Avant-hier matin, heure de Nouméa, l’avion présidentiel atterrit à La Tontouta. Dix-sept heures sur place, une réunion avec les élus loyalistes et indépendantistes, une photo devant les carcasses calcinées de Nouméa, une annonce — la réforme constitutionnelle « ne sera pas passée en force » — et retour à Paris.
Dix-sept heures. Pour un territoire où sept personnes sont mortes en dix jours, dont deux gendarmes. Où l’aéroport international est fermé aux vols commerciaux. Où le patronat local chiffre déjà les dégâts à plus d’un milliard d’euros, soit près d’un cinquième du PIB de l’archipel.
Je l’ai écrit avant son départ, et je le maintiens.
J’estime que Président Macron ne parviendra probablement pas à rétablir la paix civile en Calédonie, la probabilité pour que ça se produise est inférieure à 23 % de chance. Une période calme pourrait être observée quelques jours mais dès qu’il aura le dos tourné…
Ce n’est pas du pessimisme de salon. C’est une lecture froide de ce qui se joue là-bas, et de ce que ce président est — ou n’est plus — capable de faire.
Calédonie : trente-six ans de patience détruits en trois semaines
Reprenons, parce que la plupart des commentateurs découvrent la Nouvelle-Calédonie comme on découvre un pays étranger. En 1988, après l’assaut de la grotte d’Ouvéa et une quasi-guerre civile, Michel Rocard arrache les accords de Matignon. Jean-Marie Tjibaou et Jacques Lafleur se serrent la main. Tjibaou sera assassiné par les siens l’année suivante pour ce geste.
En 1998, l’accord de Nouméa institue un compromis d’une intelligence rare : transferts progressifs de compétences, citoyenneté calédonienne, « destin commun », et surtout un corps électoral restreint pour les scrutins locaux. Gelé définitivement en 2007. En clair : arrivé après 1998, vous ne votez pas aux provinciales. C’est une entorse assumée à l’égalité républicaine, contrepartie d’une décolonisation négociée.
Trois référendums d’autodétermination plus tard — 56,7 % de non en 2018, 53,3 % en 2020, puis 96,3 % en 2021 avec un boycott indépendantiste massif et 56 % d’abstention — le processus de Nouméa est juridiquement épuisé. Il fallait inventer la suite.
La suite choisie par Paris ? Un projet de loi constitutionnelle dégelant le corps électoral, adopté par le Sénat en avril, puis par l’Assemblée nationale dans la nuit du 14 au 15 mai. Environ 25 000 électeurs supplémentaires, soit près de 15 % du corps électoral. Pour les indépendantistes, une dilution mécanique et définitive du vote kanak. Le lendemain, l’archipel s’embrasait.
Ce que dix-sept heures ne peuvent pas régler
Ma question est simple et je la repose : quel problème concret des Kanaks Emmanuel Macron a-t-il réglé sur place ?
Le prix du panier alimentaire, 70 % plus cher qu’en métropole ? L’effondrement de la filière nickel, avec des usines à l’arrêt et un modèle économique subventionné qui ne tient plus face à l’Indonésie ? Le chômage des jeunes de la province Nord et des Îles ? Les inégalités patrimoniales entre le Grand Nouméa et le reste du territoire ?
Rien de tout cela n’est dans les annonces. Ce qui est dans les annonces, c’est un report — la réforme n’est pas retirée, elle est suspendue jusqu’à fin juin — et un appel au dialogue avec des interlocuteurs qui, pour partie, ne se reconnaissent plus dans le FLNKS historique. La CCAT, cette structure née en novembre 2023, est portée par une génération née après l’accord de Nouméa. Elle n’a pas signé les accords. Elle ne se sent tenue par aucune promesse de 1988.
C’est là que le calcul devient implacable. On ne rétablit pas une paix civile avec 3 000 gendarmes et une visite éclair quand la question posée est celle de la souveraineté et du partage des richesses. J’avais écrit que pour que la Calédonie française reste française, il faudrait que le président s’installe sur place aussi longtemps qu’il le faudrait. Personne ne l’a fait. Personne ne le fera.
« La Nation européenne » : le glissement de l’horizon
Pourquoi ce désengagement ? Parce que le cadre mental du président n’est plus national. Le 25 avril, dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, il prononce un discours de près de deux heures dont la phrase qui restera est : « notre Europe peut mourir ». Sept ans après son premier discours au même endroit, il réclame un changement de « paradigme » — préférence européenne, défense commune, doublement du budget de l’Union, europe « puissance ».
