Russie, Ukraine, Europe : l’engrenage
L’Europe glisse vers une confrontation directe avec la Russie sans que personne n’ait jamais posé la question aux populations. Entre attribution réflexe de tout incident à Moscou, guerre hybride bien réelle mais mal documentée publiquement, trous capacitaires abyssaux dans notre défense sol-air et dépendance énergétique simplement rendue invisible, j’essaie ici de démêler ce qui relève du fait, de l’interprétation et de la propagande — des deux côtés.

Il y a une phrase que j’entends désormais dans les vingt minutes qui suivent n’importe quel incident, n’importe où en Europe : « c’est encore un coup des Russes ».

Un câble sous-marin qui casse. Un entrepôt qui brûle. Un aéroport paralysé. Une panne électrique. Un colis suspect. Une élection qui déplaît. Un drone au-dessus d’une base. Toujours la même réponse, toujours le même réflexe, toujours avant l’enquête.

Je ne dis pas que la Russie ne fait rien. Je dis exactement l’inverse : elle fait beaucoup, c’est documenté, et c’est précisément pour ça que l’attribution réflexe est un désastre. Quand tout est russe, plus rien n’est prouvé. Et quand plus rien n’est prouvé, on avance vers la guerre les yeux bandés.

Le réflexe d’attribution : comment on tue le débat en trois mots

Prenons un cas concret, celui d’une frappe de drones sur une plage russe bondée de vacanciers russes. Le lendemain, plusieurs commentateurs européens expliquaient doctement qu’il s’agissait d’une opération sous faux drapeau du Kremlin.

Moscou n’envoie pas de drones ukrainiens sur des plages russes bondées de vacanciers russes.

On peut trouver la remarque brutale. Elle est surtout logique. Un État autoritaire qui a besoin de mobiliser sa population n’a pas besoin de tuer ses propres estivants en plein mois d’août : il lui suffit d’ouvrir le journal télévisé de 20 heures. L’hypothèse de la fausse bannière existe, elle a des précédents historiques réels — de l’incident de Gleiwitz en 1939 à Mainila en novembre 1939, justement organisé par l’URSS contre la Finlande. Mais elle doit être démontrée, pas invoquée comme un réflexe pavlovien.

Le problème, c’est que ce réflexe s’applique désormais à la désinformation elle-même. On nous annonce régulièrement des « campagnes publicitaires de désinformation russe » massives, et quand je demande simplement à voir les pièces, à consulter les créas, les URL, les identifiants de comptes, les rapports d’attribution technique, le silence est assourdissant.

Est-ce que quelqu’un peut me donner des liens vers cette campagne publicitaire de désinformation russe, qu’on puisse voir à quoi ça ressemble exactement ?

Cette question n’est pas de la complaisance. C’est la base du travail journalistique et du travail d’analyste. Et la réponse existe parfois : le dispositif Doppelgänger / RRN, décortiqué par VIGINUM dès juin 2023, était documenté avec noms de domaines, typosquattage de sites de presse (Le Monde, Le Parisien, 20 Minutes, Bild, Der Spiegel), captures d’écran et chaînes d’amplification. Là, on peut discuter, vérifier, contredire. C’est du travail sérieux.

Ce que je refuse, ce sont les accusations sans pièce jointe. Parce qu’à force de crier au loup sur tout, on obtient l’inverse de l’effet recherché : une partie croissante de la population ne croit plus rien — ni Moscou, ni Paris, ni Bruxelles. C’est exactement le but recherché par les opérations d’influence : ce n’est pas de vous faire aimer la Russie, c’est de vous faire douter de tout. Et nous les aidons gratuitement.

La guerre hybride, elle, est parfaitement réelle

Maintenant, l’autre côté du miroir. Il faut être d’une naïveté confondante pour croire que la zone grise est un fantasme d’atlantiste.

Depuis 2023, la liste des incidents documentés en Europe s’est allongée de façon spectaculaire : rupture du gazoduc Balticconnector entre la Finlande et l’Estonie en octobre 2023 ; câbles sous-marins sectionnés en mer Baltique en novembre 2024 puis en décembre 2024 avec l’affaire du pétrolier Eagle S ; incendie d’un entrepôt logistique lié à l’Ukraine à Leyton, dans l’est de Londres, en mars 2024, avec condamnations à la clé ; colis incendiaires ayant pris feu dans des hubs logistiques en Allemagne, en Pologne et au Royaume-Uni à l’été 2024 ; brouillage GPS systématique au-dessus de la Baltique ; et une agence américaine, la CISA, qui publiait en septembre 2024 une alerte conjointe avec dix pays sur les activités cyber de l’unité 29155 du GRU.

Quand un épisode de ce type se produit en Allemagne — le pays qui est devenu le premier soutien militaire européen de Kiev et le hub logistique de l’OTAN sur le continent — j’y vois autre chose qu’un fait divers.

