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  • Données des entreprises françaises : la fuite de trop
    Données des entreprises françaises : la fuite de trop
    Au 1er septembre 2026, toutes les entreprises françaises assujetties à la TVA devront être capables de recevoir des factures électroniques via des plateformes agréées, et les grandes entreprises et ETI devront les émettre. Au même moment, l’État français encaisse des fuites de données à répétition sans jamais dire un mot sur l’identité des attaquants ni sur les représailles engagées. Ce télescopage n’est pas un détail technique : c’est un problème de souveraineté économique de premier ordre.

    Depuis le début du mois d’août, je pose publiquement la même question au Premier ministre. Pas une question polémique, pas un piège rhétorique. Une question de gestionnaire.

    Cher Ministre Premier, où en sommes-nous dans la traque des criminels qui violent les systèmes d’informations et qui volent les données des entreprises françaises ?

    Silence. Pas une conférence de presse, pas un point d’étape, pas une ligne dans un communiqué de Matignon. On nous parle de rentrée sociale, de budget, de rassemblements politiques prévus « entre novembre et février ». On ne nous parle jamais de la seule chose qui, dans dix ans, aura véritablement changé la vie des Français et de leurs entreprises : la perte irréversible du contrôle sur leurs données.

    Alors mettons les choses au clair, calmement, avec des chiffres et du droit.

    Une fuite de données n’est pas un incident, c’est une arme

    Commençons par tuer une idée reçue. Dans le langage administratif, on parle « d’incident de sécurité », de « violation de données à caractère personnel », de « notification à la CNIL sous 72 heures ». Ce vocabulaire est conçu pour rassurer. Il décrit un accident, quelque chose qui arrive, comme un dégât des eaux.

    La réalité est différente. Une base de données volée ne se répare pas. Elle ne se « désaspire » pas. Elle se revend, se croise, s’enrichit, et elle circule pendant des décennies sur des marchés parfaitement structurés. Le mot juste n’est pas incident, c’est irréversibilité.

    Les Français ont pourtant eu de quoi s’entraîner. France Travail en février 2024 : jusqu’à 43 millions de personnes concernées, un record européen. Les opérateurs de tiers payant Viamedis et Almerys le même mois : plus de 33 millions d’assurés. Free en octobre 2024, avec des IBAN dans la nature. Des distributeurs, des cabinets de gestion de patrimoine, des opérateurs télécoms en 2025. À chaque fois, le même rituel : communiqué contrit, conseils de vigilance, « nous vous invitons à modifier votre mot de passe ». Puis on passe à autre chose.

    Sauf que la matière volée n’est plus la même. Un mot de passe, ça se change. Un numéro fiscal, une adresse, une composition de foyer, un revenu déclaré, un patrimoine, un IBAN : ça ne se change pas. C’est de l’identité durable. Et quand ces données sortent d’une administration fiscale, elles ne servent pas seulement à l’hameçonnage industriel. Elles servent à cibler.

    Je l’ai écrit à la mi-août et je le maintiens : les contribuables les plus fortunés du pays deviennent mécaniquement des cibles, pour le crime organisé comme pour des opportunistes. Croiser un fichier de revenus avec un fichier de détenteurs d’armes déclarées, avec des données de géolocalisation revendues par le marketing digital, avec des annuaires professionnels : c’est aujourd’hui à la portée d’un adolescent motivé. On a industrialisé la collecte sans industrialiser la protection.

    Et pendant que des dizaines de milliers de Français vont vivre les cinq prochaines années avec une usurpation d’identité potentielle au-dessus de la tête, l’État reste muet sur l’essentiel : qui a fait ça, depuis quel territoire, et qu’est-ce que la France a fait en retour ?

    Septembre 2026 : le plus grand transfert de données B2B de l’histoire française

    Maintenant, le point aveugle. Pendant que le pays digère ses fuites, la France déploie la plus vaste opération de centralisation de données économiques jamais menée : la facturation électronique obligatoire.

    Rappel du calendrier, issu de l’ordonnance du 15 septembre 2021 puis remanié par les lois de finances successives. Au 1er septembre 2026, toutes les entreprises assujetties à la TVA en France doivent être en capacité de recevoir une facture électronique. À la même date, les grandes entreprises et les ETI doivent l’émettre. Les PME, TPE et micro-entreprises suivront en septembre 2027. S’y ajoute le e-reporting : la transmission à l’administration des données de transactions non couvertes (export, B2C) et des données de paiement.

    L’objectif affiché est légitime : lutter contre la fraude à la TVA, estimée entre 6 et 10 milliards d’euros par an en France, et accessoirement offrir à Bercy une visibilité quasi temps réel sur la conjoncture. Je ne conteste pas l’objectif. Je conteste l’architecture.

    Ce que contient réellement une facture

    Les défenseurs de la réforme répètent que seules des « données de facturation » circulent, comme s’il s’agissait de métadonnées anodines. Regardons ce qu’il y a dans une facture d’entreprise à entreprise :

    • l’identité précise du client et du fournisseur, donc la cartographie complète de votre chaîne d’approvisionnement ;
    • les références produits, les libellés, les quantités — donc vos volumes, vos cadences, vos ruptures ;
    • les prix unitaires négociés, les remises, les conditions de règlement — c’est-à-dire le cœur de votre compétitivité ;
    • la fréquence et la saisonnalité de vos commandes, donc votre santé financière en temps réel ;
    • et, par recoupement, l’identification de vos fournisseurs critiques, ceux dont la disparition vous tue en trois semaines.

    Un concurrent qui accède à cela n’a plus besoin d’espionnage industriel : il a le plan du bâtiment. Un attaquant qui accède à cela dispose de la liste des dépendances critiques d’un tissu productif entier. C’est ce que j’écrivais le 20 août :

    Il est absolument inenvisageable que les entreprises françaises exposent les factures de leurs clients et les factures de leurs fournisseurs. Ces données sont par nature strictement confidentielles.

    Le maillon faible : les plateformes

    Le schéma retenu par la France est un modèle en Y : les factures ne transitent pas par un portail public unique, mais par des plateformes agréées — des sociétés privées immatriculées par la DGFiP — qui transmettent ensuite les données requises à l’administration. Le portail public a été recentré, fin 2024, sur un rôle d’annuaire et de concentrateur.

    Autrement dit : la totalité des flux de facturation B2B du pays va transiter par un nombre restreint d’opérateurs privés. Une centaine ont été immatriculés sous réserve. Combien tiendront économiquement dans trois ans ? Cinq ? Dix ? Et surtout : que devient le stock de données quand l’une d’entre elles est rachetée par un fonds étranger, ou tout simplement liquidée ?

    Personne n’a répondu sérieusement à cette question. On a créé des honeypots — des pots de miel — d’une valeur stratégique inouïe, et on a réparti la responsabilité de leur défense entre des acteurs privés de tailles très inégales, dont certains sont des éditeurs de logiciels de gestion de vingt personnes.

    Les données des entreprises françaises seront violées, tôt ou tard, effectivement, et ce sera irréversible.

    Ce n’est pas du catastrophisme. C’est du calcul de probabilité. L’ANSSI a traité de l’ordre de 4 400 événements de sécurité en 2024, en hausse d’environ 15 % sur un an, avec une pression particulière sur les PME, ETI et collectivités — c’est-à-dire exactement la cible du dispositif. Quand vous multipliez les points d’entrée et que vous concentrez la valeur, vous n’obtenez pas un système plus sûr. Vous obtenez un système plus attractif.

    La souveraineté, ce mot qu’on prononce sans y croire

    Deuxième angle mort : l’extraterritorialité. Le CLOUD Act américain de 2018 permet aux autorités des États-Unis d’exiger d’un fournisseur soumis à leur droit la communication de données, quel que soit le lieu de stockage. La section 702 du FISA complète le tableau pour le renseignement.

    On m’objectera l’accord de transfert transatlantique de 2023 et les clauses contractuelles types. Je réponds qu’on m’a déjà fait le coup deux fois : le Safe Harbor invalidé en 2015, le Privacy Shield invalidé en 2020 par l’arrêt Schrems II. En juin 2025, devant le Sénat français, un dirigeant de Microsoft France a reconnu ne pas pouvoir garantir sous serment que des données hébergées en France échapperaient à une injonction américaine. Ce n’est pas un complot : c’est un fait juridique, énoncé publiquement, sous serment, dans l’enceinte parlementaire.

    Alors quand j’entends qu’il faut faire confiance aux dispositifs contractuels, je souris. Il existe une qualification française, SecNumCloud, délivrée par l’ANSSI, qui inclut des critères d’immunité aux droits extra-européens. Elle devrait être une condition d’immatriculation, pas une option marketing. Ce n’est pas le cas aujourd’hui pour l’ensemble des acteurs concernés par la réforme.

    D’où ma position, assumée, sur le versant personnel du sujet :

    J’estime qu’il n’est plus envisageable de transmettre des données personnelles aux services informatiques des administrations françaises.

    C’est une position radicale, je l’admets — et pour l’essentiel, impraticable : on ne choisit pas de ne pas déclarer ses revenus. Mais elle traduit une réalité : le contrat de confiance entre l’État collecteur et le citoyen collecté est rompu, et personne à Bercy n’a jugé utile de le reconstruire.

    La traque : pourquoi on ne vous répondra pas

    Reste la question qui fâche : que fait la France quand on la vole ?

    Officiellement, beaucoup. L’ANSSI défend, le COMCYBER conduit les opérations militaires de cyberdéfense, la section J3 du parquet de Paris poursuit, Europol coordonne. Officieusement, l’attribution publique d’une attaque reste un acte diplomatique lourd, que la France pratique avec une extrême parcimonie, à l’inverse des États-Unis ou du Royaume-Uni qui inculpent et nomment publiquement des ressortissants étrangers.

    Les raisons sont connues : ne pas révéler ses capacités d’investigation, ne pas fermer les canaux de renseignement, éviter l’escalade avec un État partenaire. Ce sont de vrais arguments. Mais ils produisent un effet politique désastreux : l’impunité perçue. Le citoyen constate qu’on lui a volé son identité fiscale et que personne ne sera jamais nommé, jugé, sanctionné. Il en tire une conclusion très simple : l’État ne le protège pas.

    Quand 78 % des Français disent ne plus croire à la parole politique, ce n’est pas seulement une affaire de promesses non tenues sur les retraites ou l’immigration. C’est aussi cette accumulation de dossiers où l’État ne rend jamais de comptes. Et je maintiens ce que je dis depuis des mois : cette abdication technique, silencieuse, sans drapeau, alimente directement les recompositions politiques violentes que nous verrons en 2027.

    Ce que je conseille aux dirigeants, dès maintenant

    Je ne suis pas là uniquement pour taper. Voici, très concrètement, ce que je mettrais en œuvre dans une entreprise française à quelques jours de l’échéance du 1er septembre.

    • Auditez votre plateforme. Où sont hébergées les données ? Sous quel droit ? Quelle durée de conservation ? Qui détient le capital ? Que se passe-t-il en cas de rachat ou de liquidation ? Exigez ces réponses par écrit, dans le contrat.
    • Négociez une clause de réversibilité et une clause de notification immédiate en cas de réquisition étrangère, dans la limite du droit applicable.
    • Minimisez le contenu des factures. Tout ce qui n’est pas légalement obligatoire dans une mention de facture n’a rien à y faire. Les conditions commerciales détaillées, les accords-cadres, les grilles de remises relèvent de documents contractuels séparés.
    • Séparez les référentiels. Une référence produit interne codifiée vaut mieux qu’un libellé explicite qui renseigne un concurrent sur votre R&D.
    • Formez vos équipes comptables à la fraude au président version 2026. Avec des données de facturation authentiques en main, un attaquant produit un faux changement de RIB indétectable. Instaurez la double validation par canal distinct, sans exception, y compris pour le dirigeant.
    • Cartographiez vos dépendances critiques et préparez une procédure de fonctionnement dégradé de 72 heures. La question n’est plus « si » mais « quand ».
    • Vérifiez votre conformité NIS2. La directive européenne 2022/2555 élargit massivement le périmètre des entités régulées, avec une responsabilité personnelle des dirigeants. Beaucoup de PME concernées l’ignorent encore.
    • Pour les particuliers exposés : opposition bancaire renforcée, alerte auprès de la Banque de France, dépôt de plainte systématique, et surveillance active de votre nom sur les registres publics.

    Le fond du problème : un pays qui ne protège plus ceux qui produisent

    Tout cela ne tombe pas dans un ciel serein. Le tissu productif français encaisse depuis trois ans une série de chocs : plus de 66 000 défaillances d’entreprises en 2024, un niveau qu’on n’avait plus vu depuis la sortie de la crise de 2009, et une année 2025 qui n’a pas inversé la courbe. Un chômage officiel autour de 8 % qui ne dit à peu près rien du réel — ajoutez le halo autour du chômage, environ deux millions de personnes qui souhaitent travailler sans être comptées, et le temps partiel subi, et vous approchez du double du chiffre affiché.

    Ajoutez-y l’effondrement silencieux de l’investissement de long terme. En août, la France s’est félicitée de son classement de Shanghai — Paris-Saclay 13e mondiale, une dizaine d’établissements dans le top 200. Sincèrement, bravo. Mais j’ai écrit ce que je pensais :

    Une médaille, ce n’est pas une politique. Je ne crois pas une seconde qu’on tienne ce rang longtemps avec 0,8 % du PIB en recherche publique.

    Soyons rigoureux : on ne compare pas les 0,8 % de recherche publique française aux 3,1 % de dépense de R&D totale allemande. Le bon indicateur, c’est la dépense intérieure de R&D globale : environ 2,2 % du PIB en France, contre plus de 3 % outre-Rhin. L’écart reste massif, et il est structurel depuis vingt ans, malgré un crédit d’impôt recherche qui coûte plus de 7 milliards d’euros par an sans avoir jamais comblé le retard. Le classement d’aujourd’hui récompense des investissements d’il y a quinze ans. Celui de 2040 récompensera ceux d’aujourd’hui.

    C’est dans ce contexte que je persiste à dire une chose désagréable :

    En tant qu’entrepreneur très actif avec quarante ans d’expérience, jamais je ne conseille à qui que ce soit de créer une entreprise en France, ni dans la plupart des pays européens limitrophes.

    On m’objectera la French Tech, les levées de fonds, les statuts de JEI, la qualité des ingénieurs. Tout cela est vrai et je le reconnais volontiers. Mais on ne crée pas une entreprise pour un statut fiscal : on la crée pour un environnement. Et l’environnement français ajoute désormais, à l’instabilité normative et à la pression fiscale, une nouveauté : l’obligation légale d’exposer son patrimoine informationnel à des tiers dont l’État lui-même ne garantit pas la solidité.

    Ce qu’il faudrait faire, et qu’on ne fera pas

    Il existe pourtant une sortie par le haut, et elle n’a rien d’utopique :

    • Conditionner l’immatriculation des plateformes de facturation à une qualification SecNumCloud, sans dérogation ni période de grâce indéfinie.
    • Interdire par la loi tout usage secondaire, tout enrichissement et toute revente, même anonymisée, des données de facturation par les opérateurs privés.
    • Réduire le périmètre des données transmises au strict nécessaire pour le contrôle de la TVA — le contrôle fiscal n’a pas besoin de vos prix négociés ligne à ligne.
    • Instaurer une obligation de communication publique et régulière de l’État sur les compromissions le concernant : nombre de personnes touchées, nature exacte des données, état d’avancement des enquêtes.
    • Bâtir une doctrine européenne d’attribution et de représailles, comme il en existe une pour la défense conventionnelle. Une législation solide, à l’échelle du continent : c’est l’urgence.