On peut trouver l’analyse pertinente. Je la trouve d’ailleurs partiellement juste sur le fond : l’Europe est effectivement en train de décrocher économiquement et technologiquement. Mais lisez le texte et cherchez la France. Elle y est comme un moyen, jamais comme une fin.
Président Macron n’en a plus rien à foutre de la France, c’est la nouvelle génération, ce qui compte c’est la Nation européenne désormais pour lui. Les deux générations après lui c’est encore pire, ils sont au-delà du concept de nationalité.
Le contraste est saisissant quand on regarde ses partenaires. En janvier, il était l’invité d’honneur de la fête de la République indienne à Jaipur, aux côtés de Narendra Modi — qu’il avait reçu comme invité d’honneur du 14 Juillet six mois plus tôt. Pendant que Modi mène sa campagne électorale sur un nationalisme hindou assumé, sans le moindre complexe, notre président explique que le salut passe par la dilution des souverainetés.
Même dissonance sur l’immigration. Rishi Sunak fait adopter en avril sa loi sur le Rwanda, dit crûment ce qu’il veut faire des déboutés du droit d’asile, et l’Union européenne adopte au même moment son Pacte asile et migration — procédures accélérées aux frontières, mécanisme de « solidarité obligatoire », centres de tri. Sunak dit tout haut ce qu’Attal et Macron pensent tout bas, et ce que Bruxelles écrit en petits caractères. La différence n’est pas de nature, elle est de franchise.
Des dossiers de guerre confiés à des débutants
Il y a un deuxième problème, plus grave que l’idéologie : la compétence.
Les gamins autour de Président Macron, et Macron lui-même, n’ont pas les compétences requises pour gérer de tels dossiers. On avait prévenu.
Regardez l’attelage. Un Premier ministre de 35 ans, le plus jeune de l’histoire de la République. Un ministre des Affaires étrangères de 38 ans, ancien conseiller en communication devenu patron d’un parti avant de devenir chef de la diplomatie française. Un cabinet présidentiel où l’on gère la Calédonie comme un dossier interministériel de plus, entre deux séquences de communication.
Le résultat le plus spectaculaire de cette impréparation, c’est l’Ukraine. Depuis février, le président laisse entendre que l’envoi de troupes au sol « ne doit pas être exclu », puis précise début mai qu’il l’envisagerait si le front russe percait et si Kiev le demandait. On peut débattre de l’intérêt stratégique de l’ambiguïté. On peut aussi constater que l’armée française aligne aujourd’hui de l’ordre de 200 000 militaires d’active, avec des stocks de munitions calibrés pour des opérations expéditionnaires, pas pour une guerre d’attrition de haute intensité contre une puissance nucléaire.
Alors disons-le sans détour : si ce président déploie des militaires français en Ukraine contre la Russie, nous serons vraiment dans un très mauvais scénario. Et ce ne sont pas les commentateurs bruxellois qui expliquent que « la voix de la France porte et est respectée » qui iront sur place.
Choose France, JO 2024 : le président-influenceur
Ce qui fonctionne, en revanche, c’est la machine de communication. Et je le dis sans ironie complète : c’est probablement le meilleur influenceur que la Ve République ait produit. Photos de boxe en noir et blanc, mise en scène permanente, occupation totale de l’espace numérique, discours-fleuves à l’architecture soignée.
Le 13 mai, septième édition de Choose France à Versailles : 15 milliards d’euros d’investissements étrangers annoncés, 56 projets, un record. La France est présentée pour la cinquième année consécutive comme le pays le plus attractif d’Europe pour les investissements étrangers. Et là, je veux être honnête, y compris contre mon propre camp critique.
Moi je veux savoir ce que Marine Le Pen compte faire à la place de Président Macron avec des trucs comme #chooseFrance car rien n’indique qu’elle ne ferait pas pire.
Poser la question, c’est déjà reconnaître qu’il y a quelque chose à préserver. Les annonces de Versailles ne sont pas des créations d’emplois vérifiées — ce sont des intentions, souvent recyclées d’une année sur l’autre, et l’écart entre annonce et réalisation reste la grande zone d’ombre de l’exercice. Mais un pays qui capte des capitaux vaut mieux qu’un pays qui les fait fuir. Ceux qui veulent gouverner devront dire ce qu’ils mettent à la place, précisément, chiffres en main. Pour l’instant, silence.
Les JO, ou la France transformée en camp retranché
L’autre grande opération de communication s’ouvre le 26 juillet. Et je persiste : on n’en veut pas de ces JO-là, que ce soit clair.
