Catégorie : POLITIQUE

  • Compter les foules, l’estimation des manifestants relève de l’art autant que de la science
    Compter les foules, l’estimation des manifestants relève de l’art autant que de la science
    L’estimation des foules lors de manifestations révèle un exercice complexe où méthodologie scientifique et enjeux politiques s’entremêlent. Les écarts considérables entre différentes estimations d’un même événement illustrent les défis techniques et les biais inhérents à cet art délicat. Une analyse des méthodes utilisées et de leurs limites.

    6000 personnes à 15h30. 8000 à 14000 à 16h30. Jusqu’à 35000 selon certaines estimations à 17h30. Pour une seule manifestation parisienne, les chiffres varient du simple au sextuple selon l’heure et la méthode d’estimation.

    Ces écarts spectaculaires ne relèvent pas du hasard. Ils révèlent la complexité d’un exercice qui mélange science et subjectivité, technique et politique. Car compter une foule en mouvement, c’est bien plus difficile qu’il n’y paraît.

    Je me suis penché sur cette question après avoir suivi en temps réel l’évolution des estimations d’une récente manifestation parisienne. L’occasion de décortiquer les méthodes, les biais et les enjeux de cet art délicat.

    La dynamique temporelle : une foule qui se transforme

    Premier constat : une manifestation n’est pas un instantané figé. Elle évolue constamment, se densifie, s’étire, se contracte. Entre 15h30 et 18h00, les estimations que j’ai pu observer sont passées de 6000 à plus de 20000 personnes.

    Cette progression n’a rien d’anormal. Les manifestants n’arrivent pas tous en même temps. Certains rejoignent le cortège en cours de route, d’autres le quittent avant la fin. Le phénomène s’amplifie avec les réseaux sociaux : des images partagées en direct peuvent attirer de nouveaux participants ou au contraire en dissuader.

    La géographie parisienne complique encore l’exercice. Les larges avenues permettent des cortèges étendus mais peu denses. Les passages plus étroits créent des « bouchons » qui gonflent artificiellement la densité locale. Un même nombre de personnes peut donner des impressions visuelles très différentes selon le tracé emprunté.

    D’où l’importance cruciale de préciser l’heure et le lieu de chaque estimation. Une différence de trente minutes peut justifier un écart de plusieurs milliers de personnes, sans qu’aucune des estimations ne soit fausse.

    Les méthodes d’estimation : entre science et approximation

    Comment compte-t-on concrètement une foule ? Plusieurs méthodes coexistent, chacune avec ses avantages et ses limites.

    La méthode de la densité

    La plus courante consiste à estimer la superficie occupée et à la multiplier par une densité moyenne. On considère généralement qu’une foule « normale » représente 2 à 3 personnes par mètre carré, une foule dense 4 à 6 personnes, et une foule très compacte jusqu’à 8 personnes par mètre carré.

    Problème : cette densité varie énormément selon les zones. En tête de cortège, l’espace est souvent plus aéré. Au centre, la compression peut être importante. En queue, les manifestants s’étalent davantage. Une estimation globale lisse nécessairement ces variations.

    L’analyse d’images aériennes

    Les drones et hélicoptères offrent une vue d’ensemble précieuse. Ils permettent de mesurer l’emprise réelle du cortège et d’identifier les zones de forte ou faible densité. C’est probablement ce type d’ »images animées très pertinentes » qui a permis d’affiner certaines estimations vers 17h30.

    Mais cette méthode a ses biais. L’angle de prise de vue influence la perception. Une photo prise en plongée tassera visuellement la foule. Une vue en contre-plongée l’étirera. L’heure de la prise de vue est cruciale : un cortège en formation donnera une impression différente du même cortège une heure plus tard.

    Le comptage par segments

    Technique plus sophistiquée : découper le cortège en tronçons et estimer chaque segment séparément. On peut ainsi tenir compte des variations de densité. Mais cette méthode demande une coordination entre plusieurs observateurs et reste tributaire de la subjectivité de chacun.

    Les biais systémiques : quand l’œil trompe

    Au-delà des questions techniques, l’estimation des foules souffre de biais psychologiques bien documentés.

    Premier biais : notre cerveau surestime systématiquement les grandes quantités. Face à plusieurs milliers de personnes, nous perdons nos repères. La différence entre 10000 et 15000 manifestants devient imperceptible à l’œil nu.

    Deuxième biais : l’effet de perspective. Vu du sol, au cœur de la foule, on a l’impression d’un océan humain. Vu d’un balcon ou d’un hélicoptère, la même foule paraît plus clairsemée. Chaque point d’observation génère sa propre perception.

    Troisième biais : l’influence du contexte. Une manifestation très médiatisée « semble » plus importante qu’un rassemblement ignoré des médias. L’attente influence la perception. Si on s’attend à voir 50000 personnes, on aura tendance à surestimer une foule de 20000.

    Ces biais ne sont pas conscients. Ils affectent autant les journalistes que les forces de l’ordre ou les organisateurs. D’où l’intérêt de croiser plusieurs sources et méthodes.

    L’enjeu politique des chiffres

    Car derrière ces questions techniques se cachent des enjeux politiques majeurs. Le nombre de manifestants détermine l’impact médiatique d’un événement. Il influence la perception de la légitimité d’une cause.

    Les organisateurs ont tendance à gonfler les chiffres. Les autorités à les minimiser. Les médias naviguent entre ces deux écueils, souvent en reprenant les estimations officielles par défaut. Cette « guerre des chiffres » n’est pas nouvelle, mais elle s’intensifie à l’ère des réseaux sociaux.

    D’où l’importance d’estimations indépendantes, réalisées selon une méthodologie transparente. C’est ce que tentent de faire certains chercheurs ou observateurs, en s’appuyant sur des méthodes reproductibles et en documentant leur démarche.

    L’exercice reste néanmoins périlleux. Une estimation « neutre » peut être récupérée par tous les camps. Les organisateurs retiendront le chiffre le plus favorable, les détracteurs le plus défavorable. La nuance se perd dans la bataille de communication.

    Vers plus de transparence méthodologique

    Face à ces défis, comment améliorer la fiabilité des estimations ? Plusieurs pistes se dessinent.

    Première piste : la multiplication des sources. Plus on croise d’estimations indépendantes, plus on se rapproche de la réalité. L’idéal serait de disposer d’estimations réalisées par différents acteurs selon différentes méthodes.

    Deuxième piste : la transparence méthodologique. Chaque estimation devrait préciser sa méthode, ses sources, ses limites. « Entre 8000 et 14000 personnes » est plus honnête que « 12000 personnes ». La fourchette assume l’incertitude inhérente à l’exercice.

    Troisième piste : l’évolution technologique. Les outils de comptage automatique par intelligence artificielle progressent rapidement. Ils pourraient à terme réduire la subjectivité des estimations, même s’ils n’élimineront jamais complètement les biais liés au choix des paramètres.

    En attendant, il faut garder à l’esprit que toute estimation de foule reste approximative. Les écarts observés lors de cette manifestation parisienne ne révèlent pas d’incompétence ou de manipulation. Ils illustrent simplement la complexité d’un exercice où se mêlent contraintes techniques, biais humains et enjeux politiques.

    La prochaine fois que vous lirez « 10000 manifestants selon les organisateurs, 3000 selon la police », vous saurez pourquoi. Et vous pourrez peut-être porter un regard plus nuancé sur ces batailles de chiffres qui, au fond, en disent autant sur nos biais que sur la réalité des mobilisations.

    Pour aller plus loin

  • Marche contre l’antisémitisme, entre instrumentalisation politique et divisions profondes
    Marche contre l’antisémitisme, entre instrumentalisation politique et divisions profondes
    La marche contre l’antisémitisme prévue ce dimanche cristallise les tensions politiques françaises. Entre instrumentalisation, divisions et craintes d’échec, elle révèle notre incapacité collective à nous unir contre la haine.

    Je regarde avec inquiétude l’approche de cette marche contre l’antisémitisme prévue demain. Ce qui devrait être un moment d’unité nationale se transforme sous nos yeux en un champ de bataille politique où chacun joue sa partition. Et je me demande : qu’est-ce qu’il va se passer si dimanche ils ne sont que 5000 ou 10000 à Paris ?

    Une mobilisation sous haute tension politique

    L’appel du CRIF à manifester contre l’antisémitisme intervient dans un contexte explosif. Depuis le 7 octobre et l’attaque du Hamas contre Israël, les actes antisémites ont bondi de 1200% en France selon le ministère de l’Intérieur. Des chiffres vertigineux qui devraient, en théorie, mobiliser massivement.

    Pourtant, cette marche divise profondément. La présence annoncée du Rassemblement National, avec Marine Le Pen et Jordan Bardella en tête, provoque un tollé. La France Insoumise boycotte. Les écologistes sont divisés. Même au sein du PS, les voix discordantes se multiplient.

    Le paradoxe est saisissant : une marche censée unir contre la haine devient le théâtre de nos divisions les plus profondes. Comment en sommes-nous arrivés là ?

    L’instrumentalisation politique de l’antisémitisme

    Soyons clairs : l’antisémitisme n’est pas une opinion politique, c’est un délit. Mais force est de constater que sa dénonciation est devenue un outil politique comme un autre.

    D’un côté, le RN tente une opération de respectabilisation. Après des décennies de sulfureuses proximités avec l’antisémitisme, le parti de Marine Le Pen cherche à se racheter une virginité en participant à cette marche. Une stratégie de « dédiabolisation » qui n’efface pas l’histoire.

    De l’autre, certains à gauche refusent de marcher « avec l’extrême droite ». Un argument compréhensible, mais qui pose question : peut-on boycotter une marche contre l’antisémitisme au nom de principes politiques ? Le remède n’est-il pas pire que le mal ?

    Les absents ont-ils toujours tort ?

    Jean-Luc Mélenchon justifie son absence par le refus de « l’instrumentalisation ». Mais son silence assourdissant sur l’explosion des actes antisémites depuis le 7 octobre interroge. Entre dénoncer l’instrumentalisation et minimiser le problème, la frontière est mince.