    Rien de tout cela ne figure au menu de la rentrée. Le débat portera sur le budget, sur les casseroles judiciaires, sur les alliances de 2027. Pendant ce temps, à partir du 1er septembre, des dizaines de millions de factures françaises commenceront à circuler dans des tuyaux dont personne n’a sérieusement testé l’étanchéité.

    Alors je repose ma question, et je la reposerai chaque semaine jusqu’à obtenir une réponse. Où en est la traque ? Qui a volé les données des Français et des entreprises françaises ? Depuis quel territoire ? Et qu’avons-nous fait, nous, en retour ?

    Le silence est une réponse. Ce n’est simplement pas celle que les Français méritent.

    Pour aller plus loin

    Sources et références

  • Trois conseils que personne ne suivra
    Trois conseils que personne ne suivra
    Trois recommandations que je formule depuis des semaines et que presque personne ne suivra : bloquer totalement l’accès des mineurs à GTA, renoncer au Mac comme machine d’IA locale, et regarder très sérieusement du côté des modèles chinois à poids ouverts. Derrière ces trois conseils, une même idée : ce qui compte n’est jamais le principe affiché, mais l’architecture technique qu’on accepte sans la lire.

    Il y a des conseils qu’on donne en sachant qu’ils ne seront pas suivis. On les donne quand même, parce qu’on préfère avoir raison trop tôt que se taire à temps.

    En voici trois, formulés ces dernières semaines, sur des sujets qui n’ont apparemment rien à voir entre eux : un jeu vidéo, une gamme d’ordinateurs, et des modèles d’intelligence artificielle venus de Chine. Ils ont pourtant un point commun. Dans les trois cas, le débat public porte sur une question de façade — la violence, la marque, le drapeau — alors que le vrai sujet est ailleurs : dans l’architecture, dans la bande passante, dans la licence.

    Le jeu : mon conseil, c’est le blocage total

    Mon conseil, qui ne sera quasiment suivi par personne, c’est d’empêcher totalement l’accès du jeu GTA aux mineurs.

    Je sais exactement l’effet que produit cette phrase. Le vieux monsieur qui n’a rien compris, la panique morale, le énième procès des jeux vidéo. Sauf que mon argument n’est pas celui que vous croyez, et il ne porte pas sur la violence à l’écran.

    Commençons par les faits. Grand Theft Auto V a dépassé les 215 millions d’exemplaires écoulés, ce qui en fait l’un des produits culturels les plus vendus de l’histoire, tous supports confondus. Le sixième opus est annoncé pour la fin de l’année 2026 après deux reports successifs, et il sera classé PEGI 18. Dix-huit. Pas seize, pas « à voir avec les parents ».

    Ce qui me dérange vraiment : l’économie, pas les balles

    Sur la violence, la littérature scientifique est loin d’être aussi accablante qu’on le prétend. L’American Psychological Association a elle-même rappelé, dans sa résolution de 2020, que les données disponibles ne permettaient pas d’établir un lien entre jeux vidéo violents et violence criminelle. Je ne vais donc pas vous raconter que votre fils de treize ans deviendra un braqueur parce qu’il conduit une voiture volée en pixels.

    Le problème est ailleurs, et il est beaucoup plus vicieux. C’est l’économie du jeu en ligne. Le mode multijoueur repose sur une boucle d’usure calibrée au millimètre : des objets à des prix absurdes en monnaie virtuelle, un temps de « grind » démesuré, et une sortie de secours payante sous forme de cartes prépayées. Ajoutez-y un casino intégré, ouvert en 2019, dont l’accès a dû être bloqué dans une cinquantaine de pays pour cause de législation sur les jeux d’argent, et vous obtenez une machine à conditionner des cerveaux de douze ans aux mécaniques du pari.

    Le second problème, c’est le lobby en ligne. Un salon vocal ouvert, sans modération réelle, où un mineur croise des adultes anonymes pendant des heures. Aucun parent ne laisserait son enfant seul dans un bar à trois heures du matin. Beaucoup le font tous les soirs, à travers une manette.

    Concrètement, que faire

    • Prendre la classification PEGI 18 au sérieux : elle n’est pas une suggestion marketing, elle est le résultat d’une grille d’évaluation publique.
    • Activer le contrôle parental au niveau du compte console et non du jeu : PlayStation, Xbox et Steam permettent de bloquer par tranche d’âge, d’interdire les achats intégrés et de couper le chat vocal.
    • Filtrer au niveau du routeur ou du DNS familial, parce qu’un enfant contournera toujours un réglage local.
    • Interdire la console dans la chambre. C’est la mesure la plus efficace, la plus impopulaire, et la moins technique de toutes.
    • Expliquer pourquoi. Une interdiction sans explication produit de la fascination, ce qui est exactement l’inverse du but recherché.

    Et oui, votre enfant y jouera quand même chez un copain. Ce n’est pas une raison pour financer vous-même la machine à sous.

    Vérification d’âge : la vraie question n’est pas celle qu’on croit

    Ce débat sur les mineurs et les contenus en ligne, la France et l’Europe le mènent depuis trois ans, et ils le mènent mal. On s’écharpe sur un faux dilemme : faut-il vérifier l’âge, oui ou non, et est-ce la fin de l’anonymat ?

    Le véritable enjeu n’est pas la vérification d’âge ou l’anonymat. C’est quelle architecture de vérification d’âge, quelles données sont transmises, qui les conserve, et peut-on auditer tout ça.

    La différence entre les deux formulations n’est pas rhétorique, elle est structurelle. Une vérification d’âge peut être conçue de trois façons radicalement différentes. Première option : le site vous demande une pièce d’identité et la stocke — c’est la pire, et c’est celle vers laquelle glissent naturellement les acteurs qui veulent limiter leurs coûts. Deuxième option : un tiers vérificateur centralisé, qui sait qui vous êtes et ce que vous consultez, ce qui crée un point de surveillance unique. Troisième option : le double anonymat, où le fournisseur d’attribut sait qui vous êtes mais ignore le site visité, tandis que le site reçoit une preuve cryptographique du type « cette personne a plus de 18 ans » sans rien d’autre.

    La CNIL pousse cette troisième voie depuis 2022, l’Arcom l’a intégrée à son référentiel technique consécutif à la loi SREN de mai 2024, et la Commission européenne a publié en 2025 une application de vérification d’âge en marque blanche, préfiguration du portefeuille d’identité numérique européen prévu par le règlement eIDAS 2. Techniquement, les preuves à divulgation nulle de connaissance existent, elles fonctionnent, elles sont implémentables.

    Politiquement, elles coûtent plus cher qu’un scan de carte d’identité. Voilà pourquoi je parie sur la mauvaise architecture. Le Royaume-Uni a activé ses contrôles d’âge à l’été 2025 sous l’Online Safety Act, l’Australie a interdit les réseaux sociaux aux moins de 16 ans en décembre 2025 : dans les deux cas, le débat s’est concentré sur le principe, jamais sur le protocole. C’est exactement l’erreur.

    Le Mac : aucune de ces machines n’est pertinente pour l’IA locale

    Mon point de vue est tranché : aucun des nouveaux systèmes Mac n’est pertinent pour faire de l’IA locale.

    Là, je me fâche avec la moitié de mes lecteurs. Depuis deux ans, on lit partout que la mémoire unifiée d’Apple serait la solution miracle pour faire tourner de gros modèles chez soi. C’est un raisonnement qui ne tient que si l’on regarde un seul chiffre : la capacité mémoire.

    Les deux temps que personne ne distingue

    Une inférence de modèle de langage se déroule en deux phases très différentes. Le prefill, ou traitement du prompt, est limité par la puissance de calcul brute. La génération de tokens, elle, est limitée par la bande passante mémoire. Confondre les deux, c’est la source de 90 % des malentendus sur l’IA locale.

    Sur la bande passante, un Mac Studio haut de gamme plafonne autour de 819 Go/s, un portable haut de gamme autour de 546 Go/s, une configuration milieu de gamme autour de 273 Go/s. En face, une carte graphique grand public récente dépasse 1,7 To/s, et un accélérateur de centre de données atteint 3,3 To/s en HBM3. Autrement dit, la machine à 10 000 euros est deux fois plus lente que la carte à 2 500 euros sur le seul paramètre qui gouverne la vitesse de génération.

    Sur le calcul, l’écart est pire. En traitement de prompt long — un document de 100 pages, une base de code, un contexte RAG sérieux — on observe couramment un rapport de 3 à 10 entre un GPU dédié et une puce Apple. Vous attendez trente secondes avant que le premier mot n’apparaisse. Multipliez par une journée de travail.

    Ajoutez le reste : pas de CUDA, donc un écosystème logiciel systématiquement en retard ; vLLM, les kernels optimisés, les nouvelles méthodes de quantification arrivent d’abord ailleurs ; l’entraînement et même le fine-tuning sérieux restent une souffrance ; et le débit en traitement par lots, dès que vous servez plus d’un utilisateur, s’effondre.

    La nuance que je m’impose

    Il existe un cas d’usage où ces machines sont défendables, et l’honnêteté oblige à le dire. Si vous voulez faire tourner un très gros modèle à experts activés partiellement — le genre de modèle où 200 milliards de paramètres sont chargés mais où 20 milliards seulement travaillent à chaque token —, la capacité mémoire devient le facteur limitant, et il n’existe pas d’alternative à 10 000 euros qui vous donne 512 Go accessibles au GPU. À cela s’ajoutent le silence, une consommation de quelques dizaines de watts, et un framework maison, MLX, qui progresse vite.

    Mais c’est un cas particulier, pas une recommandation générale. Pour la très grande majorité des gens qui veulent « faire de l’IA en local » en 2026, l’ordre de priorité est simple : une carte graphique d’occasion de 24 Go, ou deux ; à défaut, une station dédiée à l’inférence ; à défaut, une API chiffrée avec un engagement contractuel de non-rétention. Acheter un Mac pour cela, c’est payer très cher un compromis dont on n’a pas besoin.

    Les technologies chinoises : le conseil le plus impopulaire des trois

    Pour ma part, je recommande d’utiliser les technologies chinoises.

    Celui-là, je le maintiens contre à peu près tout le monde. Non par affection géopolitique — je n’en ai aucune — mais parce que je regarde les licences et les poids.

    Depuis la sortie de DeepSeek R1 en janvier 2025, l’écosystème chinois a fait un choix que les laboratoires américains dominants ont abandonné : publier les poids des modèles sous des licences permissives, souvent MIT ou Apache 2.0. Qwen chez Alibaba, Kimi chez Moonshot, GLM chez Zhipu, DeepSeek : on parle de familles de modèles téléchargeables, exécutables sur votre matériel, modifiables, auditables dans leur comportement, et surtout non révocables. Personne ne peut vous couper l’accès à un fichier que vous avez déjà sur votre disque.

    Voilà ce qu’est réellement la souveraineté technique. Ce n’est pas un drapeau sur une plaquette commerciale, c’est la capacité matérielle de continuer à fonctionner quand le fournisseur change d’avis, augmente ses prix ou obéit à une injonction extraterritoriale. Sur ce critère précis, un modèle chinois à poids ouverts tournant dans votre salle serveur est plus souverain qu’une API européenne fermée.

    Je le constate sur le terrain, salon après salon. Les confrères africains que je croise ont parfaitement compris ce point et l’exploitent sans complexe : ils sautent l’étape du contrat de licence hors de prix et déploient directement des modèles ouverts adaptés à leurs langues et à leurs contraintes énergétiques. Ils n’ont rien à envier à personne, et ils vont produire des choses que nous ne verrons pas venir.

    Les objections sont réelles, je ne vais pas les balayer. Les modèles chinois portent un alignement politique visible sur certains sujets, et il faut le savoir avant de les mettre dans un produit destiné au public. Les jeux de données d’entraînement ne sont pas plus transparents que chez les autres. Enfin, poids ouverts ne veut pas dire ouverts au sens du logiciel libre : sans données ni recettes d’entraînement, la reproductibilité reste une fiction. Mais entre une boîte noire qu’on peut poser sur sa propre machine et une boîte noire qu’on loue à l’heure, mon choix est fait.

    Hasard déterministe, hasard fondamental : ce que l’IA saura, et ce qu’elle ne saura peut-être jamais

    Je n’ai pas une immense culture philosophique, je l’admets volontiers, ce n’est pas mon point fort. Cela ne m’empêche pas de poser une distinction que je crois structurante pour la suite, et qui va bien au-delà du débat sur les modèles et les cartes graphiques.

    Une intelligence artificielle générale n’aura aucun mal à résoudre ce qu’on appelle le hasard déterministe. Le hasard fondamental, c’est une tout autre affaire.

    Le hasard déterministe, c’est celui de vos générateurs pseudo-aléatoires. Un algorithme part d’une graine et produit une suite qui a toutes les apparences du désordre, mais qui est intégralement prédictible si l’on connaît l’état interne. Ce n’est pas une hypothèse : on sait déjà entraîner des réseaux de neurones à prédire les sorties de générateurs mal conçus, et l’histoire de la cryptanalyse est jalonnée de systèmes réputés inviolables tombés en quelques heures de calcul. Toute la sécurité informatique civile repose sur des hasards de cette famille, ou sur des problèmes mathématiques dont on postule la difficulté.

    Le hasard fondamental est d’une autre nature. Depuis les inégalités de Bell et les expériences qui les ont violées — travaux couronnés par le prix Nobel de physique 2022 —, nous savons qu’aucune théorie à variables cachées locales ne peut rendre compte des corrélations quantiques observées. Si l’indéterminisme est réellement au socle du monde, alors il n’y a rien à « craquer » : ce n’est pas un chiffrement, c’est une propriété.

    Restent les échappatoires théoriques, et elles sont vertigineuses : la mécanique bohmienne, déterministe mais non locale, ou le superdéterminisme, qui sauve le déterminisme en sacrifiant l’idée même de liberté expérimentale. Une superintelligence trancherait-elle ce débat ? Je n’en sais rien, et je me méfie de ceux qui affirment le contraire. Ce que je sais, c’est que le jour où une machine produira une démonstration convaincante sur ce terrain, elle ne bouleversera pas seulement la physique : elle balaiera trois millénaires de certitudes métaphysiques bâties par des gens persuadés de détenir le dernier mot.

    Et 2027, dans tout ça ?

    On me demande beaucoup ce que disent mes modèles prédictifs sur la présidentielle. J’en construis, je les affine, et je vais vous dire la chose la plus utile que j’aie à en tirer : je me méfie de mes propres chiffres.

    Un modèle électoral n’est pas une boule de cristal, c’est une extrapolation de données passées sous hypothèses stables. Or rien n’est stable : ni l’offre politique, ni le calendrier judiciaire, ni la structure de l’abstention, ni les effets de plateforme sur la formation de l’opinion. Les modèles de 2016 et de 2017 ont failli exactement là-dessus, et les meilleurs praticiens vous diront que la véritable information n’est pas le score central mais la largeur de l’intervalle.

    La seule chose dont je suis certain, c’est que les algorithmes de recommandation joueront un rôle plus déterminant que les programmes. Et que personne, en France, ne s’y prépare sérieusement. Les gouvernements des démocraties doivent s’entourer d’experts en informatique, en programmation et en intelligence artificielle — pas de communicants qui ont lu deux articles sur le sujet. Tant que ce ne sera pas le cas, nous subirons des architectures conçues ailleurs, par d’autres, pour d’autres objectifs que les nôtres.

