Je regarde avec inquiétude l’approche de cette marche contre l’antisémitisme prévue demain. Ce qui devrait être un moment d’unité nationale se transforme sous nos yeux en un champ de bataille politique où chacun joue sa partition. Et je me demande : qu’est-ce qu’il va se passer si dimanche ils ne sont que 5000 ou 10000 à Paris ?
Une mobilisation sous haute tension politique
L’appel du CRIF à manifester contre l’antisémitisme intervient dans un contexte explosif. Depuis le 7 octobre et l’attaque du Hamas contre Israël, les actes antisémites ont bondi de 1200% en France selon le ministère de l’Intérieur. Des chiffres vertigineux qui devraient, en théorie, mobiliser massivement.
Pourtant, cette marche divise profondément. La présence annoncée du Rassemblement National, avec Marine Le Pen et Jordan Bardella en tête, provoque un tollé. La France Insoumise boycotte. Les écologistes sont divisés. Même au sein du PS, les voix discordantes se multiplient.
Le paradoxe est saisissant : une marche censée unir contre la haine devient le théâtre de nos divisions les plus profondes. Comment en sommes-nous arrivés là ?
L’instrumentalisation politique de l’antisémitisme
Soyons clairs : l’antisémitisme n’est pas une opinion politique, c’est un délit. Mais force est de constater que sa dénonciation est devenue un outil politique comme un autre.
D’un côté, le RN tente une opération de respectabilisation. Après des décennies de sulfureuses proximités avec l’antisémitisme, le parti de Marine Le Pen cherche à se racheter une virginité en participant à cette marche. Une stratégie de « dédiabolisation » qui n’efface pas l’histoire.
De l’autre, certains à gauche refusent de marcher « avec l’extrême droite ». Un argument compréhensible, mais qui pose question : peut-on boycotter une marche contre l’antisémitisme au nom de principes politiques ? Le remède n’est-il pas pire que le mal ?
Les absents ont-ils toujours tort ?
Jean-Luc Mélenchon justifie son absence par le refus de « l’instrumentalisation ». Mais son silence assourdissant sur l’explosion des actes antisémites depuis le 7 octobre interroge. Entre dénoncer l’instrumentalisation et minimiser le problème, la frontière est mince.
D’autres, comme certains collectifs antiracistes, dénoncent une marche « sélective » qui ignorerait l’islamophobie galopante. Comme si lutter contre une haine empêchait de combattre les autres. Cette logique de concurrence victimaire est mortifère.
Le risque d’un échec retentissant
Ma crainte est simple : et si cette marche était un bide ? Les sondages que j’observe montrent une mobilisation potentielle faible. Entre ceux qui boycottent par principe, ceux qui ont peur de marcher « avec le RN », et ceux qui ne se sentent pas concernés, combien seront vraiment dans la rue ?
Un échec serait catastrophique. Il enverrait un signal désastreux à la communauté juive de France, déjà inquiète et parfois tentée par l’exil. Il conforterait les antisémites dans leur sentiment d’impunité. Il prouverait notre incapacité collective à nous mobiliser contre la haine.
Les chiffres qui font peur
Quelques données pour comprendre l’urgence :
- 857 actes antisémites recensés en un mois après le 7 octobre (contre 436 sur toute l’année 2022)
- Une étoile de David taguée tous les deux jours en moyenne sur des bâtiments
- Des enfants juifs déscolarisés par dizaines par peur des agressions
- 74% des Français juifs déclarent avoir déjà subi des remarques antisémites
Face à ces chiffres, nos querelles politiciennes paraissent bien dérisoires.
Une marche « pour la paix » plutôt que « contre » ?
J’ai suggéré une alternative : pourquoi ne pas transformer cette marche « contre l’antisémitisme » en marche « pour la paix » ? Une formulation positive qui permettrait de rassembler plus largement, sans exclure personne.
Car le vrai sujet, c’est notre capacité à vivre ensemble. L’antisémitisme n’est que le symptôme le plus visible d’une société fracturée, où les communautés se regardent en chiens de faïence, où la haine de l’autre devient banale.