    D’autres, comme certains collectifs antiracistes, dénoncent une marche « sélective » qui ignorerait l’islamophobie galopante. Comme si lutter contre une haine empêchait de combattre les autres. Cette logique de concurrence victimaire est mortifère.

    Le risque d’un échec retentissant

    Ma crainte est simple : et si cette marche était un bide ? Les sondages que j’observe montrent une mobilisation potentielle faible. Entre ceux qui boycottent par principe, ceux qui ont peur de marcher « avec le RN », et ceux qui ne se sentent pas concernés, combien seront vraiment dans la rue ?

    Un échec serait catastrophique. Il enverrait un signal désastreux à la communauté juive de France, déjà inquiète et parfois tentée par l’exil. Il conforterait les antisémites dans leur sentiment d’impunité. Il prouverait notre incapacité collective à nous mobiliser contre la haine.

    Les chiffres qui font peur

    Quelques données pour comprendre l’urgence :

    • 857 actes antisémites recensés en un mois après le 7 octobre (contre 436 sur toute l’année 2022)
    • Une étoile de David taguée tous les deux jours en moyenne sur des bâtiments
    • Des enfants juifs déscolarisés par dizaines par peur des agressions
    • 74% des Français juifs déclarent avoir déjà subi des remarques antisémites

    Face à ces chiffres, nos querelles politiciennes paraissent bien dérisoires.

    Une marche « pour la paix » plutôt que « contre » ?

    J’ai suggéré une alternative : pourquoi ne pas transformer cette marche « contre l’antisémitisme » en marche « pour la paix » ? Une formulation positive qui permettrait de rassembler plus largement, sans exclure personne.

    Car le vrai sujet, c’est notre capacité à vivre ensemble. L’antisémitisme n’est que le symptôme le plus visible d’une société fracturée, où les communautés se regardent en chiens de faïence, où la haine de l’autre devient banale.

    Marine Le Pen et Jordan Bardella disposent encore de deux jours pour renoncer publiquement à cette marche et proposer autre chose. Une vraie marche pour la paix, sans récupération, sans arrière-pensées. Mais en ont-ils la volonté ? J’en doute.

    L’antisémitisme, ce poison français

    L’antisémitisme en France n’est pas né le 7 octobre 2023. Il s’inscrit dans une longue et douloureuse histoire, de l’affaire Dreyfus à la rafle du Vel d’Hiv, des pogroms médiévaux aux attentats de l’Hyper Cacher.

    Mais il prend aujourd’hui des formes nouvelles. L’antisionisme radical sert parfois de paravent à un antisémitisme qui n’ose pas dire son nom. Les théories du complot prospèrent sur les réseaux sociaux. La haine se banalise.

    Les nouvelles formes de l’antisémitisme

    L’antisémitisme contemporain se nourrit de plusieurs sources :

    • L’importation du conflit israélo-palestinien, où les Juifs français deviennent les boucs émissaires de la politique israélienne
    • Les théories complotistes qui ressuscitent les vieux mythes du « complot juif mondial »
    • Un antisémitisme culturel qui perdure dans certains milieux
    • La concurrence mémorielle qui oppose les victimes entre elles

    Face à cette hydre, une marche suffira-t-elle ? Évidemment non. Mais son échec serait un aveu d’impuissance collective.

    Que faire après dimanche ?

    Quelle que soit l’issue de cette marche, le vrai travail commencera lundi. Car manifester ne suffit pas. Il faut des actes concrets :

    D’abord, une application ferme de la loi. Les actes antisémites doivent être systématiquement poursuivis et sévèrement punis. La justice doit envoyer un signal clair : l’antisémitisme n’a pas sa place dans notre République.

    Ensuite, un travail éducatif de fond. L’ignorance nourrit la haine. Il faut enseigner l’histoire de l’antisémitisme, déconstruire les préjugés, apprendre le vivre-ensemble dès le plus jeune âge.

    Enfin, un dialogue interreligieux et intercommunautaire renforcé. Les ponts doivent remplacer les murs. Les initiatives citoyennes de rapprochement doivent être encouragées et soutenues.

    Mais tout cela suppose une volonté politique forte. Or, quand je vois l’instrumentalisation actuelle, je m’interroge : cette volonté existe-t-elle vraiment ?

    Demain, nous saurons si la France est encore capable de se mobiliser massivement contre l’antisémitisme. Si nous ne sommes que quelques milliers dans les rues, ce sera un échec collectif. Un aveu que nos divisions l’emportent sur nos valeurs communes.

    J’espère me tromper. J’espère voir des centaines de milliers de Français de toutes origines, de toutes confessions, de toutes opinions politiques, marcher ensemble. Non pas « contre » quelque chose, mais « pour » : pour la fraternité, pour le vivre-ensemble, pour la paix.

    Mais j’ai peur que nos querelles politiciennes ne l’emportent une fois de plus. Et que dimanche soir, nous devions collectivement regarder dans le miroir et admettre notre échec.

    Pour aller plus loin

    Sources et références

    Pour aller plus loin

    Sources et références

    Photo : Sébastien Ramage / Unsplash

  • La rue devient le théâtre de toutes les manipulations
    La rue devient le théâtre de toutes les manipulations
    Une manifestation prévue dimanche cristallise les tensions autour de l’instrumentalisation politique de causes sensibles. Décryptage des mécanismes de manipulation qui transforment les citoyens en pions sur l’échiquier politique, et pourquoi certains refusent désormais de jouer ce jeu.

    Je regarde mon fil d’actualité ce matin, et je tombe sur ces appels à manifester dimanche. Le moins qu’on puisse dire, c’est que ça me laisse songeur. Non pas sur le principe de manifester – c’est un droit fondamental que je défends – mais sur ce qui se cache derrière ces mobilisations orchestrées. Permettez-moi de partager avec vous pourquoi je ne mettrai pas les pieds dans cette mascarade, « même pas en rêve » comme je l’ai dit.

    Le grand théâtre de la manipulation politique

    Vous savez ce qui me frappe le plus dans cette affaire ? C’est la mécanique bien huilée de la manipulation. On prend une cause, on l’emballe dans de beaux sentiments, on mobilise les émotions, et hop ! Des milliers de personnes descendent dans la rue sans vraiment comprendre pour qui et pourquoi elles marchent réellement.

    Les organisateurs de ces manifestations sont passés maîtres dans l’art de la récupération. Ils surfent sur l’indignation légitime des citoyens pour servir leurs propres agendas politiques. C’est un processus en trois étapes que j’ai observé maintes fois :

    • D’abord, on identifie un sujet clivant qui touche les émotions
    • Ensuite, on l’habille d’un vernis moral inattaquable
    • Enfin, on mobilise en faisant appel aux « valeurs » et au « devoir citoyen »

    Le résultat ? Des foules entières qui pensent défendre une noble cause alors qu’elles servent de chair à canon médiatique pour des politiciens en mal de visibilité.

    L’instrumentalisation des causes sensibles

    Ce qui me révulse particulièrement, c’est quand on instrumentalise des sujets graves comme l’antisémitisme. J’ai vu passer des appels à manifester « contre l’antisémitisme » qui cachent en réalité tout autre chose. On joue sur la corde sensible, on agite le spectre de la haine pour mieux faire passer des messages politiques qui n’ont rien à voir avec la lutte contre les discriminations.

    Cette instrumentalisation est doublement perverse. D’une part, elle banalise des combats légitimes en les transformant en outils politiques. D’autre part, elle divise la société en camps opposés, chacun accusant l’autre de récupération. Au final, les vraies victimes de discrimination se retrouvent prises en otage dans des guerres politiciennes qui ne les concernent pas.

    Les marionnettistes et leurs ficelles

    Quand je vois certains leaders politiques appeler à la mobilisation, je ne peux m’empêcher de sourire jaune. Ces mêmes personnes qui, le reste de l’année, se fichent éperdument des causes qu’ils prétendent défendre, deviennent soudainement les champions de la vertu dès qu’une caméra pointe dans leur direction.

    Le schéma est toujours le même. On identifie un événement émotionnellement chargé, on lance un appel vibrant à la mobilisation, on se positionne du « bon côté » de l’histoire, et on récolte les dividendes politiques. C’est du marketing politique de bas étage, mais ça marche. Pourquoi ? Parce que les gens ont besoin de croire qu’ils peuvent changer les choses en marchant dans la rue.

    La fabrique du consentement

    Edward Herman et Noam Chomsky parlaient de la « fabrique du consentement » dans les médias. Ce concept s’applique parfaitement à ces manifestations orchestrées. On crée un consensus artificiel autour d’une cause, on marginalise ceux qui osent questionner, et on présente la participation comme un devoir moral.

    Les techniques utilisées sont redoutables :

    • Culpabilisation de ceux qui ne participent pas
    • Simplification extrême des enjeux complexes
    • Création d’un ennemi commun facile à détester
    • Promesse implicite que manifester va « changer les choses »

    Face à cette machine de guerre communicationnelle, l’individu lambda n’a aucune chance. Il se retrouve embarqué malgré lui dans des combats qui ne sont pas les siens.

    Pourquoi je refuse de jouer ce jeu

    Certains me diront : « Mais si tu ne manifestes pas, tu cautionnes ! » C’est précisément ce genre de chantage intellectuel que je refuse. Ne pas participer à une mascarade politique ne signifie pas être indifférent aux vraies causes. Au contraire, c’est refuser de voir ces causes dévoyées et instrumentalisées.

    Mon refus de participer à cette manifestation dimanche n’est pas un acte de lâcheté ou d’indifférence. C’est un acte de résistance contre la manipulation politique. Je refuse d’être un pion sur l’échiquier de ceux qui utilisent nos émotions pour servir leurs intérêts.

