« Bien sûr parce que c’est ça que qu’il euh je veux dire aussi c’est un bon message aussi depuis ici… » Voilà. Je vous ai retranscrit, mot pour mot, la réponse du Grand Vizir. Sans filtre, sans retouche, dans toute sa splendeur bafouillante. Parce que parfois, la mémoire brute vaut mieux que tous les communiqués lissés.
Cette retranscription intégrale, c’est mon petit acte de résistance. Dans un monde où tout est réécrit, reformulé, « contextualisé », garder la trace exacte de ce qui s’est dit devient presque subversif. Et croyez-moi, personne d’autre n’a eu le courage – ou la malice – de le faire.
La mémoire sélective de l’époque
Qui se souvient d’Infogrames ? Cette question apparemment anodine révèle tout le paradoxe de notre rapport à la mémoire. D’un côté, nous vivons dans une époque d’hypermnésie numérique où chaque tweet, chaque photo, chaque bafouillage est archivé pour l’éternité. De l’autre, notre capacité d’oubli collectif atteint des sommets vertigineux.
Infogrames, pour ceux qui ont la mémoire courte, c’était ce géant français du jeu vidéo qui a brillé dans les années 90 avant de disparaître dans les limbes de l’histoire industrielle. Un fleuron national évaporé, comme tant d’autres. Mais qui s’en souvient ? Qui s’en soucie ?
Le problème, c’est que cette amnésie sélective n’est pas innocente. Elle arrange bien certains. Pendant qu’on oublie les réussites passées, les échecs présents passent inaperçus. Pendant qu’on efface les traces des promesses non tenues, on peut en faire de nouvelles sans que personne ne bronche.
Les gardiens de la mémoire
« On n’a pas oublié. » Cette phrase, je la répète souvent. Pas par nostalgie malsaine, mais par nécessité citoyenne. Parce que dans ce grand théâtre de l’oubli organisé, quelqu’un doit bien tenir le registre.
Je ne parle pas ici de ressasser éternellement les mêmes rancœurs. Non. Je parle de cette mémoire active, celle qui permet de comprendre le présent à la lumière du passé. Celle qui empêche de nous refaire le même coup deux fois. Celle qui dit : « Attendez, on nous a déjà fait cette promesse en 2020, et regardez où on en est. »
Cette mémoire-là, elle dérange. Elle empêche de tourner en rond. Elle pose des questions embarrassantes. « Vous vous souvenez de vos engagements sur la transition écologique ? » « Vous vous rappelez ce que vous disiez sur la souveraineté numérique ? » Des questions simples qui font trembler les édifices de communication.
La fierté de ne pas oublier
« J’en suis même fier », ai-je répondu quand on m’a reproché ma mémoire tenace. Et c’est vrai. Dans un monde qui valorise l’amnésie collective, se souvenir devient un acte de rébellion.
Cette fierté n’est pas de l’entêtement. C’est la conscience que sans mémoire, nous sommes condamnés à répéter les mêmes erreurs. Sans mémoire, nous devenons manipulables à souhait. Sans mémoire, nous perdons notre capacité de jugement.
Regardez comment fonctionne le cycle médiatique actuel :
- Un scandale éclate le lundi
- L’indignation monte jusqu’au mercredi
- Une nouvelle polémique prend le relais le jeudi
- Le lundi suivant, plus personne ne se souvient du premier scandale
Ce n’est pas un bug, c’est une fonctionnalité. Un système conçu pour l’oubli permanent, où chaque nouvelle crise efface la précédente dans une spirale infernale d’amnésie collective.
La mémoire numérique : blessing ou malédiction ?
Paradoxalement, nous n’avons jamais eu autant d’outils pour préserver la mémoire. Chaque parole publique est enregistrée, chaque décision documentée, chaque promesse archivée. Les réseaux sociaux sont devenus des bibliothèques d’Alexandrie géantes où rien ne se perd.
