On ne va pas se mentir.
Je suis inquiet de la tournure des événements. Pas inquiet comme on peut l’être face à une facture impayée ou un client difficile. Inquiet avec un grand I. Cette inquiétude qui vous prend aux tripes quand vous sentez que quelque chose de fondamental est en train de changer.
J’ai peur désormais. Ce n’est pas de l’angoisse — l’angoisse, c’est irrationnel, c’est le cerveau qui s’emballe. Non, c’est autre chose. C’est un paramètre qu’il faut prendre en compte dans nos décisions, dans notre façon d’appréhender l’avenir.
Je constate que peu de gens partagent cette perception. Et c’est précisément ce qui m’inquiète le plus.
L’intuition entrepreneuriale face à l’inédit
Trente-deux ans dans l’industrie tech, ça vous donne une certaine perspective. J’ai traversé le krach de 2001, la crise de 2008, les soubresauts de 2020. À chaque fois, il y avait des signaux avant-coureurs. Des petites choses qui clochaient, des tendances qui s’inversaient, des comportements qui changeaient.
Aujourd’hui, c’est différent. Les signaux ne sont pas économiques — enfin, pas seulement. Ils sont plus profonds, plus systémiques. Nous sommes à l’aube de quelque chose d’inédit, et cette certitude me glace le sang.
L’entrepreneur apprend à faire confiance à son instinct. Pas à l’instinct aveugle, mais à cette capacité à synthétiser mille micro-informations en une intuition globale. Cette même intuition qui vous fait sentir qu’un marché va basculer, qu’une technologie va exploser, qu’un modèle économique va s’effondrer.
Sauf que cette fois, ce n’est pas un marché qui va basculer. C’est notre monde.
Les paramètres de la rupture
Prenons les faits. L’accélération technologique n’a jamais été aussi brutale. L’intelligence artificielle générative bouleverse tous les secteurs en quelques mois. Les tensions géopolitiques se multiplient sur tous les continents. Les inégalités explosent pendant que les classes moyennes s’effritent.
Mais ce qui m’inquiète vraiment, c’est la convergence. Tous ces phénomènes arrivent en même temps, s’alimentent mutuellement, créent des boucles de rétroaction que personne ne maîtrise vraiment.
L’inflation qui revient après quarante ans d’absence. Les banques centrales qui naviguent à vue. Les chaînes d’approvisionnement qui restent fragiles. Les tensions commerciales qui se durcissent. La dette publique qui atteint des niveaux historiques.
Chaque élément pris isolément, c’est gérable. Tous ensemble, à ce rythme ? C’est inédit.
Le déni collectif qui m’effraie
Ce qui me frappe le plus, c’est l’aveuglement généralisé. Les gens continuent comme si de rien n’était. Ils planifient leurs vacances d’été, discutent des derniers épisodes de leur série préférée, s’indignent sur les réseaux sociaux pour des broutilles.
Comme si nous n’étions pas en train de vivre une bascule historique.
J’observe mes pairs entrepreneurs. Beaucoup naviguent encore avec les cartes d’hier. Ils optimisent leurs processus, peaufinent leur stratégie marketing, cherchent des financements comme si les règles du jeu n’avaient pas changé.
Cette dissonance cognitive me terrifie. Quand une majorité refuse de voir la réalité, les ajustements se font brutalement. Et les ajustements brutaux, dans l’histoire, ça donne rarement de jolies choses.
Les signaux faibles qui s’accumulent
Regardez les comportements. Les jeunes qui ne croient plus au système. Les épargnants qui se ruent sur l’or et les cryptomonnaies. Les entreprises qui relocalisent à marche forcée. Les États qui remilitarisent leurs économies.
Regardez les discours. Les dirigeants qui parlent de « nouvelle ère » et de « rupture civilisationnelle ». Les analystes qui évoquent un « changement de paradigme ». Les historiens qui comparent notre époque aux grands basculements du passé.
Regardez les marchés. Cette volatilité permanente, ces mouvements erratiques, cette nervosité généralisée. Les investisseurs les plus aguerris admettent ne plus rien comprendre aux valorisations.
Tout cela forme un faisceau d’indices convergents. Nous ne sommes plus dans l’ajustement cyclique habituel. Nous sommes dans la transition vers autre chose.
Préparer l’impréparable
Alors que faire de cette peur ? L’ignorer serait stupide. La laisser nous paralyser serait pire encore.
Je choisis de l’intégrer comme un paramètre stratégique. Cette inquiétude me pousse à diversifier mes investissements, à renforcer mes réseaux, à développer mon autonomie. Elle m’incite à apprendre de nouvelles compétences, à tisser des liens plus solides, à réduire ma dépendance aux systèmes fragiles.
Cette peur rationnelle me rend plus vigilant. Plus attentif aux signaux faibles. Plus prompt à m’adapter quand les choses basculent.
Car elles vont basculer. Je ne sais pas quand, je ne sais pas comment, mais elles vont basculer. Et quand ce moment viendra, ceux qui auront anticipé s’en sortiront mieux que ceux qui auront fait l’autruche.
L’avantage de l’inquiétude lucide
L’histoire nous enseigne que les périodes de rupture créent autant d’opportunités que de dangers. Les entreprises qui dominent aujourd’hui sont souvent nées dans le chaos des crises précédentes. Google et Facebook ont émergé après l’éclatement de la bulle internet. Tesla s’est développée pendant la crise financière de 2008.
Mais ces succès n’ont pas été le fruit du hasard. Ils sont nés de la capacité de leurs fondateurs à voir ce que les autres ne voyaient pas, à anticiper ce que les autres refusaient d’admettre.
Mon inquiétude actuelle n’est donc pas défaitiste. Elle est stratégique. Elle me prépare mentalement aux turbulences qui viennent. Elle m’incite à chercher les opportunités dans le chaos annoncé.
Parce que le chaos, c’est aussi ça : un moment où les cartes sont rebattues, où les positions établies s’effritent, où de nouveaux modèles peuvent émerger.
Reste à savoir si nous serons du bon côté de l’Histoire quand elle s’écrira.
En attendant, je reste vigilant. Et inquiet. Parce que dans un monde qui change aussi vite, l’inquiétude lucide vaut mieux que l’optimisme aveugle.
Vous aussi, vous sentez que quelque chose se prépare ?
Pour aller plus loin
- Théorie du cygne noir de Nassim Nicholas Taleb
- Statistiques de la dette publique – Banque de France
- Indicateurs économiques – INSEE
- Analyse historique de la crise de 2008
Photo : Michael Starkie / Unsplash