C’était un avertissement je pense, et un test pour évaluer les réactions en Europe. La Russie montre qu’elle est capable de frapper clandestinement et de façon hybride en Allemagne où elle veut et quand elle veut.

C’est le principe même de la stratégie de la zone grise : rester méthodiquement sous le seuil de l’article 5. Assez fort pour être compris des chancelleries, assez faible pour ne jamais justifier une réponse collective. On teste la résilience, on mesure les temps de réaction, on cartographie les vulnérabilités, on observe qui bronche et qui se tait.

Les « zakladka », ou pourquoi il ne faut pas s’étonner

Un mot sur un sujet qui provoque à chaque fois des cris d’orfraie : les caches opérationnelles. Tous les services extérieurs du monde en disposent — matériel, argent, faux documents, moyens de communication planqués sur le territoire d’un pays cible ou allié. C’est de la logistique clandestine élémentaire, enseignée dans toutes les écoles de renseignement de la planète. Chez les Russes, cela porte un nom : zakladka. La DGSE, le MI6, la CIA, le Mossad ont leurs équivalents.

Découvrir une cache russe en Europe n’est donc pas la preuve d’une invasion imminente : c’est la preuve que le SVR et le GRU font leur métier, comme ils le font depuis 1920. Ce qui a changé, c’est le passage du renseignement passif à l’action directe — sabotage, incendie, recrutement de sous-traitants jetables via Telegram pour quelques centaines d’euros. Ça, c’est nouveau, et c’est le vrai signal.

Le trou capacitaire dont on ne parle jamais aux Français

Passons à ce qui devrait vous inquiéter beaucoup plus que les querelles d’attribution : notre capacité réelle à encaisser une riposte.

Depuis 2022, les dirigeants européens ont franchi, un cran après l’autre, des lignes qu’ils avaient eux-mêmes qualifiées d’infranchissables : livraison de blindés lourds, puis d’avions de combat, puis de missiles de croisière à longue portée, puis autorisation d’usage en profondeur sur le territoire russe, puis discussions ouvertes sur l’envoi de « forces de réassurance ». Chaque étape a été présentée comme la dernière. Aucune ne l’a été.

Je ne vois donc plus d’objection à ce que la Russie réplique contre les alliés de l’OTAN, dont la France. C’est de toute façon bien l’objectif recherché par les dirigeants occidentaux, il ne faut plus se leurrer.

Cette phrase est volontairement provocatrice, et je l’assume. Elle pose une question simple : si nous participons de fait au ciblage en profondeur du territoire russe, sur quelle base morale ou juridique expliquerons-nous à nos concitoyens qu’une riposte est un acte d’agression inqualifiable ? On ne peut pas être cobelligérant à mi-temps.

Or, à quoi ripostons-nous ? La France dispose d’un nombre très limité de systèmes de défense sol-air moyenne portée SAMP/T — de l’ordre d’une dizaine de sections, dont plusieurs ont été cédées ou engagées ailleurs. Le SAMP/T NG et son missile Aster 30 B1NT, seuls capables d’aborder la question des cibles manœuvrantes à très haute vitesse, ne seront pas déployés en volume avant la fin de la décennie. Le projet européen HYDIS, lancé en 2023 pour l’interception de menaces hypersoniques, vise l’horizon 2035.

Traduction : aujourd’hui, en 2026, la France n’a pas de missile intercepteur capable d’arrêter une frappe hypersonique. Ce n’est pas une opinion, c’est un calendrier industriel. La frappe russe sur Dnipro en novembre 2024 avec le vecteur Orechnik était, elle aussi, un message adressé moins à Kiev qu’à Paris, Berlin et Londres.

Et le déséquilibre est le même du côté offensif : les stocks de munitions, les capacités de production d’obus de 155 mm, la profondeur logistique. L’Union européenne s’est fixé des objectifs ambitieux de production annuelle ; la Russie, économie de guerre assumée avec plus de 6 % de son PIB consacré à la défense, produit toujours davantage. Nous avons décidé d’entrer dans un duel d’attrition avec un adversaire mieux préparé à l’attrition que nous. C’est une décision. Elle n’a jamais été soumise à un vote.

La dépendance qu’on n’a pas soldée, on l’a rendue invisible

L’autre grand récit, c’est celui de l’indépendance énergétique retrouvée. Regardons les chiffres plutôt que les discours.

En 2021, la Russie fournissait environ 45 % des importations européennes de gaz. Fin 2024, ce chiffre était tombé sous les 20 %, et la part transitant directement par gazoduc a été réduite à presque rien après l’arrêt du transit ukrainien au 1er janvier 2025. Excellent bilan sur le papier.

Sauf que, dans le même temps, les importations européennes de GNL russe ont atteint des niveaux records, la France, l’Espagne et la Belgique figurant parmi les premiers acheteurs. L’Union a certes interdit le transbordement de GNL russe vers les pays tiers depuis les ports européens dans son quatorzième paquet de sanctions de juin 2024, avec application en mars 2025, et la Commission a proposé une sortie complète à l’horizon 2027-2028. Mais entre l’annonce, le règlement, les clauses de force majeure des contrats take-or-pay et la réalité des cargaisons, il y a un monde.