Non par détestation du sport, mais parce que l’objet a changé de nature. Une cérémonie d’ouverture sur la Seine dont la jauge est passée de 600 000 à environ 300 000 spectateurs, avec un « plan B » évoqué par le président lui-même à la mi-avril — repli sur le Trocadéro ou le Stade de France en cas de menace. Environ 45 000 policiers et gendarmes mobilisés le jour de l’ouverture, 18 000 militaires sur l’ensemble des Jeux, des renforts de polices étrangères, des périmètres à QR code pour circuler chez soi.
Côté finances, le comité d’organisation affiche un budget d’environ 4,4 milliards d’euros majoritairement privé, auquel s’ajoutent les 4,4 milliards de la Solideo pour les ouvrages, la sécurité publique, les transports, les hôpitaux. La Cour des comptes rappelle depuis des mois que la facture publique sera nettement supérieure aux estimations initiales. Et pendant les Jeux, il faudra effectivement mettre les bouchées doubles sur la sécurité, parce que le pays entier sera une cible pendant trois semaines.
Un pays qui doit militariser sa capitale pour organiser une fête, ce n’est pas un pays qui rayonne. C’est un pays qui se protège.
Le 9 juin ne changera rien, et il le sait
Dans quinze jours, les Français votent pour le Parlement européen. Les sondages donnent la liste du Rassemblement national autour de 31 à 33 %, celle de la majorité entre 15 et 17 %, avec un Parti socialiste redevenu compétitif. Le Premier ministre est monté lui-même sur le ring face à Jordan Bardella jeudi soir, ce qui est en soi un aveu de faiblesse : on n’envoie pas le chef du gouvernement débattre avec une tête de liste quand on est confiant.
Mais soyons lucides sur les conséquences. Le président n’a strictement rien à faire du résultat du 9 juin, et rien ne changera ensuite. Une élection européenne à la proportionnelle, sans enjeu de pouvoir exécutif national, avec une abstention qui dépassera probablement les 50 % : c’est un sondage grandeur nature, pas un transfert de souveraineté. Il n’y aura ni dissolution, ni changement de cap, ni inflexion sur la Calédonie, l’Ukraine ou l’Europe.
Ce qui se joue est ailleurs : dans la fabrication d’un rapport de force pour 2027, et dans la lente dévitalisation du sentiment national chez les générations qui viennent. C’est le pari implicite de ce président. Il perdra peut-être les élections intermédiaires, mais il aura installé un cadre — européen, post-national, technocratique — que ses successeurs auront le plus grand mal à défaire.
Ce qu’il faut surveiller dans les prochaines semaines
- Fin juin en Calédonie : si aucun accord global n’émerge, la réforme constitutionnelle revient sur la table. Ce serait le scénario du rallumage immédiat.
- Le nickel : sans plan de sauvetage crédible de la filière, aucun accord politique ne tiendra. L’économie de l’archipel est le vrai dossier, personne n’en parle.
- La réouverture de La Tontouta aux vols commerciaux : c’est l’indicateur le plus fiable du retour au calme réel, bien plus que les communiqués officiels.
- La séquence olympique : le moindre incident majeur entre le 26 juillet et le 11 août aura des conséquences politiques hors de proportion.
- Le discours d’après-9 juin : écoutez bien s’il parle de la France ou de l’Europe. Vous saurez où nous en sommes.
Reste une question que je pose sincèrement, sans posture. Ce président a construit sa carrière sur l’idée que la nation était un cadre dépassé et que l’histoire allait dans son sens. Trois référendums en Calédonie, la guerre en Ukraine, le repli protectionniste américain et l’affirmation décomplexée de l’Inde ou de la Turquie disent exactement le contraire.
Que fait-on d’un chef d’État dont la grille de lecture est démentie par les faits, mais qui dispose encore de trois ans de pouvoir plein ? Bref. On attend, et on regarde brûler.
Pour aller plus loin
- L’accord de Nouméa (1998) : texte, genèse et mécanismes
- Les accords de Matignon de 1988, matrice du compromis calédonien
- Discours d’Emmanuel Macron sur l’Europe, Sorbonne, 25 avril 2024
- Jeux olympiques d’été de 2024 : organisation, budget, sécurité
- Élections européennes de 2024 en France : listes et enjeux
Sources et références
- Présidence de la République — discours et communiqués officiels
- Cour des comptes — rapports sur le coût public des Jeux de Paris 2024
- Insee — données économiques et sociales, Nouvelle-Calédonie et France
- Sénat — dossier législatif du projet de loi constitutionnelle sur le corps électoral calédonien
- Conseil de l’Union européenne — Pacte sur la migration et l’asile





