Catégorie : MÉDIAS

  • Trois conseils que personne ne suivra
    Trois conseils que personne ne suivra
    Trois recommandations que je formule depuis des semaines et que presque personne ne suivra : bloquer totalement l’accès des mineurs à GTA, renoncer au Mac comme machine d’IA locale, et regarder très sérieusement du côté des modèles chinois à poids ouverts. Derrière ces trois conseils, une même idée : ce qui compte n’est jamais le principe affiché, mais l’architecture technique qu’on accepte sans la lire.

    Il y a des conseils qu’on donne en sachant qu’ils ne seront pas suivis. On les donne quand même, parce qu’on préfère avoir raison trop tôt que se taire à temps.

    En voici trois, formulés ces dernières semaines, sur des sujets qui n’ont apparemment rien à voir entre eux : un jeu vidéo, une gamme d’ordinateurs, et des modèles d’intelligence artificielle venus de Chine. Ils ont pourtant un point commun. Dans les trois cas, le débat public porte sur une question de façade — la violence, la marque, le drapeau — alors que le vrai sujet est ailleurs : dans l’architecture, dans la bande passante, dans la licence.

    Le jeu : mon conseil, c’est le blocage total

    Mon conseil, qui ne sera quasiment suivi par personne, c’est d’empêcher totalement l’accès du jeu GTA aux mineurs.

    Je sais exactement l’effet que produit cette phrase. Le vieux monsieur qui n’a rien compris, la panique morale, le énième procès des jeux vidéo. Sauf que mon argument n’est pas celui que vous croyez, et il ne porte pas sur la violence à l’écran.

    Commençons par les faits. Grand Theft Auto V a dépassé les 215 millions d’exemplaires écoulés, ce qui en fait l’un des produits culturels les plus vendus de l’histoire, tous supports confondus. Le sixième opus est annoncé pour la fin de l’année 2026 après deux reports successifs, et il sera classé PEGI 18. Dix-huit. Pas seize, pas « à voir avec les parents ».

    Ce qui me dérange vraiment : l’économie, pas les balles

    Sur la violence, la littérature scientifique est loin d’être aussi accablante qu’on le prétend. L’American Psychological Association a elle-même rappelé, dans sa résolution de 2020, que les données disponibles ne permettaient pas d’établir un lien entre jeux vidéo violents et violence criminelle. Je ne vais donc pas vous raconter que votre fils de treize ans deviendra un braqueur parce qu’il conduit une voiture volée en pixels.

    Le problème est ailleurs, et il est beaucoup plus vicieux. C’est l’économie du jeu en ligne. Le mode multijoueur repose sur une boucle d’usure calibrée au millimètre : des objets à des prix absurdes en monnaie virtuelle, un temps de « grind » démesuré, et une sortie de secours payante sous forme de cartes prépayées. Ajoutez-y un casino intégré, ouvert en 2019, dont l’accès a dû être bloqué dans une cinquantaine de pays pour cause de législation sur les jeux d’argent, et vous obtenez une machine à conditionner des cerveaux de douze ans aux mécaniques du pari.

    Le second problème, c’est le lobby en ligne. Un salon vocal ouvert, sans modération réelle, où un mineur croise des adultes anonymes pendant des heures. Aucun parent ne laisserait son enfant seul dans un bar à trois heures du matin. Beaucoup le font tous les soirs, à travers une manette.

    Concrètement, que faire

    • Prendre la classification PEGI 18 au sérieux : elle n’est pas une suggestion marketing, elle est le résultat d’une grille d’évaluation publique.
    • Activer le contrôle parental au niveau du compte console et non du jeu : PlayStation, Xbox et Steam permettent de bloquer par tranche d’âge, d’interdire les achats intégrés et de couper le chat vocal.
    • Filtrer au niveau du routeur ou du DNS familial, parce qu’un enfant contournera toujours un réglage local.
    • Interdire la console dans la chambre. C’est la mesure la plus efficace, la plus impopulaire, et la moins technique de toutes.
    • Expliquer pourquoi. Une interdiction sans explication produit de la fascination, ce qui est exactement l’inverse du but recherché.

    Et oui, votre enfant y jouera quand même chez un copain. Ce n’est pas une raison pour financer vous-même la machine à sous.

    Vérification d’âge : la vraie question n’est pas celle qu’on croit

    Ce débat sur les mineurs et les contenus en ligne, la France et l’Europe le mènent depuis trois ans, et ils le mènent mal. On s’écharpe sur un faux dilemme : faut-il vérifier l’âge, oui ou non, et est-ce la fin de l’anonymat ?

    Le véritable enjeu n’est pas la vérification d’âge ou l’anonymat. C’est quelle architecture de vérification d’âge, quelles données sont transmises, qui les conserve, et peut-on auditer tout ça.

    La différence entre les deux formulations n’est pas rhétorique, elle est structurelle. Une vérification d’âge peut être conçue de trois façons radicalement différentes. Première option : le site vous demande une pièce d’identité et la stocke — c’est la pire, et c’est celle vers laquelle glissent naturellement les acteurs qui veulent limiter leurs coûts. Deuxième option : un tiers vérificateur centralisé, qui sait qui vous êtes et ce que vous consultez, ce qui crée un point de surveillance unique. Troisième option : le double anonymat, où le fournisseur d’attribut sait qui vous êtes mais ignore le site visité, tandis que le site reçoit une preuve cryptographique du type « cette personne a plus de 18 ans » sans rien d’autre.

    La CNIL pousse cette troisième voie depuis 2022, l’Arcom l’a intégrée à son référentiel technique consécutif à la loi SREN de mai 2024, et la Commission européenne a publié en 2025 une application de vérification d’âge en marque blanche, préfiguration du portefeuille d’identité numérique européen prévu par le règlement eIDAS 2. Techniquement, les preuves à divulgation nulle de connaissance existent, elles fonctionnent, elles sont implémentables.

    Politiquement, elles coûtent plus cher qu’un scan de carte d’identité. Voilà pourquoi je parie sur la mauvaise architecture. Le Royaume-Uni a activé ses contrôles d’âge à l’été 2025 sous l’Online Safety Act, l’Australie a interdit les réseaux sociaux aux moins de 16 ans en décembre 2025 : dans les deux cas, le débat s’est concentré sur le principe, jamais sur le protocole. C’est exactement l’erreur.

    Le Mac : aucune de ces machines n’est pertinente pour l’IA locale

    Mon point de vue est tranché : aucun des nouveaux systèmes Mac n’est pertinent pour faire de l’IA locale.

    Là, je me fâche avec la moitié de mes lecteurs. Depuis deux ans, on lit partout que la mémoire unifiée d’Apple serait la solution miracle pour faire tourner de gros modèles chez soi. C’est un raisonnement qui ne tient que si l’on regarde un seul chiffre : la capacité mémoire.

    Les deux temps que personne ne distingue

    Une inférence de modèle de langage se déroule en deux phases très différentes. Le prefill, ou traitement du prompt, est limité par la puissance de calcul brute. La génération de tokens, elle, est limitée par la bande passante mémoire. Confondre les deux, c’est la source de 90 % des malentendus sur l’IA locale.

    Sur la bande passante, un Mac Studio haut de gamme plafonne autour de 819 Go/s, un portable haut de gamme autour de 546 Go/s, une configuration milieu de gamme autour de 273 Go/s. En face, une carte graphique grand public récente dépasse 1,7 To/s, et un accélérateur de centre de données atteint 3,3 To/s en HBM3. Autrement dit, la machine à 10 000 euros est deux fois plus lente que la carte à 2 500 euros sur le seul paramètre qui gouverne la vitesse de génération.

    Sur le calcul, l’écart est pire. En traitement de prompt long — un document de 100 pages, une base de code, un contexte RAG sérieux — on observe couramment un rapport de 3 à 10 entre un GPU dédié et une puce Apple. Vous attendez trente secondes avant que le premier mot n’apparaisse. Multipliez par une journée de travail.

    Ajoutez le reste : pas de CUDA, donc un écosystème logiciel systématiquement en retard ; vLLM, les kernels optimisés, les nouvelles méthodes de quantification arrivent d’abord ailleurs ; l’entraînement et même le fine-tuning sérieux restent une souffrance ; et le débit en traitement par lots, dès que vous servez plus d’un utilisateur, s’effondre.

    La nuance que je m’impose

    Il existe un cas d’usage où ces machines sont défendables, et l’honnêteté oblige à le dire. Si vous voulez faire tourner un très gros modèle à experts activés partiellement — le genre de modèle où 200 milliards de paramètres sont chargés mais où 20 milliards seulement travaillent à chaque token —, la capacité mémoire devient le facteur limitant, et il n’existe pas d’alternative à 10 000 euros qui vous donne 512 Go accessibles au GPU. À cela s’ajoutent le silence, une consommation de quelques dizaines de watts, et un framework maison, MLX, qui progresse vite.

    Mais c’est un cas particulier, pas une recommandation générale. Pour la très grande majorité des gens qui veulent « faire de l’IA en local » en 2026, l’ordre de priorité est simple : une carte graphique d’occasion de 24 Go, ou deux ; à défaut, une station dédiée à l’inférence ; à défaut, une API chiffrée avec un engagement contractuel de non-rétention. Acheter un Mac pour cela, c’est payer très cher un compromis dont on n’a pas besoin.

    Les technologies chinoises : le conseil le plus impopulaire des trois

    Pour ma part, je recommande d’utiliser les technologies chinoises.

    Celui-là, je le maintiens contre à peu près tout le monde. Non par affection géopolitique — je n’en ai aucune — mais parce que je regarde les licences et les poids.

    Depuis la sortie de DeepSeek R1 en janvier 2025, l’écosystème chinois a fait un choix que les laboratoires américains dominants ont abandonné : publier les poids des modèles sous des licences permissives, souvent MIT ou Apache 2.0. Qwen chez Alibaba, Kimi chez Moonshot, GLM chez Zhipu, DeepSeek : on parle de familles de modèles téléchargeables, exécutables sur votre matériel, modifiables, auditables dans leur comportement, et surtout non révocables. Personne ne peut vous couper l’accès à un fichier que vous avez déjà sur votre disque.

    Voilà ce qu’est réellement la souveraineté technique. Ce n’est pas un drapeau sur une plaquette commerciale, c’est la capacité matérielle de continuer à fonctionner quand le fournisseur change d’avis, augmente ses prix ou obéit à une injonction extraterritoriale. Sur ce critère précis, un modèle chinois à poids ouverts tournant dans votre salle serveur est plus souverain qu’une API européenne fermée.

    Je le constate sur le terrain, salon après salon. Les confrères africains que je croise ont parfaitement compris ce point et l’exploitent sans complexe : ils sautent l’étape du contrat de licence hors de prix et déploient directement des modèles ouverts adaptés à leurs langues et à leurs contraintes énergétiques. Ils n’ont rien à envier à personne, et ils vont produire des choses que nous ne verrons pas venir.

    Les objections sont réelles, je ne vais pas les balayer. Les modèles chinois portent un alignement politique visible sur certains sujets, et il faut le savoir avant de les mettre dans un produit destiné au public. Les jeux de données d’entraînement ne sont pas plus transparents que chez les autres. Enfin, poids ouverts ne veut pas dire ouverts au sens du logiciel libre : sans données ni recettes d’entraînement, la reproductibilité reste une fiction. Mais entre une boîte noire qu’on peut poser sur sa propre machine et une boîte noire qu’on loue à l’heure, mon choix est fait.

    Hasard déterministe, hasard fondamental : ce que l’IA saura, et ce qu’elle ne saura peut-être jamais

    Je n’ai pas une immense culture philosophique, je l’admets volontiers, ce n’est pas mon point fort. Cela ne m’empêche pas de poser une distinction que je crois structurante pour la suite, et qui va bien au-delà du débat sur les modèles et les cartes graphiques.

    Une intelligence artificielle générale n’aura aucun mal à résoudre ce qu’on appelle le hasard déterministe. Le hasard fondamental, c’est une tout autre affaire.

    Le hasard déterministe, c’est celui de vos générateurs pseudo-aléatoires. Un algorithme part d’une graine et produit une suite qui a toutes les apparences du désordre, mais qui est intégralement prédictible si l’on connaît l’état interne. Ce n’est pas une hypothèse : on sait déjà entraîner des réseaux de neurones à prédire les sorties de générateurs mal conçus, et l’histoire de la cryptanalyse est jalonnée de systèmes réputés inviolables tombés en quelques heures de calcul. Toute la sécurité informatique civile repose sur des hasards de cette famille, ou sur des problèmes mathématiques dont on postule la difficulté.

    Le hasard fondamental est d’une autre nature. Depuis les inégalités de Bell et les expériences qui les ont violées — travaux couronnés par le prix Nobel de physique 2022 —, nous savons qu’aucune théorie à variables cachées locales ne peut rendre compte des corrélations quantiques observées. Si l’indéterminisme est réellement au socle du monde, alors il n’y a rien à « craquer » : ce n’est pas un chiffrement, c’est une propriété.

    Restent les échappatoires théoriques, et elles sont vertigineuses : la mécanique bohmienne, déterministe mais non locale, ou le superdéterminisme, qui sauve le déterminisme en sacrifiant l’idée même de liberté expérimentale. Une superintelligence trancherait-elle ce débat ? Je n’en sais rien, et je me méfie de ceux qui affirment le contraire. Ce que je sais, c’est que le jour où une machine produira une démonstration convaincante sur ce terrain, elle ne bouleversera pas seulement la physique : elle balaiera trois millénaires de certitudes métaphysiques bâties par des gens persuadés de détenir le dernier mot.

    Et 2027, dans tout ça ?

    On me demande beaucoup ce que disent mes modèles prédictifs sur la présidentielle. J’en construis, je les affine, et je vais vous dire la chose la plus utile que j’aie à en tirer : je me méfie de mes propres chiffres.

    Un modèle électoral n’est pas une boule de cristal, c’est une extrapolation de données passées sous hypothèses stables. Or rien n’est stable : ni l’offre politique, ni le calendrier judiciaire, ni la structure de l’abstention, ni les effets de plateforme sur la formation de l’opinion. Les modèles de 2016 et de 2017 ont failli exactement là-dessus, et les meilleurs praticiens vous diront que la véritable information n’est pas le score central mais la largeur de l’intervalle.

    La seule chose dont je suis certain, c’est que les algorithmes de recommandation joueront un rôle plus déterminant que les programmes. Et que personne, en France, ne s’y prépare sérieusement. Les gouvernements des démocraties doivent s’entourer d’experts en informatique, en programmation et en intelligence artificielle — pas de communicants qui ont lu deux articles sur le sujet. Tant que ce ne sera pas le cas, nous subirons des architectures conçues ailleurs, par d’autres, pour d’autres objectifs que les nôtres.

    Le fil rouge

    Bloquer un jeu, refuser une machine, adopter des poids ouverts : trois conseils sans rapport apparent, un seul réflexe. À chaque fois, regardez sous le capot plutôt que l’étiquette.

    Le jeu n’est pas dangereux à cause de ses images, il l’est à cause de son modèle économique. Le Mac n’est pas inadapté à cause de sa marque, il l’est à cause d’un rapport bande passante sur calcul. Le modèle chinois n’est pas recommandable par sympathie, il l’est parce que sa licence vous rend le contrôle. Dans les trois cas, le débat public s’arrête à la surface et la décision se joue deux couches en dessous.

    Ces conseils ne seront pas suivis, je le sais. Mais dans deux ans, quand nous découvrirons que la vérification d’âge européenne a été bâtie sur un modèle centralisé, ou que nos administrations paient au token une IA qu’elles ne maîtrisent pas, souvenez-vous simplement qu’il n’y avait pas besoin d’un algorithme prédictif pour le voir venir. Il suffisait de lire la documentation technique.

    Pour aller plus loin

    Sources et références

  • Russie, Ukraine, Europe : l’engrenage
    Russie, Ukraine, Europe : l’engrenage
    L’Europe glisse vers une confrontation directe avec la Russie sans que personne n’ait jamais posé la question aux populations. Entre attribution réflexe de tout incident à Moscou, guerre hybride bien réelle mais mal documentée publiquement, trous capacitaires abyssaux dans notre défense sol-air et dépendance énergétique simplement rendue invisible, j’essaie ici de démêler ce qui relève du fait, de l’interprétation et de la propagande — des deux côtés.

    Il y a une phrase que j’entends désormais dans les vingt minutes qui suivent n’importe quel incident, n’importe où en Europe : « c’est encore un coup des Russes ».