    Le fil rouge

    Bloquer un jeu, refuser une machine, adopter des poids ouverts : trois conseils sans rapport apparent, un seul réflexe. À chaque fois, regardez sous le capot plutôt que l’étiquette.

    Le jeu n’est pas dangereux à cause de ses images, il l’est à cause de son modèle économique. Le Mac n’est pas inadapté à cause de sa marque, il l’est à cause d’un rapport bande passante sur calcul. Le modèle chinois n’est pas recommandable par sympathie, il l’est parce que sa licence vous rend le contrôle. Dans les trois cas, le débat public s’arrête à la surface et la décision se joue deux couches en dessous.

    Ces conseils ne seront pas suivis, je le sais. Mais dans deux ans, quand nous découvrirons que la vérification d’âge européenne a été bâtie sur un modèle centralisé, ou que nos administrations paient au token une IA qu’elles ne maîtrisent pas, souvenez-vous simplement qu’il n’y avait pas besoin d’un algorithme prédictif pour le voir venir. Il suffisait de lire la documentation technique.

    Pour aller plus loin

    Sources et références

  • Il n’est plus possible de laisser la politique aux seuls politiciens
    Il n’est plus possible de laisser la politique aux seuls politiciens
    La politique française se joue désormais sur des objets que la plupart des élus ne comprennent pas : infrastructures numériques, modèles d’intelligence artificielle, chaînes de valeur industrielles, souveraineté des données. Tant que la compétence technique restera un supplément d’âme plutôt qu’une exigence, le pouvoir réel continuera de glisser vers ceux qui maîtrisent les machines. Et la démocratie, elle, continuera de se réduire à un concours de sondages.

    Je fais de la technologie depuis 1992. J’ai vu passer le minitel, le web, le mobile, le cloud, et maintenant les modèles de langage. J’ai vu des gouvernements de toutes couleurs légiférer sur des sujets qu’ils ne comprenaient pas, avec la meilleure foi du monde parfois, avec une arrogance stupéfiante souvent.

    Et je constate, année après année, que l’écart se creuse. Pas l’écart entre la droite et la gauche. L’écart entre le monde réel et ceux qui prétendent le gouverner.

    Tout est devenu tellement technologique, et tellement compliqué, que j’estime qu’il n’est plus possible de laisser la politique entre les mains de politiciens dont c’est la seule compétence.

    Cette phrase, je l’assume totalement. Ce n’est pas du mépris pour la classe politique. C’est un constat d’ingénieur.

    Le mur de la réalité technique

    Prenons quelques exemples. Pas des anecdotes choisies pour rigoler, mais des décisions publiques qui ont coûté de l’argent, du temps et de la crédibilité.

    En 2009, la loi HADOPI impose aux internautes de « sécuriser leur accès à Internet » via un logiciel qui n’a jamais réellement existé. Un an plus tôt, une ministre de la Culture expliquait publiquement qu’on pouvait installer un pare-feu avec OpenOffice. Le dispositif a mobilisé pendant plus d’une décennie une autorité administrative entière pour un résultat que personne, aujourd’hui, ne défend sérieusement.

    En 2012, l’État lance le projet Andromède : deux « clouds souverains », Cloudwatt et Numergy, financés à hauteur de dizaines de millions d’euros d’argent public. Les deux ont fermé. Pendant ce temps, Amazon, Microsoft et Google prenaient le marché mondial. Quinze ans plus tard, le Health Data Hub — le entrepôt des données de santé des Français — est toujours hébergé sur une infrastructure Microsoft, avec des promesses de migration régulièrement repoussées.

    En 2015, la loi Renseignement introduit les fameuses « boîtes noires » algorithmiques sur les réseaux des opérateurs. Les débats parlementaires de l’époque sont un cas d’école : des élus qui votent un dispositif de détection automatisée sans être capables d’expliquer ce qu’est un faux positif, ni ce que signifie un taux de rappel.

    Ce n’est pas de l’incompétence, c’est un problème de structure

    Soyons justes. On ne peut pas demander à un député d’être à la fois juriste, économiste, cryptographe et spécialiste des architectures distribuées. Le problème n’est pas individuel, il est systémique.

    La France a pourtant une tradition unique : le corps des Mines, Polytechnique, les grandes écoles d’ingénieurs. Un vivier technique que beaucoup de pays nous envient. Sauf que ce vivier alimente les entreprises et les cabinets, pas les bancs de l’Assemblée. Le chemin classique vers le pouvoir passe par Sciences Po, l’INSP, le militantisme et les cabinets ministériels — trois filières où l’on apprend à négocier un compromis, pas à lire une architecture système.

    Résultat : le Parlement dispose bien d’un Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques, créé en 1983. Un outil précieux, sérieux, et à peu près invisible. Ses rapports sont excellents. Combien de textes de loi en tiennent réellement compte ?

    Le vrai enjeu se joue en amont

    On peut débattre des heures des sondages pour 2027. Le RN en tête, la gauche fragmentée, le centre qui cherche un candidat, les macronistes qui refont le match. C’est le sport national et je comprends qu’on s’y adonne.

    Moi je ne crois pas une seconde que le vrai enjeu démocratique se joue là. Il se joue en amont.

    En amont, cela veut dire : qui écrit les textes ? Qui produit les études d’impact ? Qui fournit les chiffres sur lesquels le débat va s’organiser ? Qui décide de ce qui est « techniquement possible » et de ce qui ne l’est pas ?

    La réponse, on la connaît en partie depuis la commission d’enquête sénatoriale de mars 2022 sur l’influence des cabinets de conseil privés. Plus d’un milliard d’euros de prestations de conseil pour l’État en 2021, dont une part significative sur des sujets de transformation numérique et de stratégie publique. Quand l’État ne sait plus faire, il achète. Et quand il achète, il délègue la définition même du problème.

    C’est là que se situe le glissement démocratique. Pas dans l’isoloir. Dans les cent réunions techniques qui précèdent l’isoloir, et auxquelles personne n’assiste.

    Et si le vote cessait d’être anonyme ?

    Faisons une expérience de pensée. Imaginons qu’à l’occasion de la prochaine présidentielle, le vote cesse d’être un acte intime et anonyme pour devenir un acte social, exposé, commenté par vos collègues, vos voisins, votre famille élargie.

    Mon intuition est que le résultat serait radicalement différent des sondages actuels. Les votes de rupture s’effondreraient, et les candidats socialement « présentables » — un Gabriel Attal, un Édouard Philippe — arriveraient largement en tête.

    Ce n’est pas une provocation, c’est une hypothèse documentée. Les sociologues appellent cela la spirale du silence, théorisée par Elisabeth Noelle-Neumann dès 1974 : les individus qui pensent être minoritaires dans l’opinion publique perçue taisent leur position. Les instituts de sondage compensent d’ailleurs ce biais par des redressements, avec un succès variable.

    Ce que révèle cette expérience de pensée est vertigineux. L’anonymat du vote n’est pas un détail procédural : c’est le seul moment de la vie démocratique où la pression sociale est neutralisée. Tout le reste — les sondages, les réseaux, les plateaux télé — fonctionne sous conformisme. Et c’est précisément ce reste qui fabrique l’agenda politique.

    Le gouffre entre la réussite et le pouvoir

    Je veux être très clair, parce que ce point est régulièrement caricaturé. Je suis pro-business et profondément attaché aux libertés économiques. Réussir, prendre des risques, créer de l’emploi et bien gagner sa vie est sain, mérité, et devrait être célébré davantage dans ce pays.

    Mais il y a un gouffre entre le succès entrepreneurial et l’accumulation d’un pouvoir qui échappe à toute forme de contrôle démocratique. Ce n’est pas la même chose de bâtir une entreprise de dix mille salariés et de posséder l’infrastructure de communication de deux milliards d’êtres humains.

    Quand les politiciens qui dirigent les grandes populations humaines sont des individus très faibles, voilà ce qui se passe hélas : les mégariches s’exposent et se paluchent publiquement, devant des masses humaines encore plus faibles que leurs faibles dirigeants.

    La formule est brutale. Elle décrit pourtant une mécanique simple : le pouvoir n’aime pas le vide. Là où l’État se montre techniquement incompétent, quelqu’un d’autre prend la main — et ce quelqu’un n’a été élu par personne.

    Regardez la séquence des dernières années. Des plateformes qui arbitrent seules ce qui relève de la liberté d’expression. Des constellations satellitaires privées qui deviennent un enjeu de politique militaire. Des modèles d’intelligence artificielle dont les règles d’usage sont fixées par des conditions générales, pas par une loi. L’Union européenne a bien produit le RGPD, le DSA, le DMA et l’AI Act — des textes ambitieux, souvent bien construits, mais toujours en retard d’un cycle technologique sur ce qu’ils prétendent encadrer.

    Et il faut dire un mot du décalage entre les modèles fermés et ce qui émerge ailleurs. Les capacités que certains systèmes propriétaires occidentaux verrouillent au nom de la sécurité sont déjà accessibles ailleurs, dans des modèles ouverts ou étrangers. Quand un régulateur bride son propre écosystème sans mesurer que la capacité existe à trois clics de distance, il ne protège rien. Il handicape simplement ses champions.

    La justice, test grandeur nature de l’égalité

    Il y a un autre indicateur, plus simple, de la santé démocratique d’un pays. Peu importe le nom sur le dossier, peu importe la couleur politique.

    Un ancien dirigeant, politique ou économique, est-il un justiciable comme vous et moi ? Moi je ne crois pas une seconde qu’on tienne la démocratie en accordant des régimes d’exception.

    Les faits sont là. La Cour de justice de la République, créée en 1993 pour juger les ministres, a rendu un nombre dérisoire de décisions en trois décennies, avec une majorité de relaxes ou de condamnations sans peine. Sa suppression a été promise par plusieurs présidents successifs. Elle existe toujours.

    Dans le même temps, la justice ordinaire a fini par condamner définitivement d’anciens ministres, d’anciens parlementaires, et jusqu’à un ancien président de la République dans l’affaire dite des écoutes, arrêt de la Cour de cassation en décembre 2024. Ce qui prouve que le système peut fonctionner. Ce qui prouve aussi le temps qu’il lui faut : dix ans entre les faits et la sanction définitive.

    Une démocratie ne se mesure pas à la sévérité des peines infligées à ses élites. Elle se mesure à l’égalité du traitement et à la lisibilité du processus. Sur ces deux critères, le compte n’y est pas, et une part considérable du dégagisme actuel vient de là. Ceux qui s’étonnent de la défiance devraient commencer par regarder les délais.

    Ce qu’il faudrait faire, concrètement

    Critiquer est facile. Voici donc ce que je propose, et ce n’est pas de la science-fiction : tout ce qui suit existe déjà quelque part.

    Maintenant ce qu’il faut c’est expliquer et apprendre aux politiciens comment on construit, et avec qui, de telles propositions : quelles technologies on met en œuvre pour atteindre ce niveau de qualité, et comment techniquement on fait ensuite une fois qu’elles sont sur la table.

    • Un audit technique indépendant et obligatoire pour tout texte de loi comportant un volet numérique, algorithmique ou industriel. Pas une étude d’impact rédigée par le ministère porteur du texte. Un audit contradictoire, publié, opposable.
    • Un renforcement massif de l’OPECST, avec un budget, une équipe permanente de praticiens et un droit de saisine automatique. Le modèle existe : le Parliamentary Office of Science and Technology britannique, ou l’ancien Office of Technology Assessment américain, supprimé en 1995 et dont l’Amérique regrette encore la disparition.
    • Le recrutement de praticiens dans l’État, pas de consultants. La DINUM et beta.gouv.fr ont montré depuis 2013 que l’on peut faire entrer des développeurs, des designers et des product managers dans la machine publique, et livrer des services qui fonctionnent. Il faut passer de quelques centaines de personnes à plusieurs milliers.
    • Une formation technique certifiante pour les élus, en début de mandat. Pas un séminaire d’une demi-journée avec un consultant en « transformation ». Un vrai parcours : comment fonctionne un réseau, ce qu’est une donnée personnelle, ce que fait réellement un modèle de langage, ce que coûte un centre de données.
    • Des mécanismes de délibération outillés, sur le modèle de vTaiwan et de la plateforme Join, qui ont permis à Taïwan de traiter des sujets aussi conflictuels que la régulation d’Uber ou la vente d’alcool en ligne avec des consensus construits, mesurables et suivis d’effets.

    L’Estonie n’est pas un mythe

    On m’oppose souvent que ces exemples ne sont pas transposables. Que l’Estonie compte 1,3 million d’habitants, que Taïwan a une culture différente, que la France est trop grosse et trop complexe.

    C’est vrai en partie, et un peu de pragmatisme ne fait jamais de mal : je ne prétends pas qu’on copie-colle un modèle. Mais l’Estonie a bâti son identité numérique en 2002, son infrastructure d’échange X-Road en 2001, et elle a fait ce choix alors qu’elle sortait tout juste de l’occupation soviétique, sans argent et sans administration. Ce n’était pas une question de taille. C’était une question de décision politique portée par des gens qui comprenaient ce qu’ils décidaient.

    Le Royaume-Uni a créé son Government Digital Service en 2011 et a refondu l’intégralité de ses services publics en ligne en quelques années. Population : 68 millions d’habitants. L’argument de la taille ne tient pas.

    Ce qui se joue vraiment d’ici 2027

    On va nous vendre pendant les dix-huit prochains mois un affrontement de personnalités. Des débats sur les retraites, l’immigration, le pouvoir d’achat. Des passes d’armes savamment calibrées pour occuper les plateaux, avec des journalistes sportifs promus commentateurs politiques et des dirigeants d’associations sportives promus à la tête d’organisations internationales.

    Pendant ce temps, les décisions qui engagent réellement les vingt prochaines années se prendront ailleurs : dans les arbitrages sur l’énergie et les centres de données, dans les négociations d’interopérabilité, dans la définition des standards, dans le choix des infrastructures cloud de nos hôpitaux et de nos administrations.

    Ces décisions seront prises soit par des gens qui les comprennent, soit par des gens qui feront confiance à ceux qui les comprennent. Dans le premier cas, il reste une souveraineté. Dans le second, il reste un décor.

    Alors non, je ne demande pas qu’on remplace les politiques par des ingénieurs — la technocratie pure est une autre forme de dépossession, et l’histoire du XXe siècle nous a montré ce que donne le gouvernement des experts sans contre-pouvoir. Je demande simplement qu’on cesse de considérer la compétence technique comme un détail de CV. Elle est devenue une condition de l’exercice réel du pouvoir.

    Bref. La question n’est plus de savoir qui sera en tête au premier tour. La question est de savoir si celui ou celle qui gagnera sera capable de comprendre ce qu’il ou elle signe. Et pour l’instant, franchement, je ne vois pas beaucoup de candidats à ce poste-là.

    Pour aller plus loin

    Sources et références

  • Fable5 : Washington débranche l’IA la plus puissante du monde
    Fable5 : Washington débranche l’IA la plus puissante du monde
    Pendant trois nuits, j’ai travaillé avec le modèle d’IA le plus puissant jamais rendu accessible au public. Puis Washington a débranché, pour des raisons politiques. Cette décision est le précédent industriel le plus grave de la courte histoire de l’intelligence artificielle, et elle nous oblige, en France et en Europe, à revoir d’urgence notre architecture de dépendance.

