Il y a des moments dans l’Histoire où tout bascule en quelques jours. Décembre 2024 restera gravé comme l’un de ces tournants pour la Syrie et le Moyen-Orient.
La chute de Bachar el-Assad après plus de deux décennies au pouvoir ouvre une page totalement inédite. D’un côté, des millions de Syriens exilés peuvent enfin envisager de rentrer chez eux. De l’autre, cette transition soulève des questions majeures sur ce qui nous attend.
Je dois l’avouer : cette situation me préoccupe profondément. Pas parce que je regrette Assad – loin de là – mais parce que l’expérience nous a appris que les « printemps arabes » se transforment souvent en hivers sanglants.
Le grand retour : espoir ou obligation déguisée ?
Depuis la prise de Damas, une dynamique s’enclenche pour les réfugiés syriens. Les autorités européennes commencent déjà à suspendre l’examen des demandes d’asile syriennes, et certains pays évoquent ouvertement la non-reconduction des statuts de protection temporaire.
Je suis content pour ces familles qui vont pouvoir se retrouver après des années de séparation. Imaginez : des enfants qui n’ont jamais vu leur pays natal, des grands-parents qui pensaient mourir en exil, des couples séparés par la guerre.
Mais posons-nous la vraie question : ce retour sera-t-il vraiment volontaire ?
L’Allemagne, qui accueille près d’un million de Syriens, a déjà annoncé un moratoire sur les expulsions tout en gelant les nouvelles demandes d’asile. La France, la Suède, les Pays-Bas suivent le même chemin. Le message est clair : la Syrie est redevenue « sûre » du jour au lendemain.
Les oubliés de la « libération »
Parlons franchement de ce qui m’inquiète le plus : l’avenir des minorités religieuses et ethniques syriennes.
Les chrétiens de Syrie, présents depuis deux millénaires, représentent environ 10% de la population. Sous Assad, ils bénéficiaient d’une protection relative dans un système certes autoritaire mais laïc. Aujourd’hui, avec l’arrivée au pouvoir de groupes issus de l’opposition islamiste, leur situation devient précaire.
Les premières images qui nous parviennent sont révélatrices : églises profanées, croix brisées, familles chrétiennes qui fuient vers le Liban. Ce n’est pas du fantasme, c’est du concret.
Les Alaouites, minorité chiite dont était issu Assad et qui représente 12% de la population, risquent des représailles massives. Les Kurdes du nord-est, alliés des Américains dans la lutte contre Daech, voient déjà leurs positions attaquées par des groupes soutenus par la Turquie.
Cette fragmentation ethnique et confessionnelle me rappelle douloureusement ce qui s’est passé en Irak après 2003. Les minorités ont payé le prix fort de ces « libérations ».
Un domino géopolitique qui inquiète
Ce qui se passe en Syrie ne reste pas en Syrie. C’est tout l’axe de la résistance qui s’effondre.
Après la Palestine écrasée, l’Irak déstabilisé, la Libye plongée dans le chaos, le Liban exsangue, voilà que la Syrie tombe à son tour. Cet effondrement en cascade de l’influence russo-iranienne au Moyen-Orient redessine complètement la carte géopolitique régionale.
L’Iran perd son corridor terrestre vers le Liban et le Hezbollah. La Russie voit ses bases militaires de Tartous et Hmeimim menacées. La Chine observe la fragilisation de ses nouvelles routes de la soie.
Face à eux, Israël, la Turquie et les monarchies du Golfe sortent renforcés. Erdoğan, en particulier, récolte les fruits de sa stratégie patiente de soutien aux groupes d’opposition syriens.
Cette redistribution des cartes au Moyen-Orient aura des conséquences bien au-delà de la région. L’Europe va devoir gérer de nouveaux flux migratoires, pas seulement le retour des Syriens, mais potentiellement l’arrivée de nouvelles minorités persécutées.
Le poids des sanctions : Caesar Act et responsabilités
On ne peut pas comprendre la situation actuelle sans évoquer le Caesar Syria Civilian Protection Act, adopté par les États-Unis en 2019 sous Donald Trump.
Ces sanctions, les plus sévères jamais imposées à un pays, ont littéralement étranglé l’économie syrienne. Elles visaient tout individu ou entité faisant des affaires avec le gouvernement Assad, paralysant la reconstruction et aggravant la crise humanitaire.
Résultat : une population appauvrie, des infrastructures détruites, une économie exsangue. Ces sanctions ont certainement contribué à affaiblir le régime, mais au prix de souffrances immenses pour la population civile.
Aujourd’hui que Assad est parti, ces sanctions vont-elles être levées ? Qui va payer pour la reconstruction ? Les mêmes qui ont détruit vont-ils reconstruire ?
L’effet domino régional
Le Liban tremble déjà. Les premiers incidents à la frontière syro-libanaise montrent que l’instabilité se propage.
Le Hezbollah, privé de son soutien logistique syrien et déjà affaibli par sa confrontation avec Israël, voit sa position stratégique compromise. Le Liban, déjà au bord de l’effondrement économique, risque de devenir le prochain domino.
L’Irak surveille nerveusement sa frontière occidentale. Bagdad craint que l’instabilité syrienne ne ravive les tensions sectaires internes et ne facilite le retour de groupes djihadistes.
Même la Jordanie, pourtant alliée de l’Occident, s’inquiète. Amman redoute une nouvelle vague de réfugiés et une déstabilisation de sa frontière nord.
Questions sans réponses
Alors que les chancelleries occidentales se félicitent de la chute d’Assad, je reste sceptique sur ce qui nous attend.
Qui va gouverner la Syrie ? Les différents groupes rebelles vont-ils s’entendre ou va-t-on assister à une nouvelle guerre civile ? Comment éviter que le pays ne sombre dans le chaos libyen ?
Plus préoccupant encore : quel sera l’avenir de ceux qui s’opposeront au nouveau pouvoir ? La Syrie post-Assad sera-t-elle plus démocratique ou simplement sous une nouvelle forme d’autoritarisme ?
J’ai encore un petit espoir qu’un retournement soit possible, que la Russie, l’Iran et la Chine trouvent les moyens de stabiliser la situation. Mais les faits sont têtus : l’axe de la résistance s’effrite jour après jour.
Ce qui est sûr, c’est que nous assistons à un tournant historique majeur. La Syrie de demain ne ressemblera en rien à celle d’hier. Reste à savoir si ce sera pour le meilleur ou pour le pire.
Pour les réfugiés qui rentrent, pour les minorités qui restent, pour toute la région : l’avenir s’écrit maintenant. Et il s’annonce incertain.
Pour aller plus loin
- UNHCR – Urgence Syrie : données sur les réfugiés
- France 24 – Actualités Moyen-Orient
- BBC News – Moyen-Orient
- Wikipédia – Guerre civile syrienne
