Je vais être direct : l’avenir en France, si on continue comme ça, c’est une smicardisation extrême.
Pas seulement le SMIC comme salaire de départ. Le SMIC comme horizon mental. Le SMIC comme norme sociale. Le SMIC comme plafond invisible pour des millions de gens qui travaillent, se forment, se lèvent tôt, mais voient leur pouvoir d’achat se faire raboter par les charges, l’inflation, les loyers, l’énergie, les normes et les impôts.
Et pendant ce temps-là, on continue à parler comme si le problème se résumait à distribuer une prime de 600 euros ici, un chèque énergie là, une rustine fiscale ailleurs. Vous connaissez la chanson : on ne répare pas le moteur, on repeint le capot.
Le plus inquiétant, ce n’est même pas la pauvreté. C’est l’habituation à la pauvreté. La petite musique qui vous explique que tout cela est normal, que la France est encore un grand pays, que les institutions tiennent, que la justice fonctionne, que l’Europe protège, que la souveraineté numérique est en marche, que les entreprises peuvent encaisser une couche de contraintes supplémentaires sans broncher.
Bref.
À force de mentir gentiment au pays, on fabrique une colère beaucoup moins gentille.
La smicardisation n’est pas un accident, c’est un modèle
Quand j’écris que l’avenir en France ressemble à une smicardisation extrême, je ne parle pas d’un slogan. Je parle d’une mécanique.
La France a choisi, depuis longtemps, un modèle où l’on compresse les salaires nets, où l’on subventionne les bas revenus, où l’on taxe lourdement le travail qualifié, et où l’on compense ensuite par des aides, des primes, des boucliers, des exceptions, des dispositifs, des machins.
Résultat : le travail ne paie plus assez. La progression sociale devient lente, lourde, décourageante. Entre celui qui gagne peu et celui qui gagne un peu plus, l’écart réel, une fois les aides perdues et les prélèvements appliqués, devient parfois ridicule.
Ce n’est pas une société de classes moyennes. C’est une société de trappes.
En janvier 2024, selon la Dares, environ 17,3 % des salariés du secteur privé non agricole ont bénéficié de la revalorisation du SMIC. C’est massif. Et ce chiffre raconte quelque chose de très simple : une part énorme du salariat est collée au plancher.
On peut toujours se féliciter d’avoir un salaire minimum. Heureusement qu’il existe. Mais quand le salaire minimum devient la référence d’une part croissante du marché du travail, ce n’est plus une protection : c’est le symptôme d’un écrasement.
La prime de 600 euros, ou l’art de ne rien comprendre aux entreprises
J’ai vu passer cette idée, encore une fois : demander aux entreprises françaises de verser une prime de 600 euros à leurs salariés comme si l’argent poussait dans les placards des PME.
Mais quel conseiller débile peut écrire une fiche pareille en imaginant que les entreprises françaises vont sortir ça sans broncher ?
Dans les grands groupes, on peut discuter. Il y a des marges, des arbitrages, des dividendes, des directions financières qui savent déplacer les lignes. Mais dans l’artisanat, le commerce, la restauration, les services, les petites boîtes industrielles, c’est une autre histoire.
Une prime de 600 euros, ce n’est pas seulement 600 euros. C’est une décision de trésorerie. C’est une tension avec les fournisseurs. C’est parfois un découvert. C’est souvent une injustice interne si tous les salariés ne sont pas traités pareil. Et c’est toujours la même facilité politique : demander aux autres de financer la paix sociale que l’État n’arrive plus à organiser.
Le patron de PME devient alors l’amortisseur universel :
- il absorbe les hausses de coût ;
- il absorbe les normes européennes ;
- il absorbe les retards administratifs ;
- il absorbe les tensions salariales ;
- il absorbe les injonctions morales de gens qui n’ont jamais signé un chèque de paie.
Et après, on s’étonne que la productivité française cale, que l’investissement patine, que les jeunes diplômés rêvent d’ailleurs, que les entrepreneurs vendent ou partent.
L’Europe réglementaire : le broyeur silencieux
Je vais encore me faire des amis, mais tant pis : les réglementations européennes tuent des acteurs dans tous les secteurs.