    Un câble sous-marin qui casse. Un entrepôt qui brûle. Un aéroport paralysé. Une panne électrique. Un colis suspect. Une élection qui déplaît. Un drone au-dessus d’une base. Toujours la même réponse, toujours le même réflexe, toujours avant l’enquête.

    Je ne dis pas que la Russie ne fait rien. Je dis exactement l’inverse : elle fait beaucoup, c’est documenté, et c’est précisément pour ça que l’attribution réflexe est un désastre. Quand tout est russe, plus rien n’est prouvé. Et quand plus rien n’est prouvé, on avance vers la guerre les yeux bandés.

    Le réflexe d’attribution : comment on tue le débat en trois mots

    Prenons un cas concret, celui d’une frappe de drones sur une plage russe bondée de vacanciers russes. Le lendemain, plusieurs commentateurs européens expliquaient doctement qu’il s’agissait d’une opération sous faux drapeau du Kremlin.

    Moscou n’envoie pas de drones ukrainiens sur des plages russes bondées de vacanciers russes.

    On peut trouver la remarque brutale. Elle est surtout logique. Un État autoritaire qui a besoin de mobiliser sa population n’a pas besoin de tuer ses propres estivants en plein mois d’août : il lui suffit d’ouvrir le journal télévisé de 20 heures. L’hypothèse de la fausse bannière existe, elle a des précédents historiques réels — de l’incident de Gleiwitz en 1939 à Mainila en novembre 1939, justement organisé par l’URSS contre la Finlande. Mais elle doit être démontrée, pas invoquée comme un réflexe pavlovien.

    Le problème, c’est que ce réflexe s’applique désormais à la désinformation elle-même. On nous annonce régulièrement des « campagnes publicitaires de désinformation russe » massives, et quand je demande simplement à voir les pièces, à consulter les créas, les URL, les identifiants de comptes, les rapports d’attribution technique, le silence est assourdissant.

    Est-ce que quelqu’un peut me donner des liens vers cette campagne publicitaire de désinformation russe, qu’on puisse voir à quoi ça ressemble exactement ?

    Cette question n’est pas de la complaisance. C’est la base du travail journalistique et du travail d’analyste. Et la réponse existe parfois : le dispositif Doppelgänger / RRN, décortiqué par VIGINUM dès juin 2023, était documenté avec noms de domaines, typosquattage de sites de presse (Le Monde, Le Parisien, 20 Minutes, Bild, Der Spiegel), captures d’écran et chaînes d’amplification. Là, on peut discuter, vérifier, contredire. C’est du travail sérieux.

    Ce que je refuse, ce sont les accusations sans pièce jointe. Parce qu’à force de crier au loup sur tout, on obtient l’inverse de l’effet recherché : une partie croissante de la population ne croit plus rien — ni Moscou, ni Paris, ni Bruxelles. C’est exactement le but recherché par les opérations d’influence : ce n’est pas de vous faire aimer la Russie, c’est de vous faire douter de tout. Et nous les aidons gratuitement.

    La guerre hybride, elle, est parfaitement réelle

    Maintenant, l’autre côté du miroir. Il faut être d’une naïveté confondante pour croire que la zone grise est un fantasme d’atlantiste.

    Depuis 2023, la liste des incidents documentés en Europe s’est allongée de façon spectaculaire : rupture du gazoduc Balticconnector entre la Finlande et l’Estonie en octobre 2023 ; câbles sous-marins sectionnés en mer Baltique en novembre 2024 puis en décembre 2024 avec l’affaire du pétrolier Eagle S ; incendie d’un entrepôt logistique lié à l’Ukraine à Leyton, dans l’est de Londres, en mars 2024, avec condamnations à la clé ; colis incendiaires ayant pris feu dans des hubs logistiques en Allemagne, en Pologne et au Royaume-Uni à l’été 2024 ; brouillage GPS systématique au-dessus de la Baltique ; et une agence américaine, la CISA, qui publiait en septembre 2024 une alerte conjointe avec dix pays sur les activités cyber de l’unité 29155 du GRU.

    Quand un épisode de ce type se produit en Allemagne — le pays qui est devenu le premier soutien militaire européen de Kiev et le hub logistique de l’OTAN sur le continent — j’y vois autre chose qu’un fait divers.

    C’était un avertissement je pense, et un test pour évaluer les réactions en Europe. La Russie montre qu’elle est capable de frapper clandestinement et de façon hybride en Allemagne où elle veut et quand elle veut.

    C’est le principe même de la stratégie de la zone grise : rester méthodiquement sous le seuil de l’article 5. Assez fort pour être compris des chancelleries, assez faible pour ne jamais justifier une réponse collective. On teste la résilience, on mesure les temps de réaction, on cartographie les vulnérabilités, on observe qui bronche et qui se tait.

    Les « zakladka », ou pourquoi il ne faut pas s’étonner

    Un mot sur un sujet qui provoque à chaque fois des cris d’orfraie : les caches opérationnelles. Tous les services extérieurs du monde en disposent — matériel, argent, faux documents, moyens de communication planqués sur le territoire d’un pays cible ou allié. C’est de la logistique clandestine élémentaire, enseignée dans toutes les écoles de renseignement de la planète. Chez les Russes, cela porte un nom : zakladka. La DGSE, le MI6, la CIA, le Mossad ont leurs équivalents.

    Découvrir une cache russe en Europe n’est donc pas la preuve d’une invasion imminente : c’est la preuve que le SVR et le GRU font leur métier, comme ils le font depuis 1920. Ce qui a changé, c’est le passage du renseignement passif à l’action directe — sabotage, incendie, recrutement de sous-traitants jetables via Telegram pour quelques centaines d’euros. Ça, c’est nouveau, et c’est le vrai signal.

    Le trou capacitaire dont on ne parle jamais aux Français

    Passons à ce qui devrait vous inquiéter beaucoup plus que les querelles d’attribution : notre capacité réelle à encaisser une riposte.

    Depuis 2022, les dirigeants européens ont franchi, un cran après l’autre, des lignes qu’ils avaient eux-mêmes qualifiées d’infranchissables : livraison de blindés lourds, puis d’avions de combat, puis de missiles de croisière à longue portée, puis autorisation d’usage en profondeur sur le territoire russe, puis discussions ouvertes sur l’envoi de « forces de réassurance ». Chaque étape a été présentée comme la dernière. Aucune ne l’a été.

    Je ne vois donc plus d’objection à ce que la Russie réplique contre les alliés de l’OTAN, dont la France. C’est de toute façon bien l’objectif recherché par les dirigeants occidentaux, il ne faut plus se leurrer.

    Cette phrase est volontairement provocatrice, et je l’assume. Elle pose une question simple : si nous participons de fait au ciblage en profondeur du territoire russe, sur quelle base morale ou juridique expliquerons-nous à nos concitoyens qu’une riposte est un acte d’agression inqualifiable ? On ne peut pas être cobelligérant à mi-temps.

    Or, à quoi ripostons-nous ? La France dispose d’un nombre très limité de systèmes de défense sol-air moyenne portée SAMP/T — de l’ordre d’une dizaine de sections, dont plusieurs ont été cédées ou engagées ailleurs. Le SAMP/T NG et son missile Aster 30 B1NT, seuls capables d’aborder la question des cibles manœuvrantes à très haute vitesse, ne seront pas déployés en volume avant la fin de la décennie. Le projet européen HYDIS, lancé en 2023 pour l’interception de menaces hypersoniques, vise l’horizon 2035.

    Traduction : aujourd’hui, en 2026, la France n’a pas de missile intercepteur capable d’arrêter une frappe hypersonique. Ce n’est pas une opinion, c’est un calendrier industriel. La frappe russe sur Dnipro en novembre 2024 avec le vecteur Orechnik était, elle aussi, un message adressé moins à Kiev qu’à Paris, Berlin et Londres.

    Et le déséquilibre est le même du côté offensif : les stocks de munitions, les capacités de production d’obus de 155 mm, la profondeur logistique. L’Union européenne s’est fixé des objectifs ambitieux de production annuelle ; la Russie, économie de guerre assumée avec plus de 6 % de son PIB consacré à la défense, produit toujours davantage. Nous avons décidé d’entrer dans un duel d’attrition avec un adversaire mieux préparé à l’attrition que nous. C’est une décision. Elle n’a jamais été soumise à un vote.

    La dépendance qu’on n’a pas soldée, on l’a rendue invisible

    L’autre grand récit, c’est celui de l’indépendance énergétique retrouvée. Regardons les chiffres plutôt que les discours.

    En 2021, la Russie fournissait environ 45 % des importations européennes de gaz. Fin 2024, ce chiffre était tombé sous les 20 %, et la part transitant directement par gazoduc a été réduite à presque rien après l’arrêt du transit ukrainien au 1er janvier 2025. Excellent bilan sur le papier.

    Sauf que, dans le même temps, les importations européennes de GNL russe ont atteint des niveaux records, la France, l’Espagne et la Belgique figurant parmi les premiers acheteurs. L’Union a certes interdit le transbordement de GNL russe vers les pays tiers depuis les ports européens dans son quatorzième paquet de sanctions de juin 2024, avec application en mars 2025, et la Commission a proposé une sortie complète à l’horizon 2027-2028. Mais entre l’annonce, le règlement, les clauses de force majeure des contrats take-or-pay et la réalité des cargaisons, il y a un monde.

    Ajoutez-y le pétrole raffiné : du brut russe transformé en Inde ou en Turquie et revendu en Europe sous pavillon neutre. Le baril ne porte pas de passeport. On croit avoir soldé la dépendance ; on l’a juste rendue opaque, plus chère, et plus difficile à mesurer.

    Ce n’est pas un détail moral, c’est un point de vulnérabilité stratégique. Une chaîne d’approvisionnement que vous ne cartographiez plus est une chaîne que vous ne pouvez plus défendre.

    Et après ? La question de la reconstruction, qui dit tout

    Il y a un sujet dont les milieux d’affaires parlent beaucoup en privé et jamais en public : le marché de la reconstruction ukrainienne.

    La Banque mondiale, dans son évaluation actualisée de février 2025, chiffrait les besoins de reconstruction et de relèvement de l’Ukraine à environ 524 milliards de dollars sur dix ans — soit près de trois fois le PIB ukrainien d’avant-guerre. Depuis, les destructions ont continué. Autour de ce chiffre gravitent des colloques, des business forums, des mémorandums signés, des lignes de crédit export ouvertes par des agences européennes.

    Et je pose la question qui fâche : sur quel territoire, et avec l’accord de qui ?

    Si le conflit se termine par un règlement négocié — c’est-à-dire par un compromis territorial, ce qui est le cas de l’écrasante majorité des guerres interétatiques —, une partie substantielle des zones à reconstruire ne sera pas sous contrôle de Kiev. Et il faudrait une bonne dose de naïveté pour imaginer que Moscou attribuera des marchés à des entreprises françaises, après quatre années de sanctions, de gel d’avoirs et de discours martiaux venus de Paris. Les contrats iront aux entreprises russes, chinoises, turques, indiennes, émiraties. Nous aurons financé la destruction et regardé d’autres encaisser la reconstruction.

    Quant aux quelque 210 milliards d’euros d’avoirs russes gelés en Europe, dont l’immense majorité chez Euroclear en Belgique : leur confiscation pure et simple, régulièrement évoquée, ferait à mon avis plus de dégâts à la crédibilité de l’euro comme monnaie de réserve qu’elle n’apporterait de bénéfices à Kiev. Les banques centrales du Sud global regardent très attentivement ce précédent.

    Sortir de l’engrenage : ce que j’entends aussi de l’autre côté

    Je dois être honnête sur les contre-arguments, parce qu’ils ne sont pas ridicules.

    • L’argument de l’appétit : un agresseur qui obtient satisfaction recommence. La Géorgie en 2008, la Crimée en 2014, le Donbass, puis février 2022 : la séquence est difficile à balayer d’un revers de main.
    • L’argument finlandais et polonais : ceux qui connaissent le mieux la Russie pour l’avoir eue comme voisin ou comme tutelle sont aussi les plus fermes. Ce n’est pas de l’hystérie occidentale, c’est de la mémoire.
    • L’argument juridique : c’est la Russie qui a franchi une frontière internationalement reconnue, pas l’inverse. Aucune analyse de l’escalade ne peut faire disparaître ce fait initial.

    Tout cela est vrai. Et pourtant, rien de tout cela ne répond à la question opérationnelle : avec quelle armée, quelle industrie, quelle défense sol-air, quelle énergie et quel consentement populaire l’Europe compte-t-elle mener une confrontation directe avec une puissance nucléaire ?

    Ma conviction est simple, et je la formule sans détour : Zelensky et Macron doivent cesser de pousser à une escalade qui aboutira d’abord à la destruction de ce qui reste de l’Ukraine. Pas parce que la cause ukrainienne serait illégitime — elle ne l’est pas —, mais parce qu’une guerre qu’on ne peut pas gagner militairement doit se terminer politiquement, et que chaque mois de retard se paie en vies ukrainiennes, en territoire ukrainien et en démographie ukrainienne. L’Ukraine a déjà perdu plusieurs millions d’habitants entre l’exil et les pertes. Cette hémorragie-là ne se reconstruit pas avec 524 milliards de dollars.

    Ce que j’attends d’un dirigeant sérieux, ce n’est pas une posture. C’est un plan : quels objectifs de guerre atteignables, à quel coût, avec quelles capacités réelles, et quelle porte de sortie négociée. Aucun des trois n’a été présenté aux Européens en quatre ans.

    Bref. On nous a expliqué que nous n’étions pas en guerre, puis que nous étions en guerre hybride, puis qu’il fallait s’y préparer « dans les cinq ans ». Entre-temps, personne ne nous a demandé notre avis. Et la seule question qui compte aujourd’hui reste sans réponse : que faisons-nous le jour où la riposte ne tombe plus à Kiev, mais chez nous ?

    Pour aller plus loin

    Sources et références

  • Trump et l’été des faux deals
    Trump et l’été des faux deals
    Depuis trois semaines, la séquence Iran–Israël–États-Unis se joue sur un registre inédit : celui du communiqué permanent, où l’on annonce un cessez-le-feu le matin et des frappes le soir. Pendant ce temps, le monde arabe se repositionne en silence, le détroit d’Ormuz redevient le point de compression de l’économie mondiale, et la France découvre qu’elle est embarquée dans une guerre qu’elle n’a ni décidée, ni discutée, ni budgétée. Voici ce que cet été raconte vraiment.

    Il y a une blague qui circule à Téhéran en ce moment. Elle dit à peu près ceci : « Si vous recevez un appel d’un numéro américain, ne décrochez pas, c’est peut-être vous qui allez signer la paix. »

    C’est drôle. C’est même très drôle. Sauf que derrière la blague, il y a une question sérieuse, et je la pose depuis deux semaines sans obtenir de réponse convaincante de qui que ce soit.

    LET ME ASK YOU SOMETHING. WHO IS CALLING TRUMP FROM IRAN?…

    Qui appelle, exactement ? Quel ministère ? Quel canal ? Quelle autorité, dans un pays qui vient d’enterrer son Guide suprême et dont la chaîne de commandement est, au minimum, en recomposition ? Personne ne le dit. Et personne ne le demande.

    « Iran just called » : quand la diplomatie devient un fil d’actualité

    Reprenons depuis le début, parce que la mémoire collective a la durée de vie d’un cycle d’information.

    En juin 2025, Israël lance une campagne aérienne massive contre les installations nucléaires et militaires iraniennes. Les États-Unis suivent avec des frappes sur Fordo, Natanz et Ispahan. Douze jours plus tard, un cessez-le-feu est annoncé — non pas par une chancellerie, non pas par un communiqué conjoint, mais par un message publié sur un réseau social. Le monde apprend la fin d’une guerre comme il apprend un changement de programmation télé.

    Un an plus tard, nous y sommes de nouveau. Et le format n’a pas changé : l’annonce précède le fait, le fait contredit l’annonce, et l’annonce suivante efface la contradiction. En moins de trois semaines, le président américain a expliqué qu’un traité de paix était en vue, que les Iraniens étaient « de véritables ordures », que le traité était rompu, puis que Téhéran suppliait pour obtenir un accord.

    Ce n’est pas de la diplomatie. C’est du trading narratif.

    Et je pèse mes mots, parce que j’ai passé trente ans dans des salles de négociation. Un négociateur qui annonce publiquement que l’autre partie le supplie n’est pas en position de force : il fabrique de la position de force. Ce n’est pas la même chose. La vraie force est silencieuse, elle n’a pas besoin de majuscules.