    L’alternative : l’action concrète plutôt que le spectacle

    Plutôt que de défiler dans les rues pour faire plaisir aux caméras, je préfère l’action concrète et discrète. Aider son voisin, s’engager dans des associations locales, créer du lien social, voilà ce qui change vraiment les choses. Pas les grandes messes médiatiques où l’on compte les participants comme du bétail.

    L’engagement véritable ne se mesure pas au nombre de manifestations auxquelles on participe, mais aux actions quotidiennes que l’on mène. C’est moins spectaculaire, ça ne fait pas la une des journaux, mais c’est infiniment plus efficace.

    Le piège de la polarisation

    Ces manifestations contribuent à polariser encore davantage notre société. On crée artificiellement deux camps : ceux qui sont « pour » et ceux qui sont « contre ». Cette binarité simpliste empêche toute réflexion nuancée sur des sujets complexes.

    La réalité, c’est que la plupart des gens ne rentrent dans aucune de ces cases. Ils ont des opinions nuancées, des doutes, des questionnements. Mais dans le contexte d’une manifestation, ces nuances disparaissent. On est sommé de choisir son camp, de brandir sa pancarte, de crier ses slogans.

    Cette polarisation arrange bien les politiciens qui peuvent ainsi mobiliser leurs troupes et diaboliser leurs adversaires. Mais elle détruit le tissu social en créant des fractures artificielles là où il devrait y avoir du dialogue et de la compréhension mutuelle.

    Les dommages collatéraux

    Au-delà de la manipulation politique, ces manifestations ont des effets pervers souvent ignorés. Elles épuisent l’énergie militante sur des combats stériles, détournent l’attention des vrais problèmes, et créent une illusion d’action là où il n’y a que du spectacle.

    Combien de fois ai-je vu des militants sincères s’épuiser dans ces grand-messes pour finalement réaliser qu’ils n’avaient fait que servir de figurants dans une pièce dont ils n’étaient pas les auteurs ? C’est un gâchis monumental d’énergie et de bonne volonté.

    Vers une nouvelle forme d’engagement

    Il est temps de repenser notre rapport à l’engagement politique. Plutôt que de suivre aveuglément les appels à manifester, nous devrions développer notre esprit critique et notre capacité d’analyse. Poser des questions simples mais essentielles :

    • Qui organise vraiment cette manifestation et pourquoi ?
    • Quels sont les intérêts cachés derrière les beaux discours ?
    • Cette action va-t-elle vraiment changer quelque chose ?
    • N’y a-t-il pas des moyens plus efficaces d’agir ?

    L’engagement du futur sera plus réfléchi, plus ciblé, plus efficace. Il privilégiera l’action concrète au spectacle, la réflexion à l’émotion, la construction au lieu de la destruction.

    Le courage de dire non

    Dans le contexte actuel, dire « non » à ces manifestations orchestrées demande du courage. On s’expose aux critiques, aux accusations, à la marginalisation. Mais c’est précisément ce courage dont nous avons besoin pour sortir de ces logiques mortifères.

    Refuser de participer n’est pas un acte de faiblesse, c’est un acte de résistance. C’est affirmer que notre engagement ne se monnaye pas, qu’il ne se laisse pas instrumentaliser, qu’il reste fidèle à des valeurs authentiques plutôt qu’à des slogans creux.

    Alors dimanche, pendant que d’autres défileront dans les rues pour servir des intérêts qui ne sont pas les leurs, je serai ailleurs. Peut-être en train d’aider un voisin, de partager un repas avec des amis, ou simplement de réfléchir à des moyens plus authentiques de changer les choses. Car le vrai changement ne vient pas des grandes manifestations médiatisées, mais des petites actions quotidiennes de millions de citoyens qui refusent de jouer le jeu de la manipulation politique.

    Bref. Vous voulez vraiment changer les choses ? Commencez par refuser d’être des pions. Développez votre esprit critique. Agissez localement. Et surtout, ne laissez personne vous dicter où et comment vous devez manifester votre engagement. La vraie révolution commence quand on refuse de danser sur la musique des marionnettistes.

    Pour aller plus loin

  • Marche contre l’antisémitisme? Je n’irai pas dimanche!
    Marche contre l’antisémitisme? Je n’irai pas dimanche!
    Une marche contre l’antisémitisme est organisée ce dimanche, mais son caractère exclusif et l’instrumentalisation politique qui l’entoure posent question. Pourquoi opposer la lutte contre l’antisémitisme à celle contre l’islamophobie alors que ces combats devraient être menés ensemble ?

    Je ne marcherai pas dimanche. Cette décision, mûrement réfléchie, mérite une explication approfondie. Non pas parce que je minimise l’antisémitisme – bien au contraire. Mais parce que cette marche, dans sa conception même, trahit les valeurs qu’elle prétend défendre.

    Une marche qui divise au lieu de rassembler

    L’idée même d’une marche exclusivement contre l’antisémitisme pose problème. Pourquoi cette exclusivité ? Pourquoi maintenant ? Et surtout, pourquoi opposer les luttes contre les différentes formes de racisme ?

    J’ai suggéré, non sans provocation, que tout le monde porte la kippa dimanche. Histoire de voir qui viendra vraiment. Histoire aussi de rappeler que la solidarité, ça se montre, ça se vit, ça s’incarne. Mais au-delà de la provocation, c’est le fond qui m’inquiète.

    Cette marche arrive dans un contexte très particulier. Les tensions au Proche-Orient ravivées, les actes antisémites en hausse, certes. Mais aussi une montée parallèle des actes islamophobes dont personne ne parle. C’est cette asymétrie qui me dérange profondément.

    Les organisateurs prétendent rassembler contre la haine. Mais en excluant d’emblée la lutte contre l’islamophobie, ils créent une hiérarchie des racismes. Message implicite : certaines victimes valent plus que d’autres. C’est exactement le contraire du message qu’il faudrait envoyer.

    L’instrumentalisation politique à l’œuvre

    Regardons qui appelle à cette marche. Regardons surtout qui s’y précipite. L’extrême droite, Marine Le Pen en tête, se découvre soudain une fibre antiraciste. Permettez-moi de rire jaune.

    Ces mêmes personnes qui stigmatisent les musulmans à longueur d’année, qui parlent de « grand remplacement », qui fantasment sur une France « judéo-chrétienne » menacée, voudraient maintenant nous donner des leçons d’antiracisme ? L’hypocrisie atteint des sommets.

    Je l’ai dit clairement : dimanche, ceux qui marchent contre l’antisémitisme seront des islamophobes, accompagnés de collabos. C’est brutal ? Peut-être. Mais regardez la liste des participants annoncés. Regardez leurs déclarations passées. Regardez leur bilan.

    Cette récupération politique est nauséabonde. Elle instrumentalise la souffrance réelle des victimes d’antisémitisme pour servir un agenda politique qui, au final, attise les haines plutôt que de les combattre.

    Le piège de la division

    Le plus pervers dans cette opération, c’est qu’elle force à choisir son camp. Soit vous marchez et vous cautionnez l’instrumentalisation. Soit vous ne marchez pas et on vous accuse de minimiser l’antisémitisme. C’est un piège parfait.

    Mais je refuse ce chantage. Je peux combattre l’antisémitisme sans marcher aux côtés de l’extrême droite. Je peux dénoncer la haine antijuive sans fermer les yeux sur la haine antimusulmane. Je peux, et je dois, refuser cette logique binaire qui nous divise.

    Pour une vraie marche contre toutes les haines

    Si vraiment on voulait lutter contre la haine, on organiserait une marche contre TOUS les racismes. Une marche où juifs et musulmans marcheraient côte à côte. Une marche où on dénoncerait ensemble l’antisémitisme ET l’islamophobie. Une marche qui rassemblerait vraiment.

    J’ai proposé une alternative : organisons en face une marche contre l’islamophobie. Pas par opposition, mais par complémentarité. Montrons que nous sommes plus nombreux à vouloir la paix qu’à attiser les divisions. « Ils seront 1500, vous serez 1,5 millions », ai-je prédit.

    Mais en réalité, l’idéal serait une seule grande marche. Pour la paix. Contre l’antisémitisme ET contre l’islamophobie. Contre l’extrême-droite-nationale-sioniste qui instrumentalise nos peurs. Pour une France où chacun peut vivre sa foi ou son absence de foi en paix.

    Les vrais alliés du combat antiraciste

    Je pense à l’imam Oubrou qui va marcher dimanche. Je respecte sa démarche, même si je ne la partage pas. Lui au moins est cohérent dans son combat contre toutes les haines. Mais combien seront-ils comme lui ? Combien de vrais antiracistes parmi les marcheurs ?

    Le vrai combat antiraciste ne se divise pas. Il ne hiérarchise pas les souffrances. Il ne choisit pas ses victimes. Il embrasse toutes les luttes contre la déshumanisation de l’autre.

    C’est pourquoi je propose autre chose pour dimanche : manifestons pour la paix, contre l’antisémitisme ET contre l’islamophobie. Montrons qu’on peut tenir les deux bouts de la chaîne. Refusons le piège de la division.

    L’urgence d’une autre voie

    La situation actuelle est explosive. Les tensions communautaires n’ont jamais été aussi fortes. Les actes de haine se multiplient, dans tous les sens. C’est précisément pour cela qu’il faut refuser les logiques d’affrontement.

    Cette marche de dimanche, dans sa conception actuelle, risque d’aggraver les choses. Elle va cristalliser les oppositions, renforcer les camps, creuser les fossés. Est-ce vraiment ce que nous voulons ?

    Je préfère construire des ponts que creuser des tranchées. Je préfère tendre la main que pointer du doigt. Je préfère rassembler que diviser. C’est pour cela que je n’irai pas dimanche.

    Mais attention : ne pas aller à cette marche ne signifie pas rester inactif. Au contraire. C’est s’engager pour une autre voie, plus exigeante, plus difficile, mais seule à même de construire la paix dont nous avons tant besoin.

