Complotisme, la réflexion devient suspecte
White question mark painted on concrete pavement
L’attentat de Strasbourg du 11 décembre 2018 a relancé les accusations de complotisme contre ceux qui s’interrogent sur les circonstances des événements. Une réflexion sur la frontière entre esprit critique et théories du complot s’impose.

L’attentat qui a frappé le marché de Noël de Strasbourg le 11 décembre dernier a provoqué une vague d’émotion légitime. Mais il a aussi déclenché autre chose : une avalanche d’accusations de « complotisme » contre tous ceux qui osent poser des questions.

Je regarde les réseaux sociaux depuis 48 heures et je suis sidéré. Dès qu’une personne s’interroge sur les circonstances, le timing ou les zones d’ombre d’un événement, elle se fait immédiatement étiqueter « complotiste ». Comme si réfléchir était devenu un crime.

Sincèrement, il est grand temps que les gens utilisent leur cerveau pour autre chose que réfléchir !

Le complotisme, cette étiquette qui tue le débat

Observons ce qui se passe actuellement. À chaque événement dramatique, le même schéma se répète : les faits sont présentés, puis immédiatement, toute question devient suspecte.

Vous vous demandez pourquoi l’assaillant était fiché S mais libre de ses mouvements ? Complotiste. Vous trouvez étrange le timing de l’événement en pleine crise des Gilets jaunes ? Complotiste. Vous voulez comprendre les failles sécuritaires ? Complotiste.

Cette logique est particulièrement perverse. Elle transforme l’esprit critique en pathologie mentale. Elle fait du questionnement une déviance sociale.

Le « complotisme » est devenu l’arme absolue pour couper court à toute analyse qui dérange. Une étiquette magique qui dispense de répondre aux questions gênantes.

L’art de ne pas réfléchir

Ce qui me frappe le plus, c’est cette injonction permanente à accepter la version officielle sans broncher. Comme si l’intelligence consistait à gober tout ce qu’on nous raconte.

Les mêmes qui dénoncent le « complotisme » sont souvent ceux qui applaudissent quand les journalistes d’investigation révèlent des scandales politiques ou financiers. Contradiction ? Non, simple sélectivité.

Car enfin, qu’est-ce qu’une enquête journalistique si ce n’est la recherche de vérités cachées, de liens non avoués, de responsabilités dissimulées ? En d’autres termes : la recherche de… complots ?

L’affaire Watergate était-elle du complotisme ? L’affaire des écoutes de l’Élysée ? Le scandale Volkswagen ? Toutes ces affaires ont commencé par des « complotistes » qui refusaient la version officielle.

Entre déni et paranoïa : où placer le curseur ?

Je ne défends pas les théories délirantes qui pullulent sur internet. Les reptiliens, les chemtrails, les illuminatis : tout cela relève effectivement du fantasme.

Mais il existe une différence fondamentale entre ces délires et les questions légitimes sur le fonctionnement du pouvoir. Entre la paranoïa pathologique et l’esprit critique sain.

Cette différence, nos sociétés semblent l’avoir perdue. Tout est mis dans le même sac : celui du « complotisme ». Résultat : nous créons une génération de citoyens dociles qui considèrent la soumission intellectuelle comme une vertu.

Le vrai complotisme, ce n’est pas de poser des questions. C’est de refuser systématiquement de les entendre.

Les vrais complots existent

Car soyons clairs : les complots existent. Ils ont toujours existé. L’histoire en regorge.

Les accords secrets entre puissances, les manipulations d’opinion, les opérations sous fausse bannière, les corruptions systémiques : tout cela n’est pas de la fiction. Ce sont des réalités documentées, prouvées, assumées a posteriori.

L’affaire Iran-Contra aux États-Unis, l’opération Gladio en Europe, les mensonges sur les armes de destruction massive en Irak : autant de « théories du complot » qui se sont révélées exactes.

Nier l’existence de complots réels au nom de la lutte contre le complotisme, c’est jeter le bébé avec l’eau du bain. C’est faire le jeu de ceux qui ont effectivement des choses à cacher.

La fabrique du consentement

Cette diabolisation systématique du questionnement n’est pas anodine. Elle participe d’un processus plus large de « fabrique du consentement », pour reprendre l’expression de Noam Chomsky.

En discréditant par avance toute remise en cause, on crée les conditions d’une acceptation passive de la parole officielle. On transforme les citoyens en consommateurs d’informations prédigérées.

Cette stratégie est particulièrement efficace à l’ère des réseaux sociaux. Il suffit de quelques comptes influents pour lancer une campagne de dénigrement contre les « complotistes » du jour. L’effet de meute fait le reste.

Le résultat ? Une population qui s’autocensure par peur du ridicule. Qui préfère se taire plutôt que de passer pour un « conspirationniste ».

Retrouver l’équilibre

Comment sortir de cette impasse ? En retrouvant l’équilibre entre scepticisme et crédulité.

Oui, il faut combattre les théories délirantes qui empoisonnent le débat public. Mais non, cela ne doit pas se faire au détriment de l’esprit critique.

Oui, il faut faire confiance aux institutions démocratiques. Mais non, cette confiance ne doit pas être aveugle.

La vérité, c’est que nous vivons dans un monde complexe où coexistent transparence et opacité, honnêteté et manipulation, hasard et calcul. Refuser cette complexité, c’est se condamner à l’erreur.

L’intelligence, ce n’est pas de croire tout ce qu’on nous dit. Ce n’est pas non plus de ne rien croire. C’est de garder l’esprit ouvert tout en gardant les pieds sur terre.

C’est de poser les bonnes questions sans sombrer dans la paranoïa. C’est de distinguer le possible du probable, le troublant du probant.

En d’autres termes : c’est de penser par soi-même. Cette faculté si rare qu’elle en devient suspecte.

Alors continuons à nous poser des questions. Continuons à creuser derrière les apparences. Continuons à déranger ceux qui voudraient nous voir dociles.

Après tout, dans un monde où « tenir quelqu’un par les couilles » reste la méthode de pouvoir la plus efficace, un peu de méfiance ne peut pas faire de mal.

Pour aller plus loin

Photo : Stephen Harlan / Unsplash

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