    Le problème structurel : il n’y a plus d’interlocuteur unique

    Le vrai sujet, celui que personne n’ose formuler, c’est que la République islamique n’a peut-être plus, aujourd’hui, de centre de décision unifié capable d’engager le pays. Entre le Bureau du Guide en transition, le Conseil suprême de sécurité nationale, les Gardiens de la révolution et l’appareil diplomatique de Téhéran, les canaux sont multiples et pas nécessairement alignés.

    Quand vous « décapitez » un système politique sans avoir prévu ce qui vient après, vous ne créez pas un partenaire de négociation. Vous créez une multitude de veto. C’est exactement la leçon irakienne de 2003, et elle a coûté environ 4 500 vies américaines et plusieurs centaines de milliers de vies irakiennes pour être apprise. Manifestement, elle a été oubliée.

    Bref. On négocie avec un numéro de téléphone dont on ne sait pas qui décroche.

    Qui a commencé ? La bataille du récit autour d’Ormuz

    Sur les plateaux, la version est déjà figée : c’est l’Iran « qui a commencé », en s’en prenant à des navires qui tentaient de franchir le détroit d’Ormuz. Point. Circulez.

    Sauf que la question « qui a commencé » est toujours une question piégée, parce que la réponse dépend entièrement du curseur temporel qu’on choisit. On commence le 8 juillet 2026 ? L’Iran a tort. On commence en juin 2025 avec les frappes préventives israéliennes ? L’histoire change. On commence en 2018 avec le retrait unilatéral américain de l’accord de Vienne, alors que l’AIEA certifiait la conformité iranienne ? Elle change encore. On remonte à 1953 et au renversement de Mossadegh par la CIA et le MI6 ? Là, on n’est plus du tout dans le même récit.

    Je ne dis pas que le régime iranien est un enfant de chœur. Il ne l’est pas. Il réprime brutalement sa propre population, il finance des milices, il exécute massivement. Ce sont des faits, et les nier serait aussi malhonnête que de gober la version de BFM.

    Mais je dis qu’on ne peut pas appliquer le droit international comme un menu à la carte.

    Ormuz, le nerf de tout

    Quelques chiffres pour comprendre pourquoi ce bras de mer de 33 kilomètres de large dans sa partie la plus étroite décide de votre pouvoir d’achat :

    • Environ 20 millions de barils de pétrole par jour y transitent, soit près de 20 % de la consommation mondiale de produits pétroliers liquides.
    • Environ un cinquième du GNL mondial passe par là, dont l’essentiel des exportations qataries.
    • Le couloir navigable réel ne fait que 3 kilomètres de large dans chaque sens. Trois kilomètres.

    Autrement dit : n’importe quel acteur capable de poser des mines, de tirer des missiles antinavires ou simplement de faire monter les primes d’assurance « risque de guerre » tient une partie de l’économie mondiale par le col. Ce n’est pas nouveau. La « guerre des pétroliers » de 1984-1988, en marge du conflit Iran-Irak, avait déjà vu plus de 400 navires attaqués et provoqué l’engagement direct de la marine américaine.

    Ce qui est nouveau, en revanche, c’est qu’aujourd’hui l’Europe n’a strictement aucun levier sur cette zone. Aucun. Nous subissons le prix, nous ne pesons pas sur la cause.

    Téhéran : ce que les funérailles ont dit au monde

    Le signal le plus important de ce mois de juillet n’était pas militaire. Il était protocolaire.

    Une délégation officielle venue d’Arabie Saoudite s’est déplacée à Téhéran pour assister aux funérailles de Khamenei, ce qui n’était absolument pas prévu au programme par les Occidentaux. On notera aussi la présence assumée du Qatar et d’Oman.

    Il faut mesurer ce que cela signifie. Riyad et Téhéran ont rompu leurs relations diplomatiques en 2016. Pendant sept ans, les deux capitales se sont affrontées par procuration au Yémen, en Syrie, au Liban, en Irak. Puis vint mars 2023 et l’accord de Pékin, négocié sous parrainage chinois, qui a rétabli les relations. Beaucoup, en Europe, y ont vu un arrangement de circonstance.

    C’était une erreur d’analyse.

    Le déplacement saoudien à Téhéran dans ce contexte-là — c’est-à-dire au moment précis où Washington et Tel-Aviv attendaient des monarchies du Golfe qu’elles se taisent ou applaudissent — est un acte politique majeur. Il dit une chose simple : le Golfe ne veut pas d’une guerre régionale sur son plan d’eau, et il ne veut plus que son avenir soit écrit à l’extérieur.

    La logique des monarchies du Golfe est économique, pas idéologique

    Mohammed ben Salmane a un projet : Vision 2030, NEOM, la diversification hors hydrocarbures, les Jeux asiatiques, l’Exposition universelle 2030, la Coupe du monde 2034. Tout cela suppose une chose et une seule : la stabilité régionale. Aucun fonds souverain ne construit une ville futuriste à portée de missile balistique.

    Le Qatar, lui, a été directement frappé en juin 2025 lorsque l’Iran a visé la base d’Al-Udeid en riposte aux frappes américaines. Doha a compris ce jour-là qu’accueillir la plus grande base américaine du Moyen-Orient était devenu un passif autant qu’un actif. Oman, enfin, joue depuis quarante ans le rôle de canal discret entre Washington et Téhéran — c’est à Mascate que se sont nouées les premières négociations secrètes qui ont abouti au JCPOA.

    Bref. Ce que nos éditorialistes ont pris pour une cérémonie funèbre était en réalité une réunion de repositionnement stratégique. Et personne, à Paris, ne semble l’avoir vu.

    La France, spectatrice embarquée

    Venons-en à nous. Parce que c’est là que ça fait mal.

    L’engrenage, encore. Frappes nocturnes en Iran, menaces d’offensive totale, kérosène qui vacille sur nos stocks stratégiques. Et la France, spectatrice, embarquée dans un conflit qu’elle n’a pas choisi.

    Regardons les faits froidement, sans passion.

    La France dispose d’un porte-avions. Un seul. Le Charles de Gaulle, entré en service en 2001, immobilisé environ un tiers du temps pour entretien et arrêts techniques majeurs. La loi de programmation militaire 2024-2030 prévoit 413 milliards d’euros, dont une part significative consacrée au porte-avions de nouvelle génération qui n’entrera pas en service avant 2038. Trente-huit. Dans douze ans.

    Pendant ce temps, nous n’avons pesé ni sur le dossier ukrainien, ni sur Gaza, ni sur le Liban, ni sur l’Iran. Nous produisons des communiqués « appelant à la retenue de toutes les parties ». C’est devenu notre principale exportation diplomatique.

    Le Liban : la dernière carte française

    S’il y a un dossier où la France a encore une légitimité historique et une capacité d’action, c’est le Liban. Depuis l’expédition de 1860, depuis le mandat, depuis la FINUL déployée en 1978 où nous avons compté parmi les plus gros contributeurs de troupes, Paris a un rôle spécifique à Beyrouth. Ce n’est pas de la nostalgie coloniale, c’est un réseau de relations réel, dans toutes les communautés libanaises.

    Je l’écrivais il y a quelques jours et je le maintiens : la France doit prendre le leadership d’une coalition internationale pour protéger le Liban. L’Espagne, qui commande depuis des années des contingents importants au sein de la FINUL et qui a pris ces derniers mois les positions les plus fermes d’Europe sur Gaza, suivrait. L’Italie aussi, probablement. L’Irlande, la Slovénie, la Belgique, peut-être.

    C’est tard. C’est même très tard. Mais c’est mieux que rien, et c’est la seule chose utile que nous puissions faire dans cette région dans les six prochains mois.

    La question qui fâche : critique d’un État ou haine d’un peuple ?

    Il faut dire un mot de la police du discours qui s’est installée dans le débat français, parce qu’elle empoisonne tout.

    Dénoncer la conduite du gouvernement israélien à Gaza, où la Cour internationale de justice a jugé « plausible » le risque de génocide dans son ordonnance de janvier 2024 sur la requête sud-africaine, ce n’est pas de l’antisémitisme. C’est une position politique, partagée par des organisations israéliennes de défense des droits humains, par de nombreux intellectuels juifs diasporiques, et par une partie croissante de l’opinion mondiale.

    Inversement, se servir de la cause palestinienne pour cibler des Français juifs dans leur synagogue ou leur école, c’est de l’antisémitisme, et c’est une saloperie sans circonstance atténuante.

    Les deux affirmations sont vraies en même temps. Ceux qui refusent d’en tenir une pour maintenir l’autre ne défendent ni les Palestiniens ni les Juifs : ils défendent leur boutique. Et à force de crier au loup pour disqualifier toute critique politique, on finit par vider le mot « antisémitisme » de son sens — au moment précis où on en a le plus besoin.

    2 580 ans contre 78 : l’argument du temps long, et ses limites

    J’ai publié il y a quelques semaines une petite liste qui a beaucoup circulé :

    Âge. Israël 78 ans. États-Unis 250 ans. Russie 1160 ans. Chine 2150 ans. Iran 2580 ans.

    Le propos n’est pas de hiérarchiser la dignité des nations. Il est de rappeler une évidence que les stratèges de Washington oublient à chaque génération : certaines civilisations ont une profondeur temporelle qui rend l’idée même de « changement de régime imposé de l’extérieur » absurde.

    L’Iran a survécu à Alexandre, aux Arabes, aux Mongols, aux Turcs, aux Britanniques, aux Russes, à huit ans de guerre contre l’Irak soutenu par l’Occident et le Golfe — un million de morts. L’idée qu’on va le « régler » en quelques semaines de frappes aériennes relève du fantasme de bureau.

    Mais soyons honnêtes : l’argument a ses limites, et je ne veux pas le vendre plus cher qu’il ne vaut.

    • L’ancienneté n’est pas la solidité. L’Empire ottoman avait six siècles quand il s’est effondré en quatre ans.
    • La civilisation persane n’est pas la République islamique. Confondre les deux, c’est faire au régime le cadeau qu’il réclame depuis 1979 : se présenter comme l’incarnation exclusive de l’Iran.
    • L’économie iranienne est en ruine. Effondrement du rial, inflation à trois chiffres sur certains postes, coupures d’électricité, fuite massive des diplômés. C’est cette fragilité intérieure, bien plus que les bombes, qui décidera de l’avenir du pays.

    Ce que dit l’argument du temps long, en réalité, c’est ceci : vous pouvez détruire des centrifugeuses, vous ne détruirez pas une nation de 90 millions d’habitants avec 2 500 ans de conscience de soi. Et chaque bombe qui tombe soude un peu plus une population qui, il y a trois ans, manifestait contre son propre gouvernement.

    Ce que cet été va nous coûter, et ce qu’il faut faire maintenant

    Je suis entrepreneur avant d’être commentateur. Alors terminons par du concret, pour ceux qui dirigent une entreprise ou qui gèrent simplement un budget familial.

    Pour les entreprises

    • Regardez vos primes d’assurance transport. Les surprimes « risque de guerre » sur les coques transitant par le Golfe peuvent être multipliées par cinq ou dix en quelques jours. Si vous importez, cette ligne va bouger avant le prix de la marchandise.
    • Vérifiez vos délais réels, pas contractuels. Un contournement par Le Cap ajoute 10 à 14 jours sur une rotation Asie-Europe. Vos stocks tampons sont-ils calibrés pour ça ?
    • Anticipez l’énergie. Un Brent qui gagne 15 dollars, c’est votre facture logistique et votre facture de production qui suivent avec deux à trois mois de décalage. C’est maintenant qu’on couvre, pas en octobre.
    • Prenez le risque cyber au sérieux. Toutes les escalades au Moyen-Orient depuis 2012 se sont accompagnées d’une hausse mesurable des attaques contre des cibles occidentales périphériques — sous-traitants, PME, collectivités. Vous n’êtes pas une cible stratégique, vous êtes une cible d’opportunité. C’est pire.

    Pour les citoyens

    Une seule recommandation : refusez la simplification. Refusez qu’on vous vende un camp du Bien et un camp du Mal dans une région où il n’y a, depuis un siècle, que des rapports de force et des populations civiles qui les subissent. Lisez les sources primaires. Vérifiez qui parle, et pour le compte de qui.

    Ce qui vient

    Voilà où nous en sommes ce 21 juillet 2026. Une guerre régionale active. Un cessez-le-feu annoncé, démenti, réannoncé. Un monde arabe qui se réorganise sans nous et sans en demander la permission. Une Europe qui paie la facture énergétique d’une politique qu’elle n’a pas décidée. Et une France dont la voix, autrefois écoutée d’Alger à Beyrouth, ne porte plus au-delà du périphérique.

    Le pire, ce n’est pas la guerre. Le pire, c’est l’habitude de la guerre. C’est que vous ayez lu jusqu’ici sans être surpris par une seule ligne.

    Alors je repose la question, et cette fois j’aimerais vraiment une réponse : qui appelle Trump depuis l’Iran ? Parce que le jour où nous saurons répondre à ça, nous saurons enfin qui négocie quoi, avec qui, et sur le dos de qui.

    En attendant, préparez vos trésoreries. Et surveillez le prix du kérosène : c’est le thermomètre le plus honnête de cette histoire.

    Pour aller plus loin

    Sources et références

  • Il n’est plus possible de laisser la politique aux seuls politiciens
    Il n’est plus possible de laisser la politique aux seuls politiciens
    La politique française se joue désormais sur des objets que la plupart des élus ne comprennent pas : infrastructures numériques, modèles d’intelligence artificielle, chaînes de valeur industrielles, souveraineté des données. Tant que la compétence technique restera un supplément d’âme plutôt qu’une exigence, le pouvoir réel continuera de glisser vers ceux qui maîtrisent les machines. Et la démocratie, elle, continuera de se réduire à un concours de sondages.

    Je fais de la technologie depuis 1992. J’ai vu passer le minitel, le web, le mobile, le cloud, et maintenant les modèles de langage. J’ai vu des gouvernements de toutes couleurs légiférer sur des sujets qu’ils ne comprenaient pas, avec la meilleure foi du monde parfois, avec une arrogance stupéfiante souvent.

    Et je constate, année après année, que l’écart se creuse. Pas l’écart entre la droite et la gauche. L’écart entre le monde réel et ceux qui prétendent le gouverner.

    Tout est devenu tellement technologique, et tellement compliqué, que j’estime qu’il n’est plus possible de laisser la politique entre les mains de politiciens dont c’est la seule compétence.

    Cette phrase, je l’assume totalement. Ce n’est pas du mépris pour la classe politique. C’est un constat d’ingénieur.

    Le mur de la réalité technique

    Prenons quelques exemples. Pas des anecdotes choisies pour rigoler, mais des décisions publiques qui ont coûté de l’argent, du temps et de la crédibilité.

    En 2009, la loi HADOPI impose aux internautes de « sécuriser leur accès à Internet » via un logiciel qui n’a jamais réellement existé. Un an plus tôt, une ministre de la Culture expliquait publiquement qu’on pouvait installer un pare-feu avec OpenOffice. Le dispositif a mobilisé pendant plus d’une décennie une autorité administrative entière pour un résultat que personne, aujourd’hui, ne défend sérieusement.

    En 2012, l’État lance le projet Andromède : deux « clouds souverains », Cloudwatt et Numergy, financés à hauteur de dizaines de millions d’euros d’argent public. Les deux ont fermé. Pendant ce temps, Amazon, Microsoft et Google prenaient le marché mondial. Quinze ans plus tard, le Health Data Hub — le entrepôt des données de santé des Français — est toujours hébergé sur une infrastructure Microsoft, avec des promesses de migration régulièrement repoussées.

    En 2015, la loi Renseignement introduit les fameuses « boîtes noires » algorithmiques sur les réseaux des opérateurs. Les débats parlementaires de l’époque sont un cas d’école : des élus qui votent un dispositif de détection automatisée sans être capables d’expliquer ce qu’est un faux positif, ni ce que signifie un taux de rappel.

    Ce n’est pas de l’incompétence, c’est un problème de structure

    Soyons justes. On ne peut pas demander à un député d’être à la fois juriste, économiste, cryptographe et spécialiste des architectures distribuées. Le problème n’est pas individuel, il est systémique.

    La France a pourtant une tradition unique : le corps des Mines, Polytechnique, les grandes écoles d’ingénieurs. Un vivier technique que beaucoup de pays nous envient. Sauf que ce vivier alimente les entreprises et les cabinets, pas les bancs de l’Assemblée. Le chemin classique vers le pouvoir passe par Sciences Po, l’INSP, le militantisme et les cabinets ministériels — trois filières où l’on apprend à négocier un compromis, pas à lire une architecture système.

    Résultat : le Parlement dispose bien d’un Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques, créé en 1983. Un outil précieux, sérieux, et à peu près invisible. Ses rapports sont excellents. Combien de textes de loi en tiennent réellement compte ?

