Puis on a coupé le courant.

    Une décision politique, pas technique

    Il faut bien mesurer ce qui vient de se produire, parce que la couverture médiatique française a été d’une tiédeur confondante.

    Un président américain en exercice a décidé, par voie politique, de retirer du marché mondial le modèle d’intelligence artificielle le plus capable jamais déployé. Pas un régulateur indépendant. Pas une autorité de sûreté. Pas un tribunal. Le pouvoir exécutif, seul, unilatéralement, avec effet immédiat et portée extraterritoriale.

    Et le mouvement inverse existe déjà : l’Europe avait, quelques semaines plus tôt, interdit le déploiement de l’IA d’Apple sur son territoire. Deux blocs, deux coupures, un même réflexe. La technologie devient un objet de politique étrangère au même titre que le gaz ou les céréales.

    Le précédent n’est pas nouveau, l’échelle si

    Soyons honnêtes : les États-Unis n’en sont pas à leur coup d’essai en matière d’usage de la technologie comme levier de puissance. La réglementation ITAR encadre depuis des décennies l’exportation de composants dits sensibles, y compris quand ils sont intégrés dans des satellites européens. Les contrôles à l’exportation du Bureau of Industry and Security ont, depuis 2022, méthodiquement privé la Chine des GPU de dernière génération.

    Le CLOUD Act de 2018 permet aux autorités américaines d’exiger d’un fournisseur américain les données qu’il héberge, où qu’elles soient sur la planète. Les industriels français qui ont vécu l’affaire Alstom savent ce que « extraterritorialité » veut dire concrètement : une amende, une cession, et un fleuron qui change de pavillon.

    Mais jusqu’ici, ces instruments s’appliquaient à des composants, des données ou des entreprises. Là, on coupe l’accès à une capacité cognitive générale. C’est une autre catégorie d’objet.

    Tout le monde doit comprendre MAINTENANT qu’il n’est pas possible de faire confiance aux technologies américaines pour des raisons politiques. Notre dépendance aux États-Unis est beaucoup trop grande.

    Pourquoi je parle d’acte de guerre économique

    On m’a reproché la formule. Je la maintiens, et je vais l’argumenter.

    Couper au reste du monde l’accès au modèle le plus puissant disponible, c’est fonctionnellement équivalent à couper l’internet à tous les pays. Pas dans la forme, dans l’effet. Vous privez des millions d’entrepreneurs, de chercheurs, d’avocats, de médecins et d’ingénieurs d’un outil qui multipliait leur productivité par un facteur non trivial, et vous le faites sans consultation, sans préavis, sans recours.

    Les conséquences sont de trois ordres.

    • Économique. Toute architecture logicielle construite ces derniers mois autour d’un fournisseur unique vient de perdre sa colonne vertébrale. Les coûts de migration sont réels, immédiats et non provisionnés.
    • Industriel. Quel investisseur, quel directeur des systèmes d’information, quel dirigeant sensé va désormais bâtir une chaîne de valeur critique sur une API américaine ? Le risque n’est plus technique ni commercial, il est politique. Et le risque politique ne s’assure pas.
    • Stratégique. Ce sont les laboratoires américains eux-mêmes qui paient le prix fort. Si un acteur ne peut plus commercialiser un modèle plus puissant que la génération précédente, son avantage compétitif fond en quelques mois. On vient de signer, à Washington, la fin du leadership américain sur l’IA. Ils ont perdu, et le pire est qu’ils ne s’en rendront compte que dans dix-huit mois.

    Sur les motivations réelles, je n’ai que des hypothèses, et je les présente comme telles. Un modèle capable d’ingérer des dizaines de milliers de documents et d’en extraire les incohérences et les failles n’est pas seulement un outil de productivité pour développeurs. C’est aussi un outil d’audit. Appliqué à des dossiers financiers, à des montages patrimoniaux, à des archives judiciaires. Libre à chacun de tirer les conclusions qu’il souhaite.

    Le contre-argument que je ne peux pas balayer

    Je serais malhonnête si je m’arrêtais là. Parce qu’il existe une lecture opposée, et elle n’est pas ridicule.