Pas seulement l’automobile. Pas seulement l’agriculture. Pas seulement l’énergie. Tout le monde y passe : PME numériques, industriels, banques, assureurs, transporteurs, artisans, commerçants, collectivités, associations.
Attention, je ne dis pas que toute règle est mauvaise. Une économie sans règles devient vite une jungle. Mais une économie saturée de règles devient une prison administrative.
La difficulté, c’est que l’Union européenne produit souvent de la réglementation avec une intention noble : protéger les consommateurs, réduire les émissions, encadrer les plateformes, sécuriser les données, lutter contre le blanchiment, améliorer la transparence. Sur le papier, très bien.
Mais dans la vraie vie, chaque texte arrive avec :
- des obligations de reporting ;
- des audits ;
- des coûts juridiques ;
- des consultants ;
- des logiciels de conformité ;
- des sanctions potentielles ;
- des délais d’adaptation intenables pour les petits acteurs.
Les grands groupes encaissent. Ils embauchent des juristes, des responsables conformité, des cabinets spécialisés. Ils transforment la norme en barrière à l’entrée.
Les petits, eux, se noient.
Voilà le paradoxe européen : au nom de la concurrence, on fabrique parfois des règles que seuls les oligopoles peuvent absorber. Au nom de la protection, on accélère la concentration. Au nom de la souveraineté, on dépend de plus en plus de fournisseurs extra-européens capables, eux, de financer la conformité à grande échelle.
Le moins qu’on puisse dire, c’est que ce n’est pas exactement le projet vendu aux peuples.
Justice, police, sécurité : la République qui promet et ne suit plus
Il y a un autre sujet que beaucoup préfèrent contourner : la justice française dysfonctionne.
Je ne parle pas ici des femmes et des hommes qui y travaillent. Beaucoup font ce qu’ils peuvent, avec des moyens insuffisants, des procédures interminables, une pression énorme et une défiance générale. Je parle du système.
Un système qui met trop de temps. Qui classe trop. Qui juge trop tard. Qui laisse les victimes dans un labyrinthe. Qui laisse aussi des innocents sous soupçon pendant des années. Une justice lente n’est pas seulement lente : elle devient injuste.
Sur les affaires de violences sexuelles, c’est encore plus explosif. Des décennies après les faits, les preuves sont fragiles, les mémoires contestées, les rapports de pouvoir écrasants, et la parole publique devient parfois le seul espace où les victimes pensent pouvoir exister.
Alors évidemment, cela pose des problèmes. La présomption d’innocence n’est pas une décoration. Elle est fondamentale. Mais la présomption d’innocence ne doit pas devenir un bâillon automatique pour les victimes présumées, surtout quand le système judiciaire est incapable de traiter correctement et rapidement les dossiers.
C’est là que le débat public devient malsain. On demande le silence au nom du droit, mais on ne donne pas la justice au nom du même droit.
Formidable.
La police aussi arrive au bout
Sur le terrain, la police vit une autre absurdité : on lui demande d’être partout, de tout encaisser, de tout documenter, mais souvent sans pouvoir agir efficacement.
Quand un policier vous dit qu’il en a marre de ne jamais pouvoir faire quoi que ce soit, il ne réclame pas forcément un État brutal. Il dit une chose simple : l’autorité publique n’est plus lisible.
Une République qui interdit sans sanctionner devient ridicule. Une République qui sanctionne au hasard devient injuste. Une République qui laisse les mêmes secteurs s’enfoncer dans le trafic, les menaces et l’économie parallèle devient complice par faiblesse.
Et là, il faut arrêter les phrases toutes faites.
Oui, la France produit une quantité importante de jeunes enfermés dans des trajectoires de délinquance, de décrochage, de ressentiment, de virilité de rue et de mépris des institutions. Oui, c’est un problème. Mais non, cela ne tombe pas du ciel.
On a empilé :
- des ghettos urbains ;
- des écoles affaiblies ;
- des familles parfois explosées ;
- une économie légale peu attractive ;
- des trafics très rentables ;
- une justice lente ;
- une police contestée ;
- une parole politique hystérique.
Et après, les branquignoles de plateau télé découvrent que la marmite déborde.
Quand j’écris que je comprends la couche latente d’une partie de la jeunesse française des ghettos, cela ne veut pas dire que j’excuse les violences. Comprendre n’est pas excuser. Comprendre, c’est refuser de se raconter des salades.