Ajoutez-y le pétrole raffiné : du brut russe transformé en Inde ou en Turquie et revendu en Europe sous pavillon neutre. Le baril ne porte pas de passeport. On croit avoir soldé la dépendance ; on l’a juste rendue opaque, plus chère, et plus difficile à mesurer.

Ce n’est pas un détail moral, c’est un point de vulnérabilité stratégique. Une chaîne d’approvisionnement que vous ne cartographiez plus est une chaîne que vous ne pouvez plus défendre.

Et après ? La question de la reconstruction, qui dit tout

Il y a un sujet dont les milieux d’affaires parlent beaucoup en privé et jamais en public : le marché de la reconstruction ukrainienne.

La Banque mondiale, dans son évaluation actualisée de février 2025, chiffrait les besoins de reconstruction et de relèvement de l’Ukraine à environ 524 milliards de dollars sur dix ans — soit près de trois fois le PIB ukrainien d’avant-guerre. Depuis, les destructions ont continué. Autour de ce chiffre gravitent des colloques, des business forums, des mémorandums signés, des lignes de crédit export ouvertes par des agences européennes.

Et je pose la question qui fâche : sur quel territoire, et avec l’accord de qui ?

Si le conflit se termine par un règlement négocié — c’est-à-dire par un compromis territorial, ce qui est le cas de l’écrasante majorité des guerres interétatiques —, une partie substantielle des zones à reconstruire ne sera pas sous contrôle de Kiev. Et il faudrait une bonne dose de naïveté pour imaginer que Moscou attribuera des marchés à des entreprises françaises, après quatre années de sanctions, de gel d’avoirs et de discours martiaux venus de Paris. Les contrats iront aux entreprises russes, chinoises, turques, indiennes, émiraties. Nous aurons financé la destruction et regardé d’autres encaisser la reconstruction.

Quant aux quelque 210 milliards d’euros d’avoirs russes gelés en Europe, dont l’immense majorité chez Euroclear en Belgique : leur confiscation pure et simple, régulièrement évoquée, ferait à mon avis plus de dégâts à la crédibilité de l’euro comme monnaie de réserve qu’elle n’apporterait de bénéfices à Kiev. Les banques centrales du Sud global regardent très attentivement ce précédent.

Sortir de l’engrenage : ce que j’entends aussi de l’autre côté

Je dois être honnête sur les contre-arguments, parce qu’ils ne sont pas ridicules.

  • L’argument de l’appétit : un agresseur qui obtient satisfaction recommence. La Géorgie en 2008, la Crimée en 2014, le Donbass, puis février 2022 : la séquence est difficile à balayer d’un revers de main.
  • L’argument finlandais et polonais : ceux qui connaissent le mieux la Russie pour l’avoir eue comme voisin ou comme tutelle sont aussi les plus fermes. Ce n’est pas de l’hystérie occidentale, c’est de la mémoire.
  • L’argument juridique : c’est la Russie qui a franchi une frontière internationalement reconnue, pas l’inverse. Aucune analyse de l’escalade ne peut faire disparaître ce fait initial.

Tout cela est vrai. Et pourtant, rien de tout cela ne répond à la question opérationnelle : avec quelle armée, quelle industrie, quelle défense sol-air, quelle énergie et quel consentement populaire l’Europe compte-t-elle mener une confrontation directe avec une puissance nucléaire ?

Ma conviction est simple, et je la formule sans détour : Zelensky et Macron doivent cesser de pousser à une escalade qui aboutira d’abord à la destruction de ce qui reste de l’Ukraine. Pas parce que la cause ukrainienne serait illégitime — elle ne l’est pas —, mais parce qu’une guerre qu’on ne peut pas gagner militairement doit se terminer politiquement, et que chaque mois de retard se paie en vies ukrainiennes, en territoire ukrainien et en démographie ukrainienne. L’Ukraine a déjà perdu plusieurs millions d’habitants entre l’exil et les pertes. Cette hémorragie-là ne se reconstruit pas avec 524 milliards de dollars.

Ce que j’attends d’un dirigeant sérieux, ce n’est pas une posture. C’est un plan : quels objectifs de guerre atteignables, à quel coût, avec quelles capacités réelles, et quelle porte de sortie négociée. Aucun des trois n’a été présenté aux Européens en quatre ans.

Bref. On nous a expliqué que nous n’étions pas en guerre, puis que nous étions en guerre hybride, puis qu’il fallait s’y préparer « dans les cinq ans ». Entre-temps, personne ne nous a demandé notre avis. Et la seule question qui compte aujourd’hui reste sans réponse : que faisons-nous le jour où la riposte ne tombe plus à Kiev, mais chez nous ?

Pour aller plus loin

Sources et références

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