Vous connaissez l’histoire de Schindler, celle du consul japonais Sugihara, peut-être même celle du diplomate portugais Aristides de Sousa Mendes. Mais connaissez-vous celle de Si Kaddour Benghabrit ? Non ? C’est pourtant l’une des plus extraordinaires histoires de sauvetage de la Seconde Guerre mondiale.
Je viens de retomber sur cette histoire incroyable qui mérite d’être connue de tous. Pendant l’occupation allemande de Paris, cet homme a transformé la Grande Mosquée en véritable arche de Noé pour des centaines de juifs traqués par les nazis. Une histoire qui bouleverse nos préjugés et nous rappelle que l’humanité transcende toutes les frontières religieuses.
Un diplomate algérien au destin exceptionnel
Si Kaddour Benghabrit n’était pas n’importe qui. Né en 1868 à Sidi Bel Abbès en Algérie, cet homme cultivé parlait couramment l’arabe, le français, l’allemand et l’anglais. Après des études de droit et de théologie, il entama une brillante carrière diplomatique qui le mena du Maroc à l’Égypte, en passant par l’Allemagne.
En 1926, il fut nommé premier recteur de la Grande Mosquée de Paris, inaugurée en reconnaissance du sacrifice des soldats musulmans morts pour la France pendant la Première Guerre mondiale. Cette mosquée, située dans le 5e arrondissement, allait devenir sous sa direction bien plus qu’un simple lieu de culte.
Benghabrit était un homme de dialogue et d’ouverture. Il organisait régulièrement des conférences, des concerts de musique arabo-andalouse et des rencontres interreligieuses. Cette vision cosmopolite et humaniste allait prendre une dimension héroïque pendant les heures sombres de l’Occupation.
La mosquée transformée en refuge clandestin
Dès 1940, face aux premières mesures antisémites du régime de Vichy et de l’occupant nazi, Benghabrit prit une décision qui aurait pu lui coûter la vie : transformer la Grande Mosquée en refuge pour les juifs persécutés. Les sous-sols du bâtiment, avec leurs multiples salles et passages, offraient des cachettes idéales.
Le système mis en place était d’une ingéniosité remarquable. Les juifs arrivaient souvent de nuit, guidés par des membres de la Résistance ou des musulmans de confiance. Ils étaient cachés dans les caves, les hammams et même dans les appartements privés du complexe de la mosquée.
Mais Benghabrit ne se contentait pas de cacher. Il organisait leur évasion vers la zone libre ou l’Afrique du Nord. Pour cela, il fallait des papiers. C’est là que son génie tactique se révéla pleinement.
L’opération des faux certificats
Benghabrit mit en place tout un réseau de fabrication de faux documents. Il délivrait des certificats attestant que leurs porteurs étaient musulmans, s’appuyant sur le fait que de nombreux juifs d’Afrique du Nord avaient des noms à consonance arabe. Les registres de la mosquée étaient falsifiés pour inclure rétroactivement ces personnes.
Les juifs étaient formés aux gestes de la prière musulmane, apprenaient quelques sourates du Coran et étaient vêtus de djellabas et de chéchias. Cette transformation permettait de tromper les contrôles, d’autant que les soldats allemands avaient du mal à distinguer un juif séfarade d’un musulman maghrébin.
On estime qu’entre 500 et 1000 personnes furent ainsi sauvées. Certains historiens avancent même le chiffre de 1700, mais les archives détruites pendant et après la guerre rendent impossible un décompte précis.
Un réseau de complicités courageuses
Cette opération de sauvetage n’aurait pas été possible sans un vaste réseau de complicités. Des employés de la mosquée aux fidèles, des commerçants du quartier aux membres de la Résistance, nombreux furent ceux qui prirent des risques considérables.
Parmi les complices notables, on trouve Albert Assouline, un juif algérien qui servait d’intermédiaire entre la communauté juive et la mosquée. Il y avait aussi le Dr Ahmed Somia, médecin de la mosquée, qui soignait les réfugiés et établissait de faux certificats médicaux.
Les chanteurs de la mosquée, les muezzins, participaient également en couvrant par leurs chants les bruits des allées et venues nocturnes. Le hammam de la mosquée servait de lieu de transit, les fugitifs pouvant s’y laver et se changer avant de prendre leur nouvelle identité.