Marine Le Pen et Jordan Bardella disposent encore de deux jours pour renoncer publiquement à cette marche et proposer autre chose. Une vraie marche pour la paix, sans récupération, sans arrière-pensées. Mais en ont-ils la volonté ? J’en doute.
L’antisémitisme, ce poison français
L’antisémitisme en France n’est pas né le 7 octobre 2023. Il s’inscrit dans une longue et douloureuse histoire, de l’affaire Dreyfus à la rafle du Vel d’Hiv, des pogroms médiévaux aux attentats de l’Hyper Cacher.
Mais il prend aujourd’hui des formes nouvelles. L’antisionisme radical sert parfois de paravent à un antisémitisme qui n’ose pas dire son nom. Les théories du complot prospèrent sur les réseaux sociaux. La haine se banalise.
Les nouvelles formes de l’antisémitisme
L’antisémitisme contemporain se nourrit de plusieurs sources :
- L’importation du conflit israélo-palestinien, où les Juifs français deviennent les boucs émissaires de la politique israélienne
- Les théories complotistes qui ressuscitent les vieux mythes du « complot juif mondial »
- Un antisémitisme culturel qui perdure dans certains milieux
- La concurrence mémorielle qui oppose les victimes entre elles
Face à cette hydre, une marche suffira-t-elle ? Évidemment non. Mais son échec serait un aveu d’impuissance collective.
Que faire après dimanche ?
Quelle que soit l’issue de cette marche, le vrai travail commencera lundi. Car manifester ne suffit pas. Il faut des actes concrets :
D’abord, une application ferme de la loi. Les actes antisémites doivent être systématiquement poursuivis et sévèrement punis. La justice doit envoyer un signal clair : l’antisémitisme n’a pas sa place dans notre République.
Ensuite, un travail éducatif de fond. L’ignorance nourrit la haine. Il faut enseigner l’histoire de l’antisémitisme, déconstruire les préjugés, apprendre le vivre-ensemble dès le plus jeune âge.
Enfin, un dialogue interreligieux et intercommunautaire renforcé. Les ponts doivent remplacer les murs. Les initiatives citoyennes de rapprochement doivent être encouragées et soutenues.
Mais tout cela suppose une volonté politique forte. Or, quand je vois l’instrumentalisation actuelle, je m’interroge : cette volonté existe-t-elle vraiment ?
Demain, nous saurons si la France est encore capable de se mobiliser massivement contre l’antisémitisme. Si nous ne sommes que quelques milliers dans les rues, ce sera un échec collectif. Un aveu que nos divisions l’emportent sur nos valeurs communes.
J’espère me tromper. J’espère voir des centaines de milliers de Français de toutes origines, de toutes confessions, de toutes opinions politiques, marcher ensemble. Non pas « contre » quelque chose, mais « pour » : pour la fraternité, pour le vivre-ensemble, pour la paix.
Mais j’ai peur que nos querelles politiciennes ne l’emportent une fois de plus. Et que dimanche soir, nous devions collectivement regarder dans le miroir et admettre notre échec.
Pour aller plus loin
- Rapport 2022 sur les actes antireligieux en France – Vie publique
- Guide pratique de lutte contre l’antisémitisme – DILCRAH
- Baromètre de l’antisémitisme en France 2023 – Fondation Shoah
- Qu’est-ce que l’antisémitisme ? – LICRA
Sources et références
- Communiqué du ministère de l’Intérieur sur la hausse des actes antisémites
- Sondage IFOP – Les Français face à l’antisémitisme
- Actualités du CRIF
Pour aller plus loin
- Rapport 2022 sur les actes antireligieux en France – Vie publique
- Guide pratique de lutte contre l’antisémitisme – DILCRAH
- Baromètre de l’antisémitisme en France 2023 – Fondation Shoah
- Qu’est-ce que l’antisémitisme ? – LICRA
Sources et références
- Communiqué du ministère de l’Intérieur sur la hausse des actes antisémites
- Sondage IFOP – Les Français face à l’antisémitisme
- Actualités du CRIF
Photo : Sébastien Ramage / Unsplash










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