    Alors dimanche, pendant que certains marcheront en rangs divisés, nous serons nombreux à œuvrer, chacun à notre manière, pour une France vraiment fraternelle. Une France où on combat l’antisémitisme AVEC les musulmans. Une France où on combat l’islamophobie AVEC les juifs. Une France où on refuse ensemble toutes les haines.

    C’est ça, le vrai combat antiraciste. C’est ça, la vraie résistance. Et c’est pour ça que dimanche, je ne marcherai pas. Mais je n’en serai pas moins actif dans la lutte contre toutes les haines. Car c’est ensemble, et seulement ensemble, que nous vaincrons.

    Pour aller plus loin

    Photo : Jonathan Muriu / Unsplash

  • L’islamophobie, nouvel antisémitisme? Pour une lutte commune contre toutes les haines
    L’islamophobie, nouvel antisémitisme? Pour une lutte commune contre toutes les haines
    Alors que la France connaît une explosion simultanée des actes antisémites et islamophobes, je défends l’idée que ces deux formes de haine procèdent de mécanismes similaires et doivent être combattues ensemble. Opposer les victimes entre elles ne fait que renforcer les extrémistes de tous bords.

    L’antisémitisme est insupportable, autant que l’islamophobie. Cette évidence, que j’ai rappelée il y a quelques jours sur les réseaux sociaux, semble pourtant heurter certains esprits. Comme si reconnaître la gravité de l’une diminuait automatiquement celle de l’autre. Comme si les souffrances étaient en compétition.

    Permettez-moi de vous raconter une anecdote. La semaine dernière, dans le métro parisien, j’ai assisté à une scène édifiante. Une femme voilée se fait bousculer, on lui crache « retourne chez toi ». Deux stations plus loin, des tags antisémites fraîchement peints souillent les murs. Même haine, mêmes mécanismes, victimes différentes.

    Cette mise en concurrence des souffrances me révolte profondément. D’autant plus qu’elle fait le jeu de ceux qui attisent les braises de la division.

    Les mécanismes parallèles de la haine

    Analysons froidement les faits. Depuis le début du mois d’octobre, les actes antisémites ont explosé en France : plus de 850 signalements en trois semaines selon le ministère de l’Intérieur. Dans le même temps, le Collectif contre l’islamophobie en Europe recense une hausse de 300% des actes islamophobes.

    Ces chiffres ne sont pas des abstractions. Derrière, il y a des enfants qui ont peur d’aller à l’école, des familles qui n’osent plus sortir, des lieux de culte vandalisés. La synagogue de Rouen visée, la mosquée de Valence taguée. Même violence, même aveuglement.

    Ce qui frappe, c’est la similarité des mécanismes à l’œuvre :

    • La déshumanisation de l’autre réduit à son appartenance religieuse supposée
    • La responsabilisation collective pour des actes individuels ou étatiques
    • Le recyclage de vieux stéréotypes adaptés au contexte actuel
    • L’instrumentalisation politique par les extrêmes

    L’historien Enzo Traverso parlait déjà en 2005 de « La fabrique de la haine » pour décrire ces processus. Force est de constater que la machine tourne à plein régime.

    L’islamophobie comme antisémitisme du XXIe siècle ?

    Quand j’affirme que l’islamophobie est le nouvel antisémitisme, certains s’étranglent. Pourtant, l’analyse comparative des discours et des pratiques révèle des similitudes troublantes.

    Prenons l’affaire du « grand remplacement », cette théorie complotiste qui fait des musulmans les nouveaux envahisseurs. Ne rappelle-t-elle pas étrangement les « Protocoles des Sages de Sion » et le fantasme du complot juif mondial ? Mêmes mécanismes paranoïaques, même rhétorique de l’invasion, même désignation d’un bouc émissaire.

    Les travaux du sociologue Vincent Geisser sur « La nouvelle islamophobie » (2003) documentent cette mutation. L’islamophobie contemporaine reprend les codes de l’antisémitisme historique :

    • Essentialisation d’un groupe entier
    • Théories du complot et de la cinquième colonne
    • Discours sur l’incompatibilité civilisationnelle
    • Appels à la « défense » de l’identité nationale

    Bref. L’islamophobie n’est pas qu’une simple discrimination. C’est un système de pensée structuré qui recycle les vieux schémas de l’antisémitisme en les adaptant à une nouvelle cible.

    Les résistances à cette analyse

    Je ne suis pas naïf. Cette comparaison heurte, dérange, scandalise parfois. « Comment osez-vous comparer ? », m’écrit-on. Comme si comparer était minimiser. Comme si analyser les mécanismes communs revenait à nier les spécificités historiques.

    L’antisémitisme a une histoire millénaire, culminant dans l’horreur absolue de la Shoah. Cette singularité historique est indéniable. Mais faut-il attendre un génocide pour reconnaître la gravité d’une haine ?

    D’autres m’opposent que l’islam n’est « qu’une religion » quand la judéité serait aussi une ethnicité. Argument spécieux qui oublie que l’islamophobie vise moins une pratique religieuse qu’une origine supposée. Le musulman imaginaire de l’islamophobe est toujours arabe, comme le juif de l’antisémite était toujours étranger.

    La convergence nécessaire des luttes

    Face à cette montée parallèle des haines, une seule réponse s’impose : la convergence des luttes. Non à l’antisémitisme, non à l’islamophobie, non à la négrophobie, non à l’homophobie. Cette litanie n’est pas un catalogue de bons sentiments. C’est une nécessité stratégique.

    Car les marchands de haine, eux, ne font pas de détail. Le terroriste de Christchurch ciblait les musulmans mais admirait Anders Breivik, obsédé par le « marxisme culturel juif ». L’extrême droite française dénonce le « lobby juif » le lundi et l’ »invasion musulmane » le mardi. Leurs ennemis sont interchangeables.

    Pourtant, que voit-on ? Des manifestations compartimentées, des indignations sélectives, des solidarités à géométrie variable. Une marche contre l’antisémitisme sans qu’elle soit également contre l’islamophobie, c’est une marche de la honte dans le contexte actuel.

    Les dividendes de la division

    Cette division fait des heureux. Les extrémistes de tous bords s’en nourrissent. Chaque attentat antisémite alimente l’islamophobie. Chaque agression islamophobe nourrit l’antisémitisme. La spirale infernale s’emballe.

    Les politiques aussi y trouvent leur compte. Combien de fois ai-je entendu des responsables dénoncer l’antisémitisme pour mieux minimiser l’islamophobie ? Ou l’inverse ? Cette instrumentalisation politique des souffrances me dégoûte.

    Pendant ce temps, sur le terrain, les victimes se ressemblent étrangement. La mère juive qui accompagne son fils à l’école en cachant sa kippa. Le père musulman qui rase sa barbe avant un entretien d’embauche. Mêmes stratégies d’évitement, même peur au ventre.

    Construire un front commun

    Il est temps de sortir de cette logique mortifère. La lutte contre l’antisémitisme et la lutte contre l’islamophobie ne sont pas concurrentes. Elles sont complémentaires, nécessaires l’une à l’autre.

    Des initiatives existent déjà. Le collectif « Juifs et Musulmans de France » organise des actions communes. Des rabbins et des imams patrouillent ensemble dans certains quartiers. Ces gestes peuvent paraître symboliques. Ils dessinent pourtant les contours d’une résistance commune.

    Mais il faut aller plus loin. Exiger des pouvoirs publics une approche globale de la lutte contre les discriminations. Refuser les hiérarchies entre les racismes. Construire des alliances durables entre communautés visées.

    L’urgence de l’action

    Le temps presse. Les derniers événements au Proche-Orient ont mis le feu aux poudres. Les réseaux sociaux débordent de haine. Les passages à l’acte se multiplient. Si nous ne construisons pas rapidement ce front commun, nous le paierons tous très cher.

    Car au fond, l’antisémite et l’islamophobe partagent la même vision du monde. Celle d’une société pure, homogène, débarrassée de ses « corps étrangers ». Qu’importent les cibles du moment. La logique d’épuration est la même.

    Face à cette menace, une seule réponse : l’union de tous ceux qui refusent la haine. Juifs, musulmans, chrétiens, athées, nous sommes tous dans le même bateau. Et ce bateau prend l’eau de toutes parts.

    Conclusion : dépasser les clivages mortifères

    L’antisémitisme est insupportable, autant que l’islamophobie. Cette évidence devrait s’imposer à tous. Pourtant, nous passons notre temps à opposer ces combats, à hiérarchiser les souffrances, à instrumentaliser les victimes.

    Cette concurrence victimaire ne profite qu’aux bourreaux. Pendant que nous nous déchirons sur la primauté de telle ou telle oppression, les marchands de haine prospèrent. Ils se nourrissent de nos divisions, attisent nos ressentiments, exploitent nos peurs.

    Il est temps de comprendre que l’islamophobie d’aujourd’hui et l’antisémitisme d’hier (et d’aujourd’hui) procèdent des mêmes mécanismes. Non pour minimiser l’un ou l’autre, mais pour mieux les combattre ensemble.

    La question n’est pas de savoir si l’islamophobie est le « nouvel » antisémitisme. La question est de comprendre comment ces deux haines se nourrissent mutuellement et comment les combattre de concert.

    Car au final, que vous soyez juif, musulman, ou simplement humain, la montée de la haine nous concerne tous. Et face à cette menace, une seule certitude : divisés nous tombons, unis nous résistons.

    Alors, prêts à construire ce front commun ? Ou préférez-vous continuer à compter les morts en vous demandant lesquels méritent le plus votre indignation ?

    Pour aller plus loin

    Sources et références

    Photo : Leo_Visions / Unsplash

  • Séisme au Maroc, la géopolitique s’invite dans l’urgence humanitaire
    Séisme au Maroc, la géopolitique s’invite dans l’urgence humanitaire
    Un séisme de magnitude 7 frappe le Maroc dans la nuit du 8 septembre 2023, faisant des milliers de victimes. L’organisation des secours révèle des fractures géopolitiques profondes : pendant que la France tarde à réagir, les pays des BRICS et du Golfe déploient immédiatement leur aide.