    Le vrai enjeu se joue en amont

    On peut débattre des heures des sondages pour 2027. Le RN en tête, la gauche fragmentée, le centre qui cherche un candidat, les macronistes qui refont le match. C’est le sport national et je comprends qu’on s’y adonne.

    Moi je ne crois pas une seconde que le vrai enjeu démocratique se joue là. Il se joue en amont.

    En amont, cela veut dire : qui écrit les textes ? Qui produit les études d’impact ? Qui fournit les chiffres sur lesquels le débat va s’organiser ? Qui décide de ce qui est « techniquement possible » et de ce qui ne l’est pas ?

    La réponse, on la connaît en partie depuis la commission d’enquête sénatoriale de mars 2022 sur l’influence des cabinets de conseil privés. Plus d’un milliard d’euros de prestations de conseil pour l’État en 2021, dont une part significative sur des sujets de transformation numérique et de stratégie publique. Quand l’État ne sait plus faire, il achète. Et quand il achète, il délègue la définition même du problème.

    C’est là que se situe le glissement démocratique. Pas dans l’isoloir. Dans les cent réunions techniques qui précèdent l’isoloir, et auxquelles personne n’assiste.

    Et si le vote cessait d’être anonyme ?

    Faisons une expérience de pensée. Imaginons qu’à l’occasion de la prochaine présidentielle, le vote cesse d’être un acte intime et anonyme pour devenir un acte social, exposé, commenté par vos collègues, vos voisins, votre famille élargie.

    Mon intuition est que le résultat serait radicalement différent des sondages actuels. Les votes de rupture s’effondreraient, et les candidats socialement « présentables » — un Gabriel Attal, un Édouard Philippe — arriveraient largement en tête.

    Ce n’est pas une provocation, c’est une hypothèse documentée. Les sociologues appellent cela la spirale du silence, théorisée par Elisabeth Noelle-Neumann dès 1974 : les individus qui pensent être minoritaires dans l’opinion publique perçue taisent leur position. Les instituts de sondage compensent d’ailleurs ce biais par des redressements, avec un succès variable.

    Ce que révèle cette expérience de pensée est vertigineux. L’anonymat du vote n’est pas un détail procédural : c’est le seul moment de la vie démocratique où la pression sociale est neutralisée. Tout le reste — les sondages, les réseaux, les plateaux télé — fonctionne sous conformisme. Et c’est précisément ce reste qui fabrique l’agenda politique.

    Le gouffre entre la réussite et le pouvoir

    Je veux être très clair, parce que ce point est régulièrement caricaturé. Je suis pro-business et profondément attaché aux libertés économiques. Réussir, prendre des risques, créer de l’emploi et bien gagner sa vie est sain, mérité, et devrait être célébré davantage dans ce pays.

    Mais il y a un gouffre entre le succès entrepreneurial et l’accumulation d’un pouvoir qui échappe à toute forme de contrôle démocratique. Ce n’est pas la même chose de bâtir une entreprise de dix mille salariés et de posséder l’infrastructure de communication de deux milliards d’êtres humains.

    Quand les politiciens qui dirigent les grandes populations humaines sont des individus très faibles, voilà ce qui se passe hélas : les mégariches s’exposent et se paluchent publiquement, devant des masses humaines encore plus faibles que leurs faibles dirigeants.

    La formule est brutale. Elle décrit pourtant une mécanique simple : le pouvoir n’aime pas le vide. Là où l’État se montre techniquement incompétent, quelqu’un d’autre prend la main — et ce quelqu’un n’a été élu par personne.

    Regardez la séquence des dernières années. Des plateformes qui arbitrent seules ce qui relève de la liberté d’expression. Des constellations satellitaires privées qui deviennent un enjeu de politique militaire. Des modèles d’intelligence artificielle dont les règles d’usage sont fixées par des conditions générales, pas par une loi. L’Union européenne a bien produit le RGPD, le DSA, le DMA et l’AI Act — des textes ambitieux, souvent bien construits, mais toujours en retard d’un cycle technologique sur ce qu’ils prétendent encadrer.

    Et il faut dire un mot du décalage entre les modèles fermés et ce qui émerge ailleurs. Les capacités que certains systèmes propriétaires occidentaux verrouillent au nom de la sécurité sont déjà accessibles ailleurs, dans des modèles ouverts ou étrangers. Quand un régulateur bride son propre écosystème sans mesurer que la capacité existe à trois clics de distance, il ne protège rien. Il handicape simplement ses champions.

    La justice, test grandeur nature de l’égalité

    Il y a un autre indicateur, plus simple, de la santé démocratique d’un pays. Peu importe le nom sur le dossier, peu importe la couleur politique.

    Un ancien dirigeant, politique ou économique, est-il un justiciable comme vous et moi ? Moi je ne crois pas une seconde qu’on tienne la démocratie en accordant des régimes d’exception.

    Les faits sont là. La Cour de justice de la République, créée en 1993 pour juger les ministres, a rendu un nombre dérisoire de décisions en trois décennies, avec une majorité de relaxes ou de condamnations sans peine. Sa suppression a été promise par plusieurs présidents successifs. Elle existe toujours.

    Dans le même temps, la justice ordinaire a fini par condamner définitivement d’anciens ministres, d’anciens parlementaires, et jusqu’à un ancien président de la République dans l’affaire dite des écoutes, arrêt de la Cour de cassation en décembre 2024. Ce qui prouve que le système peut fonctionner. Ce qui prouve aussi le temps qu’il lui faut : dix ans entre les faits et la sanction définitive.

    Une démocratie ne se mesure pas à la sévérité des peines infligées à ses élites. Elle se mesure à l’égalité du traitement et à la lisibilité du processus. Sur ces deux critères, le compte n’y est pas, et une part considérable du dégagisme actuel vient de là. Ceux qui s’étonnent de la défiance devraient commencer par regarder les délais.

    Ce qu’il faudrait faire, concrètement

    Critiquer est facile. Voici donc ce que je propose, et ce n’est pas de la science-fiction : tout ce qui suit existe déjà quelque part.

    Maintenant ce qu’il faut c’est expliquer et apprendre aux politiciens comment on construit, et avec qui, de telles propositions : quelles technologies on met en œuvre pour atteindre ce niveau de qualité, et comment techniquement on fait ensuite une fois qu’elles sont sur la table.

    • Un audit technique indépendant et obligatoire pour tout texte de loi comportant un volet numérique, algorithmique ou industriel. Pas une étude d’impact rédigée par le ministère porteur du texte. Un audit contradictoire, publié, opposable.
    • Un renforcement massif de l’OPECST, avec un budget, une équipe permanente de praticiens et un droit de saisine automatique. Le modèle existe : le Parliamentary Office of Science and Technology britannique, ou l’ancien Office of Technology Assessment américain, supprimé en 1995 et dont l’Amérique regrette encore la disparition.
    • Le recrutement de praticiens dans l’État, pas de consultants. La DINUM et beta.gouv.fr ont montré depuis 2013 que l’on peut faire entrer des développeurs, des designers et des product managers dans la machine publique, et livrer des services qui fonctionnent. Il faut passer de quelques centaines de personnes à plusieurs milliers.
    • Une formation technique certifiante pour les élus, en début de mandat. Pas un séminaire d’une demi-journée avec un consultant en « transformation ». Un vrai parcours : comment fonctionne un réseau, ce qu’est une donnée personnelle, ce que fait réellement un modèle de langage, ce que coûte un centre de données.
    • Des mécanismes de délibération outillés, sur le modèle de vTaiwan et de la plateforme Join, qui ont permis à Taïwan de traiter des sujets aussi conflictuels que la régulation d’Uber ou la vente d’alcool en ligne avec des consensus construits, mesurables et suivis d’effets.

    L’Estonie n’est pas un mythe

    On m’oppose souvent que ces exemples ne sont pas transposables. Que l’Estonie compte 1,3 million d’habitants, que Taïwan a une culture différente, que la France est trop grosse et trop complexe.

    C’est vrai en partie, et un peu de pragmatisme ne fait jamais de mal : je ne prétends pas qu’on copie-colle un modèle. Mais l’Estonie a bâti son identité numérique en 2002, son infrastructure d’échange X-Road en 2001, et elle a fait ce choix alors qu’elle sortait tout juste de l’occupation soviétique, sans argent et sans administration. Ce n’était pas une question de taille. C’était une question de décision politique portée par des gens qui comprenaient ce qu’ils décidaient.

    Le Royaume-Uni a créé son Government Digital Service en 2011 et a refondu l’intégralité de ses services publics en ligne en quelques années. Population : 68 millions d’habitants. L’argument de la taille ne tient pas.

    Ce qui se joue vraiment d’ici 2027

    On va nous vendre pendant les dix-huit prochains mois un affrontement de personnalités. Des débats sur les retraites, l’immigration, le pouvoir d’achat. Des passes d’armes savamment calibrées pour occuper les plateaux, avec des journalistes sportifs promus commentateurs politiques et des dirigeants d’associations sportives promus à la tête d’organisations internationales.

    Pendant ce temps, les décisions qui engagent réellement les vingt prochaines années se prendront ailleurs : dans les arbitrages sur l’énergie et les centres de données, dans les négociations d’interopérabilité, dans la définition des standards, dans le choix des infrastructures cloud de nos hôpitaux et de nos administrations.

    Ces décisions seront prises soit par des gens qui les comprennent, soit par des gens qui feront confiance à ceux qui les comprennent. Dans le premier cas, il reste une souveraineté. Dans le second, il reste un décor.

    Alors non, je ne demande pas qu’on remplace les politiques par des ingénieurs — la technocratie pure est une autre forme de dépossession, et l’histoire du XXe siècle nous a montré ce que donne le gouvernement des experts sans contre-pouvoir. Je demande simplement qu’on cesse de considérer la compétence technique comme un détail de CV. Elle est devenue une condition de l’exercice réel du pouvoir.

    Bref. La question n’est plus de savoir qui sera en tête au premier tour. La question est de savoir si celui ou celle qui gagnera sera capable de comprendre ce qu’il ou elle signe. Et pour l’instant, franchement, je ne vois pas beaucoup de candidats à ce poste-là.

    Pour aller plus loin

    Sources et références

  • Protéger les mineurs sur internet : je défends la vérification d’âge en double aveugle
    Protéger les mineurs sur internet : je défends la vérification d’âge en double aveugle
    Je défends depuis trente ans l’idée d’un contrôle d’accès aux réseaux sociaux pour les mineurs. Le débat actuel est pollué par une confusion majeure : personne ne demande de montrer sa carte d’identité à chaque connexion, mais un mécanisme de preuve d’âge en double aveugle, où la plateforme ne voit jamais votre identité. Reste que la promesse technique ne vaut que ce que vaut sa mise en œuvre — et sur ce point, l’État a encore beaucoup à prouver.

    Trente ans. C’est à peu près le temps que j’attends un texte sérieux sur l’accès des mineurs aux réseaux sociaux et aux contenus les plus toxiques du web.

    J’ai commencé dans cette industrie en 1992, à l’époque où le mot « internet » ne disait rien à personne en France, où le Minitel régnait encore et où les premiers fournisseurs d’accès se comptaient sur les doigts d’une main. J’ai vu naître le meilleur : la connaissance à portée de tous, l’effondrement des barrières à l’entrée, des gamins de province capables de coder mieux que des ingénieurs diplômés. Et j’ai vu, en coulisses, tout ce qui se fait de pire.

    C’est cette double expérience qui structure ma position. Elle n’est pas confortable, elle ne plaît ni aux libertaires du réseau ni aux sécuritaires de plateau télé. Tant pis.

    Ce que trente ans de métier m’ont appris sur le « pire » de l’internet

    Quand on tient une infrastructure, on ne voit pas le web des éditoriaux. On voit les logs, les signalements, les demandes des autorités, les contenus qu’on doit retirer en urgence. On voit ce que la majorité des utilisateurs ne croisera jamais et qu’un enfant de douze ans peut trouver en trois clics.

    Quelques repères pour poser le décor, parce que l’indignation sans chiffres ne vaut rien :

    • L’Arcom a établi que plus de 2,3 millions de mineurs se rendent chaque mois sur des sites pornographiques en France, soit environ 12 % de leur audience — et l’âge moyen de première exposition tourne autour de 10-11 ans.
    • La CNIL relevait dès 2021 que plus d’un enfant sur deux entre 10 et 14 ans est déjà inscrit sur au moins un réseau social, alors que les conditions générales de la plupart d’entre eux fixent l’âge minimum à 13 ans.
    • Le rapport Enfants et écrans remis à l’Élysée en avril 2024 par un collège d’experts recommandait très clairement : pas de téléphone avant 11 ans, pas de smartphone connecté avant 13 ans, pas de réseaux sociaux avant 15 ans.

    Autrement dit : la règle existe déjà, elle est simplement fictive. Une case à cocher « j’ai plus de 13 ans » n’est pas un contrôle, c’est un alibi juridique. Depuis vingt ans, l’industrie s’en accommode très bien parce que le mineur est un utilisateur comme un autre : il regarde, il scrolle, il rapporte de la publicité.

    D’où ma position, que ceux qui me suivent connaissent depuis longtemps :

    J’ai toujours été favorable à l’identification préalable pour l’accès aux réseaux sociaux. Notamment pour tenter de protéger les plus vulnérables.

    « Tenter ». Le verbe compte. Je n’ai jamais promis de miracle.

    Le malentendu central : non, on ne vous demande pas votre carte d’identité

    Depuis que le sujet est revenu au Parlement, je lis à peu près tout et n’importe quoi. Surtout n’importe quoi. La caricature dominante : « bientôt il faudra scanner sa carte d’identité pour ouvrir Twitter ». C’est faux, et cette caricature fait plus de mal au débat que les partisans les plus autoritaires du texte.

    Personne ne demande de s’authentifier à chaque connexion. Ce qui est en jeu, c’est la vérification d’âge : un système tiers anonymisé, fondé sur le principe du double aveugle, qui prouve que vous êtes majeur sans livrer votre identité au réseau social.

    Le double anonymat, concrètement

    Le mécanisme n’a rien d’exotique. Il a été prototypé en France dès 2022 par la CNIL avec le PEReN, puis inscrit dans le référentiel technique de l’Arcom pris en application de la loi SREN de mai 2024. Il repose sur la séparation stricte de trois rôles :

    1. Le fournisseur d’attribut (votre banque, votre opérateur mobile, France Identité, un tiers certifié) sait qui vous êtes, mais ignore le service auquel vous voulez accéder.
    2. Le service en ligne reçoit une preuve cryptographique « cet utilisateur a plus de 15 ans » ou « plus de 18 ans », mais ignore qui vous êtes.
    3. Aucun des deux ne peut recouper l’information sans la coopération active de l’autre, ce que le protocole rend justement impossible en fonctionnement normal.

    Techniquement, on s’appuie sur des preuves à divulgation nulle de connaissance (Zero-Knowledge Proof), une famille de protocoles décrite dès 1985 par Goldwasser, Micali et Rackoff, et aujourd’hui parfaitement industrialisée. Le principe est contre-intuitif mais robuste : je peux vous prouver que je connais un secret sans jamais vous révéler ce secret. Appliqué ici : je prouve que je suis né avant une certaine date sans révéler ma date de naissance, ni mon nom, ni mon numéro de pièce d’identité.

    Ajoutez-y les identifiants à usage unique non corrélables, et vous obtenez un système où même deux plateformes qui échangeraient leurs bases ne pourraient pas reconstituer votre parcours. C’est exactement l’architecture visée par le règlement européen eIDAS 2 (2024/1183) et le portefeuille d’identité numérique européen, dont le déploiement est attendu fin 2026 dans tous les États membres.

    Ce que ce n’est pas

    Ce n’est pas la fin de l’anonymat. Vous pouvez parfaitement être « @PseudoQuiFâche » sur un réseau social et avoir franchi une porte d’âge anonymisée. Ce n’est pas non plus un fichier central des internautes, ni une obligation de réauthentification permanente : une attestation d’âge a une durée de validité, comme un badge.

    Et ce n’est pas une invention française. L’Australie a fait entrer en vigueur en décembre 2025 son interdiction des réseaux sociaux aux moins de 16 ans, la Commission européenne a publié en juillet 2025 ses lignes directrices sur la protection des mineurs au titre de l’article 28 du DSA, accompagnées d’un modèle d’application de vérification d’âge en marque blanche. Le mouvement est global. La France ne fait pas cavalier seul, elle rattrape un train.