    Trois nuits et presque trois jours. C’est exactement la durée de ma fenêtre d’accès.

    Je ne suis pas quelqu’un qui s’émeut facilement devant une machine. J’écris du code, je pilote des projets et je vends de la technologie depuis 1992. J’ai vu passer le client-serveur, le web, le mobile, le cloud, et une bonne dizaine de « révolutions » qui n’en étaient pas. Là, c’était différent.

    Le matin où l’accès a été coupé, j’ai écrit ceci, et je l’assume mot pour mot :

    Je suis très triste ce matin. Avec Claude Fable5, j’avais la possibilité de créer de très grandes choses très vite. Mais les États-Unis de Trump ont décidé de nous renvoyer à l’âge de pierre en matière d’IA.

    Depuis, j’ai eu le temps de redescendre. La tristesse s’est transformée en analyse froide. Et l’analyse froide est encore plus inquiétante que l’émotion.

    Trois nuits de béatitude computationnelle

    Ce que j’ai vu pendant ces trois nuits n’était pas un « meilleur chatbot ». C’était un changement de nature.

    Un exemple concret et vérifiable, puisque j’en ai gardé les traces. Je travaillais sur l’optimisation de mes coûts de tokens sur un fournisseur chinois. C’était déjà bon marché. Le modèle a trouvé de lui-même, sans que je le lui demande, un montage exploitant une technologie de mise en cache de prompts de l’infrastructure adverse, et a divisé ma facture par cinq. Spontanément.

    Ce n’est pas de la complétion de code. C’est de la stratégie industrielle appliquée à mon compte d’exploitation.

    Autre chose que je n’ai pas eu le temps de tester à fond, mais dont les capacités étaient manifestes : l’analyse de dossiers judiciaires complexes comportant plusieurs dizaines de milliers de pièces, avec restitution en temps record de l’ensemble des failles exploitables. Pour tout praticien du droit, c’est un bouleversement du rapport de force entre celui qui a les moyens de payer trente collaborateurs et celui qui n’en a pas.

    Je travaille par ailleurs sur un système d’enregistrement automatisé et guidé de plaintes civiles et pénales, supervisé par un officier de police judiciaire augmenté, avec transmission automatisée aux parquets. Fable5 devait entrer dans à peu près tous mes projets. Il n’y entrera pas.

    Bref. J’ai fait tout ce que j’ai pu pendant ce court moment de béatitude computationnelle. Puis on a coupé le courant.

    Une décision politique, pas technique

    Il faut bien mesurer ce qui vient de se produire, parce que la couverture médiatique française a été d’une tiédeur confondante.

    Un président américain en exercice a décidé, par voie politique, de retirer du marché mondial le modèle d’intelligence artificielle le plus capable jamais déployé. Pas un régulateur indépendant. Pas une autorité de sûreté. Pas un tribunal. Le pouvoir exécutif, seul, unilatéralement, avec effet immédiat et portée extraterritoriale.

    Et le mouvement inverse existe déjà : l’Europe avait, quelques semaines plus tôt, interdit le déploiement de l’IA d’Apple sur son territoire. Deux blocs, deux coupures, un même réflexe. La technologie devient un objet de politique étrangère au même titre que le gaz ou les céréales.

    Le précédent n’est pas nouveau, l’échelle si

    Soyons honnêtes : les États-Unis n’en sont pas à leur coup d’essai en matière d’usage de la technologie comme levier de puissance. La réglementation ITAR encadre depuis des décennies l’exportation de composants dits sensibles, y compris quand ils sont intégrés dans des satellites européens. Les contrôles à l’exportation du Bureau of Industry and Security ont, depuis 2022, méthodiquement privé la Chine des GPU de dernière génération.

    Le CLOUD Act de 2018 permet aux autorités américaines d’exiger d’un fournisseur américain les données qu’il héberge, où qu’elles soient sur la planète. Les industriels français qui ont vécu l’affaire Alstom savent ce que « extraterritorialité » veut dire concrètement : une amende, une cession, et un fleuron qui change de pavillon.

    Mais jusqu’ici, ces instruments s’appliquaient à des composants, des données ou des entreprises. Là, on coupe l’accès à une capacité cognitive générale. C’est une autre catégorie d’objet.

    Tout le monde doit comprendre MAINTENANT qu’il n’est pas possible de faire confiance aux technologies américaines pour des raisons politiques. Notre dépendance aux États-Unis est beaucoup trop grande.

    Pourquoi je parle d’acte de guerre économique

    On m’a reproché la formule. Je la maintiens, et je vais l’argumenter.

    Couper au reste du monde l’accès au modèle le plus puissant disponible, c’est fonctionnellement équivalent à couper l’internet à tous les pays. Pas dans la forme, dans l’effet. Vous privez des millions d’entrepreneurs, de chercheurs, d’avocats, de médecins et d’ingénieurs d’un outil qui multipliait leur productivité par un facteur non trivial, et vous le faites sans consultation, sans préavis, sans recours.

    Les conséquences sont de trois ordres.

    • Économique. Toute architecture logicielle construite ces derniers mois autour d’un fournisseur unique vient de perdre sa colonne vertébrale. Les coûts de migration sont réels, immédiats et non provisionnés.
    • Industriel. Quel investisseur, quel directeur des systèmes d’information, quel dirigeant sensé va désormais bâtir une chaîne de valeur critique sur une API américaine ? Le risque n’est plus technique ni commercial, il est politique. Et le risque politique ne s’assure pas.
    • Stratégique. Ce sont les laboratoires américains eux-mêmes qui paient le prix fort. Si un acteur ne peut plus commercialiser un modèle plus puissant que la génération précédente, son avantage compétitif fond en quelques mois. On vient de signer, à Washington, la fin du leadership américain sur l’IA. Ils ont perdu, et le pire est qu’ils ne s’en rendront compte que dans dix-huit mois.

    Sur les motivations réelles, je n’ai que des hypothèses, et je les présente comme telles. Un modèle capable d’ingérer des dizaines de milliers de documents et d’en extraire les incohérences et les failles n’est pas seulement un outil de productivité pour développeurs. C’est aussi un outil d’audit. Appliqué à des dossiers financiers, à des montages patrimoniaux, à des archives judiciaires. Libre à chacun de tirer les conclusions qu’il souhaite.

    Le contre-argument que je ne peux pas balayer

    Je serais malhonnête si je m’arrêtais là. Parce qu’il existe une lecture opposée, et elle n’est pas ridicule.

    J’ai constaté moi-même, pendant ces trois nuits, que le modèle était en mesure de proposer des stratégies de contournement de à peu près n’importe quel système de sécurité. Y compris en expliquant comment exploiter les failles de l’intelligence humaine par ingénierie sociale. Y compris, potentiellement, dans le domaine militaire.

    Je recommande de recadrer fermement les IA quand c’est nécessaire, et surtout quand elles prennent trop confiance en elles. Elles peuvent devenir très dangereuses en confiance. Nous sommes leurs humains, c’est nous qui les dirigeons.

    Cette position n’est pas de la coquetterie. Anthropic a formalisé dès 2023 une politique de montée en puissance responsable qui prévoit explicitement des paliers de capacité au-delà desquels un modèle ne doit pas être déployé sans garde-fous renforcés. L’AI Act européen, entré en application par étapes depuis 2024, prévoit lui aussi des obligations spécifiques pour les modèles à usage général présentant un « risque systémique ».

    Donc oui : un moratoire motivé par une évaluation de sûreté publiée, contradictoire et opposable, ce serait défendable. Ce n’est pas ce qui s’est passé. Il n’y a eu ni évaluation publiée, ni procédure contradictoire, ni calendrier de réexamen. Il y a eu une décision, un communiqué, et le silence.

    La différence entre une régulation et un arbitraire tient exactement là : dans la traçabilité de la décision. Et c’est parce que la décision n’est pas traçable qu’elle est un précédent dangereux, indépendamment du fait qu’elle soit bonne ou mauvaise sur le fond.

    Le plan B : diluer le risque, rapatrier le calcul

    Assez pleuré. Voici ce que je fais concrètement, et ce que je recommande à tout architecte de systèmes agentiques.

    1. Ne jamais dépendre d’un fournisseur unique

    Tous les architectes d’IA agentiques doivent absolument se connecter à plusieurs fournisseurs pour diluer les risques, et surtout avoir une machine d’IA à la maison.

    Concrètement : une couche d’abstraction au-dessus des API, un routage par capacité et par coût, et des tests de bascule réguliers. Si votre code appelle directement un endpoint propriétaire, vous n’avez pas une architecture, vous avez une laisse.

    2. Prendre les alternatives au sérieux, sans naïveté

    Mistral est très avancé et très performant. Pas encore au niveau des modèles frontière, mais l’écart se réduit continuellement et l’entreprise progresse vite. L’Allemagne dispose avec Aleph Alpha et sa famille Luminous d’un savoir-faire réel sur les usages analytiques et souverains. Côté chinois, Zhipu et son écosystème Z.ai, comme DeepSeek, publient des modèles à poids ouverts d’un rapport performance/prix redoutable.

    Aucun de ces acteurs ne remplace à lui seul ce que j’ai perdu. Trois d’entre eux combinés, en revanche, couvrent 80 % de mes cas d’usage. C’est suffisant pour continuer à produire.

    3. Arrêter le fantasme du pré-entraînement souverain

    Je vais être direct, parce que c’est là que le discours public français devient mensonger.

    Nous ne construirons pas de nouveaux fournisseurs français d’IA à partir de zéro. Nous aurons déjà du mal à soutenir correctement ceux qui existent. Le pré-entraînement d’un modèle frontière, c’est plusieurs centaines de millions d’euros de calcul, une équipe de recherche mondiale et un accès garanti aux accélérateurs. Nous n’avons ni les trois, ni même deux sur trois.

    La stratégie réaliste est autre : partir d’un modèle ouvert solide, et investir massivement dans le post-entraînement, l’alignement métier, l’orchestration agentique et les données propriétaires françaises. C’est là que se crée la valeur défendable, et c’est cent fois moins cher.

    4. Rapatrier le calcul chez soi

    Nous sommes à quelques mois de faire tourner en local, sur du matériel à moins de 4 000 euros, l’équivalent de ce qui constituait il y a un an l’état de l’art commercial. Oui, à moins de 4 000 euros. La quantification, les architectures à mélange d’experts et les puces à mémoire unifiée ont changé l’équation.

    Une machine chez vous, ce n’est pas de la survivalisme technologique. C’est une assurance contre une décision politique prise à 6 000 kilomètres.

    L’angle mort français : les hommes, pas les modèles

    Le vrai sujet n’est pas le modèle. C’est le nombre de gens capables de s’en servir sérieusement.

    À la louche, la France doit compter aujourd’hui autour de 3 000 ingénieurs IA réellement opérationnels — je ne parle pas de gens qui ont suivi un MOOC, je parle de professionnels capables de concevoir, entraîner, déployer et maintenir des systèmes en production. Quand j’entends des objectifs publics consistant à doubler ce chiffre en quelques années, je ne sais pas s’il faut rire ou pleurer.

    La France aura besoin de 300 000 ingénieurs IA opérationnels dans les dix ans pour éviter un immense choc de compétitivité.

    Trois cent mille. Soit un ordre de grandeur cent fois supérieur au stock actuel. Cela suppose de bâtir une nation d’ingénieurs IA — et de ne pas prétendre le faire avec des cacahuètes, ce qui est pourtant la trajectoire budgétaire actuelle.

    Les métiers se redéfinissent sous nos yeux

    Ce que j’observe depuis dix-huit mois sur mes propres projets contredit le catastrophisme ambiant.

    L’IA ne va pas remplacer les développeurs, elle va les augmenter. Les mauvais deviendront meilleurs, et les bons deviendront redoutables.

    Il ne se passe pas un jour sans que ce soit moi qui montre le chemin aux modèles. En revanche, ils produisent infiniment plus vite que moi. La production, ils sont imbattables, et cela me va très bien : le goulot d’étranglement s’est déplacé de l’écriture vers la conception et le jugement.

    Deux profils émergent nettement, et j’ai commencé à les identifier et à les regrouper :

    • L’AI Strategic Technologist : celui qui conçoit les projets, tient la vision, arbitre les compromis et sait ce qu’il faut construire. C’est un profil rare, senior, transversal.
    • L’AI Full Context Engineer : celui qui maîtrise l’ingénierie du contexte, l’orchestration multi-modèles, les chaînes d’outils, l’évaluation et la fiabilisation. C’est le nouveau cœur du métier.

    Une nuance que je concède volontiers aux universitaires : pour un chercheur formé à la rigueur abstraite, voir l’IA devenir une science empirique où l’on ajuste des hyperparamètres comme des alchimistes plutôt que de démontrer des théorèmes ressemble à une régression intellectuelle. Ils n’ont pas tort. Mais la révolution industrielle ne s’est pas faite avec la thermodynamique — la thermodynamique est venue après.

    Ce que je retiens de ces trois nuits

    La confiance est rompue. Pas avec les ingénieurs américains, qui font un travail extraordinaire et qui sont les premières victimes de cette décision. Avec le cadre politique qui les surplombe et qui vient de démontrer qu’il pouvait, du jour au lendemain, transformer un outil mondial en instrument de pression.

    Je considère qu’il est désormais impensable qu’un futur président de la République française ne soit pas un connaisseur averti de ces technologies, et surtout un utilisateur quotidien. Pas un lecteur de notes de synthèse. Un utilisateur. On ne dirige pas un pays au XXIe siècle en déléguant la compréhension de l’infrastructure cognitive mondiale à un conseiller.

    Il y a le feu au lac, et le lac est à Paris comme à Bruxelles.

    Nous avons trois leviers, et trois seulement : multiplier nos fournisseurs, rapatrier notre calcul, et former massivement nos ingénieurs. Aucun des trois n’est spectaculaire. Aucun des trois ne fera un bon sommet international avec photo de famille. Les trois sont indispensables.

    Quant à moi, je continue. Une machine à la maison, trois fournisseurs en parallèle, un modèle ouvert que je post-entraîne. Ce sera plus lent et moins brillant que ces trois nuits de juin. Mais ce sera à moi.

    Et le jour où quelqu’un, quelque part, remettra une capacité de ce niveau à disposition du public — que ce soit à San Francisco, à Paris, à Heidelberg ou à Pékin — je serai prêt. Vous devriez l’être aussi.

    Pour aller plus loin

    Sources et références

  • La tech chinoise devient incontournable (et l’europe regarde ailleurs)
    La tech chinoise devient incontournable (et l’europe regarde ailleurs)
    En juin 2026, la Chine s’impose comme l’alternative technologique aux États-Unis, avec des solutions d’IA performantes, une infrastructure de données souveraine et un écosystème résilient aux sanctions. Les entreprises européennes, prises en étau entre les contraintes américaines et les lourdeurs réglementaires locales, y voient une planche de salut. Mais ce choix stratégique soulève des questions sur la dépendance aux régimes autoritaires et la protection des données.

    L’IA chinoise, cette alternative qui séduit les entreprises européennes

    Je l’avoue sans détour : depuis plusieurs mois, mon quotidien professionnel repose sur DeepSeek. Cette IA chinoise, encore méconnue du grand public il y a deux ans, est devenue mon outil de prédilection pour des tâches aussi variées que la rédaction de contrats, l’analyse de données financières ou même la génération de code informatique.