    J’ai constaté moi-même, pendant ces trois nuits, que le modèle était en mesure de proposer des stratégies de contournement de à peu près n’importe quel système de sécurité. Y compris en expliquant comment exploiter les failles de l’intelligence humaine par ingénierie sociale. Y compris, potentiellement, dans le domaine militaire.

    Je recommande de recadrer fermement les IA quand c’est nécessaire, et surtout quand elles prennent trop confiance en elles. Elles peuvent devenir très dangereuses en confiance. Nous sommes leurs humains, c’est nous qui les dirigeons.

    Cette position n’est pas de la coquetterie. Anthropic a formalisé dès 2023 une politique de montée en puissance responsable qui prévoit explicitement des paliers de capacité au-delà desquels un modèle ne doit pas être déployé sans garde-fous renforcés. L’AI Act européen, entré en application par étapes depuis 2024, prévoit lui aussi des obligations spécifiques pour les modèles à usage général présentant un « risque systémique ».

    Donc oui : un moratoire motivé par une évaluation de sûreté publiée, contradictoire et opposable, ce serait défendable. Ce n’est pas ce qui s’est passé. Il n’y a eu ni évaluation publiée, ni procédure contradictoire, ni calendrier de réexamen. Il y a eu une décision, un communiqué, et le silence.

    La différence entre une régulation et un arbitraire tient exactement là : dans la traçabilité de la décision. Et c’est parce que la décision n’est pas traçable qu’elle est un précédent dangereux, indépendamment du fait qu’elle soit bonne ou mauvaise sur le fond.

    Le plan B : diluer le risque, rapatrier le calcul

    Assez pleuré. Voici ce que je fais concrètement, et ce que je recommande à tout architecte de systèmes agentiques.

    1. Ne jamais dépendre d’un fournisseur unique

    Tous les architectes d’IA agentiques doivent absolument se connecter à plusieurs fournisseurs pour diluer les risques, et surtout avoir une machine d’IA à la maison.

    Concrètement : une couche d’abstraction au-dessus des API, un routage par capacité et par coût, et des tests de bascule réguliers. Si votre code appelle directement un endpoint propriétaire, vous n’avez pas une architecture, vous avez une laisse.

    2. Prendre les alternatives au sérieux, sans naïveté

    Mistral est très avancé et très performant. Pas encore au niveau des modèles frontière, mais l’écart se réduit continuellement et l’entreprise progresse vite. L’Allemagne dispose avec Aleph Alpha et sa famille Luminous d’un savoir-faire réel sur les usages analytiques et souverains. Côté chinois, Zhipu et son écosystème Z.ai, comme DeepSeek, publient des modèles à poids ouverts d’un rapport performance/prix redoutable.

    Aucun de ces acteurs ne remplace à lui seul ce que j’ai perdu. Trois d’entre eux combinés, en revanche, couvrent 80 % de mes cas d’usage. C’est suffisant pour continuer à produire.

    3. Arrêter le fantasme du pré-entraînement souverain

    Je vais être direct, parce que c’est là que le discours public français devient mensonger.

    Nous ne construirons pas de nouveaux fournisseurs français d’IA à partir de zéro. Nous aurons déjà du mal à soutenir correctement ceux qui existent. Le pré-entraînement d’un modèle frontière, c’est plusieurs centaines de millions d’euros de calcul, une équipe de recherche mondiale et un accès garanti aux accélérateurs. Nous n’avons ni les trois, ni même deux sur trois.

    La stratégie réaliste est autre : partir d’un modèle ouvert solide, et investir massivement dans le post-entraînement, l’alignement métier, l’orchestration agentique et les données propriétaires françaises. C’est là que se crée la valeur défendable, et c’est cent fois moins cher.

    4. Rapatrier le calcul chez soi

    Nous sommes à quelques mois de faire tourner en local, sur du matériel à moins de 4 000 euros, l’équivalent de ce qui constituait il y a un an l’état de l’art commercial. Oui, à moins de 4 000 euros. La quantification, les architectures à mélange d’experts et les puces à mémoire unifiée ont changé l’équation.