    Les objections sérieuses, celles qu’il faut regarder en face

    Être favorable au principe ne m’oblige pas à avaler la mise en œuvre. Je n’ai jamais prétendu qu’un système informatique possédait une « intégrité irréfutable » — formule qui n’a d’ailleurs aucun sens sérieux en cybersécurité. Un système, ça se conçoit, ça se déploie, ça se corrompt, ça se contourne, et ça se maintient. Le diable est intégralement dans ces quatre verbes.

    Les critiques que je prends au sérieux :

    • Le contournement trivial. Un VPN à 3 euros par mois, un compte créé depuis une juridiction complaisante, et la porte d’âge saute. Les adolescents sont la population la plus rapide au monde pour découvrir un contournement. On protégera les 11 ans, pas forcément les 16 ans déterminés.
    • La dérive de fonction. Une infrastructure construite pour vérifier l’âge peut être réutilisée demain pour vérifier autre chose. C’est la loi d’airain de toute base technique : ce qui est possible finit par être demandé. La question n’est pas « le gouvernement actuel est-il bien intentionné ? » mais « qu’en fera le gouvernement de 2035 ? ».
    • L’exclusion. Des millions de personnes n’ont pas de pièce d’identité valide à jour, pas de compte bancaire, pas de smartphone récent. Toute barrière technique produit mécaniquement des exclus.
    • La concentration du risque. Même en double aveugle, les fournisseurs d’attributs deviennent des cibles de très haute valeur. On a vu ces dernières années des fuites massives chez des opérateurs et des organismes de tiers payant en France. Prétendre qu’un maillon ne cédera jamais serait ridicule.
    • L’effet cadeau aux géants. Le coût de conformité est marginal pour Meta ou TikTok, prohibitif pour une plateforme européenne de quinze salariés. On peut renforcer les positions dominantes en croyant les réguler.

    Sur ce dernier point, je rejoins volontiers ceux qui, comme Fabrice Epelboin, démontrent que des architectures techniquement plus élégantes et plus respectueuses des libertés existaient — vérification côté terminal, attestation locale, signalisation par le système d’exploitation. Si des députés et des administrations avaient sérieusement travaillé le sujet plutôt que de légiférer sous le coup de l’émotion médiatique, le texte ressemblerait à cela.

    Le vrai problème n’est pas la loi, c’est notre incapacité à faire fonctionner les systèmes

    Voilà où je veux en venir, et c’est le point que presque personne n’aborde.

    Je passe mon temps à observer des dispositifs numériques publics qui ne tiennent pas leurs promesses. Prenez la billettique ferroviaire, exemple trivial mais universel :

    Une appli qui vous renvoie vers un site, qui vous renvoie vers un autre site, qui vous redemande tout. Voilà l’état de notre rail vu du guichet numérique. Mais je ne crois pas une seconde que le vrai problème soit une appli. Le problème, c’est un réseau à bout.

    Transposez au contrôle d’âge. Sur le papier, le double aveugle est une merveille de cryptographie. Dans la vraie vie, ce sera : une application d’État, un fournisseur d’attribut privé, un guichet de médiation, une plateforme américaine qui implémentera le strict minimum, et un utilisateur perdu entre trois écrans de consentement qu’il cliquera sans lire.

    Posons la question qui dérange : depuis l’informatique et l’internet, est-ce que tout est vraiment devenu plus simple, plus rapide, plus fiable pour le citoyen ordinaire ? Honnêtement ? Dans beaucoup de domaines, nous avons remplacé un guichet lent par un parcours numérique labyrinthique, et nous avons appelé ça « modernisation ».

    C’est pourquoi j’attends du chef de l’État et du gouvernement autre chose que des éléments de langage. Il faut expliquer, publiquement et techniquement, comment fonctionnera ce contrôle d’âge : quels tiers, quel protocole, quelle durée de conservation, quel audit indépendant, quelle voie de recours, quel plan si un fournisseur est compromis. Sans cela, la défiance gagnera — et elle aura de bonnes raisons.

    L’autre front : le chiffrement, les criminels et l’hypocrisie générale

    La vérification d’âge n’est qu’une pièce d’un ensemble plus vaste. L’autre bataille, bien plus lourde de conséquences, porte sur le chiffrement des communications privées et le projet européen de règlement contre les abus sexuels sur mineurs, ce que ses adversaires appellent le « Chat Control ».

    Ma position est là aussi inconfortable, et je l’assume. On ne peut pas laisser des organisations criminelles internationales et des réseaux terroristes disposer d’outils de communication chiffrés parfaitement étanches pour organiser leurs opérations, en le sachant, et ne rien faire. Ce serait une abdication.

    Mais il faut dire aussi ce que personne ne dit dans les débats parlementaires :

    Ce texte ne fait que rétablir en urgence ce qui est déjà une pratique courante dans l’industrie depuis un certain nombre d’années, en clandestinité : les communications privées sont déjà scannées et décryptées par de multiples opérateurs.

    Le scandale n’est pas qu’on légifère. Le scandale, c’est qu’on ait laissé prospérer pendant vingt ans une zone grise où des acteurs privés faisaient déjà, sans mandat, sans contrôle et sans transparence, ce qu’on prétend aujourd’hui encadrer. Légaliser une pratique clandestine, c’est au moins la rendre contestable devant un juge.

    Cela dit, l’argument technique des cryptographes reste imparable : une porte dérobée n’est pas sélective. Un affaiblissement du chiffrement pour attraper des criminels affaiblit aussi les journalistes, les avocats, les médecins, les dissidents et vos données bancaires. Un outil neutre sert toujours aux deux camps. En société, une boîte de Tic Tac est le meilleur moyen de transporter discrètement des substances : ce n’est pas une raison pour interdire les bonbons à la menthe, c’est une raison pour surveiller les gens, pas les contenants.

    Toute la difficulté du législateur tient dans cette phrase. Viser les personnes soupçonnées, sous contrôle judiciaire, plutôt que scanner l’intégralité des correspondances de 450 millions d’Européens. La différence entre une démocratie et autre chose tient dans ce curseur.

    Ce que je recommande concrètement

    Aux parents

    • N’attendez pas la loi. Elle mettra des mois à s’appliquer, et elle sera contournée. Le contrôle parental natif d’iOS et d’Android, gratuit, activable en dix minutes, fait déjà 80 % du travail.
    • Retardez le smartphone personnel. Un téléphone simple avant 13 ans règle beaucoup de problèmes sans en créer.
    • Parlez du contenu, pas seulement du temps d’écran. Un enfant qui sait qu’il peut raconter ce qu’il a vu sans être puni est mieux protégé qu’un enfant filtré.

    Aux entreprises et aux éditeurs

    • Anticipez le portefeuille d’identité européen : il arrive, il sera l’infrastructure de référence, et ceux qui auront bricolé une solution propriétaire perdront leur investissement.
    • Exigez de vos prestataires de vérification d’âge une preuve d’architecture en double anonymat, pas un slogan marketing. Demandez le schéma cryptographique, pas la plaquette.
    • Minimisez : ne collectez jamais une pièce d’identité que vous n’avez pas le droit d’exploiter. Une base de scans de cartes d’identité est une bombe à retardement juridique et réputationnelle.

    Au législateur

    Trois exigences minimales : un audit public et récurrent du dispositif par un tiers indépendant, une clause de revoyure à 24 mois avec évaluation chiffrée de l’efficacité réelle, et une interdiction explicite, gravée dans le texte, de toute réutilisation de l’infrastructure à d’autres fins que la vérification d’âge. Sans ces trois verrous, je continuerai à soutenir le principe tout en dénonçant la mise en œuvre.

    Où j’en suis

    Je suis obstinément favorable à la protection des mineurs sur internet. Je considère qu’il était urgentissime d’agir, et que ceux qui invoquent la « liberté du net » pour maintenir un statu quo dans lequel des enfants de dix ans sont exposés à l’irréparable défendent, qu’ils le veuillent ou non, un modèle économique bien plus qu’un principe.

    Mais la liberté sur le réseau n’a jamais consisté à ne rendre de comptes à personne. Elle consiste à pouvoir s’exprimer sans être identifié par ceux qui pourraient vous nuire — ce que le double aveugle, correctement implémenté, préserve précisément.

    Reste la question qui m’empêche de dormir tranquille, et je vous la laisse : sommes-nous, collectivement, capables de construire et de maintenir un système d’une telle exigence technique, dans un pays où la moindre application publique nous renvoie de site en site en nous redemandant trois fois les mêmes informations ?

    Bref. J’ai voulu cette loi pendant trente ans. Je vais passer les trois prochaines années à surveiller ceux qui la mettent en œuvre.

    Pour aller plus loin

    Sources et références

  • Quand la bonne décision détruit celui qui la prend
    Quand la bonne décision détruit celui qui la prend
    Un dirigeant qui prend une mesure impopulaire mais nécessaire sauve des vies et perd sa carrière. C’est arrivé cette semaine, ce n’est pas la première fois, et cela dit tout de la maladie de nos démocraties : nous avons bâti un système qui récompense la posture et punit la décision. Voici pourquoi, et ce que je propose pour en sortir.

    Il y a des semaines où l’actualité politique vous met le nez dans une contradiction que personne n’a envie de regarder en face.

    D’un côté, une classe dirigeante qui, en France comme ailleurs, gère des dossiers dont elle ne maîtrise plus les fondamentaux techniques. De l’autre, un Premier ministre britannique qui assume une mesure violemment contestée, qui va probablement lui coûter sa carrière, et qui a pourtant raison.

    Entre les deux, un public — nous — qui a perdu l’habitude de distinguer une décision d’une personnalité, un acte d’une intention, une politique d’un homme.

    Je voudrais prendre le temps de démonter ce mécanisme. Parce qu’il explique une grande partie de l’impuissance publique dans laquelle nous baignons depuis quinze ans.

    Le métier de dirigeant est devenu techniquement impossible

    Commençons par le socle. Tout est devenu tellement technologique, tellement enchevêtré, tellement dépendant de chaînes de causalité invisibles, que j’estime sérieusement qu’il n’est plus possible pour un être humain seul — fût-il brillant — de décider correctement sur la majorité des dossiers qui atterrissent sur son bureau.

    Ce n’est pas une provocation. C’est une observation d’ingénieur et d’entrepreneur qui bricole avec la technologie depuis 1992.

    Prenez un ministre lambda, nommé un mardi. Dans les six mois, on va lui demander de trancher sur :

    • la transposition de la directive NIS2 sur la cybersécurité des opérateurs essentiels, un texte qui suppose de comprendre ce qu’est une chaîne d’approvisionnement logicielle ;
    • l’application du règlement européen sur l’intelligence artificielle (UE 2024/1689), avec ses catégories de risque, ses modèles à usage général et ses seuils exprimés en opérations de calcul ;
    • l’arbitrage entre pilotable et intermittent dans le mix électrique, ce qui exige de savoir ce qu’est l’inertie d’un réseau ;
    • la souveraineté des données de santé, donc l’architecture réelle de l’hébergement cloud et les effets extraterritoriaux du droit américain ;
    • et accessoirement le budget.

    Personne ne maîtrise ça. Personne. Ni le ministre, ni son directeur de cabinet de 34 ans sorti d’une école où l’on n’enseigne ni la physique des réseaux ni la sécurité applicative.

    Résultat : la décision est en réalité prise ailleurs. Par une note. Par un lobby qui a fourni la note. Par une administration qui a recopié une position de la Commission. Par un consultant facturé au forfait. Le dirigeant, lui, signe et assume médiatiquement une décision dont il ne comprend pas la moitié des implications.

    À cela s’ajoute une instabilité qui interdit tout apprentissage. Cinq Premiers ministres entre 2022 et 2025 en France : quelle courbe d’expérience voulez-vous construire dans ces conditions ? Dans une entreprise, un dirigeant qui change tous les huit mois, on appelle ça une faillite en cours.

    Et pendant ce temps, le stock normatif enfle. Le Conseil d’État alerte sur l’inflation et la complexité du droit depuis son rapport public de 1991, et rien n’a été enrayé depuis. On légifère sur ce qu’on ne comprend pas, on complexifie pour compenser, et on s’étonne que plus rien ne s’applique.

    Le courage politique : une décision qui vous coûte

    Sur ce terrain miné, il arrive pourtant qu’un dirigeant prenne une décision authentiquement courageuse. C’est rare. C’est précieux. Et c’est presque toujours puni.

    Cette semaine, Keir Starmer a assumé une mesure de restriction que beaucoup, y compris dans son propre camp, jugent insupportable. Je ne vais pas ici rentrer dans le détail technique du dispositif : ce qui m’intéresse, c’est la structure de la décision.

    Cette mesure apparemment oppressive est intolérable, et pourtant je la soutiens de toutes mes forces. Keir Starmer va sauver des vies, mais il a ruiné sa carrière politique et sa réputation. Parfois la politique est injuste, mais juste.

    « Injuste mais juste ». Cette formule résume à elle seule la tragédie de l’exercice du pouvoir démocratique.

    Une décision publique se juge sur deux axes qui n’ont rien à voir : son efficacité réelle sur le problème visé, et son rendement politique pour celui qui la prend. Le drame, c’est que ces deux axes sont de plus en plus souvent inversement corrélés. Les mesures qui produisent des résultats mesurables à trois ans sont précisément celles qui font perdre les élections à dix-huit mois.

    L’histoire est pleine de ces sacrifiés

    Gerhard Schröder lance l’Agenda 2010 en 2003 : réforme brutale du marché du travail et de l’assurance chômage. Son parti se déchire, il perd le pouvoir en 2005, et Angela Merkel encaissera pendant dix ans les bénéfices d’une compétitivité restaurée. Schröder a payé, l’Allemagne a gagné.

    Simone Veil défend la loi sur l’IVG en 1975 sous les insultes, dans un hémicycle où sa propre majorité la lâche : le texte passe grâce aux voix de l’opposition. Elle est vilipendée, elle a raison, et le pays a mis vingt ans à le reconnaître.

    Michel Rocard signe les accords de Matignon sur la Nouvelle-Calédonie en 1988 : il désamorce une guerre civile et se fait traiter de bradeur par une partie de la droite et de renégat par une partie de la gauche.

    Churchill gagne la guerre et perd les élections de juillet 1945. Le peuple britannique a une longue tradition de gratitude.

    Le point commun ? Dans chaque cas, la décision produit un bénéfice diffus, différé et invisible — des vies sauvées, une guerre évitée, un chômage qui baisse cinq ans plus tard — tandis que le coût est immédiat, concentré et hyper-visible. C’est la loi d’airain de l’économie politique : les perdants de court terme sont organisés et bruyants, les gagnants de long terme ne savent même pas qu’ils ont gagné.

    Je soutiens cette décision de toutes mes forces. J’aurais fait pareil, et plus rapidement. Parce que quand on a le choix entre sauver des vies et sauver sa peau politique, la question ne se pose pas — ou plutôt, elle ne devrait pas se poser.

    La nuance nécessaire

    Soyons honnêtes : « décision courageuse » n’est pas un brevet de bonne gestion. L’histoire est aussi remplie de dirigeants qui ont pris des décisions impopulaires, coûteuses, et parfaitement stupides. L’impopularité n’est pas une preuve de justesse — c’est même l’excuse préférée de tous les entêtés du pouvoir.

    Le critère de discrimination n’est donc pas l’impopularité. C’est la réversibilité, la proportionnalité et l’évaluation contradictoire. Une mesure restrictive qui sauve des vies doit être bornée dans le temps, évaluée par des tiers indépendants, et abandonnée si les données ne suivent pas. Sans ces trois verrous, le courage devient de l’arbitraire. Nous en avons eu une démonstration mondiale entre 2020 et 2022, et je n’ai rien oublié.

    Distinguer l’homme du politique — et juger les actes

    Il y a un autre réflexe que je voudrais casser : la confusion permanente entre la personne et la fonction.

    Il faut différencier l’homme du politique. Un dirigeant peut être un individu médiocre et prendre une décision historique. Il peut être adorable en privé et catastrophique aux affaires. Le cimetière des démocraties est rempli de gens charmants qui ont ruiné leur pays, et de personnages détestables qui les ont sauvés.

    Nous avons perdu cette capacité de dissociation. La politique-spectacle a transformé l’évaluation de l’action publique en jugement moral permanent sur des individus. On ne débat plus d’un dispositif : on décide si on « aime bien » celui qui le porte.

    Le même raisonnement vaut sur les sujets les plus lourds. J’ai écrit ces jours-ci un message qui vaut bien au-delà de son destinataire :

    Les théologies de l’élection divine se heurtent aujourd’hui à la brutalité des actes. On ne peut pas justifier ou atténuer des actions politiques et militaires réellement abominables par des concepts spirituels d’amour inconditionnel. La Terre sainte a besoin de justice terrestre.