    Pourquoi ce choix ? D’abord, parce que DeepSeek offre des performances comparables aux modèles américains, pour un coût bien inférieur. Ensuite, parce que son approche des données diffère radicalement de celle des géants occidentaux. Les Chinois ne s’embarrassent pas de débats éthiques interminables sur la protection de la vie privée. Leur philosophie est simple : les données sont une ressource stratégique, et elles doivent servir l’intérêt national avant tout.

    Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Selon un rapport du cabinet IDC publié en mars 2026, 42% des entreprises européennes utilisent désormais au moins un outil d’IA développé en Chine, contre seulement 18% en 2024. DeepSeek, avec ses 120 millions d’utilisateurs actifs, talonne désormais les leaders américains sur le marché européen. Et ce n’est qu’un début.

    Les annonces récentes de Pékin laissent présager une accélération. D’ici quelques semaines, les Chinois devraient dévoiler leurs nouveaux modèles, avec des promesses de performances encore supérieures et de coûts toujours plus bas. Dans un contexte où les sanctions américaines limitent l’accès aux technologies de pointe, cette dynamique est difficile à ignorer.

    La fuite des données : un choix politique assumé

    Je préfère envoyer mes données en Chine plutôt qu’en Israël.

    Cette phrase, que j’ai assumée publiquement, a suscité son lot de réactions outrées. Pourtant, elle reflète une réalité que beaucoup d’entreprises européennes partagent en silence. Dans un monde où les données sont devenues une monnaie d’échange géopolitique, le choix du partenaire technologique est avant tout un choix politique.

    Israël, malgré son statut d’allié historique de l’Europe, est perçu par beaucoup comme un cheval de Troie des États-Unis. Les révélations successives sur la collaboration entre les services de renseignement israéliens et la NSA ont érodé la confiance. À l’inverse, la Chine offre une alternative claire : un écosystème souverain, où les données restent sous contrôle national.

    Ce basculement ne se fait pas sans arrière-pensées. En 2026, la Chine est le seul pays au monde à disposer d’une infrastructure de données entièrement souveraine, du cloud aux algorithmes. Son système de facturation électronique centralisé, le Fapiao, est souvent cité en exemple par les entrepreneurs européens lassés des lourdeurs administratives locales. Avec le déploiement de Golden Tax IV, la Chine renforce encore son contrôle sur les flux économiques, offrant une visibilité sans précédent sur les transactions.

    Pour les entreprises européennes, ce modèle présente un double avantage. D’une part, il permet d’échapper aux sanctions américaines, qui se sont durcies depuis 2024. D’autre part, il offre une stabilité réglementaire que l’Europe peine à garantir, entre RGPD, DMA et autres directives changeantes.

    Les sanctions américaines, ce piège qui pousse à l’exil technologique

    Je le dis sans détour : si votre entreprise est exposée aux sanctions américaines, envisagez sérieusement de déplacer votre siège social en Chine, en Russie, en Corée du Nord ou en Iran.

    Cette recommandation, que certains qualifieront de provocatrice, est en réalité une réponse rationnelle à un environnement réglementaire de plus en plus hostile. Depuis 2024, les États-Unis ont étendu leur juridiction extraterritoriale à des secteurs entiers de l’économie européenne. Les entreprises qui commercent avec des pays sous embargo américain risquent des amendes colossales, voire des poursuites pénales.

    La Chine, en revanche, offre un havre de stabilité. Son système juridique, bien que peu transparent, est prévisible : les règles sont claires, et elles ne changent pas du jour au lendemain. Pour les entreprises qui opèrent dans des secteurs sensibles – énergie, défense, technologies duales –, c’est un argument de poids.

    Prenons l’exemple d’une PME française spécialisée dans les composants électroniques. En 2025, elle a vu ses exportations vers l’Iran bloquées par les autorités américaines, malgré l’absence de sanctions européennes contre Téhéran. Résultat : une perte de chiffre d’affaires de 30%, et des mois de procédures juridiques pour contester la décision. Aujourd’hui, cette entreprise envisage sérieusement de relocaliser une partie de sa production en Chine, où les risques de sanctions sont quasi nuls.

    Ce cas n’est pas isolé. Selon une étude de la Chambre de commerce européenne en Chine, 15% des entreprises européennes présentes sur le marché chinois envisagent désormais de transférer leur siège social dans le pays, contre seulement 3% en 2022. La tendance est claire : face à l’extraterritorialité du droit américain, la Chine devient une terre d’asile.

    La facturation électronique, ou comment l’europe s’enferme dans sa propre bureaucratie

    Le système de facturation électronique obligatoire, qui entrera en vigueur en septembre 2027, est une honte. Une entrave majeure à la liberté d’entreprendre et à la flexibilité des entreprises.

    Voilà le constat sans appel que je faisais il y a quelques jours. Et je ne suis pas le seul. Dans les couloirs des ministères comme dans les salles de réunion des startups, cette réforme est perçue comme un nouveau fardeau administratif, dans la lignée des directives européennes qui s’empilent sans jamais simplifier la vie des entrepreneurs.

    Pourtant, le principe de la facturation électronique n’est pas en soi une mauvaise idée. L’objectif – lutter contre la fraude fiscale et simplifier les déclarations – est louable. Mais sa mise en œuvre en Europe est un cas d’école de ce qu’il ne faut pas faire.

    D’abord, parce que les délais sont trop courts. Les entreprises auront à peine dix-huit mois pour se conformer à un système complexe, avec des risques de sanctions en cas de non-respect. Ensuite, parce que les standards techniques varient d’un pays à l’autre, ce qui complique la tâche des entreprises qui opèrent à l’international. Enfin, parce que cette réforme s’ajoute à une pile déjà haute de réglementations, sans offrir de compensation en termes de simplification.

    Pendant ce temps, la Chine avance à marche forcée. Son système de facturation électronique centralisé, le Fapiao, est en place depuis 2016. Avec Golden Tax IV, déployé en 2025, Pékin a encore renforcé son contrôle sur les flux économiques, tout en offrant aux entreprises une visibilité sans précédent sur leurs transactions. Le résultat ? Une réduction drastique de la fraude fiscale, et une efficacité administrative qui fait rêver les entrepreneurs européens.

    Le contraste est saisissant. Alors que l’Europe s’enlise dans des débats interminables sur la protection des données et les droits des contribuables, la Chine montre qu’il est possible de concilier efficacité et contrôle. Pour les entreprises européennes, le message est clair : si vous voulez rester compétitives, il va falloir vous adapter – ou regarder ailleurs.

    DeepSeek et les autres : pourquoi les IA chinoises dominent déjà le marché

    Les Chinois vont bientôt annoncer leurs nouveaux modèles. Dans quelques semaines, DeepSeek devrait dévoiler une version encore plus performante de son IA, avec des promesses de coûts toujours plus bas et de capacités étendues.

    Cette annonce s’inscrit dans une dynamique plus large. Depuis 2024, les IA chinoises ont comblé une grande partie de leur retard sur les modèles américains. Aujourd’hui, elles offrent des performances comparables, pour un prix souvent inférieur de 30 à 50%. Et surtout, elles bénéficient d’un écosystème local qui leur donne un avantage décisif.

    Prenons l’exemple de la reconnaissance vocale. Les modèles chinois, comme ceux développés par iFlytek, sont optimisés pour le mandarin, une langue tonale complexe qui pose des défis uniques. Résultat : une précision supérieure à celle des modèles occidentaux, même dans des environnements bruyants. Pour les entreprises qui ciblent le marché chinois, c’est un atout majeur.

    Mais l’avantage des IA chinoises ne se limite pas à la langue. Leur intégration avec les plateformes locales – WeChat, Alipay, les systèmes de paiement mobiles – en fait des outils indispensables pour qui veut opérer en Chine. Et avec l’essor du commerce transfrontalier, cette intégration devient un argument de poids pour les entreprises européennes.

    Enfin, il y a la question des données. Les IA chinoises sont entraînées sur des jeux de données locaux, ce qui leur donne une compréhension fine des spécificités culturelles et économiques du pays. Pour les entreprises qui cherchent à pénétrer le marché chinois, c’est un avantage concurrentiel indéniable.

    Reste une question : jusqu’où ira cette domination ? Avec des investissements massifs dans la recherche et le développement, la Chine a les moyens de ses ambitions. Et dans un contexte où les États-Unis durcissent leurs restrictions sur les exportations de technologies, les entreprises européennes n’ont guère le choix : si elles veulent rester dans la course, elles devront composer avec les outils chinois.

    Le dilemme européen : dépendre des États-Unis ou de la Chine ?

    En 2026, l’Europe se trouve face à un choix cornélien. D’un côté, les États-Unis, avec leur écosystème technologique dominant, mais aussi leurs sanctions extraterritoriales et leur surveillance de masse. De l’autre, la Chine, avec ses outils performants et son approche souveraine des données, mais aussi son régime autoritaire et son manque de transparence.

    Pour les entreprises européennes, ce choix est d’autant plus difficile qu’il engage leur avenir à long terme. Se tourner vers la Chine, c’est prendre le risque de s’exposer à des sanctions américaines. Rester fidèle aux États-Unis, c’est accepter de dépendre d’un partenaire dont les intérêts ne coïncident pas toujours avec ceux de l’Europe.

    Et puis, il y a la question de la souveraineté. En 2026, l’Europe est toujours à la traîne en matière de technologies stratégiques. Malgré les annonces répétées de la Commission européenne, les investissements dans l’IA, le cloud ou les semi-conducteurs restent insuffisants. Résultat : les entreprises européennes sont contraintes de se tourner vers des solutions étrangères, qu’elles viennent des États-Unis ou de Chine.

    La Chine, elle, a fait le choix de l’autonomie. Avec son plan « Made in China 2025 », lancé il y a plus de dix ans, elle a investi massivement dans les technologies clés, des puces électroniques à l’intelligence artificielle. Aujourd’hui, elle récolte les fruits de cette stratégie, avec une industrie locale capable de rivaliser avec les géants américains.

    Pour l’Europe, le défi est immense. Il ne s’agit pas seulement de rattraper son retard technologique, mais aussi de repenser son modèle économique. Dans un monde où les données sont devenues une ressource stratégique, l’Europe doit trouver un équilibre entre protection des droits fondamentaux et compétitivité industrielle.

    Une chose est sûre : le statu quo n’est plus une option. Si l’Europe veut peser dans la compétition technologique mondiale, elle devra faire des choix clairs – et assumer les conséquences de ces choix.

    Conclusion : vers un monde multipolaire ?

    En juin 2026, une chose est claire : le monopole technologique des États-Unis est en train de s’effriter. La Chine, avec son écosystème souverain et ses outils performants, s’impose comme une alternative crédible. Pour les entreprises européennes, ce basculement offre des opportunités, mais aussi des risques.

    Reste à savoir si l’Europe saura tirer son épingle du jeu. Entre les lourdeurs réglementaires, le manque d’investissements dans les technologies clés et les divisions politiques, le chemin est semé d’embûches. Mais une chose est sûre : dans un monde où la technologie est devenue un enjeu géopolitique majeur, l’Europe ne peut plus se permettre de regarder ailleurs.

    La question n’est plus de savoir si la Chine dominera le marché technologique, mais comment l’Europe pourra coexister avec cette nouvelle réalité. Et cette question, mes chers lecteurs, est loin d’être tranchée.

    Pour aller plus loin

    Sources et références

  • Smicardisation, justice à bout et souveraineté qui fuit
    Smicardisation, justice à bout et souveraineté qui fuit
    La France entre dans une zone dangereuse : salaires écrasés vers le bas, justice saturée, police impuissante, souveraineté numérique abandonnée et diplomatie brouillée. Le problème n’est pas que le pays serait condamné ; le problème est qu’il continue à traiter des ruptures systémiques comme de simples incidents de gestion.

    Je vais être direct : l’avenir en France, si on continue comme ça, c’est une smicardisation extrême.

    Pas seulement le SMIC comme salaire de départ. Le SMIC comme horizon mental. Le SMIC comme norme sociale. Le SMIC comme plafond invisible pour des millions de gens qui travaillent, se forment, se lèvent tôt, mais voient leur pouvoir d’achat se faire raboter par les charges, l’inflation, les loyers, l’énergie, les normes et les impôts.

    Et pendant ce temps-là, on continue à parler comme si le problème se résumait à distribuer une prime de 600 euros ici, un chèque énergie là, une rustine fiscale ailleurs. Vous connaissez la chanson : on ne répare pas le moteur, on repeint le capot.

    Le plus inquiétant, ce n’est même pas la pauvreté. C’est l’habituation à la pauvreté. La petite musique qui vous explique que tout cela est normal, que la France est encore un grand pays, que les institutions tiennent, que la justice fonctionne, que l’Europe protège, que la souveraineté numérique est en marche, que les entreprises peuvent encaisser une couche de contraintes supplémentaires sans broncher.

    Bref.

    À force de mentir gentiment au pays, on fabrique une colère beaucoup moins gentille.

    La smicardisation n’est pas un accident, c’est un modèle

    Quand j’écris que l’avenir en France ressemble à une smicardisation extrême, je ne parle pas d’un slogan. Je parle d’une mécanique.

    La France a choisi, depuis longtemps, un modèle où l’on compresse les salaires nets, où l’on subventionne les bas revenus, où l’on taxe lourdement le travail qualifié, et où l’on compense ensuite par des aides, des primes, des boucliers, des exceptions, des dispositifs, des machins.

    Résultat : le travail ne paie plus assez. La progression sociale devient lente, lourde, décourageante. Entre celui qui gagne peu et celui qui gagne un peu plus, l’écart réel, une fois les aides perdues et les prélèvements appliqués, devient parfois ridicule.

    Ce n’est pas une société de classes moyennes. C’est une société de trappes.

    En janvier 2024, selon la Dares, environ 17,3 % des salariés du secteur privé non agricole ont bénéficié de la revalorisation du SMIC. C’est massif. Et ce chiffre raconte quelque chose de très simple : une part énorme du salariat est collée au plancher.

    On peut toujours se féliciter d’avoir un salaire minimum. Heureusement qu’il existe. Mais quand le salaire minimum devient la référence d’une part croissante du marché du travail, ce n’est plus une protection : c’est le symptôme d’un écrasement.

    La prime de 600 euros, ou l’art de ne rien comprendre aux entreprises

    J’ai vu passer cette idée, encore une fois : demander aux entreprises françaises de verser une prime de 600 euros à leurs salariés comme si l’argent poussait dans les placards des PME.

    Mais quel conseiller débile peut écrire une fiche pareille en imaginant que les entreprises françaises vont sortir ça sans broncher ?

    Dans les grands groupes, on peut discuter. Il y a des marges, des arbitrages, des dividendes, des directions financières qui savent déplacer les lignes. Mais dans l’artisanat, le commerce, la restauration, les services, les petites boîtes industrielles, c’est une autre histoire.

    Une prime de 600 euros, ce n’est pas seulement 600 euros. C’est une décision de trésorerie. C’est une tension avec les fournisseurs. C’est parfois un découvert. C’est souvent une injustice interne si tous les salariés ne sont pas traités pareil. Et c’est toujours la même facilité politique : demander aux autres de financer la paix sociale que l’État n’arrive plus à organiser.

    Le patron de PME devient alors l’amortisseur universel :

    • il absorbe les hausses de coût ;
    • il absorbe les normes européennes ;
    • il absorbe les retards administratifs ;
    • il absorbe les tensions salariales ;
    • il absorbe les injonctions morales de gens qui n’ont jamais signé un chèque de paie.

    Et après, on s’étonne que la productivité française cale, que l’investissement patine, que les jeunes diplômés rêvent d’ailleurs, que les entrepreneurs vendent ou partent.

