Je dois vous avouer quelque chose : j’ai longtemps considéré le diable comme une relique du passé, une métaphore désuète pour expliquer le mal dans le monde. Mais ces derniers mois, face à certaines décisions politiques et sociétales, je me surprends à utiliser ce vocabulaire que je croyais révolu. Et je ne suis visiblement pas le seul.
La banalité du mal à l’ère moderne
Hannah Arendt nous avait prévenus avec son concept de « banalité du mal ». Elle avait compris que le diable ne porte pas de cornes ni de fourche. Il se cache dans les procédures administratives, les votes parlementaires, les décisions technocratiques qui déshumanisent et détruisent.
Récemment, face à certains votes parlementaires autorisant ce qui ressemble à s’y méprendre à un « droit de tuer », j’ai ressenti cette colère viscérale qui ne trouve ses mots que dans le registre religieux. Comment qualifier autrement des décisions qui vont à l’encontre du principe même de protection de la vie humaine ?
Le diable moderne ne se manifeste pas dans des rituels occultes. Il se dissimule dans :
- Les algorithmes qui manipulent nos opinions et divisent nos sociétés
- Les décisions économiques qui sacrifient des vies humaines sur l’autel du profit
- Les votes législatifs qui normalisent l’inacceptable
- Les discours politiques qui déshumanisent l’autre
L’empire du mal technologique
Ce qui me frappe particulièrement, c’est la dimension technologique de ce « mal » contemporain. Les géants de la tech, avec leurs algorithmes opaques et leurs objectifs de maximisation du profit, créent ce que certains n’hésitent plus à qualifier d’ »empire du mal ».
L’intelligence artificielle, présentée comme le progrès ultime, soulève des questions éthiques fondamentales. Quand des systèmes automatisés décident qui vit ou meurt (dans le domaine militaire ou médical), quand des algorithmes déterminent qui mérite un prêt ou un emploi, ne sommes-nous pas face à une forme moderne de possession diabolique ?
La métaphore religieuse prend tout son sens quand on observe comment ces systèmes échappent même à leurs créateurs. Comme le docteur Frankenstein face à sa créature, nous avons peut-être libéré des forces que nous ne contrôlons plus.
Les nouvelles idoles numériques
L’adoration quasi-religieuse vouée à certains gourous de la tech évoque les cultes païens d’antan. Ces nouveaux prophètes nous promettent l’immortalité numérique, la transcendance par la technologie, la résolution de tous nos problèmes par l’IA. N’est-ce pas là la tentation ultime du serpent dans le jardin d’Eden : « Vous serez comme des dieux » ?
Le réveil de la conscience morale
Paradoxalement, c’est peut-être dans cette reconnaissance du mal que réside notre espoir. Quand des citoyens ordinaires commencent à nommer le diable, c’est qu’ils refusent la normalisation de l’inacceptable.
Ce vocabulaire eschatologique n’est pas un retour en arrière. C’est une tentative désespérée de retrouver des repères moraux dans un monde qui semble les avoir perdus. Quand on qualifie certaines décisions de « diaboliques », on affirme qu’il existe encore une ligne rouge, une frontière entre le bien et le mal que nous refusons de franchir.
Le combat dont je parle n’est pas métaphorique. Il est bien réel et se joue dans :
- Nos choix de consommation quotidiens
- Notre résistance aux manipulations médiatiques
- Notre refus de participer à des systèmes déshumanisants
- Notre capacité à maintenir notre humanité face à la machine
La dimension collective du mal
Ce qui rend notre époque particulièrement troublante, c’est la dimension systémique du mal. Il ne s’agit plus d’individus isolés commettant des actes répréhensibles, mais de systèmes entiers conçus pour maximiser le profit au détriment de l’humain.
Les psychologues sociaux nous ont appris que « le diable n’est pas celui qui est en nous depuis toujours… c’est plutôt celui que presque tout le monde peut devenir quand les mauvaises règles, les mauvaises autorités et le mauvais environnement s’assemblent. » L’expérience de Milgram, celle de Stanford, nous ont montré avec quelle facilité l’homme ordinaire peut basculer.
Aujourd’hui, ces « mauvaises règles » sont inscrites dans nos lois, ces « mauvaises autorités » siègent dans nos parlements, et ce « mauvais environnement » est créé par nos écrans et nos réseaux sociaux.
L’urgence d’une résistance spirituelle
Face à cette situation, la résistance ne peut être que spirituelle autant que politique. Il ne s’agit pas de revenir à une religiosité dogmatique, mais de retrouver ce qui fait notre humanité profonde : la compassion, l’empathie, le respect de la vie.
Cette bataille se joue d’abord en nous-mêmes. Chaque fois que nous résistons à la tentation de déshumaniser l’autre, chaque fois que nous refusons de participer à un système injuste, nous remportons une petite victoire contre ce « diable » moderne.
Le moment eschatologique
Nous vivons effectivement un « moment eschatologique », non pas au sens d’une fin du monde apocalyptique, mais comme un moment de révélation et de choix crucial. La crise actuelle nous force à choisir notre camp : celui de l’humain ou celui de la machine, celui de la vie ou celui du profit, celui du bien commun ou celui de l’intérêt particulier.
Ce combat entre le bien et le mal n’est pas nouveau. Ce qui l’est, c’est son ampleur et sa sophistication technologique. Les outils du « diable » moderne sont les algorithmes, les manipulations génétiques, les armes autonomes, la surveillance de masse. Face à cela, nos outils restent éternels : la conscience, l’amour, la solidarité, le courage.
Je ne sais pas si nous gagnerons cette bataille. Mais je sais que nous devons la mener. Car l’alternative – l’acceptation passive de la déshumanisation progressive de notre monde – est littéralement infernale.
Alors oui, j’assume d’utiliser ce vocabulaire religieux qui peut paraître désuet. Car parfois, seuls les mots anciens peuvent décrire des réalités nouvelles qui touchent à l’essence même de notre humanité. Le diable existe, non pas comme entité surnaturelle, mais comme la somme de nos renoncements collectifs à ce qui nous rend humains.
La bonne nouvelle ? Si le diable est « prenable », comme je l’écrivais récemment, c’est qu’il n’est pas invincible. Mais pour le vaincre, il faut d’abord le reconnaître et le nommer. C’est ce que nous commençons enfin à faire.
Pour aller plus loin
- Le concept de banalité du mal d’Hannah Arendt
- L’expérience de Milgram sur la soumission à l’autorité
- L’expérience de Stanford sur les rôles sociaux
- Les enjeux bioéthiques contemporains