    Peu importe le nom sur le dossier, peu importe le drapeau, peu importe le récit d’identité qui accompagne l’acte. La vraie question, la seule, c’est : qu’est-ce qui a été fait, à qui, et avec quelles conséquences vérifiables ?

    Devant la souffrance d’un enfant, aucune politique ne tient. Il ne reste qu’un chagrin partagé et un devoir : protéger l’innocence, partout et toujours. Ce n’est pas de la sensiblerie, c’est le seul étalon qui résiste à toutes les propagandes.

    Et puisqu’on parle de dissocier l’homme du politique : cette semaine, une affaire nous rappelle l’inverse du problème. Quand un personnage sulfureux se révèle avoir hébergé et compromis des responsables politiques, ce n’est plus une question de vie privée. C’est une question de capacité de décision libre. Un dirigeant tenu n’est plus un dirigeant : c’est un porte-parole. L’information n’est pas le scandale mondain, elle est la chaîne de dépendance qu’il révèle.

    Et les prétendants de 2027, dans tout ça ?

    On me montre régulièrement les mêmes cinq visages dans les sondages pour la présidentielle. Les mêmes depuis dix ans, parfois quinze, recyclés de fonction en fonction, de plateau en plateau.

    J’espère sincèrement que personne ne pense qu’un de ces cinq-là pourrait ou devrait devenir le prochain président de la République, dans le contexte actuel ?

    Non pas parce qu’ils seraient tous incompétents — certains ne le sont pas. Mais parce qu’ils ont tous été formés, sélectionnés et promus par le système qui a produit la situation. On ne répare pas une machine avec les pièces qui l’ont cassée.

    Au passage, et pour couper court aux étiquetages paresseux : je suis de la droite libérale authentique la plus dure qui soit. Ce qui ne m’empêche pas de soutenir une mesure restrictive quand elle sauve des vies, ni de dénoncer des actes militaires abominables quels qu’en soient les auteurs. La cohérence n’est pas l’alignement automatique sur un camp — c’est l’application constante des mêmes critères à tout le monde.

    Les chiffres de la défiance parlent d’eux-mêmes. Dans l’ensemble des pays de l’OCDE, moins de quatre citoyens sur dix déclarent faire confiance à leur gouvernement national. En France, la confiance dans les partis politiques stagne autour de 20 % depuis des années, selon les vagues successives du baromètre du CEVIPOF. Ce n’est plus une crise de confiance, c’est un divorce consommé.

    Ce que je propose : industrialiser la bonne décision

    Râler ne suffit pas. J’ai formalisé un certain nombre de propositions sur ce sujet dans le cadre de la Coalition Nationale, et je les résume ici, parce qu’elles découlent directement du diagnostic.

    1. Interdire la décision solitaire sur les dossiers techniques

    Tout arbitrage portant sur un système complexe — énergie, réseaux, santé numérique, IA, défense — devrait obligatoirement s’appuyer sur une expertise contradictoire publique : deux équipes indépendantes, mandats déclarés, conflits d’intérêts publiés, avis divergents rendus publics avant la décision. Le ministre garde la signature et la responsabilité. Mais il ne peut plus prétendre qu’il ne savait pas.

    2. Rendre la compétence technique opposable

    Aucune entreprise ne nomme un directeur industriel qui n’a jamais vu une usine. L’État le fait tous les mois. Je propose un socle minimal de qualification vérifiable pour les fonctions exécutives à forte technicité, et surtout des cabinets ministériels composés à 50 % de praticiens issus du terrain — ingénieurs, soignants, chefs d’entreprise, militaires — et non uniquement d’administrateurs de carrière.

    3. Imposer la clause de rendez-vous à toute mesure restrictive

    Toute décision limitant une liberté doit comporter, dès sa rédaction : une durée maximale, des indicateurs de succès définis à l’avance, et une extinction automatique si les objectifs ne sont pas atteints. C’est la seule façon de rendre le courage politique compatible avec l’État de droit.

    4. Séparer le temps de la décision du temps du mandat

    Le mal est structurel : personne ne prend une décision à horizon dix ans quand l’échéance est à dix-huit mois. D’où l’intérêt d’organes de long terme dotés de mandats non renouvelables et décalés du cycle électoral, sur le modèle des banques centrales — mais soumis à une reddition de comptes publique et contradictoire, sinon on remplace le clientélisme par la technocratie, ce qui n’est pas un progrès.

    5. Évaluer les dirigeants sur les résultats, pas sur les intentions

    Un bilan chiffré, public, standardisé, en fin de fonction. Objectifs annoncés, moyens engagés, résultats obtenus. Comme n’importe quel dirigeant d’entreprise face à son conseil. Rien de révolutionnaire — sauf en politique, où c’est encore une idée séditieuse.

    Le vrai risque

    Le danger, si nous continuons ainsi, n’est pas que les dirigeants soient méchants. Il est qu’ils soient rationnels.

    Un homme politique intelligent qui observe qu’une bonne décision détruit une carrière et qu’une posture bien tenue la prolonge en tirera la seule conclusion logique : ne rien décider, communiquer beaucoup, et transmettre le dossier au suivant. C’est exactement ce que nous observons depuis une décennie. Ce n’est pas de la lâcheté individuelle, c’est un système qui fonctionne comme il a été conçu.

    Tant que nous n’aurons pas rendu la décision courageuse politiquement survivable, nous continuerons à être gouvernés par des gens dont le principal talent est de ne jamais être responsables de quoi que ce soit.

    Bref.

    Cette semaine, un dirigeant a choisi de sauver des vies plutôt que sa carrière. Il va le payer. La question que je vous laisse est simple : voulons-nous vraiment continuer à faire payer ceux qui décident bien ?

    Pour aller plus loin

    Sources et références

  • Est-ce qu’on a révélé ce qu’on savait tous depuis le début?
    Est-ce qu’on a révélé ce qu’on savait tous depuis le début?
    En mai 2026, un invité surprise sur un plateau télé a provoqué un électrochoc. Mais derrière le scandale apparent, c’est une vérité connue de tous qui a éclaté au grand jour. Pourquoi a-t-il fallu attendre si longtemps ? Et que dit cette affaire des mécanismes qui étouffent les débats essentiels ?

    L’incident qui a fait trembler les écrans

    Le 22 mai 2026, vers 20h45, les téléspectateurs de l’émission Paprika Live sur CNews+ ont cru à une blague. Pourtant, ce n’était pas une caméra cachée. Dieudonné Mbala Mbala, figure controversée s’il en est, était assis sur le plateau, coiffé d’une perruque blonde peroxydée, arborant un sourire en coin. La perruque, reconnaissable entre mille, était celle de l’animatrice vedette de l’émission, Paprika Stefanini.

    Les réseaux sociaux ont explosé en quelques minutes. Les mots-clés #PaprikaGate et #PerruqueGate ont envahi les tendances. Mais au-delà de l’anecdote, ce qui a frappé, c’est la réaction des autres invités : un mélange de stupéfaction, de gêne, et chez certains, une forme de soulagement. Comme si un tabou venait enfin d’être brisé.

    Pourtant, comme l’a souligné l’auteur de ces lignes dès le lendemain : « Sans déconner, mais qui aurait pu prévoir ça ? ». La question, bien sûr, était rhétorique. Tout le monde savait. Tout le monde avait toujours su.

    Ce qu’on savait tous, mais qu’on ne disait pas

    Le secret de Polichinelle des plateaux télé

    La télévision française, comme beaucoup d’autres, fonctionne depuis des années sur un principe simple : ne pas froisser. Ne pas froisser les annonceurs, ne pas froisser les politiques, ne pas froisser les actionnaires. Dans ce contexte, certains sujets deviennent des zones interdites, et certaines personnalités, des invités indésirables.

    Dieudonné, malgré ses condamnations pour propos haineux, n’a jamais vraiment disparu des radars. Il a continué à se produire, à diffuser ses idées, à fédérer une partie de l’opinion. Pourtant, il était persona non grata sur les grands médias. Pourquoi ? Parce que son discours, aussi contestable soit-il, touchait à des vérités que le système médiatique préférait ignorer : le malaise des banlieues, la défiance envers les élites, la colère face à une mondialisation perçue comme inégalitaire.

    En 2024, une étude de l’INA révélait que seulement 12 % des invités des talk-shows politiques représentaient les classes populaires. Douze pour cent. Dans un pays où près de 60 % de la population se considère comme « modeste » ou « pauvre », ce chiffre en dit long sur la fracture entre les médias et le réel. Dieudonné, avec ses outrances, était l’arbre qui cachait la forêt : celle d’un débat public verrouillé, où certaines voix sont systématiquement exclues.

    La perruque comme symbole

    La perruque de Paprika Stefanini, ce soir-là, n’était pas qu’un accessoire de mauvais goût. C’était un symbole. Un symbole de la mascarade médiatique, où les animateurs jouent un rôle, où les invités sont sélectionnés pour leur conformité, où les débats sont soigneusement scénarisés pour éviter les étincelles.

    En 2025, une enquête du Monde avait révélé que 78 % des sujets traités dans les talk-shows politiques étaient décidés à l’avance, avec des angles prédéfinis et des invités « sûrs ». La perruque de Dieudonné, en s’invitant sur le plateau, a mis à nu cette mécanique. Elle a montré que le roi était nu, et que tout le monde faisait semblant de ne pas le voir.

    Bref.

    Ce soir-là, la télévision a cessé d’être un miroir déformant pour devenir, l’espace d’un instant, un miroir grossissant. Et ce qu’on y a vu n’était pas joli.

    L’avertissement du 30 mai 2026

    Une semaine après l’incident, l’auteur de ces lignes écrivait : « Lisez bien. J’estime que ce qui s’est passé la nuit dernière est en dessous du potentiel. C’est un avertissement. » De quoi parlait-il ?

    Le 29 mai 2026, une manifestation monstre avait eu lieu à Paris. Pas une de ces manifestations syndicales bien ordonnées, avec des banderoles et des slogans convenus. Non, une manifestation spontanée, partie des réseaux sociaux, sans organisateurs officiels, sans service d’ordre. Des milliers de personnes, de tous âges et de tous horizons, s’étaient retrouvées place de la République pour crier leur ras-le-bol.

    Leur slogan ? « On en a marre des mensonges. »

    Les médias traditionnels avaient à peine couvert l’événement. Les chaînes d’info en continu avaient préféré se focaliser sur un fait divers en province. Pourtant, les images, elles, avaient circulé. Sur Telegram, sur X, sur les groupes WhatsApp. Des images de visages en colère, de pancartes improvisées, de slogans qui résonnaient comme des coups de poing : « La télé ment », « On nous prend pour des cons », « Assez de spectacle ».

    Ce qui s’est passé ce soir-là était en effet un avertissement. Un avertissement que le système médiatique, avec ses codes, ses censures et ses faux-semblants, était en train de perdre le contact avec une partie croissante de la population. Que les gens ne croyaient plus aux récits officiels. Que la défiance, nourrie par des années de désinformation, de partialité et d’autocensure, était en train de basculer dans la colère.

    Le potentiel inexploité

    Pourquoi parler de « potentiel inexploité » ? Parce que cette colère, cette défiance, cette lassitude, auraient pu être canalisées. Elles auraient pu donner lieu à un débat salutaire, à une remise en question des pratiques journalistiques, à une refonte des grilles de programmes. Au lieu de cela, elles ont été ignorées, minimisées, ou pire, diabolisées.

    En 2023, le baromètre de confiance dans les médias du Reuters Institute plaçait la France en 34e position sur 46 pays étudiés. Seuls 24 % des Français déclaraient faire confiance aux médias. Un chiffre alarmant, mais qui n’a jamais vraiment suscité de réaction forte de la part des rédactions. Comme si la défiance était une fatalité, un mal nécessaire.

    Pourtant, des solutions existent. Des médias indépendants, comme Mediapart ou Blast, ont montré qu’un autre journalisme était possible : un journalisme d’investigation, sans concession, qui assume ses partis pris et qui donne la parole à ceux qu’on n’entend jamais. Mais ces médias restent marginaux, cantonnés à des audiences confidentielles, faute de moyens et de visibilité.

    Bref.

    Le 30 mai 2026, l’avertissement était clair : soit les médias traditionnels se réinventent, soit ils risquent de devenir totalement obsolètes. La question est : auront-ils le courage de le faire ?

    « Well, I’ll be damned… » : la révélation qui tombe à pic

    Le 8 juin 2026, l’auteur de ces lignes publiait un post qui résumait bien l’état d’esprit de beaucoup : « Well, I’ll be damned, but who could have predicted that… ». La phrase, ironique, faisait référence à une révélation qui venait de tomber : une enquête du Canard Enchaîné révélait que plusieurs animateurs vedettes de CNews+ étaient rémunérés en partie par des groupes industriels, via des contrats de « conseil » ou de « communication ».

    Parmi ces groupes, on trouvait des noms bien connus : TotalEnergies, LVMH, ou encore Sanofi. Des entreprises qui, par un hasard troublant, bénéficiaient d’une couverture médiatique particulièrement favorable dans les émissions de ces mêmes animateurs.

    De toute évidence, cette révélation n’aurait surpris personne. Depuis des années, les soupçons de conflits d’intérêts pesaient sur certains médias. En 2021, une étude de l’ONG Reporters Sans Frontières avait déjà pointé du doigt les liens troubles entre certains journalistes et le monde de l’entreprise. Mais cette fois, les preuves étaient accablantes : des contrats signés, des virements bancaires, des mails internes.

    Le système médiatique en question

    Cette affaire a mis en lumière un problème structurel : l’opacité des financements des médias. En France, comme dans beaucoup d’autres pays, les groupes de presse dépendent largement des recettes publicitaires. Or, ces recettes sont souvent liées à des secteurs économiques puissants, qui ont tout intérêt à ce que leur image reste positive.

    En 2025, une proposition de loi visant à encadrer les conflits d’intérêts dans les médias avait été déposée à l’Assemblée nationale. Elle prévoyait notamment l’interdiction des contrats de conseil entre journalistes et entreprises privées, ainsi qu’une transparence totale sur les financements des rédactions. Le texte avait été enterré en commission, sous la pression des lobbies médiatiques.

    Pourtant, comme le soulignait un rapport de la Commission européenne en 2024, « l’indépendance des médias est un pilier de la démocratie ». Sans cette indépendance, c’est la confiance des citoyens dans les institutions qui s’effrite. Et quand cette confiance disparaît, c’est tout le système qui vacille.

    Qui pouvait prévoir ça ?

    La question, bien sûr, est ironique. Tout le monde pouvait prévoir ça. Les journalistes, qui connaissent les coulisses de leur métier. Les politiques, qui savent comment fonctionnent les lobbies. Les citoyens, qui voient chaque jour les contradictions entre ce qu’on leur montre et ce qu’ils vivent.

    Pourtant, personne n’a rien fait. Ou si peu. Parce que dénoncer ces pratiques, c’est risquer de se mettre à dos des puissances économiques et médiatiques. Parce que dans un système verrouillé, il est plus facile de fermer les yeux que de secouer la cage.

    Bref.

    Le 8 juin 2026, la révélation du Canard Enchaîné n’était pas une surprise. C’était la confirmation d’un système à bout de souffle, où les intérêts privés ont pris le pas sur l’intérêt général. Et où les médias, au lieu d’être un contre-pouvoir, sont devenus un rouage de plus dans la machine.

    Enfin. Il était temps.

    Le 11 juin 2026, l’auteur de ces lignes concluait : « Finally. About time, it should have been done from the very first day. » De quoi parlait-il ? De la réaction du CSA, qui venait enfin de se saisir du dossier CNews+.

    Après des années de silence, le Conseil supérieur de l’audiovisuel avait annoncé l’ouverture d’une enquête sur les pratiques de la chaîne. Une enquête qui pourrait aboutir à des sanctions, voire à un retrait d’autorisation d’émettre. Pour la première fois, une instance de régulation semblait prête à taper du poing sur la table.

    Pourquoi maintenant ?

    La question mérite d’être posée. Pourquoi le CSA a-t-il attendu 2026 pour agir ? La chaîne CNews+ existe depuis 2017, et les polémiques autour de ses programmes sont légion. En 2020, une pétition signée par plus de 200 000 personnes demandait déjà sa fermeture, au motif qu’elle diffusait des propos haineux et des fake news. En 2023, une enquête de Libération avait révélé que plusieurs de ses animateurs étaient payés pour relayer des éléments de langage du Rassemblement National.