Face au danger permanent
Le danger était constant. La Gestapo avait des soupçons et la mosquée fut perquisitionnée à plusieurs reprises. Mais Benghabrit, fin diplomate, jouait de ses relations et de son statut. Il invoquait le caractère sacré du lieu, l’extraterritorialité diplomatique, et usait de son charisme pour détourner les soupçons.
Une anecdote illustre son sang-froid : lors d’une visite surprise de la Gestapo, des juifs étaient cachés dans la salle de prière. Benghabrit ordonna immédiatement le début de la prière collective, et les réfugiés, mêlés aux fidèles musulmans, imitèrent les gestes de la salat. Les Allemands, ne voulant pas créer d’incident diplomatique en perturbant une prière, repartirent bredouilles.
Un héritage de fraternité humaine
L’histoire de Benghabrit nous enseigne des leçons essentielles. D’abord, elle démontre que la solidarité humaine transcende les appartenances religieuses. En ces temps où certains voudraient opposer juifs et musulmans, elle rappelle les liens historiques profonds entre ces communautés.
Ensuite, elle illustre le courage de ceux qui, face à la barbarie, choisissent de résister au péril de leur vie. Benghabrit n’avait aucune obligation de sauver ces juifs. Il aurait pu fermer les yeux, se contenter de gérer sa mosquée. Il a choisi l’humanité.
Enfin, cette histoire interroge notre mémoire collective. Pourquoi Benghabrit n’est-il pas plus connu ? Pourquoi son nom ne figure-t-il pas aux côtés des Justes parmi les Nations ? Les raisons sont complexes, mêlant politique, diplomatie et préjugés.
Une reconnaissance tardive et incomplète
Si Kaddour Benghabrit est mort en 1954, avant que son action ne soit pleinement reconnue. La France lui a décerné la Légion d’honneur, mais pour ses services diplomatiques, pas pour ses actes de résistance. Yad Vashem, le mémorial de la Shoah à Jérusalem, n’a pas reconnu Benghabrit comme Juste parmi les Nations, faute de témoignages directs suffisants – la plupart des témoins ayant disparu.
Pourtant, les témoignages indirects abondent. Des enfants sauvés ont raconté leur histoire des décennies plus tard. Des documents d’archives, notamment les registres falsifiés de la mosquée, attestent de ces sauvetages. Le film Les Hommes libres d’Ismaël Ferroukhi (2011) a contribué à faire connaître cette histoire au grand public.
Leçons pour notre temps
Aujourd’hui, alors que les tensions communautaires resurgiissent, alors que l’antisémitisme et l’islamophobie gangrènent nos sociétés, l’exemple de Benghabrit prend une résonance particulière. Il nous rappelle que derrière les étiquettes religieuses ou ethniques, il y a d’abord des êtres humains.
Cette histoire devrait être enseignée dans toutes les écoles. Elle montre que la résistance au mal peut prendre de multiples formes, que le courage n’est pas l’apanage d’une communauté, et que les lieux de culte peuvent devenir des sanctuaires d’humanité.
Je pense aussi aux musulmans d’aujourd’hui, souvent stigmatisés et associés à la violence. L’histoire de Benghabrit leur rappelle qu’ils sont les héritiers d’une tradition de tolérance et de protection des persécutés. C’est un héritage dont ils peuvent être fiers.
Un modèle d’action concrète
Ce qui frappe dans l’action de Benghabrit, c’est son pragmatisme. Pas de grands discours, pas de déclarations fracassantes. Juste des actes. Sauver des vies, une par une. Organiser, planifier, agir. C’est une leçon pour notre époque où l’on parle beaucoup mais où l’on agit peu.
Combien parmi nous auraient ce courage aujourd’hui ? Combien prendraient de tels risques pour sauver des inconnus d’une autre confession ? La question mérite d’être posée, non pour culpabiliser, mais pour nous inspirer.
Pour aller plus loin
- Page Wikipédia sur Si Kaddour Benghabrit
- Article des Cahiers de l’Orient sur les musulmans qui ont sauvé des juifs
- Article du Monde sur le film « Les Hommes libres »
- Site officiel de la Grande Mosquée de Paris
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