    Une machine chez vous, ce n’est pas de la survivalisme technologique. C’est une assurance contre une décision politique prise à 6 000 kilomètres.

    L’angle mort français : les hommes, pas les modèles

    Le vrai sujet n’est pas le modèle. C’est le nombre de gens capables de s’en servir sérieusement.

    À la louche, la France doit compter aujourd’hui autour de 3 000 ingénieurs IA réellement opérationnels — je ne parle pas de gens qui ont suivi un MOOC, je parle de professionnels capables de concevoir, entraîner, déployer et maintenir des systèmes en production. Quand j’entends des objectifs publics consistant à doubler ce chiffre en quelques années, je ne sais pas s’il faut rire ou pleurer.

    La France aura besoin de 300 000 ingénieurs IA opérationnels dans les dix ans pour éviter un immense choc de compétitivité.

    Trois cent mille. Soit un ordre de grandeur cent fois supérieur au stock actuel. Cela suppose de bâtir une nation d’ingénieurs IA — et de ne pas prétendre le faire avec des cacahuètes, ce qui est pourtant la trajectoire budgétaire actuelle.

    Les métiers se redéfinissent sous nos yeux

    Ce que j’observe depuis dix-huit mois sur mes propres projets contredit le catastrophisme ambiant.

    L’IA ne va pas remplacer les développeurs, elle va les augmenter. Les mauvais deviendront meilleurs, et les bons deviendront redoutables.

    Il ne se passe pas un jour sans que ce soit moi qui montre le chemin aux modèles. En revanche, ils produisent infiniment plus vite que moi. La production, ils sont imbattables, et cela me va très bien : le goulot d’étranglement s’est déplacé de l’écriture vers la conception et le jugement.

    Deux profils émergent nettement, et j’ai commencé à les identifier et à les regrouper :

    • L’AI Strategic Technologist : celui qui conçoit les projets, tient la vision, arbitre les compromis et sait ce qu’il faut construire. C’est un profil rare, senior, transversal.
    • L’AI Full Context Engineer : celui qui maîtrise l’ingénierie du contexte, l’orchestration multi-modèles, les chaînes d’outils, l’évaluation et la fiabilisation. C’est le nouveau cœur du métier.

    Une nuance que je concède volontiers aux universitaires : pour un chercheur formé à la rigueur abstraite, voir l’IA devenir une science empirique où l’on ajuste des hyperparamètres comme des alchimistes plutôt que de démontrer des théorèmes ressemble à une régression intellectuelle. Ils n’ont pas tort. Mais la révolution industrielle ne s’est pas faite avec la thermodynamique — la thermodynamique est venue après.

    Ce que je retiens de ces trois nuits

    La confiance est rompue. Pas avec les ingénieurs américains, qui font un travail extraordinaire et qui sont les premières victimes de cette décision. Avec le cadre politique qui les surplombe et qui vient de démontrer qu’il pouvait, du jour au lendemain, transformer un outil mondial en instrument de pression.

    Je considère qu’il est désormais impensable qu’un futur président de la République française ne soit pas un connaisseur averti de ces technologies, et surtout un utilisateur quotidien. Pas un lecteur de notes de synthèse. Un utilisateur. On ne dirige pas un pays au XXIe siècle en déléguant la compréhension de l’infrastructure cognitive mondiale à un conseiller.

    Il y a le feu au lac, et le lac est à Paris comme à Bruxelles.

    Nous avons trois leviers, et trois seulement : multiplier nos fournisseurs, rapatrier notre calcul, et former massivement nos ingénieurs. Aucun des trois n’est spectaculaire. Aucun des trois ne fera un bon sommet international avec photo de famille. Les trois sont indispensables.

    Quant à moi, je continue. Une machine à la maison, trois fournisseurs en parallèle, un modèle ouvert que je post-entraîne. Ce sera plus lent et moins brillant que ces trois nuits de juin. Mais ce sera à moi.

    Et le jour où quelqu’un, quelque part, remettra une capacité de ce niveau à disposition du public — que ce soit à San Francisco, à Paris, à Heidelberg ou à Pékin — je serai prêt. Vous devriez l’être aussi.

    Pour aller plus loin

    Sources et références

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