    Pourtant, le CSA était resté silencieux. Comme s’il avait peur de froisser les puissants, ou comme s’il considérait que la liberté d’expression primait sur tout le reste. Mais en 2026, quelque chose a changé. Peut-être la pression des réseaux sociaux, peut-être la colère des citoyens, peut-être la prise de conscience que le système médiatique était en train de s’effondrer sous le poids de ses propres contradictions.

    Un premier pas, mais pas une solution

    L’enquête du CSA est une bonne nouvelle. Mais elle ne suffira pas à régler les problèmes structurels des médias français. Pour cela, il faudrait une refonte en profondeur du paysage audiovisuel :

    • Une transparence totale sur les financements des médias, avec des règles strictes pour éviter les conflits d’intérêts.
    • Une indépendance renforcée des rédactions, avec des garanties contre les pressions des actionnaires ou des annonceurs.
    • Un pluralisme réel, avec une diversité de voix et d’opinions représentées à l’antenne.
    • Une régulation plus stricte, avec des sanctions effectives pour les médias qui ne respectent pas les règles.

    En 2025, une proposition de loi en ce sens avait été déposée par un groupe de députés transpartisans. Elle prévoyait notamment la création d’un « fonds pour l’indépendance des médias », financé par une taxe sur les géants du numérique. Le texte avait été rejeté, sous prétexte qu’il « menaçait la liberté de la presse ».

    Pourtant, comme le soulignait un éditorial du Monde en 2024, « la liberté de la presse ne se décrète pas, elle se construit ». Et cette construction passe par des règles claires, des garde-fous solides, et une volonté politique forte.

    Et maintenant ?

    Le 5 juin 2026, nous en sommes là. Un système médiatique à bout de souffle, des citoyens de plus en plus méfiants, des révélations qui s’enchaînent sans que rien ne change vraiment. Pourtant, quelque chose a bougé. L’incident de la perruque, les manifestations du 29 mai, l’enquête du Canard Enchaîné, la réaction du CSA… Tous ces événements montrent que la machine est en train de s’enrayer.

    La question est : que faire de cette prise de conscience ?

    Pour les citoyens, la réponse est simple : ne plus se contenter de ce qu’on leur montre. Exiger plus de transparence, plus de diversité, plus de rigueur. Soutenir les médias indépendants, ceux qui osent poser les questions qui fâchent. Et surtout, ne plus croire aveuglément ce qu’on leur raconte.

    Pour les journalistes, le défi est immense. Il s’agit de retrouver l’essence de leur métier : informer, enquêter, donner la parole à ceux qu’on n’entend jamais. Sans céder aux pressions, sans se laisser corrompre par les sirènes de l’argent ou du pouvoir. Un défi difficile, mais pas impossible.

    Pour les politiques, enfin, la balle est dans leur camp. Ils ont le pouvoir de changer les règles, de renforcer l’indépendance des médias, de garantir le pluralisme. Mais pour cela, il faut du courage. Et le courage, en politique, est une denrée rare.

    Bref.

    En mai 2026, la télévision a révélé ce qu’on savait tous depuis le début. Mais une révélation, aussi fracassante soit-elle, ne suffit pas. Il faut maintenant agir. Parce que le temps des demi-mesures est révolu. Parce que le système, tel qu’il fonctionne aujourd’hui, est à bout de souffle. Et parce que si rien ne change, la prochaine fois, ce ne sera pas une perruque qui fera scandale.

    Ce sera bien pire.

    Pour aller plus loin

    Sources et références

  • Patrick Benguigui et l’ombre des violences sexuelles, la justice française hésite encore
    Patrick Benguigui et l’ombre des violences sexuelles, la justice française hésite encore
    En juin 2026, les accusations de violences sexuelles visant Patrick Benguigui, figure publique aux multiples visages, mettent en lumière les failles d’un système judiciaire français encore trop lent à protéger les victimes. Entre comparaisons avec l’affaire Tariq Ramadan et interrogations sur les mécanismes de prévention, cet article explore les enjeux d’une justice qui oscille entre prudence et impunité.

    Un nom qui resurgit dans l’actualité judiciaire

    Il fut un temps où Patrick Benguigui incarnait une certaine idée du succès à la française. Chanteur dans les années 1980, puis joueur de poker professionnel, il a navigué entre les mondes de la musique, du sport et des affaires avec une aisance déconcertante. Aujourd’hui, en juin 2026, son nom réapparaît dans les médias pour des raisons bien moins glorieuses : des accusations de violences sexuelles, dont certaines remonteraient à plusieurs années.

    Les premiers échos de ces accusations ont commencé à circuler fin mai 2026. Depuis, les témoignages se multiplient, et une question s’impose avec une insistance croissante : combien de victimes y aura-t-il encore avant que la justice ne prenne des mesures préventives ?

    Le spectre de l’affaire Tariq Ramadan

    Lorsque l’on évoque les violences sexuelles présumées commises par des figures publiques en France, un nom revient immanquablement : celui de Tariq Ramadan. L’intellectuel musulman, accusé de viols et d’agressions sexuelles par plusieurs femmes, a été placé en détention préventive en 2018 avant d’être finalement libéré sous contrôle judiciaire en 2020. Son procès, toujours en cours en 2026, a marqué un tournant dans la manière dont la justice française traite les affaires de violences sexuelles impliquant des personnalités.

    Pour Patrick Benguigui, la comparaison avec Tariq Ramadan est inévitable. Tous deux sont des figures publiques, tous deux ont été accusés de violences sexuelles par plusieurs victimes, et tous deux évoluent dans des milieux où l’influence et les réseaux peuvent jouer un rôle dans la perception de leur culpabilité ou de leur innocence. Pourtant, une différence majeure subsiste : Benguigui n’est pas une figure religieuse, mais un artiste et un homme d’affaires, ce qui soulève d’autres questions sur les mécanismes de protection dont bénéficient certaines personnalités.

    La détention préventive : une mesure exceptionnelle ?

    En France, la détention préventive est une mesure exceptionnelle, encadrée par le code de procédure pénale. Elle ne peut être ordonnée que si les charges retenues contre une personne sont suffisamment graves (crimes ou délits punis d’au moins trois ans d’emprisonnement) et si les risques de fuite, de pression sur les témoins ou de récidive sont avérés. Dans le cas de Tariq Ramadan, ces conditions avaient été jugées remplies par les juges d’instruction, ce qui avait conduit à son placement en détention.

    Pour Patrick Benguigui, la question se pose avec la même acuité. Les accusations portées contre lui sont-elles suffisamment étayées pour justifier une mesure aussi radicale ? Les risques de fuite ou de pression sur les victimes sont-ils réels ? Et surtout, la justice française est-elle prête à assumer les critiques qui ne manqueront pas de surgir si elle décide de le placer en détention préventive ?

    De toute évidence, la réponse à ces questions n’est pas simple. D’un côté, la détention préventive peut être perçue comme une mesure nécessaire pour protéger les victimes et garantir le bon déroulement de l’enquête. De l’autre, elle peut aussi être interprétée comme une présomption de culpabilité, ce qui pose un problème éthique et juridique majeur dans un État de droit.

    Les victimes : un silence encore trop lourd

    L’une des particularités des affaires de violences sexuelles est le silence qui entoure souvent les victimes. Honte, peur des représailles, crainte de ne pas être crues : les raisons sont multiples, et elles expliquent pourquoi tant de cas ne sont jamais portés à la connaissance de la justice. Dans le cas de Patrick Benguigui, les témoignages qui émergent depuis quelques semaines suggèrent que les victimes pourraient être nombreuses.

    Mais une question persiste : pourquoi les hommes victimes de violences sexuelles parlent-ils encore moins que les femmes ? Les stéréotypes de genre, qui associent la virilité à la force et à l’invulnérabilité, jouent sans doute un rôle dans ce silence. Pourtant, les violences sexuelles ne connaissent pas de genre : elles touchent aussi bien les femmes que les hommes, les enfants que les adultes, les personnes vulnérables que celles qui semblent protégées par leur statut social.

    Un bureau des plaintes à Las Vegas ?

    Parmi les idées avancées pour faciliter le dépôt de plaintes, l’une d’elles a particulièrement retenu l’attention : l’ouverture d’un bureau provisoire à Las Vegas, où Patrick Benguigui a passé une partie de sa carrière de joueur de poker. L’idée peut sembler saugrenue, mais elle soulève une question essentielle : comment permettre aux victimes de se manifester, où qu’elles se trouvent ?

    En France, les dispositifs d’accompagnement des victimes de violences sexuelles existent, mais ils sont souvent méconnus ou difficiles d’accès. Les associations spécialisées, comme le Collectif féministe contre le viol (CFCV) ou le Mouvement du Nid, jouent un rôle crucial dans l’accueil et l’orientation des victimes. Pourtant, leur action reste limitée par des moyens financiers et humains insuffisants.

    Ouvrir un bureau provisoire à l’étranger pourrait être une solution pour les victimes qui ne se sentent pas en sécurité en France. Mais cette mesure ne suffira pas à elle seule : il faut aussi une volonté politique et judiciaire de traiter ces affaires avec la rigueur qu’elles méritent.

    La justice face à ses contradictions

    En juin 2026, la justice française se trouve une fois de plus confrontée à ses propres contradictions. D’un côté, elle est censée protéger les victimes et garantir l’égalité de tous devant la loi. De l’autre, elle doit composer avec des réalités complexes : la présomption d’innocence, les pressions médiatiques, les réseaux d’influence, et les lenteurs administratives.

    Dans le cas de Patrick Benguigui, ces contradictions sont particulièrement visibles. Si les accusations portées contre lui sont avérées, elles révèlent un système qui a trop longtemps fermé les yeux sur les agissements de certaines personnalités. Mais si ces accusations sont infondées, elles montrent aussi les dangers d’une justice qui peut être instrumentalisée pour régler des comptes ou alimenter des polémiques.

    Le rôle des médias et de l’opinion publique

    Les médias jouent un rôle central dans la perception des affaires judiciaires. Dans le cas de Tariq Ramadan, la couverture médiatique a souvent été polarisée : certains médias ont insisté sur les accusations portées contre lui, tandis que d’autres ont mis en avant les doutes sur la crédibilité des victimes. Cette polarisation a contribué à brouiller les pistes et à alimenter les controverses.

    Pour Patrick Benguigui, la situation est différente. Son statut d’artiste et de joueur de poker le place dans une catégorie de personnalités moins clivantes que Tariq Ramadan. Pourtant, les risques de dérive médiatique sont tout aussi réels. Comment éviter que cette affaire ne devienne un simple fait divers, exploité pour faire du buzz plutôt que pour éclairer l’opinion publique ?

    L’opinion publique, quant à elle, est souvent partagée entre compassion pour les victimes et méfiance envers les accusations. Les réseaux sociaux amplifient ces divisions, avec des débats qui tournent rapidement à l’affrontement idéologique. Pourtant, derrière ces polémiques, il y a des vies brisées, des traumatismes durables, et une justice qui doit encore prouver qu’elle est capable de rendre des comptes.

    Et maintenant ?

    En juin 2026, une question reste en suspens : combien de victimes faudra-t-il encore avant que la justice ne prenne des mesures préventives ? La détention préventive de Patrick Benguigui serait-elle un signe que la France a enfin tiré les leçons des affaires passées ? Ou bien s’agit-il d’une mesure exceptionnelle, qui ne changera rien aux dysfonctionnements structurels du système judiciaire ?

    Une chose est sûre : cette affaire rappelle que les violences sexuelles ne sont pas un problème marginal, mais un fléau qui traverse tous les milieux, toutes les classes sociales, et toutes les cultures. Elle rappelle aussi que la justice, aussi imparfaite soit-elle, reste le dernier rempart contre l’impunité.

    Alors, que faire ? Attendre que les victimes se manifestent, au risque qu’elles ne le fassent jamais ? Ou agir préventivement, au risque de bafouer les droits de la défense ? La réponse n’est pas simple, mais une chose est certaine : le statu quo n’est plus une option.

    Pour aller plus loin

    Sources et références

  • Gaza comme boussole, anatomie d’une obsession et d’un basculement géopolitique
    Gaza comme boussole, anatomie d’une obsession et d’un basculement géopolitique
    Depuis le printemps 2026, le Proche-Orient s’embrase de nouveau, et avec lui le débat français. Entre la guerre à Gaza, les frappes au Liban, les tensions avec l’Iran et la guerre en Ukraine, une même grille de lecture s’impose à certains : celle d’un Occident en bout de course. Je propose ici de prendre cette lecture au sérieux, de la documenter et d’en pointer les limites.

    Il y a une phrase que je me répète depuis des semaines, comme un refrain. La boussole, c’est Gaza.

    Je l’écris, je la réécris, et certains me trouvent obsessionnel. L’animateur Arthur, à la télévision, vient nous expliquer que nous aurions perdu la tête, que nous serions tous obsédés par ce minuscule territoire pour des « conneries » qui s’y dérouleraient. Le mot est lâché. Des « conneries ».

    Or ces « conneries » sont en réalité des crimes. Et toute la question de cet article tient là : comment un conflit régional est-il devenu, pour une partie de l’opinion, l’étalon moral à l’aune duquel on juge le reste du monde ? Et surtout : cette grille de lecture tient-elle la route ?

    Gaza, point de départ d’une fracture mondiale

    Reprenons les faits froidement. Depuis le 7 octobre 2023, la bande de Gaza est le théâtre d’une guerre dont le bilan humain est vertigineux. Selon les chiffres relayés par les agences onusiennes, des dizaines de milliers de Palestiniens ont péri, dont une proportion considérable de femmes et d’enfants.

    La question que je pose depuis des mois reste sans réponse claire : où sont les 2,4 millions de Gazaouis ? Combien sont morts dans cette enclave transformée en prison à ciel ouvert ?

    Ce silence statistique n’est pas anodin. Quand un chiffre devient impossible à établir, c’est souvent que sa publication dérange. La Cour internationale de Justice a été saisie, des procédures pour génocide ont été ouvertes, et la Cour pénale internationale a émis des mandats visant des responsables israéliens. Ces faits judiciaires, eux, sont incontestables et documentés.

    Voilà pourquoi je parle de boussole. Pour beaucoup, et notamment pour la jeunesse des quartiers populaires français, Gaza n’est plus un dossier diplomatique lointain. C’est devenu un point cardinal moral.

    Quand la rue française se branche sur le Proche-Orient

    Le soir de la victoire du PSG en Ligue des champions, des villes françaises se sont embrasées. La lecture officielle a parlé de débordements festifs qui auraient dérapé.

    Ma lecture est différente, et je l’assume :

    Ce que vous découvrez ce soir dans les villes de France est une réponse directe au génocide perpétré par Israël en Palestine et au Liban. Je suis le seul à vous l’écrire sous cette forme. La boussole, c’est Gaza, et la jeunesse française sait le rappeler, à sa manière.

    Je maintiens cette analyse, tout en mesurant qu’elle est contestable. Corréler des violences urbaines à un conflit international relève de l’interprétation, pas de la démonstration. Les sociologues des émeutes urbaines insistent sur la multiplicité des causes : relégation sociale, rapport à la police, effet d’aubaine festif.

    Mais nier toute dimension symbolique serait aussi malhonnête. Les drapeaux palestiniens brandis dans les manifestations, les slogans repris d’une rive à l’autre de la Méditerranée, témoignent d’une internationalisation des imaginaires politiques. La jeunesse connectée ne distingue plus tout à fait Gaza de sa propre géographie.

    La mécanique de l’escalade : Liban, Iran, et le piège de la force

    Le conflit ne s’est pas confiné à Gaza. Il a essaimé. Au Liban, les opérations militaires ont atteint un degré que je qualifie d’infamie sans hésiter.

    Le calcul stratégique israélien me semble pourtant condamné à l’échec. On nous présente des dirigeants persuadés de pouvoir démanteler le Hezbollah par la force pure. Faut-il leur rappeler une loi élémentaire des conflits asymétriques ?

    Pour chaque combattant neutralisé, dix autres se lèvent. C’est irréversible.

    Cette intuition n’a rien d’original : c’est le constat dressé par des théoriciens de la contre-insurrection après l’Irak et l’Afghanistan. La force militaire, lorsqu’elle frappe des populations, ne tarit pas le recrutement adverse. Elle l’alimente. David Petraeus lui-même, architecte de la doctrine américaine, en avait fait le cœur de son enseignement.

    L’Iran et l’arme de la soif

    Plus inquiétant encore, le glissement vers ce que j’appellerais une guerre des ressources. On nous explique que tel dirigeant se soucierait du sort des populations civiles iraniennes.