    Il est 12h ce samedi 9 septembre. Plus de 13 heures se sont écoulées depuis le tremblement de terre le plus dévastateur de l’histoire moderne du Maroc. Et la France, voisine immédiate séparée par un simple détroit de 14 kilomètres, n’a toujours pas déclenché de pont aérien.

    Cette absence criante révèle bien plus qu’un simple retard diplomatique. Elle expose au grand jour les nouvelles lignes de fracture qui traversent notre monde. Car pendant que Paris tergiverse, d’autres acteurs, eux, n’attendent pas.

    L’inaction française : entre protocole et paralysie

    Je trouve délirant qu’à 12h la France qui se trouve en face du Maroc n’ait toujours pas déployé un pont aérien pour venir en aide immédiatement à la Nation amie qui vient de vivre son plus grave séisme de magnitude 7.

    Cette inaction pose question. La France dispose pourtant de tous les moyens nécessaires : des équipes de secours spécialisées, des hôpitaux de campagne, une logistique rodée par des décennies d’interventions humanitaires. Les bases militaires françaises dans le sud du pays permettraient un déploiement en moins de deux heures.

    Alors pourquoi ce silence assourdissant ? Les autorités françaises invoquent le respect du protocole diplomatique : « Nous attendons une demande officielle du Maroc ». Mais depuis quand l’urgence humanitaire s’embarrasse-t-elle de paperasse quand des vies sont en jeu ?

    Cette paralysie révèle en réalité un malaise plus profond. Les relations franco-marocaines, officiellement « excellentes », cachent mal des tensions récurrentes. Visa, Sahara occidental, espionnage présumé avec Pegasus… La liste des contentieux s’allonge depuis des années.

    Les Émirats : l’efficacité au service de l’influence

    Pendant que la France hésite, d’autres agissent. Si j’ai bien tout compris, les Émirats ont déclenché l’établissement d’un pont aérien, ils n’en sont pas à attendre une hypothétique demande marocaine.

    Cette différence d’approche est révélatrice. Les Émirats arabes unis ont compris que dans le nouveau monde multipolaire, l’influence se gagne par l’action, pas par les discours. Leur stratégie est claire : être les premiers sur place, apporter une aide concrète et visible, créer des liens durables.

    Le contraste est saisissant. D’un côté, une ancienne puissance coloniale engluée dans ses procédures et ses calculs diplomatiques. De l’autre, une puissance émergente qui mise sur la réactivité et l’efficacité.

    Cette approche émiratie n’est pas nouvelle. Depuis une décennie, Abu Dhabi déploie une diplomatie humanitaire particulièrement active : Yémen, Syrie, Afghanistan… À chaque catastrophe, les avions émiratis sont parmi les premiers à atterrir.

    Le facteur BRICS : une grille de lecture géopolitique

    Pour comprendre la situation, il faut élargir le regard. Je rappelle le contexte qui précède le séisme au Maroc et ça tient en un seul mot : BRICS. Cette organisation, qui regroupe Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud, vient d’annoncer lors de son sommet d’août 2023 son élargissement à six nouveaux membres.

    Le timing est crucial. Le Maroc, qui n’a pas été retenu dans cette première vague d’élargissement, reste néanmoins un candidat sérieux pour l’avenir. Dans ce contexte, chaque geste compte. Chaque aide reçue ou refusée envoie un signal.

    Les rares secours internationaux autorisés ET DÉJÀ sur place ne sont que ceux de pays non occidentaux et surtout BRICS. Cette sélectivité n’est pas anodine. Elle traduit une méfiance grandissante envers les puissances occidentales, perçues comme cherchant à instrumentaliser toute crise à leur avantage.

    Cette défiance n’est pas née de nulle part. Elle s’enracine dans des décennies d’interventions occidentales aux motivations troubles, de conditionnalités imposées, de leçons de démocratie dispensées du haut d’une supposée supériorité morale.

    Une reconfiguration accélérée des alliances

    Le séisme agit comme un révélateur chimique des nouvelles alliances mondiales. Les pays du Golfe, la Chine, la Russie, l’Inde… tous ces acteurs comprennent que l’aide humanitaire est devenue un outil de soft power incontournable.

    Cette évolution marque un tournant. Pendant des décennies, l’aide humanitaire était quasi monopolisée par l’Occident. Croix-Rouge, MSF, USAID… Les grandes organisations occidentales définissaient les normes et les pratiques de l’intervention d’urgence.

    Aujourd’hui, de nouveaux acteurs émergent avec leurs propres organisations, leurs propres méthodes, leurs propres priorités. Le Croissant-Rouge émirati, les équipes de secours chinoises, les hôpitaux de campagne russes… Une infrastructure parallèle se met en place.

    Au-delà du séisme : les soupçons qui planent

    Je crois que Mohammed VI ne croit pas à la thèse naturelle concernant le séisme du 8 septembre. Cette suspicion, aussi surprenante soit-elle, mérite qu’on s’y attarde. Car elle révèle un niveau de méfiance inédit entre le Maroc et certaines puissances.

    Sans verser dans le complotisme, force est de constater que la technologie moderne permet théoriquement de déclencher des séismes. Les recherches sur les armes sismiques remontent à la Guerre froide. Projet HAARP, essais nucléaires souterrains, fracturation hydraulique… Les moyens de perturber l’équilibre tectonique existent.

    Mais au-delà de la faisabilité technique, c’est la suspicion elle-même qui est révélatrice. Qu’un chef d’État puisse envisager une telle hypothèse montre à quel point la confiance s’est érodée entre certains pays.

    Cette méfiance se nourrit d’une accumulation d’événements : tentatives de déstabilisation, ingérences diverses, « révolutions colorées » orchestrées… Le catalogue des manipulations géopolitiques des dernières décennies a laissé des traces profondes.

    La sélectivité de l’aide comme message politique

    Dans ce contexte de suspicion généralisée, le choix des secours acceptés devient hautement politique. Accepter l’aide, c’est reconnaître une forme de dépendance. C’est aussi ouvrir son territoire à des équipes étrangères, avec tous les risques que cela comporte.

    Le Maroc semble avoir fait un choix clair : privilégier les pays avec lesquels il entretient des relations de confiance, écarter ceux dont les motivations sont suspectes. Cette approche, critiquable sur le plan humanitaire, se comprend sur le plan géopolitique.

    Car derrière chaque équipe de secours, il y a potentiellement des services de renseignement. Derrière chaque hôpital de campagne, des systèmes de communication sophistiqués. Derrière chaque distribution d’aide, une opportunité d’influence.

    Les leçons d’une catastrophe

    Ce séisme marocain restera dans les mémoires non seulement pour son bilan humain tragique, mais aussi pour ce qu’il révèle de l’état du monde en 2023. Un monde où l’humanitaire ne peut plus s’extraire du politique. Où la générosité est suspecte. Où la proximité géographique pèse moins que l’alignement idéologique.

    Pour la France, c’est un camouflet diplomatique majeur. L’ancienne puissance protectrice se retrouve sur la touche, spectatrice impuissante d’une tragédie qui se joue à sa porte. Cette mise à l’écart interroge sur la pertinence de sa politique africaine et méditerranéenne.

    Pour les puissances émergentes, c’est une validation de leur stratégie. En misant sur la réactivité et l’absence de conditionnalités, elles gagnent en influence ce que l’Occident perd en tergiversations.

    Pour le Maroc, c’est un moment de vérité. Face à la catastrophe, le pays découvre qui sont ses véritables alliés. Cette révélation pourrait accélérer son basculement vers de nouvelles alliances, notamment les BRICS.

    Vers un nouvel ordre humanitaire ?

    Au-delà du cas marocain, c’est tout le système humanitaire international qui est remis en question. Le modèle occidental, basé sur des ONG indépendantes et des principes universels, se trouve concurrencé par des approches plus étatiques, plus politiques, plus assumément intéressées.

    Cette évolution n’est pas nécessairement négative. La multiplication des acteurs peut créer une émulation positive. La diversité des approches peut permettre de mieux répondre aux besoins spécifiques de chaque situation.

    Mais elle comporte aussi des risques. La politisation croissante de l’aide humanitaire pourrait aboutir à des zones grises où certaines populations seraient abandonnées faute d’alignement géopolitique adéquat.

    Le séisme marocain de septembre 2023 marque peut-être le début d’une nouvelle ère. Une ère où la tectonique des plaques géopolitiques bouleverse autant nos sociétés que les mouvements telluriques bouleversent nos sols.

    Dans cette reconfiguration mondiale, une question demeure : les victimes des catastrophes seront-elles les otages de ces jeux de pouvoir, ou verrons-nous émerger de nouvelles formes de solidarité internationale, affranchies des calculs politiques ?

    La réponse à cette question déterminera en grande partie le visage du monde de demain. Un monde où, espérons-le, l’urgence humanitaire primera toujours sur les considérations géopolitiques. Mais au vu de ce qui se passe aujourd’hui au Maroc, permettez-moi d’en douter.

    Pour aller plus loin

    Sources et références

    Photo : Gunnar Ridderström / Unsplash

  • L’interdiction de l’abaya à l’école, Gabriel Attal confond robe longue et symbole religieux
    L’interdiction de l’abaya à l’école, Gabriel Attal confond robe longue et symbole religieux
    Gabriel Attal interdit l’abaya à l’école en la qualifiant de vêtement religieux, mais cette robe longue sans voile intégré relève-t-elle vraiment du prosélytisme ? Une polémique qui interroge les limites de la laïcité scolaire et la cohérence des politiques publiques.

    Fin août 2023, Gabriel Attal, ministre de l’Éducation nationale, a créé la polémique en annonçant l’interdiction de l’abaya dans les établissements scolaires français. Une décision prise au nom de la laïcité, mais qui soulève une question fondamentale : le ministre a-t-il correctement identifié la nature de ce vêtement ?