Mais cette hypermnésie numérique crée ses propres problèmes. D’abord, l’excès d’information noie les faits importants dans un océan de trivialités. Ensuite, la manipulation devient plus sophistiquée : deepfakes, montages, sorties de contexte… La mémoire numérique peut être trafiquée.
Plus pervers encore : cette mémoire totale crée une forme de paralysie. Sachant que tout sera retenu contre nous, certains préfèrent ne plus rien dire de substantiel. D’où les réponses du Grand Vizir, ce charabia calculé pour ne rien dire qui puisse être retenu.
Les techniques de l’oubli organisé
L’oubli collectif ne se produit pas par hasard. Il est orchestré, planifié, optimisé. Les techniques sont rodées :
La saturation informationnelle : Noyer le poisson dans un flot continu de « breaking news » pour que rien ne reste en mémoire.
Le relativisme permanent : « C’est compliqué », « il faut nuancer », « le contexte était différent »… Autant de formules magiques pour diluer les responsabilités.
La réécriture permanente : Les communiqués remplacent les déclarations spontanées, les « clarifications » effacent les propos originaux.
L’appel à « tourner la page » : Cette injonction permanente à « regarder vers l’avenir » qui n’est qu’une façon polie de dire « oubliez nos échecs passés ».
Pourquoi on n’oubliera pas
« On n’oubliera pas. » Cette promesse, je la fais régulièrement. Pas par vengeance, mais par devoir. Le devoir de mémoire n’est pas un luxe nostalgique, c’est une nécessité démocratique.
On n’oubliera pas les promesses non tenues. On n’oubliera pas les mensonges répétés. On n’oubliera pas ceux qui ont trahi la confiance publique. On n’oubliera pas les lanceurs d’alerte qu’on a voulu faire taire. On n’oubliera pas les victimes qu’on a voulu ignorer.
Cette mémoire tenace, c’est notre seule protection contre la répétition de l’histoire. C’est notre garde-fou contre les manipulations. C’est notre boussole dans le brouillard médiatique.
Mais attention : il ne s’agit pas de vivre dans le passé. Il s’agit d’utiliser le passé pour éclairer le présent et préparer l’avenir. La mémoire n’est pas une prison, c’est un phare.
Le prix de la mémoire
Être gardien de la mémoire a un prix. On vous traite de rabat-joie, de nostalgique, de rancunier. On vous reproche de « ressasser le passé » quand vous rappelez simplement les faits. On vous accuse de « ne pas savoir tourner la page » quand vous refusez l’amnésie collective.
Mais ce prix, je suis prêt à le payer. Parce que l’alternative – l’oubli généralisé – est bien pire. Sans mémoire, nous devenons des proies faciles pour tous les bonimenteurs, tous les manipulateurs, tous les « grands vizirs » qui comptent sur notre amnésie pour recycler leurs vieilles recettes.
La mémoire, c’est notre système immunitaire collectif. Elle nous protège contre les virus de la désinformation, contre les épidémies de mensonges, contre les pandémies de manipulation.
Alors oui, je continuerai à retranscrire intégralement les bafouillages des puissants. Je continuerai à rappeler les promesses oubliées. Je continuerai à exhumer les scandales enterrés. Pas par plaisir malsain, mais par nécessité citoyenne.
Dans ce monde de l’oubli permanent, se souvenir est devenu un acte révolutionnaire. Et cette révolution-là, elle commence par des gestes simples : garder les traces, archiver les preuves, refuser l’amnésie collective.
Vous voulez rejoindre cette résistance ? C’est simple. La prochaine fois qu’on vous dira « il faut tourner la page », demandez : « Mais avons-nous au moins lu ce qui était écrit dessus ? » La prochaine fois qu’on vous servira un discours lissé, exigez la version brute. La prochaine fois qu’on comptera sur votre oubli, prouvez que votre mémoire est intacte.
Le devoir de mémoire, ce n’est pas un fardeau du passé. C’est notre meilleure arme pour l’avenir. Alors non, on n’oubliera pas. Et on en est fiers.