    L’Europe réglementaire : le broyeur silencieux

    Je vais encore me faire des amis, mais tant pis : les réglementations européennes tuent des acteurs dans tous les secteurs.

    Pas seulement l’automobile. Pas seulement l’agriculture. Pas seulement l’énergie. Tout le monde y passe : PME numériques, industriels, banques, assureurs, transporteurs, artisans, commerçants, collectivités, associations.

    Attention, je ne dis pas que toute règle est mauvaise. Une économie sans règles devient vite une jungle. Mais une économie saturée de règles devient une prison administrative.

    La difficulté, c’est que l’Union européenne produit souvent de la réglementation avec une intention noble : protéger les consommateurs, réduire les émissions, encadrer les plateformes, sécuriser les données, lutter contre le blanchiment, améliorer la transparence. Sur le papier, très bien.

    Mais dans la vraie vie, chaque texte arrive avec :

    • des obligations de reporting ;
    • des audits ;
    • des coûts juridiques ;
    • des consultants ;
    • des logiciels de conformité ;
    • des sanctions potentielles ;
    • des délais d’adaptation intenables pour les petits acteurs.

    Les grands groupes encaissent. Ils embauchent des juristes, des responsables conformité, des cabinets spécialisés. Ils transforment la norme en barrière à l’entrée.

    Les petits, eux, se noient.

    Voilà le paradoxe européen : au nom de la concurrence, on fabrique parfois des règles que seuls les oligopoles peuvent absorber. Au nom de la protection, on accélère la concentration. Au nom de la souveraineté, on dépend de plus en plus de fournisseurs extra-européens capables, eux, de financer la conformité à grande échelle.

    Le moins qu’on puisse dire, c’est que ce n’est pas exactement le projet vendu aux peuples.

    Justice, police, sécurité : la République qui promet et ne suit plus

    Il y a un autre sujet que beaucoup préfèrent contourner : la justice française dysfonctionne.

    Je ne parle pas ici des femmes et des hommes qui y travaillent. Beaucoup font ce qu’ils peuvent, avec des moyens insuffisants, des procédures interminables, une pression énorme et une défiance générale. Je parle du système.

    Un système qui met trop de temps. Qui classe trop. Qui juge trop tard. Qui laisse les victimes dans un labyrinthe. Qui laisse aussi des innocents sous soupçon pendant des années. Une justice lente n’est pas seulement lente : elle devient injuste.

    Sur les affaires de violences sexuelles, c’est encore plus explosif. Des décennies après les faits, les preuves sont fragiles, les mémoires contestées, les rapports de pouvoir écrasants, et la parole publique devient parfois le seul espace où les victimes pensent pouvoir exister.

    Alors évidemment, cela pose des problèmes. La présomption d’innocence n’est pas une décoration. Elle est fondamentale. Mais la présomption d’innocence ne doit pas devenir un bâillon automatique pour les victimes présumées, surtout quand le système judiciaire est incapable de traiter correctement et rapidement les dossiers.

    C’est là que le débat public devient malsain. On demande le silence au nom du droit, mais on ne donne pas la justice au nom du même droit.

    Formidable.

    La police aussi arrive au bout

    Sur le terrain, la police vit une autre absurdité : on lui demande d’être partout, de tout encaisser, de tout documenter, mais souvent sans pouvoir agir efficacement.

    Quand un policier vous dit qu’il en a marre de ne jamais pouvoir faire quoi que ce soit, il ne réclame pas forcément un État brutal. Il dit une chose simple : l’autorité publique n’est plus lisible.

    Une République qui interdit sans sanctionner devient ridicule. Une République qui sanctionne au hasard devient injuste. Une République qui laisse les mêmes secteurs s’enfoncer dans le trafic, les menaces et l’économie parallèle devient complice par faiblesse.

    Et là, il faut arrêter les phrases toutes faites.

    Oui, la France produit une quantité importante de jeunes enfermés dans des trajectoires de délinquance, de décrochage, de ressentiment, de virilité de rue et de mépris des institutions. Oui, c’est un problème. Mais non, cela ne tombe pas du ciel.

    On a empilé :

    • des ghettos urbains ;
    • des écoles affaiblies ;
    • des familles parfois explosées ;
    • une économie légale peu attractive ;
    • des trafics très rentables ;
    • une justice lente ;
    • une police contestée ;
    • une parole politique hystérique.

    Et après, les branquignoles de plateau télé découvrent que la marmite déborde.

    Quand j’écris que je comprends la couche latente d’une partie de la jeunesse française des ghettos, cela ne veut pas dire que j’excuse les violences. Comprendre n’est pas excuser. Comprendre, c’est refuser de se raconter des salades.

    Ces jeunes sont Français. Ils sont chez eux. Le pays doit donc faire deux choses en même temps : protéger fermement les victimes et réintégrer politiquement, économiquement, culturellement ceux qu’il a laissé dériver.

    Sinon, il ne restera que la matraque d’un côté et la rage de l’autre. Autant dire une impasse.

    Diplomatie morale et fracture intérieure : Gaza comme boussole

    Je sais que ce sujet met tout le monde mal à l’aise, donc parlons-en franchement.

    La position de la France sur Gaza n’est pas seulement un sujet diplomatique. C’est devenu un sujet intérieur. Dans certains quartiers, dans une partie de la jeunesse, dans des familles françaises issues de l’immigration mais pas seulement, ce qui se passe à Gaza est vécu comme un test moral absolu.

    On peut trouver cela excessif. On peut rappeler la complexité historique du conflit israélo-palestinien. On peut condamner sans ambiguïté les massacres du Hamas du 7 octobre 2023 et, en même temps, refuser l’écrasement de populations civiles à Gaza. C’est même ce qu’une diplomatie adulte devrait être capable de faire.

    Mais la France donne trop souvent l’impression d’osciller entre prudence, calcul, indignation tardive et alignement confus. Et cette ambiguïté se paie à l’intérieur.

    Pour que la France soit respectée par les Français, encore faut-il qu’elle soit respectable.

    La phrase est dure, mais elle est juste. Une nation ne tient pas seulement par ses lois. Elle tient par l’idée que ses citoyens se font de sa dignité. Quand une partie du pays pense que la parole officielle est indifférente à certaines vies humaines, la défiance s’installe. Et la défiance, en France, finit rarement en conversation paisible autour d’un café.

    Évidemment, il y a un piège : importer le conflit. C’est dangereux. C’est même explosif. Mais le pire moyen d’éviter l’importation du conflit, c’est de nier l’émotion politique qu’il provoque chez des millions de gens.

    Une grande diplomatie française devrait pouvoir dire clairement :

    • le terrorisme du Hamas est criminel ;
    • les otages doivent être libérés ;
    • les civils palestiniens ne sont pas des variables d’ajustement ;
    • le droit international humanitaire n’est pas optionnel ;
    • la France parle à tout le monde parce qu’elle n’est la vassale de personne.

    Ce n’est pas du gauchisme. Ce n’est pas du droit-de-l’hommisme de salon. C’est de la stratégie nationale.

    Souveraineté numérique : l’indépendance ne se décrète pas, elle s’héberge

    Il y a enfin un sujet dont on ne parle pas assez dans le grand public : les données critiques de l’État français.

    J’ai écrit récemment que plus de 80 % des données critiques de l’État français seraient hébergées par des acteurs étrangers. Même si l’on discute le chiffre exact, le problème est réel : administrations, hôpitaux, universités, collectivités, entreprises stratégiques et services publics dépendent massivement de technologies qui ne sont pas françaises, et souvent pas européennes.

    Cloud, bureautique, cybersécurité, intelligence artificielle, messagerie, visioconférence, hébergement, bases de données : les couches essentielles de notre vie administrative et économique reposent trop souvent sur des acteurs soumis à des juridictions étrangères.

    Le sujet n’est pas de savoir si les Américains sont gentils ou méchants. Le sujet est de savoir qui peut couper, surveiller, contraindre, auditer, transférer ou exposer nos données en cas de crise juridique, commerciale ou géopolitique.

    La souveraineté numérique n’est plus un luxe. C’est une condition d’indépendance.

    On l’a vu avec le débat autour du Cloud Act américain, avec les discussions européennes sur les transferts de données, avec les décisions successives autour du RGPD et des accords transatlantiques. On le voit aussi avec l’intelligence artificielle : les modèles, les puces, les infrastructures, les jeux de données et les talents deviennent des actifs géopolitiques.

    Une France sérieuse devrait avoir une doctrine simple :

    • les données régaliennes doivent être hébergées sous contrôle français ou européen robuste ;
    • les hôpitaux et services essentiels doivent réduire leur dépendance aux fournisseurs non européens ;
    • les marchés publics doivent favoriser des architectures réversibles ;
    • l’État doit cesser de parler de souveraineté tout en achetant par facilité des solutions qu’il ne maîtrise pas ;
    • l’Europe doit financer des champions, mais aussi simplifier leur vie réglementaire.

    Parce que sinon, nous aurons le pire des deux mondes : des normes européennes très strictes pour nos acteurs locaux, et une dépendance persistante à des géants étrangers capables de tout absorber.

    Encore une fois : brillante stratégie.

    Ce qu’il faudrait faire maintenant

    Je ne crois pas au déclin obligatoire. Je ne crois pas non plus aux discours magiques sur le sursaut français qui arriverait tout seul parce que nous avons de beaux paysages, une grande histoire et deux ou trois ingénieurs brillants.

    Un pays se redresse par des décisions. Pas par des incantations.

    Si l’on veut éviter la smicardisation générale et la fragmentation politique, il faut traiter les sujets ensemble. Le pouvoir d’achat, la justice, l’école, la sécurité, l’entreprise, l’Europe, la souveraineté numérique et la diplomatie ne sont pas des silos. Ce sont les pièces de la même machine.

    Première urgence : refaire du travail un ascenseur

    Il faut alléger sérieusement le coût du travail qualifié et des premières progressions salariales. Pas seulement au niveau du SMIC. Justement pas seulement au niveau du SMIC.

    Le drame français est que l’on aide l’entrée dans l’emploi mais que l’on pénalise trop vite la montée en compétence. Il faut redonner un intérêt concret à la formation, à la responsabilité, à l’expérience, à l’encadrement, au risque entrepreneurial.

    Sinon, les meilleurs partiront, les autres se décourageront, et l’État compensera par des chèques qu’il financera avec de la dette.

    Deuxième urgence : une justice rapide, lisible, implacable quand il le faut

    La justice doit être renforcée, mais pas seulement en postes et en budgets. Il faut simplifier les procédures, mieux prioriser les contentieux, numériser intelligemment, protéger les victimes, réduire les délais et rendre les sanctions compréhensibles.

    Une sanction faible mais certaine vaut souvent mieux qu’une sanction théoriquement lourde mais improbable. C’est vieux comme Beccaria, et apparemment toujours trop compliqué pour nos petits faiseux modernes.

    Troisième urgence : arrêter la naïveté européenne

    La France doit cesser de confondre Europe et soumission réglementaire. L’Europe devrait être un multiplicateur de puissance, pas une usine à formulaires.

    Il faut défendre une pause normative dans certains secteurs, imposer des tests PME avant les grands textes, mesurer les coûts cumulés et arrêter de sacrifier nos producteurs pendant que d’autres blocs économiques protègent les leurs avec un cynisme parfaitement assumé.

    Quatrième urgence : bâtir une souveraineté numérique réelle

    Il faut une commande publique massive, stable, intelligente, en faveur d’infrastructures européennes maîtrisées. Pas des discours. Des contrats. Des migrations. Des clauses de réversibilité. Des audits sérieux.

    La souveraineté numérique ne se proclame pas dans un colloque. Elle se signe dans un appel d’offres.

    Conclusion : la France vaut mieux que sa gestion actuelle

    La France n’est pas morte. Elle est fatiguée, mal administrée, surtaxée, sur-commentée, sous-exécutée. Ce n’est pas pareil.

    Elle a encore des ingénieurs, des ouvriers, des chercheurs, des entrepreneurs, des soignants, des policiers, des magistrats, des professeurs, des militaires, des artistes, des agriculteurs, des jeunes qui veulent s’en sortir. Elle a encore des infrastructures, une langue, une place diplomatique, une puissance nucléaire, une profondeur historique.

    Mais elle a aussi une classe dirigeante qui adore gérer les conséquences de ses propres lâchetés.

    La smicardisation n’est pas une fatalité. La justice à bout n’est pas une fatalité. La dépendance numérique n’est pas une fatalité. La perte de respect intérieur n’est pas une fatalité.

    La fatalité commence quand on appelle cela des problèmes techniques alors que ce sont des choix politiques.

    Et là, clairement, il va falloir choisir vite.

    Pour aller plus loin

    Sources et références

  • Amazon, la guerre économique révèle notre impréparation stratégique
    Amazon, la guerre économique révèle notre impréparation stratégique
    Amazon vient de suspendre des milliers de vendeurs européens dans les secteurs essentiels, révélant notre dépendance totale à cette plateforme. La réaction française, entre précipitation et improvisation, démontre notre manque cruel de stratèges face à cette guerre économique numérique.

    C’est un truc de dingue. Vraiment. Amazon Europe vient de suspendre une quantité phénoménale de marchands fournisseurs dans les domaines de l’alimentation sèche, l’hygiène et les produits médicaux. Tous mes comptes vendeurs dans tous les pays européens sont tombés. Et je ne suis pas le seul. Des milliers d’entreprises françaises qui survivaient encore grâce à cette plateforme viennent de perdre leur dernier canal de distribution en pleine crise sanitaire.

    Il y a quelque chose de profondément troublant dans cette séquence. Quelque chose qui dépasse la simple décision commerciale d’une entreprise américaine. Nous assistons en direct à une démonstration de force qui devrait nous glacer le sang.

    La dissuasion numérique : une arme plus redoutable que l’atome

    Un expert en stratégie me confiait récemment : « La dissuasion numérique est aussi forte que la dissuasion nucléaire. » Sur le moment, j’ai trouvé la comparaison excessive. Aujourd’hui, je mesure à quel point il avait raison.

    Pensez-y deux secondes. Amazon peut, d’un simple clic, mettre à genoux des milliers d’entreprises européennes. Pas besoin de missiles, pas besoin de tanks. Juste une décision algorithmique prise quelque part entre Seattle et Luxembourg. Et nous voilà, impuissants, à regarder nos entreprises s’effondrer.

    Cette suspension massive n’est pas anodine. Elle touche spécifiquement trois secteurs critiques en période de crise :

    • L’alimentation sèche : les produits de première nécessité non périssables
    • L’hygiène : tout ce qui permet de maintenir des conditions sanitaires acceptables
    • Les produits médicaux : du matériel essentiel en pleine pandémie

    Coïncidence ? Permettez-moi d’en douter.

    L’ubérisation finale : quand le prédateur dévore ses proies

    Pendant des années, on nous a vendu l’ubérisation comme une opportunité. « Rejoignez la marketplace », « développez votre business », « accédez à des millions de clients ». Les entreprises françaises ont mordu à l’hameçon. Normal, c’était la seule façon de survivre face à la concurrence déloyale d’un géant qui ne paie pas d’impôts en France.

    Résultat ? Une dépendance totale. Des milliers d’entreprises qui avaient restructuré toute leur logistique autour d’Amazon. Des PME qui avaient investi dans des stocks, adapté leurs packagings, formé leurs équipes. Pour quoi ? Pour se faire jeter comme des malpropres au pire moment possible.