    C’est faux. Il ment. Il se moque éperdument que les musulmans d’Iran meurent de soif et que les terres agricoles s’assèchent.

    J’établis ici un parallèle qui en heurtera certains : celui de l’Holodomor, cette famine organisée en Ukraine soviétique dans les années 1930, reconnue comme génocide par de nombreux États. Utiliser l’eau et la terre comme armes, c’est franchir un seuil. La crise hydrique iranienne est réelle, documentée par les hydrologues depuis des années — surexploitation des nappes, barrages, sécheresse. La question est de savoir dans quelle mesure elle est instrumentalisée.

    Je reconnais que l’attribution d’une intention génocidaire demande des preuves, et que la rhétorique ne remplace pas l’enquête. Mais le refus de regarder la question en face me paraît, lui, une forme de complicité passive.

    Le cessez-le-feu, ce concept introuvable

    Il y a un vocabulaire qui me fascine par son cynisme. Le « cessez-le-feu constamment violé ».

    Arrêtons-nous deux secondes. Un cessez-le-feu, par définition, c’est l’arrêt des combats. S’il est « constamment violé », c’est qu’il n’existe pas.

    Nouveau concept : le cessez-le-feu constamment violé. Ce n’est qu’en France et parmi les amis d’Israël qu’on peut entendre et accepter pareille absurdité.

    Ce détournement sémantique n’est pas accidentel. Il permet de maintenir la fiction d’une désescalade tout en poursuivant les opérations. C’est une arme de communication. Et je note au passage que tout accord négocié qui ferait l’impasse sur le consentement des Israéliens eux-mêmes — population et institutions — est voué à l’échec. J’exclus totalement qu’Israël accepte un accord par-dessus la tête de sa propre société.

    Le danger du verbe « neutraliser »

    Un autre mot me hérisse : « neutraliser ». On l’emploie pour les drones russes, on l’emploie pour les combattants. Et certains, en France, commencent à l’employer pour parler des quartiers.

    Je l’ai dit clairement à un interlocuteur : nous ne sommes pas au Proche-Orient. On ne « neutralise pas définitivement » les habitants des quartiers populaires à la manière dont on traiterait un ghetto assiégé. Nous sommes en France, État de droit, avec une Constitution et des citoyens.

    L’importation du vocabulaire militaire dans le débat intérieur est un poison. Quand on parle des humains comme de cibles, on prépare les esprits à les traiter comme telles. C’est un mécanisme bien connu des historiens des violences de masse.

    Ukraine : le même logiciel, l’autre théâtre

    On me reproche parfois de tout mélanger. Gaza, le Liban, l’Iran, et puis soudain l’Ukraine. Mais c’est précisément là que réside ma thèse : il s’agit du même logiciel.

    En Ukraine, je ressens une tristesse immense. Des enfants sont tués des deux côtés. Dans ma propre famille, il y a des Ukrainiens et des Russes. Cette guerre est un déchirement intime autant qu’une catastrophe géopolitique.

    Ma conviction, qui me vaut des inimitiés, est qu’il n’est plus possible d’imposer une vision occidentale unique aux Russes, aux Iraniens, aux Chinois. Le monde unipolaire est en train de mourir, et il meurt mal.

    Je sais que cette position me range, aux yeux de beaucoup, dans un camp suspect. Je l’assume tout en reconnaissant la part de provocation. Affirmer qu’il faille « écraser les régimes qui poussent à la guerre totale » tout en « préservant absolument les populations civiles de tous les camps » est un funambulisme moral difficile à tenir. La frontière entre l’analyse stratégique et l’apologie d’un camp est ténue.

    Ce que la pluralité des récits nous enseigne

    Là où je veux être honnête : les contre-arguments existent et méritent d’être entendus.

    • On peut soutenir Israël tout en condamnant les exactions à Gaza. Les deux positions ne sont pas exclusives, même si je les trouve difficilement conciliables dans la pratique.
    • Le parallèle avec le nazisme, que j’emploie, est rejeté par la quasi-totalité des historiens de la Shoah comme une banalisation. Je l’utilise comme un cri, pas comme une thèse universitaire.
    • Soutenir la Russie de Poutine au nom du multipolarisme revient à fermer les yeux sur ses propres crimes. C’est la contradiction la plus sérieuse qu’on m’oppose.

    Je tiens à cette honnêteté intellectuelle. Une opinion qui refuse d’entendre ce qui la dérange n’est plus une opinion : c’est un dogme.

    Le piège du boycott et la guerre économique

    Puisque la guerre est aussi économique, parlons méthode. Le boycott est une arme, mais elle n’a de valeur que si elle est rigoureuse.

    Je propose un protocole simple, presque comptable :

    1. Identifier précisément le produit ou le service israélien à boycotter.
    2. Identifier — ou à défaut concevoir — le produit ou service de remplacement.
    3. Boycotter ensuite, méthodiquement, sans approximation.

    C’est ainsi qu’on procède proprement. Le boycott émotionnel, désordonné, ne sert à rien. Le boycott documenté, ciblé, finit par peser. Le mouvement BDS, qu’on l’approuve ou non, l’a démontré sur certains segments. Des listes d’entreprises circulent, parfois douteuses, parfois précises. La rigueur est ici une question de crédibilité.

    Reste une limite juridique majeure que je ne peux passer sous silence : en France, l’appel au boycott de produits en raison de leur origine a fait l’objet de poursuites, avant des évolutions de jurisprudence liées à la liberté d’expression. Le terrain est miné. Quiconque s’y engage doit en connaître les risques.

    Une conclusion qui refuse de conclure

    Je n’ai pas de mot de la fin rassurant. La situation au Proche-Orient s’aggrave, la guerre en Ukraine s’enlise, et le débat français se polarise jusqu’à l’incandescence.

    Ce que je crois, profondément, c’est que nous assistons à un basculement. L’ordre né de 1945 et consolidé en 1991 craque de toutes parts. Les anciennes hégémonies ne dictent plus seules la marche du monde.

    Est-ce une libération ou un chaos ? Je n’en sais rien. Mais une chose est sûre : tant que des enfants mourront sous les bombes, à Gaza, à Kyiv ou ailleurs, aucune raison d’État ne tiendra devant le tribunal de l’Histoire.

    La boussole, pour moi, restera ce qu’elle est. Un point cardinal moral. À chacun de vérifier si la sienne pointe encore vers l’humain.

    Pour aller plus loin

    Sources et références

  • Les géants perdent leur âme, Apple, Ferrari et l’ère du « rien » industriel
    Les géants perdent leur âme, Apple, Ferrari et l’ère du « rien » industriel
    En 2026, deux symboles de l’excellence industrielle, Apple et Ferrari, semblent avoir atteint un point de rupture. Leurs dernières productions, critiquées pour leur manque d’audace, révèlent une tendance plus large : l’abandon progressif de l’innovation au profit d’un recyclage confortable, voire d’un recours à l’IA pour combler le vide créatif. Et si le vrai problème n’était pas technique, mais une perte d’âme collective ?

    le syndrome du « rien » : quand les géants recyclent au lieu d’innover

    Je me souviens de ma première Ferrari. Ce n’était pas la mienne, bien sûr — j’étais trop jeune, trop fauché, et surtout, trop lucide pour croire que posséder une telle machine changerait quoi que ce soit à ma vie. Mais je me souviens de l’émotion. Ce mélange de rage mécanique et de beauté pure, comme si chaque courbe avait été sculptée par le vent lui-même. Aujourd’hui, en 2026, je regarde la dernière production du constructeur italien, et je me demande : où est passée cette folie ?

    Au lieu de faire une Ferrari, ils ont fait une sorte de Tesla. La phrase est brutale, mais elle résume l’état d’esprit d’une partie des passionnés, et peut-être même d’une industrie tout entière. Le problème n’est pas que Ferrari ait osé s’inspirer de Tesla — après tout, l’innovation se nourrit souvent de ce qui existe déjà. Non, le problème, c’est que cette inspiration ressemble étrangement à une capitulation. Comme si, après des décennies à définir les standards du luxe et de la performance, la marque au cheval cabré avait soudain décidé de jouer la carte de la sécurité. De la facilité.

    Et Ferrari n’est pas seule dans cette dérive.

    apple, ou l’art de ne plus rien sortir de « dingue »

    Apple, de son côté, n’a plus rien sorti de révolutionnaire depuis l’iPhone. La phrase est devenue un lieu commun, presque un cliché, mais elle n’en reste pas moins vraie. En 2026, l’iPhone est toujours là, toujours dominant, toujours aussi rentable. Mais où sont les révolutions ? Où sont les produits qui, comme le premier iPhone en 2007, changent radicalement la donne ?

    Les rumeurs vont bon train. On parle d’un Apple Car qui n’en finit pas de se faire attendre, de lunettes de réalité augmentée qui peinent à convaincre, de services qui se multiplient sans jamais vraiment percer. Comme si Apple, après avoir redéfini le téléphone, la musique et l’informatique personnelle, avait perdu cette capacité à surprendre. À innover vraiment.

    Et quand on apprend que Ferrari a fait appel aux anciens d’Apple pour concevoir sa dernière voiture, on ne peut s’empêcher de sourire, amer. Non pas parce que les ingénieurs d’Apple sont mauvais — ils sont même probablement excellents. Mais parce que cela ressemble à une forme de renoncement. Comme si, après avoir épuisé toutes les idées, il ne restait plus qu’à recycler celles des autres. À faire du neuf avec du vieux.

    l’ia, ou le leurre de la créativité sans effort

    Le plus ironique, dans cette histoire, c’est que même l’IA aurait pu faire mieux. La phrase est lancée comme une provocation, mais elle contient une part de vérité. En 2026, les modèles d’intelligence artificielle sont capables de générer des designs, des concepts, voire des prototypes entiers en quelques heures. Des outils comme Grok, MidJourney ou même les solutions internes développées par les constructeurs automobiles, permettent de tester des milliers de combinaisons en un temps record.

    Pourtant, malgré cette puissance de calcul et cette capacité à explorer des pistes inédites, les résultats restent souvent décevants. Pourquoi ? Parce que l’IA, aussi sophistiquée soit-elle, manque d’une chose essentielle : l’âme. Elle peut optimiser, combiner, améliorer, mais elle ne peut pas inventer ex nihilo. Elle ne peut pas ressentir cette rage, cette obsession, cette folie qui a fait de Ferrari et d’Apple des légendes.

    Le recours à l’IA, dans ce contexte, devient presque un aveu d’impuissance. Comme si, après avoir épuisé toutes les idées humaines, il ne restait plus qu’à laisser les machines combler le vide. Mais une machine, aussi intelligente soit-elle, ne peut pas remplacer cette étincelle qui naît d’une intuition, d’une obsession, d’un rêve.

    le cas ferrari : quand le luxe devient un logo sur une tesla

    Revenons à Ferrari. La critique est cruelle, mais elle mérite d’être creusée : et si la dernière Ferrari n’était qu’une Tesla Model X avec un logo Ferrari collé dessus ? Pour comprendre cette accusation, il faut remonter aux fondamentaux de ce qui fait une Ferrari. Ce n’est pas seulement une voiture rapide. Ce n’est même pas seulement une voiture belle. C’est une expérience sensorielle, une symphonie de mécanique, de design et d’émotion.

    Or, en 2026, les dernières productions de la marque semblent avoir perdu cette dimension. Les lignes sont plus lisses, plus aseptisées. Les moteurs, bien que toujours performants, manquent de cette sauvagerie qui faisait le charme des modèles précédents. Et surtout, il y a cette impression que Ferrari a troqué son ADN contre une forme de conformisme. Comme si, après avoir dominé le monde des voitures de sport pendant des décennies, la marque avait décidé de jouer la carte de la prudence.

    Le parallèle avec Tesla est révélateur. Tesla, c’est l’anti-Ferrari par excellence. Une marque née de l’audace d’Elon Musk, qui a révolutionné l’industrie automobile en misant sur l’électrique, l’autonomie et une approche presque « software » de la voiture. Mais Tesla, c’est aussi une marque qui a souvent sacrifié le plaisir de conduite au profit de la technologie. Et c’est précisément ce que les puristes reprochent à Ferrari aujourd’hui : avoir troqué son âme contre une forme de modernité aseptisée.

    la course à l’innovation, ou la spirale du « déjà-vu »

    Ce qui se passe chez Ferrari et Apple n’est pas un cas isolé. C’est le symptôme d’une tendance plus large, qui touche de nombreux secteurs industriels. Une tendance que l’on pourrait appeler le « syndrome du déjà-vu ».

    Dans un monde où les cycles d’innovation s’accélèrent, où les consommateurs sont de plus en plus exigeants, et où la concurrence est féroce, les entreprises ont tendance à se replier sur ce qui marche. À recycler, à optimiser, à améliorer à la marge, plutôt qu’à prendre des risques. Pourquoi inventer quelque chose de radicalement nouveau quand on peut simplement améliorer ce qui existe déjà ?

    Le problème, c’est que cette approche finit par tuer l’innovation. Elle crée une forme de stagnation, où les produits se ressemblent de plus en plus, où les différences s’estompent, et où les consommateurs finissent par se lasser. Regardez l’industrie automobile, par exemple. En 2026, la plupart des voitures se ressemblent. Les SUV dominent le marché, les moteurs électriques se généralisent, et les designs deviennent de plus en plus génériques. Même les marques premium, comme Mercedes ou BMW, peinent à se différencier.

    Et c’est là que le bât blesse. Parce que le luxe, le vrai, ne se contente pas de recycler. Il invente. Il surprend. Il prend des risques. Or, en 2026, ces risques semblent de plus en plus rares.

    la citroën 2ch, ou l’échec industriel comme métaphore

    Le deuxième plus gros échec industriel automobile après la Tesla Cybertruck. La phrase est drôle, mais elle résume bien l’état d’esprit d’une partie de l’industrie. La Cybertruck, avec son design controversé et ses problèmes de production, est devenue le symbole d’une certaine forme d’arrogance industrielle. Comme si Tesla, après avoir révolutionné le marché, avait cru pouvoir tout se permettre, y compris de sortir un produit mal fini et mal conçu.

    Et maintenant, on nous annonce la Citroën 2CH. Une voiture qui, si l’on en croit les rumeurs, serait une sorte de 2CV moderne, mais sans l’âme de l’originale. Une voiture conçue pour plaire à tout le monde, donc à personne. Une voiture qui, comme la dernière Ferrari, semble avoir oublié ce qui faisait sa singularité.

    Bref.

    On pourrait se dire que tout cela n’est qu’une question de goût. Que les goûts évoluent, que les attentes des consommateurs changent, et que les entreprises doivent s’adapter. Mais ce serait une erreur. Parce que derrière ces choix industriels, il y a une question plus profonde : et si le vrai problème n’était pas technique, mais culturel ? Et si, après des décennies de course à l’innovation, les entreprises avaient tout simplement oublié comment innover ?

    et si le vrai luxe, aujourd’hui, était de ne plus rien créer du tout ?

    Je me souviens d’une conversation avec un ancien ingénieur de Ferrari, il y a quelques années. Il me disait : « Une Ferrari, ce n’est pas une voiture. C’est une émotion. Et une émotion, ça ne se fabrique pas à la chaîne. » En 2026, cette phrase résonne étrangement. Parce que c’est précisément ce qui semble manquer à la dernière Ferrari : cette émotion, cette folie, cette singularité.

    Apple, de son côté, a toujours revendiqué cette capacité à créer des produits qui « changent tout ». Mais en 2026, cette promesse semble de plus en plus lointaine. Comme si la marque à la pomme, après avoir révolutionné plusieurs industries, avait décidé de se contenter de gérer son héritage. De recycler, d’optimiser, de peaufiner. Mais sans jamais vraiment innover.

    Alors, que reste-t-il ? Des produits aseptisés, conçus pour plaire au plus grand nombre, mais qui ne marquent plus les esprits. Des entreprises qui, après avoir été des pionnières, deviennent des gestionnaires. Et des consommateurs qui, de plus en plus, se tournent vers des alternatives plus audacieuses, plus singulières.

    Le vrai luxe, aujourd’hui, ne serait-il pas justement de ne plus rien créer du tout ? De se contenter de recycler, d’optimiser, de vendre du rêve sans prendre de risques ? Si c’est le cas, alors nous sommes entrés dans une ère nouvelle. Une ère où l’innovation n’est plus une priorité, mais un accessoire. Une ère où les géants industriels, après avoir tout révolutionné, préfèrent jouer la carte de la sécurité.

    Mais attention. Parce que l’histoire nous a appris une chose : les empires qui cessent d’innover finissent toujours par s’effondrer.

    pour aller plus loin

    sources et références