Ces jeunes sont Français. Ils sont chez eux. Le pays doit donc faire deux choses en même temps : protéger fermement les victimes et réintégrer politiquement, économiquement, culturellement ceux qu’il a laissé dériver.
Sinon, il ne restera que la matraque d’un côté et la rage de l’autre. Autant dire une impasse.
Diplomatie morale et fracture intérieure : Gaza comme boussole
Je sais que ce sujet met tout le monde mal à l’aise, donc parlons-en franchement.
La position de la France sur Gaza n’est pas seulement un sujet diplomatique. C’est devenu un sujet intérieur. Dans certains quartiers, dans une partie de la jeunesse, dans des familles françaises issues de l’immigration mais pas seulement, ce qui se passe à Gaza est vécu comme un test moral absolu.
On peut trouver cela excessif. On peut rappeler la complexité historique du conflit israélo-palestinien. On peut condamner sans ambiguïté les massacres du Hamas du 7 octobre 2023 et, en même temps, refuser l’écrasement de populations civiles à Gaza. C’est même ce qu’une diplomatie adulte devrait être capable de faire.
Mais la France donne trop souvent l’impression d’osciller entre prudence, calcul, indignation tardive et alignement confus. Et cette ambiguïté se paie à l’intérieur.
Pour que la France soit respectée par les Français, encore faut-il qu’elle soit respectable.
La phrase est dure, mais elle est juste. Une nation ne tient pas seulement par ses lois. Elle tient par l’idée que ses citoyens se font de sa dignité. Quand une partie du pays pense que la parole officielle est indifférente à certaines vies humaines, la défiance s’installe. Et la défiance, en France, finit rarement en conversation paisible autour d’un café.
Évidemment, il y a un piège : importer le conflit. C’est dangereux. C’est même explosif. Mais le pire moyen d’éviter l’importation du conflit, c’est de nier l’émotion politique qu’il provoque chez des millions de gens.
Une grande diplomatie française devrait pouvoir dire clairement :
- le terrorisme du Hamas est criminel ;
- les otages doivent être libérés ;
- les civils palestiniens ne sont pas des variables d’ajustement ;
- le droit international humanitaire n’est pas optionnel ;
- la France parle à tout le monde parce qu’elle n’est la vassale de personne.
Ce n’est pas du gauchisme. Ce n’est pas du droit-de-l’hommisme de salon. C’est de la stratégie nationale.
Souveraineté numérique : l’indépendance ne se décrète pas, elle s’héberge
Il y a enfin un sujet dont on ne parle pas assez dans le grand public : les données critiques de l’État français.
J’ai écrit récemment que plus de 80 % des données critiques de l’État français seraient hébergées par des acteurs étrangers. Même si l’on discute le chiffre exact, le problème est réel : administrations, hôpitaux, universités, collectivités, entreprises stratégiques et services publics dépendent massivement de technologies qui ne sont pas françaises, et souvent pas européennes.
Cloud, bureautique, cybersécurité, intelligence artificielle, messagerie, visioconférence, hébergement, bases de données : les couches essentielles de notre vie administrative et économique reposent trop souvent sur des acteurs soumis à des juridictions étrangères.
Le sujet n’est pas de savoir si les Américains sont gentils ou méchants. Le sujet est de savoir qui peut couper, surveiller, contraindre, auditer, transférer ou exposer nos données en cas de crise juridique, commerciale ou géopolitique.
La souveraineté numérique n’est plus un luxe. C’est une condition d’indépendance.
On l’a vu avec le débat autour du Cloud Act américain, avec les discussions européennes sur les transferts de données, avec les décisions successives autour du RGPD et des accords transatlantiques. On le voit aussi avec l’intelligence artificielle : les modèles, les puces, les infrastructures, les jeux de données et les talents deviennent des actifs géopolitiques.
Une France sérieuse devrait avoir une doctrine simple :
- les données régaliennes doivent être hébergées sous contrôle français ou européen robuste ;
- les hôpitaux et services essentiels doivent réduire leur dépendance aux fournisseurs non européens ;
- les marchés publics doivent favoriser des architectures réversibles ;
- l’État doit cesser de parler de souveraineté tout en achetant par facilité des solutions qu’il ne maîtrise pas ;
- l’Europe doit financer des champions, mais aussi simplifier leur vie réglementaire.