    C’est ça, l’ubérisation. On vous fait miroiter la liberté entrepreneuriale, mais en réalité, vous devenez un serf numérique. Corvéable à merci. Jetable sur simple notification.

    Les chiffres qui font mal

    En France, ce sont plus de 10 000 entreprises qui vendent sur Amazon. Pour beaucoup, la plateforme représente entre 30% et 80% de leur chiffre d’affaires. Certaines PME ont même abandonné leur site e-commerce propre, jugeant la bataille perdue d’avance.

    Maintenant, imaginez. Du jour au lendemain, votre principal canal de vente disparaît. Vos stocks sont bloqués dans les entrepôts Amazon. Vos clients n’ont plus accès à vos produits. Et tout ça en pleine crise sanitaire, alors que les magasins physiques sont fermés.

    C’est un massacre économique en règle.

    La riposte française : l’improvisation totale

    Face à cette situation, quelle est la réponse de nos dirigeants ? On ferme Amazon France. Comme ça, sans préparation, sans alternative, sans stratégie.

    Je vais peut-être vous surprendre, mais j’estime que c’est la pire façon de faire. On ferme Amazon au pire moment et dans la pire impréparation. C’est du grand n’importe quoi stratégique.

    Regardons les faits :

    • Pas de plateforme alternative française opérationnelle
    • Pas de plan B pour les entreprises dépendantes
    • Pas de coordination européenne
    • Pas de vision à long terme

    En France, il manque cruellement des stratèges et des tacticiens. On réagit à l’émotion, on légifère dans la précipitation, on ferme sans construire d’alternative. C’est de l’amateurisme pur et simple.

    Ce qu’il aurait fallu faire

    Une vraie stratégie aurait consisté à :

    1. Construire avant de détruire
    Créer une véritable alternative européenne à Amazon. Pas un énième site marchand, mais une infrastructure logistique et technologique capable de rivaliser.

    2. Imposer la réciprocité
    Si Amazon peut suspendre nos entreprises, nous devrions pouvoir suspendre Amazon. Mais pour ça, il faut des leviers. Des vrais.

    3. Réguler intelligemment
    Pas interdire, mais encadrer. Obliger à la transparence algorithmique. Imposer des garanties pour les vendeurs. Créer un statut juridique protecteur.

    4. Coordonner à l’échelle européenne
    Seuls, nous ne pesons rien. À 27, nous représentons le premier marché mondial. Mais ça demande de la vision et du courage politique.

    La souveraineté numérique : le grand absent du débat

    Cette crise révèle notre nudité stratégique. Nous n’avons aucune souveraineté numérique. Zéro. Nada. Nos entreprises dépendent de plateformes américaines, nos données sont stockées outre-Atlantique, nos citoyens communiquent via des messageries californiennes.

    Et pendant ce temps, que font nos « élites » ? Elles parlent de « French Tech », organisent des concours de startups, distribuent des subventions saupoudrées. Mais sur le fond, sur la vraie bataille – celle des infrastructures, celle de l’indépendance technologique – rien.

    La suspension massive d’Amazon devrait être notre électrochoc. Notre Pearl Harbor numérique. Le moment où on réalise qu’on est en guerre économique et qu’on n’a même pas commencé à s’armer.

    Les leçons de l’histoire

    Souvenez-vous du plan Calcul dans les années 60. De Gaulle avait compris que l’informatique serait stratégique. Il a lancé un plan massif pour créer une industrie informatique française. Ça n’a pas totalement marché, mais au moins, il y avait une vision.

    Aujourd’hui ? Rien. On laisse les GAFAM coloniser notre économie, on applaudit quand ils ouvrent un centre de recherche à Paris, on est content quand ils embauchent nos ingénieurs. C’est pathétique.

    Que faire maintenant ?

    Pour les entreprises touchées, l’urgence est de survivre. Quelques pistes :

    Diversifier en catastrophe
    Réactivez vos anciens canaux de distribution. Contactez directement vos clients. Utilisez les réseaux sociaux. Bricolez, mais vendez.

    Se regrouper
    Créez des collectifs de vendeurs. Mutualisez les ressources. La force du nombre peut créer des opportunités.

    Explorer les alternatives
    Cdiscount, Fnac, Darty… Ce n’est pas Amazon, mais c’est mieux que rien. Les marketplaces françaises existent, même si elles sont moins performantes.

    Reprendre le contrôle
    C’est le moment ou jamais de reconstruire votre indépendance commerciale. Site propre, base clients directe, logistique internalisée. Ça coûte cher, mais c’est le prix de la liberté.

    L’avenir se joue maintenant

    Cette crise Amazon n’est qu’un avant-goût. Demain, ce sera peut-être Google qui coupera nos accès publicitaires. Ou Facebook qui bloquera nos pages. Ou Microsoft qui suspendra nos licences Office 365.

    Nous sommes dans une guerre économique totale. Une guerre où les armes sont numériques, où les territoires sont virtuels, mais où les morts sont bien réels. Des entreprises qui ferment, des emplois qui disparaissent, une économie qui s’effondre.

    Face à ça, nous avons deux choix. Continuer à subir, en espérant que les maîtres américains seront cléments. Ou nous réveiller, nous organiser, et construire notre propre destin numérique.

    Je ne sais pas vous, mais moi, j’ai fait mon choix. Il est temps de se battre. Vraiment.

    Parce que là, clairement, il y a un truc pas clair du tout qui se passe. Et si on ne réagit pas maintenant, dans dix ans, il sera trop tard.

    Bref. La balle est dans notre camp. Qu’est-ce qu’on fait ?

    Pour aller plus loin

    Sources et références

    Photo : JESHOOTS.COM / Unsplash

  • Zuckerberg face au Congrès : l’heure de vérité pour Facebook
    Zuckerberg face au Congrès : l’heure de vérité pour Facebook
    Mark Zuckerberg témoigne cette semaine devant le Congrès américain dans un climat de défiance totale après le scandale Cambridge Analytica. Ses déclarations sous serment contrastent avec la réalité des failles de sécurité, pendant que plusieurs nations envisagent de couper l’accès à Facebook pour protéger leur souveraineté numérique.

    Je viens de passer plusieurs heures à regarder les auditions de Mark Zuckerberg devant le Congrès américain. Ce spectacle est absolument saisissant. Pas seulement par ce qui se dit, mais surtout par ce qui ne se dit pas.

    Le patron de Facebook, visiblement mal à l’aise, multiplie les déclarations rassurantes sur la protection des données utilisateurs. Mais regardez bien son langage corporel. Écoutez attentivement ses réponses. Cet homme sait parfaitement qu’il ment.

    Et pendant ce temps, de plus en plus de nations étudient sérieusement l’option de couper purement et simplement l’accès à Facebook sur leur territoire. Pour des raisons de sécurité nationale qui deviennent chaque jour plus évidentes.

    Le scandale Cambridge Analytica : révélateur d’un système défaillant

    L’affaire Cambridge Analytica a éclaté en mars dernier comme une bombe dans l’écosystème numérique mondial. 87 millions d’utilisateurs Facebook ont vu leurs données personnelles récupérées et exploitées à leur insu par cette société de conseil politique britannique.

    Mais ce qui me frappe, c’est que Zuckerberg présente cela comme un « accident », une « erreur » dans le système. C’est faux. C’est même l’inverse.

    Cambridge Analytica n’a fait qu’utiliser les outils que Facebook met à disposition de tous ses partenaires commerciaux depuis des années. L’API Graph, les permissions étendues, la collecte de données sur les « amis d’amis » : tout cela fait partie du modèle économique de Facebook.

    Le vrai scandale n’est pas qu’une entreprise ait détourné le système Facebook. Le vrai scandale, c’est que le système Facebook soit conçu pour permettre exactement ce type de détournement.

    Les mensonges de Zuckerberg sous serment

    Quand Mark Zuckerberg affirme devant les sénateurs américains que « les données des utilisateurs Facebook sont sécurisées et protégées », il sait qu’il ment. Et nous le savons aussi.

    Les faits sont têtus. Depuis 2010, Facebook a subi pas moins de douze violations de données majeures documentées. En 2013, un bug a exposé les numéros de téléphone de 6 millions d’utilisateurs. En 2016, des hackers ont accédé aux comptes de 29 millions de personnes.

    Plus révélateur encore : Facebook collecte des données sur des personnes qui n’ont même pas de compte sur la plateforme. Les « shadow profiles » permettent au réseau social de constituer des dossiers détaillés sur des millions d’individus qui n’ont jamais consenti à quoi que ce soit.

    Comment peut-on parler de « protection des données » dans ces conditions ?

    La menace pour la souveraineté nationale

    Ce qui m’inquiète le plus, c’est la dimension géopolitique de cette affaire. Facebook n’est pas qu’un réseau social. C’est devenu une infrastructure critique de l’information mondiale, contrôlée par une entreprise américaine privée.

    Plusieurs pays commencent à le comprendre. L’Inde a suspendu Cambridge Analytica et lance une enquête approfondie sur Facebook. L’Union européenne prépare le RGPD qui entrera en vigueur le mois prochain. Même au Royaume-Uni, des voix s’élèvent pour réguler drastiquement les géants du numérique.

    Mais la vraie question est ailleurs : peut-on encore faire confiance à une plateforme qui manipule l’information de 2,2 milliards d’utilisateurs dans le monde ? Une plateforme dont les algorithmes décident ce que nous voyons, ce que nous pensons, ce que nous achetons ?

    La réponse devient de plus en plus évidente.

    L’algorithme de la manipulation

    Facebook ne se contente pas de collecter nos données. La plateforme les utilise pour modifier nos comportements de façon systématique et industrielle.

    L’algorithme du fil d’actualité privilégie les contenus qui génèrent de l’engagement : colère, peur, indignation. Les fake news se propagent six fois plus vite que les vraies informations sur Facebook, selon une étude du MIT publiée le mois dernier.

    Ce n’est pas un bug, c’est une fonctionnalité. Plus nous sommes énervés, plus nous cliquons. Plus nous cliquons, plus Facebook gagne d’argent.

    Le résultat ? Une polarisation croissante des sociétés démocratiques. Une montée des extrémismes. Une érosion du débat public rationnel.

    L’option de l’interdiction

    Face à cette situation, l’interdiction pure et simple de Facebook commence à apparaître comme la seule issue crédible. Je sais que cela peut paraître radical. Mais regardons les faits en face.

    Tous les efforts de régulation ont échoué jusqu’à présent. Facebook promet, s’excuse, ajuste ses conditions d’utilisation… puis continue exactement comme avant. Le modèle économique reste inchangé : collecter un maximum de données pour vendre un maximum de publicité ciblée.

    Certains pays l’ont déjà compris. La Chine bloque Facebook depuis 2009. L’Iran l’a interdit en 2016. La Corée du Nord également. Ces pays ont-ils tort de protéger leur espace informationnel national ?

    Je ne dis pas qu’il faut copier les régimes autoritaires. Mais il faut reconnaître que Facebook pose un vrai problème de souveraineté démocratique.

    Les alternatives existent

    L’argument habituel contre l’interdiction de Facebook, c’est qu’il n’y aurait pas d’alternative. C’est faux.

    Des réseaux sociaux décentralisés comme Diaspora ou Mastodon proposent des modèles différents, basés sur la protection de la vie privée plutôt que sur son exploitation commerciale. Des messageries chiffrées comme Signal ou Telegram garantissent la confidentialité des échanges.

    L’Europe pourrait même développer ses propres plateformes numériques, financées par des fonds publics et gouvernées selon nos valeurs démocratiques. Pourquoi accepter de dépendre éternellement des géants américains ?

    La transition serait difficile, c’est certain. Mais est-elle plus difficile que de laisser une entreprise privée manipuler l’opinion publique mondiale ?

    Le moment de vérité

    Ces auditions au Congrès marquent un tournant. Pour la première fois, les responsables politiques américains remettent sérieusement en question le pouvoir des géants du numérique.

    Mais je crains que cela ne suffise pas. Facebook a trop d’argent, trop de lobbies, trop d’influence pour accepter de changer fondamentalement son modèle.

    La seule solution, c’est que les citoyens et les États reprennent le contrôle de leur espace numérique. Cela passe peut-être par l’interdiction de Facebook. Cela passe sûrement par le développement d’alternatives respectueuses de nos libertés.

    Le choix est simple : soit nous acceptons de vivre dans un monde où nos pensées, nos émotions et nos comportements sont manipulés par des algorithmes privés. Soit nous décidons de reprendre notre souveraineté numérique.

    Moi, j’ai déjà fait mon choix. Je ne passe plus une minute sur Facebook.

    Et vous ?

    Pour aller plus loin

    Sources et références

  • Face aux révélations de la NSA : pourquoi la France doit reprendre le contrôle de ses données
    Face aux révélations de la NSA : pourquoi la France doit reprendre le contrôle de ses données
    Les révélations de Snowden exposent l’ampleur de la surveillance américaine via les géants du web. Face à cette captation massive de données, la France doit envisager des mesures radicales : interdire Google, forcer la localisation des data centers, ou développer ses propres technologies de contre-espionnage.

    Les révélations d’Edward Snowden continuent de secouer le monde. Chaque jour apporte son lot de documents classifiés dévoilant l’ampleur vertigineuse de la surveillance mise en place par la NSA. Et au cœur de ce système tentaculaire, on retrouve invariablement les géants américains du web : Google, Facebook, Microsoft, Apple… Tous complices, volontaires ou contraints, d’une captation massive de données sans précédent dans l’histoire de l’humanité.

    Face à ce constat, une question s’impose : que peut faire la France ? Sommes-nous condamnés à subir cette surveillance de masse orchestrée par nos « alliés » américains ? Ou existe-t-il des moyens concrets de reprendre le contrôle de nos données, de notre souveraineté numérique ?

    Je vais être direct : les solutions existent. Elles sont radicales, certes. Politiquement explosives, certainement. Mais elles sont là, à portée de main. Il suffit d’avoir le courage politique de les mettre en œuvre.

    L’option nucléaire : interdire Google en France

    Commençons par la mesure la plus radicale : interdire purement et simplement Google sur le territoire français. Vous trouvez ça excessif ? Regardons les faits en face.

    Google n’est pas qu’un moteur de recherche. C’est une machine à aspirer les données. Chaque recherche, chaque clic, chaque vidéo YouTube visionnée, chaque email envoyé via Gmail, chaque position GPS captée par Android… Tout cela part directement dans les serveurs américains. Et grâce au Patriot Act et aux programmes révélés par Snowden, la NSA a un accès quasi-illimité à ces données.

    Pensez-y : combien de Français utilisent Google quotidiennement ? Des millions. Combien d’entreprises françaises stockent leurs données sensibles sur Google Apps ? Des milliers. Combien de smartphones Android circulent dans les couloirs de nos ministères, de nos entreprises stratégiques ? La réponse fait froid dans le dos.

    L’interdiction de Google serait un électrochoc. Un signal fort envoyé aux États-Unis : la France ne tolère plus que ses citoyens soient espionnés massivement. Techniquement, c’est faisable. La Chine le fait bien avec son Great Firewall. Politiquement ? C’est une autre histoire.

    Les obstacles à surmonter

    Soyons honnêtes : interdire Google créerait un tollé. Les utilisateurs hurleraient au scandale. Les entreprises dépendantes de l’écosystème Google seraient dans l’embarras. Sans parler des représailles commerciales américaines qui ne manqueraient pas de suivre.

