« L’administration ne comprend pas comment vous pouvez travailler 80 heures par semaine. » Cette phrase, un agent du fisc me l’a lâchée lors d’un contrôle, avec un mélange de perplexité et de suspicion. Comme si déclarer travailler plus de deux fois les 35 heures légales était forcément le signe d’une fraude quelconque.
Cette anecdote révèle un problème bien plus profond que la simple méconnaissance du monde entrepreneurial par l’administration. Elle illustre un décalage culturel, économique et réglementaire qui pénalise directement les créateurs de richesse de ce pays.
La réalité méconnue du patron de PME
Quand je dis que je travaille 80 heures par semaine, ce n’est pas une figure de style. C’est une réalité partagée par des milliers de chefs d’entreprise en France. Une étude de l’INSEE de 2010 révélait déjà que 55% des dirigeants de PME travaillent plus de 50 heures par semaine, et près d’un quart dépassent les 60 heures.
Mais qu’est-ce que cela représente concrètement ? C’est se lever à 6h pour traiter les mails urgents avant l’ouverture. C’est enchaîner les rendez-vous clients, gérer la production, négocier avec les fournisseurs, s’occuper de l’administratif le soir. C’est travailler le samedi pour préparer la semaine suivante, et souvent le dimanche pour rattraper le retard.
Cette charge de travail n’est pas un choix masochiste. Elle est dictée par la réalité économique : dans un marché ultra-concurrentiel, avec des marges réduites et une pression fiscale écrasante, le patron de PME n’a souvent que son temps comme variable d’ajustement.
Le fossé culturel entre public et privé
L’incompréhension de l’agent du fisc n’est pas anecdotique. Elle révèle un fossé culturel béant entre deux France qui ne se comprennent plus. D’un côté, une fonction publique où les 35 heures sont la norme, où les heures supplémentaires sont comptées et compensées. De l’autre, des entrepreneurs pour qui la notion même d’horaires fixes n’a aucun sens.
Ce décalage n’est pas qu’une question de mentalité. Il a des conséquences très concrètes :
- Les contrôles fiscaux qui considèrent comme suspect tout écart à la norme
- Une réglementation du travail pensée pour le salariat et inadaptée à l’entrepreneuriat
- Des charges sociales calculées sur des bases forfaitaires déconnectées de la réalité
- Une incompréhension mutuelle qui alimente la défiance entre administration et entreprises
Comment peut-on élaborer des politiques publiques pertinentes quand ceux qui les conçoivent n’ont aucune idée de la réalité qu’ils prétendent réguler ?
L’hypocrisie du débat sur le temps de travail
Pendant que les politiques débattent doctement du passage aux 32 heures ou du maintien des 35 heures, des milliers de patrons de PME continuent leurs semaines de 80 heures dans l’indifférence générale. Le paradoxe est saisissant : on légifère sur la réduction du temps de travail salarié tout en ignorant superbement ceux qui créent ces emplois.
Plus ironique encore, ce sont souvent les mêmes qui prônent la réduction du temps de travail et qui s’offusquent du chômage de masse. Comme si la création d’emplois pouvait se faire sans l’investissement personnel démesuré de ceux qui prennent le risque d’entreprendre.
J’exige, comme des milliers d’autres entrepreneurs, de pouvoir ouvrir nos entreprises 7 jours sur 7 si le marché le demande. Non pas pour exploiter qui que ce soit, mais pour répondre aux besoins de nos clients et offrir du travail à ceux qui le souhaitent. Car oui, il existe des salariés volontaires pour travailler le dimanche, notamment des étudiants ou des personnes cherchant un complément de revenu.
Les vrais enjeux économiques
Derrière cette question du temps de travail se cache un enjeu économique majeur. Dans une économie mondialisée, nos concurrents ne s’embarrassent pas de nos débats franco-français sur les 35 heures. Pendant qu’on ergote, les entrepreneurs allemands, américains ou asiatiques travaillent et conquièrent des parts de marché.