    Car voilà le problème. L’abaya, contrairement à ce que laisse entendre cette interdiction, n’est pas nécessairement un vêtement à caractère religieux ostensible.

    Il s’agit en réalité d’une robe longue, ample et légère, qui ne couvre pas la tête et qui est rarement livrée avec un voile intégré. Autrement dit, nous parlons d’un vêtement qui ressemble à s’y méprendre à de nombreuses robes longues que l’on trouve dans n’importe quelle boutique française.

    L’abaya, entre tradition vestimentaire et symbole religieux

    Pour comprendre cette polémique, il faut d’abord définir précisément ce qu’est une abaya. Ce vêtement traditionnel, porté dans plusieurs pays du Moyen-Orient et du Maghreb, se caractérise par sa coupe ample qui couvre le corps de la nuque aux chevilles.

    Contrairement au hijab, au niqab ou à la burqa, l’abaya ne couvre pas les cheveux. Elle peut être portée par des femmes non-musulmanes et existe dans de multiples variantes, des plus sobres aux plus ornementées.

    La confusion vient du fait que certaines femmes musulmanes portent effectivement l’abaya dans une démarche religieuse, souvent accompagnée d’un foulard. Mais d’autres la choisissent simplement pour son confort et son élégance, sans aucune intention prosélyte.

    Cette nuance est cruciale car elle interroge directement les critères sur lesquels se fonde l’interdiction ministerielle.

    Les incohérences d’une politique laïque

    La décision de Gabriel Attal révèle une approche pour le moins sélective de la laïcité scolaire. Comment expliquer que l’on interdise une robe longue au nom de la neutralité religieuse, quand d’autres manifestations idéologiques trouvent grâce aux yeux de l’institution ?

    Les interventions de drag queens dans certaines écoles, par exemple, ne posent apparemment aucun problème à l’Éducation nationale. Pourtant, ces performances véhiculent elles aussi des messages et des valeurs, certes différents, mais tout aussi identifiables.

    Cette différence de traitement interroge sur la cohérence des principes appliqués. La laïcité scolaire doit-elle protéger les élèves de toute influence extérieure, ou seulement de certaines d’entre elles ?

    L’école républicaine semble ainsi naviguer entre plusieurs écueils, appliquant la neutralité avec une géométrie variable qui affaiblit la portée de ses principes.

    Une mesure qui fait diversion

    Au-delà des questions de principe, cette polémique sur l’abaya arrive à point nommé pour détourner l’attention des vrais problèmes de l’école française. Manque de professeurs, classes surchargées, établissements vétustes : les défis ne manquent pas.

    Faire de la « robe longue interdite aux fillettes » le sujet principal de la rentrée 2023 relève d’une stratégie de communication bien rodée. Face aux difficultés structurelles du système éducatif, rien de tel qu’une polémique identitaire pour mobiliser l’attention médiatique.

    Cette focalisation sur les symboles permet d’éviter les débats de fond sur les moyens alloués à l’éducation ou sur les réformes pédagogiques nécessaires.

    Elle révèle aussi une certaine impuissance face aux vrais enjeux, compensée par une suractivité sur les questions de forme.

    Les zones d’ombre de l’interdiction

    L’application concrète de cette interdiction soulève de nombreuses questions pratiques. Comment les équipes éducatives vont-elles distinguer une abaya « religieuse » d’une simple robe longue ? Sur quels critères objectifs s’appuyer ?

    La couleur ? La coupe ? La longueur ? Le contexte de port ? Ces éléments restent flous dans les textes officiels, laissant une marge d’interprétation considérable aux chefs d’établissement.

    Plus troublant encore : cette interdiction ne concerne que l’enseignement primaire et secondaire. Dans les universités, les facultés et les grandes écoles, le port de l’abaya reste autorisé.

    Cette différence de traitement entre élèves mineures et étudiantes majeures interroge sur la logique de la mesure. Si l’abaya constitue réellement un signe religieux ostensible, pourquoi cette tolérance dans l’enseignement supérieur ?

    Vers une laïcité à géométrie variable ?

    Cette affaire révèle les contradictions d’une laïcité française de plus en plus instrumentalisée. Loin de constituer un principe neutre et universel, elle devient un outil politique au service d’agendas particuliers.

    L’interdiction de l’abaya s’inscrit dans une série de mesures qui ciblent spécifiquement les pratiques musulmanes, créant un sentiment de discrimination au sein de cette communauté.

    Cette approche risque de produire l’effet inverse de celui recherché : au lieu de pacifier les relations intercommunautaires, elle alimente les tensions et renforce les clivages.

    La laïcité, conçue initialement comme un principe d’émancipation et de vivre-ensemble, se transforme progressivement en instrument d’exclusion.

    Gabriel Attal s’est peut-être trompé de combat. En s’attaquant à une robe longue, il a révélé les failles d’une politique qui confond symboles et réalités, communication et gouvernance.

    L’école française mérite mieux qu’une laïcité de façade qui masque l’absence de vision éducative. Elle a besoin de dirigeants capables de distinguer l’essentiel de l’accessoire, et de consacrer leur énergie aux vrais défis de l’éducation.

    Pour aller plus loin

  • L’abaya à l’école, la mode devient symbole religieux
    L’abaya à l’école, la mode devient symbole religieux
    La rentrée 2023 marque l’interdiction de l’abaya dans les établissements scolaires français. Cette décision gouvernementale ravive les tensions autour de la laïcité et questionne notre rapport aux vêtements traditionnels. Entre incompréhension culturelle et instrumentalisation politique, décryptage d’une polémique qui divise.

    La rentrée scolaire 2023 a débuté sous le signe de la polémique. Gabriel Attal, alors ministre de l’Éducation nationale, a annoncé l’interdiction de l’abaya et du qamis dans les établissements scolaires français. Une décision qui a immédiatement divisé l’opinion publique et relancé le sempiternel débat français sur la laïcité.

    Mais au-delà des postures politiques, cette affaire révèle surtout notre méconnaissance profonde de ce qu’est réellement l’abaya. Et nos contradictions face à des vêtements que nous peinons à comprendre.

    L’abaya, ce vêtement mal connu

    Commençons par remettre les choses en perspective. L’abaya n’est pas, contrairement à ce que véhiculent certains discours, un symbole religieux islamiste au sens où l’entend la France. C’est avant tout un vêtement traditionnel, une robe longue et ample, portée aussi bien par des femmes musulmanes que par des femmes non musulmanes dans de nombreux pays du Moyen-Orient et du Maghreb.

    Cette robe, très légère et couvrante, répond d’abord à des considérations pratiques et climatiques. Dans les régions chaudes et ensoleillées, elle protège efficacement de la chaleur tout en permettant une circulation d’air optimale. Son caractère couvrant n’est pas nécessairement lié à une prescription religieuse, mais peut relever d’une tradition culturelle séculaire.

    D’ailleurs, les hommes portent également leur version de ce vêtement : le kaftan ou la djellaba selon les régions. Ces tenues masculines, tout aussi couvrantes et traditionnelles, ne suscitent pourtant aucune polémique particulière en France. Curieux, non ?

    Quand nos propres codes vestimentaires nous échappent

    Cette focalisation sur l’abaya révèle une certaine incohérence dans notre rapport aux vêtements « à charge symbolique ». Prenons l’exemple de la robe d’avocat, cette tenue noire et totalement couvrante que portent les membres du barreau français.

    L’origine de cette robe est pourtant explicitement religieuse : elle descend directement de la soutane ecclésiastique. Son but initial était d’anonymiser ceux qui la portent, de leur conférer une autorité morale et d’inspirer le respect. Exactement les mêmes fonctions que l’on reproche aujourd’hui à l’abaya.

    Mais personne ne songerait à interdire la robe d’avocat au nom de la laïcité. Pourquoi ? Parce qu’elle fait partie de notre patrimoine culturel, de nos traditions. Elle s’est sécularisée avec le temps, devenant un simple uniforme professionnel.

    Cette différence de traitement illustre parfaitement le problème : nous acceptons sans broncher nos propres symboles religieux détournés, mais nous nous méfions de ceux qui viennent d’ailleurs.

    Le piège de l’essentialisation

    La polémique autour de l’abaya révèle aussi notre tendance à essentialiser les pratiques vestimentaires des populations musulmanes. Nous transformons systématiquement leurs choix vestimentaires en actes politiques ou religieux, là où il peut simplement s’agir de goûts personnels, de traditions familiales ou de considérations pratiques.

    Cette grille de lecture biaisée crée un cercle vicieux. Plus nous politisons ces vêtements, plus nous poussons celles qui les portent vers une posture défensive, voire revendicatrice. Nous créons nous-mêmes les « symboles religieux » que nous prétendons combattre.

    Par ailleurs, cette approche ignore totalement la diversité des pratiques au sein même des communautés musulmanes. Toutes les femmes qui portent l’abaya ne le font pas pour les mêmes raisons, et beaucoup ne considèrent pas ce vêtement comme ayant une dimension religieuse particulière.

    Les contradictions de la laïcité à la française

    L’interdiction de l’abaya à l’école s’inscrit dans une interprétation de plus en plus restrictive de la laïcité française. Une laïcité qui, paradoxalement, devient de moins en moins neutre et de plus en plus dirigée contre certaines pratiques religieuses.

    Car enfin, si l’objectif est vraiment de préserver la neutralité de l’école publique, pourquoi ne pas interdire également les croix portées en pendentif, les kippas discrètes, ou les tenues vestimentaires inspirées des traditions chrétiennes ? La réponse est simple : parce que ces pratiques font partie de notre « normalité » culturelle.

    Cette sélectivité dans l’application du principe de laïcité transforme progressivement celui-ci en instrument d’exclusion plutôt qu’en outil d’inclusion. Au lieu de garantir l’égalité de traitement de tous les citoyens, elle crée des citoyens de seconde zone, contraints de renier une partie de leur identité culturelle pour être acceptés.

    Vers une laïcité plus intelligente ?