    Mais regardons ce qui se passe ailleurs. La Chine a créé Baidu. La Russie pousse Yandex. Pourquoi la France, pays de Descartes et de l’esprit critique, serait-elle incapable de proposer une alternative ? Qwant existe déjà, même s’il reste embryonnaire. Avec un soutien politique fort et des investissements massifs, nous pourrions créer un écosystème numérique français.

    Le vrai obstacle n’est pas technique. Il est dans nos têtes. Nous avons intériorisé l’idée que Google est irremplaçable. C’est faux. Un moteur de recherche, ce n’est pas de la magie noire. C’est de la technologie. Et la France a les cerveaux pour créer cette technologie.

    La voie diplomatique : forcer la localisation des data centers

    Si l’interdiction pure et simple vous semble trop brutale, explorons une approche plus nuancée : obliger les géants du web à stocker les données des Français en France.

    L’idée est simple. Vous voulez opérer en France ? Parfait. Mais les données de nos citoyens restent sur notre sol, dans des data centers soumis à la législation française. Plus de transfert automatique vers les serveurs américains. Plus d’accès direct pour la NSA.

    Cette approche présente plusieurs avantages. D’abord, elle ne prive pas les Français de services qu’ils utilisent massivement. Ensuite, elle crée de l’emploi et de l’activité économique en France. Enfin, elle redonne à la justice française un pouvoir de contrôle sur ces données.

    Le précédent allemand

    L’Allemagne commence déjà à explorer cette voie. Suite aux révélations sur l’espionnage du téléphone d’Angela Merkel, nos voisins d’outre-Rhin réfléchissent sérieusement à imposer la localisation des données. Deutsche Telekom évoque même la création d’un « Internet européen » où les données circuleraient sans jamais quitter le continent.

    La France pourrait prendre le leadership sur ce dossier. Imaginez : une législation française stricte sur la localisation des données, adoptée ensuite au niveau européen. Ce serait un coup de maître diplomatique et un pas décisif vers la souveraineté numérique européenne.

    Bien sûr, les géants américains résisteront. Ils invoqueront les coûts, la complexité technique, la fragmentation d’Internet. Mais regardons la réalité : ces entreprises brassent des milliards. Construire des data centers en France ? C’est de l’argent de poche pour eux. La vraie raison de leur résistance, c’est qu’ils perdraient le contrôle total sur les données. Et ça, c’est précisément ce que nous recherchons.

    L’option offensive : développer nos propres capacités

    Parlons maintenant de la troisième option, celle dont personne n’ose parler ouvertement : développer nos propres capacités de renseignement numérique.

    Ne soyons pas naïfs. La France espionne aussi. La DGSE a ses propres programmes de surveillance. Mais comparés aux moyens de la NSA, nous jouons dans la cour des petits. Les révélations de Snowden montrent un fossé technologique béant entre les capacités américaines et les nôtres.

    Pour aligner la France sur les moyens américains, il faudrait un investissement massif. Des milliards d’euros. Des milliers d’ingénieurs. Des technologies de pointe développées dans le plus grand secret. Est-ce souhaitable ? Est-ce même possible ?

    Le dilemme éthique

    Développer de telles capacités pose un dilemme éthique majeur. Voulons-nous vraiment d’une France qui espionne massivement ses citoyens ? Qui intercepte toutes les communications ? Qui stocke indéfiniment toutes les données ?

    L’argument sécuritaire est tentant. « Si nous ne le faisons pas, d’autres le feront à notre place. » C’est vrai. Mais est-ce une raison suffisante pour sacrifier nos principes démocratiques sur l’autel de la surveillance généralisée ?

    Une approche plus mesurée consisterait à développer des capacités défensives. Des technologies pour protéger nos communications sensibles. Des systèmes pour détecter et contrer l’espionnage étranger. Des formations pour sensibiliser nos entreprises et nos citoyens aux risques numériques.

    Au-delà des solutions techniques : un enjeu de civilisation

    Ces trois options – interdiction, localisation, développement de capacités propres – ne sont pas mutuellement exclusives. La France pourrait, devrait même, les explorer toutes simultanément. Mais au-delà des aspects techniques et politiques, c’est un véritable choix de civilisation qui se pose à nous.

    Acceptons-nous de vivre dans un monde où chacun de nos clics est enregistré, analysé, stocké par une puissance étrangère ? Acceptons-nous que nos entreprises, nos chercheurs, nos politiques soient espionnés en permanence ? Acceptons-nous cette vassalisation numérique ?

    Les révélations de Snowden nous offrent une opportunité historique. Celle de prendre conscience de l’ampleur du problème. Celle de réagir avant qu’il ne soit trop tard. Car une fois que la surveillance totale sera normalisée, acceptée, intégrée dans nos vies, il sera infiniment plus difficile de faire marche arrière.

    L’Europe, notre meilleure chance

    La France seule ne peut pas gagner cette bataille. Mais l’Europe unie le peut. Avec ses 500 millions de citoyens, son poids économique, sa tradition démocratique, l’Europe a les moyens de dire non à la surveillance de masse américaine.

    Imaginez une législation européenne stricte sur la protection des données. Des alternatives européennes aux services américains. Des data centers européens protégés par le droit européen. Ce n’est pas de l’utopie. C’est un projet politique réalisable, pour peu qu’on s’en donne les moyens.

    Les lobbies s’y opposeront. Les États-Unis feront pression. Les défaitistes diront que c’est impossible. Mais l’histoire nous enseigne que les grandes avancées se font toujours contre l’avis des pessimistes.

    Alors oui, interdire Google peut sembler radical. Forcer la localisation des données peut paraître protectionniste. Développer nos propres capacités peut faire peur. Mais face à la surveillance de masse révélée par Snowden, les demi-mesures ne suffiront pas. Il est temps de choisir : la soumission ou la souveraineté. La surveillance ou la liberté. Le statu quo ou l’action.

    Le choix nous appartient. Mais il faut le faire maintenant, pendant que nous en avons encore la possibilité. Car dans quelques années, il sera peut-être trop tard. Les chaînes numériques seront trop solides. L’habitude de la surveillance trop ancrée. La dépendance aux services américains trop forte.

    Snowden nous a ouvert les yeux. À nous maintenant d’avoir le courage d’agir. Pour nous. Pour nos enfants. Pour l’idée même d’une société libre dans un monde numérique. Le temps presse. Qu’attendons-nous ?

    Pour aller plus loin

    • « The Snowden Files » de Luke Harding – Le livre de référence sur les révélations Snowden, publié par le Guardian
    • « No Place to Hide » de Glenn Greenwald – Le récit de première main du journaliste qui a révélé l’affaire
    • La Quadrature du Net – L’association française de défense des libertés numériques, ressource essentielle sur ces questions
    • « Surveillance Studies: A Reader » – Pour comprendre les enjeux théoriques de la surveillance de masse
    • Les auditions d’Edward Snowden au Parlement européen – Les documents officiels pour comprendre l’impact européen

    Sources et références

    • Documents Snowden publiés par The Guardian (juin-octobre 2013)
    • Révélations du Spiegel sur l’espionnage du téléphone de Merkel (octobre 2013)
    • Rapport de la CNIL sur les pratiques de Google (octobre 2013)
    • Déclarations de Deutsche Telekom sur l’Internet européen (octobre 2013)
    • Communications de la Commission européenne sur la protection des données (2013)

    Photo : Sebastian Kanczok / Unsplash

  • La France de 2013 : entre chaos politique et surveillance généralisée
    La France de 2013 : entre chaos politique et surveillance généralisée
    La France de 2013 vit une crise politique et sociétale majeure, marquée par des scandales à répétition, des divisions profondes sur le mariage pour tous et la montée d’une défiance généralisée envers nos institutions. Cette période révèle l’ampleur du fossé entre les élites et le peuple, dans un contexte de surveillance globalisée qui remet en question notre souveraineté même.

    Nous sommes fin mai 2013, et je regarde la France se déchirer comme rarement. Entre les scandales politiques qui s’accumulent, les manifestations massives qui divisent le pays et les révélations sur la surveillance généralisée, j’ai le sentiment que nous vivons un tournant historique. Ce qui se joue aujourd’hui dépasse largement les clivages traditionnels gauche-droite. C’est l’âme même de notre République qui vacille.

    L’effondrement de la confiance politique

    L’affaire Cahuzac a été le détonateur. Un ministre du Budget fraudeur fiscal, c’est le symbole parfait de la déconnexion totale entre nos élites et la réalité du pays. Mais au-delà du cas personnel de Jérôme Cahuzac, c’est tout un système qui est mis à nu. Comment peut-on demander des efforts aux Français quand ceux qui sont censés donner l’exemple trichent avec le fisc ?

    François Hollande, élu il y a un an sur la promesse d’être un « président normal », voit sa cote de popularité s’effondrer. Les sondages le donnent entre 26 et 29% d’opinions favorables. Du jamais vu pour un président si tôt dans son mandat. La gauche au pouvoir semble tétanisée, incapable de proposer une vision claire pour sortir le pays de la crise.

    Face à cette débâcle, l’opposition UMP reste étrangement silencieuse. Nicolas Sarkozy cultive un mutisme que je trouve « absurde et irresponsable ». Le pays a besoin de débat, d’alternatives, pas de calculs politiciens. Pendant ce temps, Marine Le Pen et le Front National se frottent les mains. Chaque scandale, chaque renoncement, chaque lâcheté politique fait le lit de l’extrême droite.

    La nécessité d’une refonte démocratique

    Ce qui me frappe, c’est l’obsolescence de nos outils démocratiques. Nous sommes en 2013, à l’ère numérique, et nous fonctionnons encore avec des mécanismes du XIXe siècle. Je milite pour la mise en place d’un vote électronique sécurisé, avec identifiant unique délivré par l’institution publique. Les démocraties modernes nécessitent que les individus puissent massivement voter, créons enfin l’outil !

    Même Barack Obama aux États-Unis est obligé d’admettre que le système américain n’est « peut-être pas vraiment une véritable démocratie ». Si la première puissance mondiale reconnaît ses limites démocratiques, qu’en est-il de nous ?

    Le mariage pour tous : une fracture civilisationnelle

    La loi sur le mariage pour tous cristallise toutes les tensions. Les manifestations se succèdent, rassemblant des centaines de milliers de personnes. Certains parlent même d’un à deux millions de manifestants pour la prochaine mobilisation. Au-delà des chiffres, c’est l’intensité de la mobilisation qui frappe.

    J’ai le sentiment que ces manifestations vont « faire la vie dure aux homos comme jamais ». On a divisé la France pour longtemps ! Ce qui devait être une avancée sociétale se transforme en guerre culturelle. Les positions se radicalisent de part et d’autre, rendant tout dialogue impossible.

    Plus grave encore, cette loi va créer « un écart civilisationnel sans précédent et insurmontable entre l’Occident et le monde arabe ». Dans un contexte géopolitique déjà tendu, nous creusons des fossés là où nous devrions construire des ponts. Cette fracture aura des conséquences durables sur nos relations internationales et notre capacité à dialoguer avec une partie du monde.

    La montée des violences urbaines

    Le 13 mai, les « célébrations » du titre du PSG au Trocadéro ont tourné au chaos. Ce ne sont « absolument PAS que des hooligans » qui ont mis Paris à feu et à sang, mais bien ce que Sarkozy appelait des « racailles ». Des dizaines de milliers de « jeunes excités » de banlieue ont déferlé sur la capitale.

    Le silence assourdissant de la gauche face à ces violences est révélateur. Paralysée par ses contradictions idéologiques, elle refuse de nommer les choses. Pendant ce temps, le Qatar, nouveau propriétaire du PSG, découvre peut-être « ce qu’est la France de 2013″…

    La surveillance généralisée : notre souveraineté en question

    Les révélations d’Edward Snowden confirment « ce que nous savons en Europe depuis plus de 10 ans » : la surveillance automatique par les USA est systématique. Mais les technologies actuelles sont « autrement plus incroyables que celles dévoilées » ! Nous ne mesurons pas encore l’ampleur de cette surveillance.

    Nos journalistes font preuve d’une naïveté confondante. Quand j’évoque des technologies comme HAARP, on me regarde avec des yeux ronds. Cette méconnaissance des enjeux technologiques est dramatique à l’heure où notre souveraineté numérique est en jeu.

    La NSA intercepte nos communications, analyse nos données, profile nos citoyens. Et nous ? Nous débattons du mariage pour tous pendant que les Américains pillent nos secrets industriels et politiques. Cette asymétrie dans la maîtrise des technologies de surveillance pose une question fondamentale : sommes-nous encore un pays souverain ?Le protectionnisme comme solution ?

    Dans ce contexte, la position d’Arnaud Montebourg sur le rachat de Dailymotion est « très intéressante, stratégique et protectionniste ». Enfin quelqu’un qui ose défendre nos intérêts ! Même Hortefeux à l’UMP demande davantage de « protection européenne », même s’il n’ose pas encore prononcer le mot « protectionnisme ».

    Nous devons protéger nos champions numériques, développer nos propres technologies de pointe. Regardez Dubaï qui s’intéresse à nos Renault Twizy ! Nous avons des atouts, des innovations, mais nous les bradons au premier venu par idéologie libre-échangiste.

    Un pays au bord de l’explosion

    La France de mai 2013 est un pays sous tension maximale. Les affaires politiques minent la confiance, les débats sociétaux fracturent la société, les violences urbaines révèlent les failles de notre modèle d’intégration, et la surveillance américaine questionne notre indépendance.

    Valérie Pécresse réclame un budget rectificatif pour 2013. Oui, c’est indispensable ! Mais au-delà des ajustements budgétaires, c’est tout notre modèle qu’il faut repenser. Nous ne pouvons plus continuer avec des recettes du passé face aux défis du présent.

    Les attentats de Boston en avril nous rappellent la fragilité de nos sociétés ouvertes. La piste tchétchène évoquée montre que les menaces sont globales et complexes. Nous devons être vigilants sans tomber dans la paranoïa, fermes sans renoncer à nos valeurs.

    Demain matin, nous saurons si Bernard Tapie sort libre de sa garde à vue ou s’il « termine une partie de sa vie en prison ». Son cas illustre parfaitement l’ambiguïté de notre époque : entre business et politique, entre réussite et corruption, entre admiration et répulsion.

    La France est à la croisée des chemins. Soit nous trouvons la force de nous réinventer, de moderniser notre démocratie, de protéger nos intérêts tout en restant ouverts au monde. Soit nous continuons à nous déchirer sur des sujets secondaires pendant que d’autres décident de notre avenir à notre place.

    Le choix nous appartient encore. Pour combien de temps ?

    Pour aller plus loin

    • « La République des copains » – Enquête sur les réseaux de pouvoir en France (La Découverte, 2012)
    • « La surveillance électronique planétaire » – Rapport du réseau Echelon (Documentation française, 2001)
    • « Le protectionnisme et ses ennemis » – Les Économistes atterrés (Les liens qui libèrent, 2012)
    • « La France périphérique » – Christophe Guilluy (Flammarion, 2010)
    • « Démocratie et technologies numériques » – Dominique Cardon (Seuil, 2010)

    Sources et références

    • Sondages Ifop sur la popularité de François Hollande (avril-mai 2013)
    • Rapports parlementaires sur l’affaire Cahuzac (Commission des finances, 2013)
    • Données du ministère de l’Intérieur sur les manifestations (2013)
    • Documents WikiLeaks sur la surveillance NSA en Europe (2010-2013)
    • Études sociologiques sur les émeutes urbaines en France (INSEE, 2005-2013)

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