La rigidité de notre réglementation du travail pénalise directement notre compétitivité :
- Impossibilité d’adapter rapidement les horaires aux pics d’activité
- Coûts prohibitifs des heures supplémentaires qui découragent la flexibilité
- Complexité administrative qui absorbe un temps précieux
- Risque juridique permanent pour tout écart à la norme
Le résultat ? Des PME qui renoncent à des marchés faute de pouvoir s’adapter. Des emplois non créés. Une économie qui tourne au ralenti pendant que nos voisins accélèrent.
Le cas spécifique du commerce et de l’artisanat
Pour les artisans et commerçants, l’interdiction du travail dominical est particulièrement absurde. Dans de nombreux secteurs, le dimanche représente un pic d’activité potentiel. Les clients sont disponibles, ils ont envie de consommer, mais les boutiques sont fermées.
Nos artisans volontaires pourraient parfaitement travailler 7 jours sur 7 s’il y avait un marché. Et ce marché existe ! Il suffit de voir les files d’attente devant les rares commerces autorisés à ouvrir le dimanche pour s’en convaincre.
Repenser le modèle français
Il est temps de sortir de cette schizophrénie française qui glorifie l’entrepreneuriat dans les discours tout en l’entravant dans les faits. Quelques pistes de réflexion :
Reconnaître la spécificité entrepreneuriale. Un chef d’entreprise n’est pas un salarié. Son temps de travail ne peut pas être encadré de la même manière. Il faut adapter la fiscalité et les charges sociales à cette réalité.
Libéraliser l’ouverture dominicale. Laissons les entreprises volontaires ouvrir 7 jours sur 7, avec des salariés volontaires et correctement rémunérés. Le marché régulera naturellement cette pratique.
Simplifier drastiquement la réglementation. Chaque heure passée à remplir des formulaires est une heure perdue pour développer l’activité. La simplification administrative doit devenir une priorité absolue.
Former les agents de l’administration. Comment peut-on contrôler efficacement ce qu’on ne comprend pas ? Des stages en entreprise pour les fonctionnaires seraient un début.
L’entrepreneuriat, ce sacerdoce incompris
Travailler 80 heures par semaine n’est pas une fierté, c’est une nécessité. C’est le prix à payer pour créer, développer et maintenir une entreprise dans le contexte français actuel. C’est accepter de sacrifier ses soirées, ses week-ends, parfois sa santé, pour un projet qui dépasse le simple enrichissement personnel.
Car contrairement à ce que semble penser l’administration, la plupart des patrons de PME ne roulent pas sur l’or. Beaucoup gagnent moins que leurs salariés les mieux payés, surtout si on ramène leur rémunération au taux horaire. Mais ils continuent, portés par la passion d’entreprendre, la fierté de créer des emplois, l’envie de construire quelque chose qui leur survivra.
Cette incompréhension administrative n’est pas qu’une anecdote amusante. Elle est le symptôme d’un mal plus profond : l’incapacité de notre système à comprendre et valoriser ceux qui prennent des risques pour créer de la richesse collective.
Alors oui, je travaille 80 heures par semaine. Et je continuerai tant que ce sera nécessaire. Pas par masochisme, mais par nécessité économique et par passion entrepreneuriale. J’aimerais simplement que ceux qui nous gouvernent et nous contrôlent comprennent cette réalité. Est-ce vraiment trop demander ?
Pour aller plus loin
- « La France des petits patrons » de Sophie Boutillier et Dimitri Uzunidis – Une plongée dans la réalité des dirigeants de PME
- Rapport du Conseil d’Analyse Économique sur le temps de travail (2013) – Pour comprendre les enjeux économiques
- « L’entrepreneur et l’État » de Xavier Fontanet – Une réflexion sur les relations complexes entre entrepreneuriat et administration
- Observatoire CGPME de l’emploi dans les PME – Des données concrètes sur la réalité des petites entreprises
Sources et références
- INSEE, Enquête Emploi du temps 2009-2010, « Le temps de travail des indépendants »
- Rapport de la Commission Bailly sur l’ouverture dominicale des commerces (2013)
- Étude CGPME « Les patrons de PME face au temps de travail » (2012)
- Données Eurostat sur le temps de travail comparé en Europe (2013)
Photo : Vitaly Gariev / Unsplash