Parce que sinon, nous aurons le pire des deux mondes : des normes européennes très strictes pour nos acteurs locaux, et une dépendance persistante à des géants étrangers capables de tout absorber.
Encore une fois : brillante stratégie.
Ce qu’il faudrait faire maintenant
Je ne crois pas au déclin obligatoire. Je ne crois pas non plus aux discours magiques sur le sursaut français qui arriverait tout seul parce que nous avons de beaux paysages, une grande histoire et deux ou trois ingénieurs brillants.
Un pays se redresse par des décisions. Pas par des incantations.
Si l’on veut éviter la smicardisation générale et la fragmentation politique, il faut traiter les sujets ensemble. Le pouvoir d’achat, la justice, l’école, la sécurité, l’entreprise, l’Europe, la souveraineté numérique et la diplomatie ne sont pas des silos. Ce sont les pièces de la même machine.
Première urgence : refaire du travail un ascenseur
Il faut alléger sérieusement le coût du travail qualifié et des premières progressions salariales. Pas seulement au niveau du SMIC. Justement pas seulement au niveau du SMIC.
Le drame français est que l’on aide l’entrée dans l’emploi mais que l’on pénalise trop vite la montée en compétence. Il faut redonner un intérêt concret à la formation, à la responsabilité, à l’expérience, à l’encadrement, au risque entrepreneurial.
Sinon, les meilleurs partiront, les autres se décourageront, et l’État compensera par des chèques qu’il financera avec de la dette.
Deuxième urgence : une justice rapide, lisible, implacable quand il le faut
La justice doit être renforcée, mais pas seulement en postes et en budgets. Il faut simplifier les procédures, mieux prioriser les contentieux, numériser intelligemment, protéger les victimes, réduire les délais et rendre les sanctions compréhensibles.
Une sanction faible mais certaine vaut souvent mieux qu’une sanction théoriquement lourde mais improbable. C’est vieux comme Beccaria, et apparemment toujours trop compliqué pour nos petits faiseux modernes.
Troisième urgence : arrêter la naïveté européenne
La France doit cesser de confondre Europe et soumission réglementaire. L’Europe devrait être un multiplicateur de puissance, pas une usine à formulaires.
Il faut défendre une pause normative dans certains secteurs, imposer des tests PME avant les grands textes, mesurer les coûts cumulés et arrêter de sacrifier nos producteurs pendant que d’autres blocs économiques protègent les leurs avec un cynisme parfaitement assumé.
Quatrième urgence : bâtir une souveraineté numérique réelle
Il faut une commande publique massive, stable, intelligente, en faveur d’infrastructures européennes maîtrisées. Pas des discours. Des contrats. Des migrations. Des clauses de réversibilité. Des audits sérieux.
La souveraineté numérique ne se proclame pas dans un colloque. Elle se signe dans un appel d’offres.
Conclusion : la France vaut mieux que sa gestion actuelle
La France n’est pas morte. Elle est fatiguée, mal administrée, surtaxée, sur-commentée, sous-exécutée. Ce n’est pas pareil.
Elle a encore des ingénieurs, des ouvriers, des chercheurs, des entrepreneurs, des soignants, des policiers, des magistrats, des professeurs, des militaires, des artistes, des agriculteurs, des jeunes qui veulent s’en sortir. Elle a encore des infrastructures, une langue, une place diplomatique, une puissance nucléaire, une profondeur historique.
Mais elle a aussi une classe dirigeante qui adore gérer les conséquences de ses propres lâchetés.
La smicardisation n’est pas une fatalité. La justice à bout n’est pas une fatalité. La dépendance numérique n’est pas une fatalité. La perte de respect intérieur n’est pas une fatalité.
La fatalité commence quand on appelle cela des problèmes techniques alors que ce sont des choix politiques.
Et là, clairement, il va falloir choisir vite.
Pour aller plus loin
- Insee – Statistiques et études économiques sur la France
- Dares – Études et statistiques du ministère du Travail
- CNIL – Comprendre le RGPD
- ANSSI – Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information
- Vie publique – Dossiers sur les institutions et politiques publiques françaises