    Face à ces enjeux, il serait temps d’adopter une approche plus nuancée et plus intelligente de la laïcité. Une approche qui distinguerait clairement ce qui relève du prosélytisme religieux de ce qui appartient au patrimoine culturel ou aux choix personnels.

    L’abaya, en tant que vêtement traditionnel porté par des femmes de diverses confessions, ne devrait pas être automatiquement assimilée à un symbole religieux. De même que le port du kaftan par un homme ne fait pas de lui un prosélyte de l’islam.

    Cette distinction permettrait de préserver l’esprit originel de la laïcité – garantir la liberté de conscience de tous – tout en évitant les dérives communautaristes. Elle nécessite cependant un effort de compréhension et de dialogue que notre époque polarisée semble peu disposée à fournir.

    Bref.

    L’affaire de l’abaya révèle finalement moins les dangers de l’islamisme que nos propres peurs et nos contradictions. En transformant chaque vêtement en symbole politique, nous alimentons les tensions que nous prétendons vouloir apaiser.

    Peut-être serait-il temps de faire confiance à nos concitoyens, quelle que soit leur origine, et de cesser de voir des menaces là où il n’y a souvent que de la diversité culturelle. L’école de la République gagnerait à être un lieu d’apprentissage du vivre-ensemble plutôt qu’un champ de bataille identitaire.

    Pour aller plus loin

    Sources et références

    Photo : أخٌ‌في‌الله / Unsplash

  • L’interdiction de l’abaya à l’école, quand la République s’attaque aux robes longues
    L’interdiction de l’abaya à l’école, quand la République s’attaque aux robes longues
    Le gouvernement français s’apprête à interdire l’accès à l’école à des dizaines de milliers de fillettes, principalement musulmanes, au prétexte qu’elles portent des vêtements longs appelés abayas. Cette décision soulève des questions fondamentales sur la laïcité, l’égalité et les libertés individuelles dans notre République.

    Lundi prochain, des milliers de fillettes risquent de se voir refuser l’entrée de leur établissement scolaire. Leur crime ? Porter une robe longue. Une simple robe longue qu’on appelle parfois abaya, mais qui pourrait tout aussi bien s’appeler maxi-dress dans les vitrines de Zara ou H&M.

    Cette décision gouvernementale, présentée comme une défense de la laïcité, révèle en réalité les contradictions béantes de notre société face à la diversité culturelle et religieuse. Car pendant qu’on s’apprête à interdire des robes longues, on ferme les yeux sur bien d’autres signes vestimentaires dans nos écoles.

    Le paradoxe de la tenue vestimentaire à l’école

    Permettez-moi de poser une question simple mais dérangeante : pourquoi une fillette maquillée et habillée « comme une femme libre » – comprenez avec un crop-top et une mini-jupe – peut-elle entrer sans problème à l’école, tandis qu’une autre qui choisit de se couvrir par pudeur se voit interdire l’accès ?

    Cette question n’est pas anodine. Elle révèle un double standard troublant dans notre approche de la liberté vestimentaire des jeunes filles. D’un côté, nous tolérons, voire encourageons, une hypersexualisation précoce. De l’autre, nous sanctionnons la pudeur quand elle prend une forme qui nous dérange.

    Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Selon les estimations du ministère de l’Éducation nationale, entre 10 000 et 15 000 élèves pourraient être concernées par cette interdiction. Des milliers de fillettes qui devront choisir entre leur tenue vestimentaire et leur droit fondamental à l’éducation.

    L’abaya : robe religieuse ou simple vêtement long ?

    Mais qu’est-ce qu’une abaya au juste ? Techniquement, il s’agit d’une robe longue et ample, souvent de couleur sombre, portée traditionnellement dans certains pays du Golfe. En France, de nombreuses jeunes filles musulmanes l’ont adoptée comme un vêtement du quotidien, à la fois pratique et conforme à leur conception de la pudeur.

    Le problème, c’est que l’abaya ressemble furieusement à n’importe quelle robe longue vendue dans les grandes enseignes de mode. Comment distinguer une abaya « religieuse » d’une simple maxi-dress ? Sur quels critères objectifs peut-on interdire l’une et autoriser l’autre ?

    Cette confusion n’est pas accidentelle. Elle révèle l’absurdité d’une mesure qui prétend cibler un vêtement religieux mais qui, dans les faits, s’attaque à un style vestimentaire. Car soyons honnêtes : ce n’est pas le vêtement en lui-même qui pose problème, c’est ce qu’il représente dans l’imaginaire collectif.

    Les critères impossibles de l’interdiction

    Comment un chef d’établissement pourra-t-il déterminer si une robe longue est une abaya interdite ou une simple robe autorisée ? Devra-t-il se baser sur :

    • La couleur du vêtement ? Mais les abayas existent dans toutes les teintes.
    • La longueur ? Mais où placer la limite entre le long acceptable et le trop long ?
    • L’origine ethnique de l’élève ? Ce serait du profilage racial pur et simple.
    • La marque ou le lieu d’achat ? Absurde et invérifiable.

    Cette impossibilité pratique révèle le caractère discriminatoire de la mesure. Dans les faits, ce sont bien les jeunes filles perçues comme musulmanes qui seront ciblées, créant une discrimination de facto basée sur l’apparence et l’origine supposée.

    La laïcité dévoyée

    Au nom de quelle laïcité interdit-on des robes longues ? La loi de 2004 sur les signes religieux ostensibles à l’école visait des symboles clairement identifiables : le voile islamique, la kippa, les grandes croix. L’abaya entre-t-elle vraiment dans cette catégorie ?

    La laïcité française, telle que définie par la loi de 1905, garantit la liberté de conscience et le libre exercice des cultes. Elle n’a jamais eu pour vocation d’effacer toute trace de religiosité de l’espace public, encore moins de dicter aux citoyens comment s’habiller.

    Ce glissement vers une laïcité punitive et exclusive est inquiétant. Il transforme un principe de neutralité de l’État en une arme contre certaines populations. Car ne nous y trompons pas : cette mesure ne vise pas toutes les religions de manière égale. Elle cible spécifiquement l’islam et ses pratiquants.

    Les précédents juridiques

    Le Conseil d’État a déjà eu à se prononcer sur des cas similaires. Dans plusieurs arrêts, la haute juridiction administrative a rappelé que l’interdiction ne peut porter que sur des signes ou tenues « manifestant ostensiblement une appartenance religieuse ». Le caractère ostensible doit être établi de manière objective, et non sur de simples présomptions.

    Or, une robe longue, même portée par une musulmane, ne manifeste pas en soi une appartenance religieuse. C’est l’intention qu’on lui prête, le contexte dans lequel elle est portée, qui la transforme en symbole religieux aux yeux de certains.

    Les conséquences prévisibles d’une mesure contre-productive

    Que va-t-il se passer lundi prochain et les jours suivants ? Des scènes de tensions devant les établissements scolaires, des fillettes en larmes, des parents révoltés. Est-ce vraiment l’image que nous voulons donner de l’école républicaine ?

    Plus grave encore, cette mesure risque de produire l’exact opposé de l’effet recherché :

    • Déscolarisation : Certaines familles pourraient choisir de retirer leurs filles de l’école publique, les privant ainsi d’éducation ou les orientant vers des établissements privés confessionnels.
    • Radicalisation : Le sentiment d’injustice et de discrimination peut pousser certains jeunes vers des positions plus radicales.
    • Communautarisme : Au lieu de favoriser le vivre-ensemble, cette mesure creuse le fossé entre les communautés.
    • Stigmatisation : Les jeunes filles musulmanes se sentiront encore plus exclues et discriminées.

    Est-ce vraiment cela que nous voulons ? Une République qui exclut plutôt qu’elle n’inclut ? Une école qui ferme ses portes plutôt qu’elle n’ouvre les esprits ?

    L’hypocrisie d’une société à deux vitesses

    Pendant qu’on s’acharne sur des robes longues, que fait-on contre l’hypersexualisation des jeunes filles dans notre société ? Les publicités, les clips musicaux, les réseaux sociaux véhiculent en permanence des images de femmes-objets, incitant les adolescentes à s’habiller de manière provocante pour être « dans le coup ».

    Cette hypersexualisation précoce est-elle moins dangereuse qu’une robe longue ? Les troubles alimentaires, la dysmorphie corporelle, les comportements à risque qui en découlent sont-ils moins préoccupants qu’un vêtement pudique ?

    La vérité, c’est que nous avons créé une société schizophrène qui prône la liberté individuelle tout en dictant aux femmes comment s’habiller. Une société qui se scandalise du « trop couvert » mais ferme les yeux sur le « pas assez couvert ». Une société qui instrumentalise le corps des femmes à des fins politiques.

    Le marché de l’hypocrisie

    Ironie du sort, les mêmes marques qui vendent des mini-jupes aux adolescentes proposent aussi des « modest fashion » collections. Le marché de la mode pudique représente plusieurs milliards d’euros dans le monde. Les grandes enseignes l’ont bien compris et surfent sur cette tendance.

    Alors pourquoi ce qui est acceptable dans les rayons de nos magasins devient-il problématique dans les couloirs de nos écoles ? La réponse est simple : parce que ce n’est pas le vêtement qui pose problème, c’est la personne qui le porte.

    Vers une solution républicaine et inclusive

    Plutôt que d’interdire et d’exclure, ne devrions-nous pas éduquer et inclure ? L’école républicaine a pour mission de former des citoyens éclairés, capables de penser par eux-mêmes. Comment y parvenir en fermant la porte à certains d’entre eux ?

    Des solutions existent pourtant :

    • Le dialogue : Plutôt que l’interdiction brutale, engager le dialogue avec les élèves et leurs familles.
    • L’éducation : Renforcer l’enseignement de la laïcité et des valeurs républicaines, mais dans une approche inclusive et non punitive.
    • La nuance : Traiter chaque situation au cas par cas, sans généralisation hâtive.
    • L’exemplarité : Montrer par l’exemple que la République accueille tous ses enfants, quelle que soit leur tenue vestimentaire.

    La vraie question n’est pas de savoir si une fillette porte une robe longue ou courte. La vraie question est : voulons-nous une République qui rassemble ou qui divise ? Une école qui émancipe ou qui exclut ?

    Lundi prochain, des milliers de fillettes se présenteront devant leur école avec l’angoisse au ventre. Certaines seront refoulées, d’autres humiliées. Est-ce vraiment cela, la grandeur de la République française ?

    Bref. Au nom d’une laïcité dévoyée, nous sommes en train de créer une génération de citoyennes de seconde zone. Des fillettes à qui on dit : « Vous n’êtes les bienvenues que si vous vous habillez comme nous le voulons. » Est-ce vraiment le message que nous voulons envoyer ?

    La République a toujours su être grande quand elle a su être généreuse. Espérons qu’elle saura retrouver cette grandeur avant qu’il ne soit trop tard.

    Pour aller plus loin

    Sources et références

    Photo : Norbu GYACHUNG / Unsplash

  • L’Afrique se réveille, la fin d’un cycle de domination ?
    L’Afrique se réveille, la fin d’un cycle de domination ?
    Les coups d’État se multiplient en Afrique de l’Ouest tandis que le sentiment anti-français atteint des sommets. Cette vague de contestation pourrait marquer la fin d’un cycle de domination occidentale sur le continent africain.

    Je regarde les images qui nous parviennent du Niger, du Mali, du Burkina Faso. Des foules immenses dans les rues. Des drapeaux français brûlés. Des slogans hostiles à la France. Et je me dis : nous y voilà enfin. Le réveil tant attendu.

    J’ai toujours eu, au fond de moi, la certitude que les Africains finiraient par se réveiller. On ne peut pas éternellement trahir, piller et spolier des peuples entiers sans réveil des consciences. Tout est cyclique.

    Le temps de la colère légitime

    Ce qui se passe actuellement en Afrique de l’Ouest n’est pas une surprise. C’est l’aboutissement logique de décennies de mépris, d’exploitation et de promesses non tenues. Le Niger, septième producteur mondial d’uranium, alimente les centrales nucléaires françaises depuis des décennies. Pourtant, 90% de sa population n’a pas accès à l’électricité.

    Comment expliquer ce paradoxe autrement que par un système de pillage organisé ? Areva (devenue Orano) exploite les mines d’Arlit et d’Akokan depuis les années 1970. Des milliers de tonnes d’uranium partent chaque année vers la France. Pendant ce temps, les Nigériens vivent dans l’obscurité.

    La situation en Afrique prend une tournure inédite et ça va s’amplifier. Les Africains s’apprêtent à mettre une quenelle de très grande dimension aux Occidentaux. Et franchement, qui pourrait leur en vouloir ?

    Les chiffres qui font mal

    • L’Afrique possède 30% des réserves minérales mondiales
    • 60% du cobalt mondial vient de RDC
    • Le continent ne représente que 3% du commerce mondial
    • 600 millions d’Africains n’ont pas accès à l’électricité

    Ces chiffres racontent une histoire. Celle d’un continent riche aux populations pauvres. D’un système où les matières premières partent, mais où la valeur ajoutée ne revient jamais.

    La Françafrique à bout de souffle

    Le système Françafrique, mis en place par Jacques Foccart sous De Gaulle, reposait sur des piliers simples : contrôle monétaire via le franc CFA, présence militaire permanente, soutien aux dictateurs « amis », et accaparement des ressources naturelles.

    Ce système a permis à la France de maintenir son rang de puissance mondiale malgré la décolonisation. Mais aujourd’hui, il s’effondre. Les bases militaires françaises sont contestées. Le franc CFA est remis en question. Les « présidents amis » tombent les uns après les autres.

    Un jeune banquier quadragénaire et sa maman ne peuvent évidemment pas avoir le dessus sur les Africains. Imaginez ce qu’ils se disent, en Afrique. Ils voient bien que l’empereur est nu. Que la France n’a plus les moyens de ses ambitions impériales.

    L’opération Barkhane : un échec cuisant

    Lancée en 2014, l’opération Barkhane devait éradiquer le terrorisme au Sahel. Neuf ans plus tard, le bilan est catastrophique :

    • Plus de 50 soldats français tués
    • Des milliards d’euros dépensés
    • Le terrorisme plus présent que jamais
    • Les populations locales hostiles à la présence française

    Comment en est-on arrivé là ? Par aveuglement. Par arrogance. Par refus de comprendre que les temps ont changé.

    Le réveil des consciences africaines

    Ce qui frappe dans les manifestations actuelles, c’est la jeunesse des manifestants. Une génération née après les indépendances, connectée au monde, éduquée, et qui ne supporte plus le paternalisme occidental.

    Cette jeunesse a accès aux réseaux sociaux. Elle voit comment vivent les jeunes ailleurs. Elle comprend que la pauvreté de l’Afrique n’est pas une fatalité mais le résultat d’un système. Et elle dit stop.

    Pour le moment, nous avons encore de la chance, les Africains ne nous disent pas « rends l’argent ». Ils pourraient. Combien la France doit-elle aux pays africains pour des décennies d’exploitation ? Les économistes parlent de centaines de milliards d’euros.

    La nouvelle génération de leaders

    Les coups d’État récents portent au pouvoir une nouvelle génération de militaires. Ibrahim Traoré au Burkina Faso a 34 ans. Assimi Goïta au Mali en a 40. Ce ne sont plus les vieux généraux formés à Saint-Cyr et dévoués à la France.

    Ces jeunes officiers parlent un langage nouveau :

    • Souveraineté totale sur les ressources naturelles
    • Diversification des partenariats (Russie, Chine, Turquie)
    • Intégration régionale renforcée
    • Rupture avec les accords léonins du passé

    Les conséquences pour l’Europe

    L’Europe regarde ces événements avec inquiétude. Et pour cause. Notre modèle économique repose en partie sur l’accès privilégié aux ressources africaines. Uranium pour nos centrales, métaux rares pour nos technologies, pétrole pour nos voitures.

    Si l’Afrique reprend le contrôle de ses ressources, si elle négocie au prix du marché, si elle transforme sur place… c’est tout notre modèle qui s’effondre. Les prix de l’énergie explosent déjà. Imaginez si le Niger décidait de vendre son uranium au plus offrant.

    Nous allons voir ce genre de chose dans quasiment toutes les grandes villes africaines. Des manifestations anti-occidentales. Des appels à la souveraineté. Des remises en cause radicales.

    La question migratoire en toile de fond

    Paradoxalement, alors que l’Afrique se réveille et revendique sa dignité, l’Europe continue de fermer ses portes. Les discours sur l’immigration se durcissent. Les murs se construisent. Les naufrages en Méditerranée se multiplient.

    Mais peut-on indéfiniment piller un continent tout en refusant d’accueillir ses habitants ? La schizophrénie européenne atteint ses limites. Nous voulons les ressources mais pas les hommes. Les matières premières mais pas les réfugiés.

    Cette contradiction ne peut pas durer. Soit nous acceptons un partenariat équitable avec l’Afrique, soit nous devrons faire face aux conséquences de notre égoïsme.

    Vers un nouvel ordre mondial ?

    Ce qui se joue en Afrique dépasse le continent. C’est l’ordre mondial issu de la décolonisation qui vacille. Un ordre où l’Occident gardait le contrôle économique malgré les indépendances politiques.

    La Chine l’a bien compris. Elle investit massivement en Afrique. Pas de leçons de morale. Pas de conditionnalités politiques. Juste du business. Routes, ports, usines. Les Africains apprécient.

    La Russie aussi avance ses pions. Wagner au Mali et en Centrafrique. Livraisons d’armes. Soutien diplomatique. Moscou offre une alternative à Paris.

    Face à cette concurrence, l’Occident perd pied. Nos vieilles recettes ne fonctionnent plus. L’aide au développement ? Les Africains n’en veulent plus. Ils veulent du commerce équitable. Des investissements productifs. Du transfert de technologie.

    Le temps des comptes

    Bientôt viendra le temps des comptes. Les Africains demanderont des comptes. Sur les assassinats de leurs leaders (Lumumba, Sankara, Olympio). Sur les coups d’État fomentés. Sur les milliards détournés avec la complicité occidentale.

    Ce jour-là, que répondrons-nous ? Que nous ne savions pas ? Que c’était pour leur bien ? Ces arguments ne tiendront pas. La vérité éclatera. Et elle fera mal.

    Ne montrez jamais ces images à des Africains de confession chrétienne. C’est trop déchirant. Les églises pleines en Afrique. Les églises vides en Europe. Qui a trahi le message chrétien ? Qui a oublié la fraternité ?

    Conclusion : la fin d’un cycle

    Ce que nous vivons, c’est la fin d’un cycle. Celui de la domination occidentale sur l’Afrique. Un cycle de cinq siècles qui a commencé avec la traite négrière et qui se termine dans les rues de Niamey et de Bamako.

    Les Africains reprennent leur destin en main. C’est leur droit. C’est même leur devoir. Nous devons l’accepter. Mieux : nous devons les accompagner dans cette émancipation.

    Car au fond, c’est aussi notre intérêt. Une Afrique libre et prospère sera un meilleur partenaire qu’une Afrique soumise et appauvrie. Un partenaire avec qui commercer d’égal à égal. Un partenaire qui gardera ses talents au lieu de les voir partir.

    Le réveil africain n’est pas une menace. C’est une chance. La chance de construire enfin des relations saines entre les continents. La chance de sortir du néocolonialisme. La chance d’inventer un monde plus juste.

    Saurons-nous la saisir ? J’en doute. Nos élites sont trop attachées à leurs privilèges. Nos peuples trop bercés d’illusions. Mais l’Histoire avance. Avec ou sans nous.

    Bref. Les Africains se réveillent. Et c’est tant mieux.

    Pour aller plus loin

    Sources et références

    Photo : Salem Ochidi / Unsplash