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  • Gaza comme boussole, anatomie d’une obsession et d’un basculement géopolitique
    Gaza comme boussole, anatomie d’une obsession et d’un basculement géopolitique
    Depuis le printemps 2026, le Proche-Orient s’embrase de nouveau, et avec lui le débat français. Entre la guerre à Gaza, les frappes au Liban, les tensions avec l’Iran et la guerre en Ukraine, une même grille de lecture s’impose à certains : celle d’un Occident en bout de course. Je propose ici de prendre cette lecture au sérieux, de la documenter et d’en pointer les limites.

    Il y a une phrase que je me répète depuis des semaines, comme un refrain. La boussole, c’est Gaza.

    Je l’écris, je la réécris, et certains me trouvent obsessionnel. L’animateur Arthur, à la télévision, vient nous expliquer que nous aurions perdu la tête, que nous serions tous obsédés par ce minuscule territoire pour des « conneries » qui s’y dérouleraient. Le mot est lâché. Des « conneries ».

    Or ces « conneries » sont en réalité des crimes. Et toute la question de cet article tient là : comment un conflit régional est-il devenu, pour une partie de l’opinion, l’étalon moral à l’aune duquel on juge le reste du monde ? Et surtout : cette grille de lecture tient-elle la route ?

    Gaza, point de départ d’une fracture mondiale

    Reprenons les faits froidement. Depuis le 7 octobre 2023, la bande de Gaza est le théâtre d’une guerre dont le bilan humain est vertigineux. Selon les chiffres relayés par les agences onusiennes, des dizaines de milliers de Palestiniens ont péri, dont une proportion considérable de femmes et d’enfants.

    La question que je pose depuis des mois reste sans réponse claire : où sont les 2,4 millions de Gazaouis ? Combien sont morts dans cette enclave transformée en prison à ciel ouvert ?

    Ce silence statistique n’est pas anodin. Quand un chiffre devient impossible à établir, c’est souvent que sa publication dérange. La Cour internationale de Justice a été saisie, des procédures pour génocide ont été ouvertes, et la Cour pénale internationale a émis des mandats visant des responsables israéliens. Ces faits judiciaires, eux, sont incontestables et documentés.

    Voilà pourquoi je parle de boussole. Pour beaucoup, et notamment pour la jeunesse des quartiers populaires français, Gaza n’est plus un dossier diplomatique lointain. C’est devenu un point cardinal moral.

    Quand la rue française se branche sur le Proche-Orient

    Le soir de la victoire du PSG en Ligue des champions, des villes françaises se sont embrasées. La lecture officielle a parlé de débordements festifs qui auraient dérapé.

    Ma lecture est différente, et je l’assume :

    Ce que vous découvrez ce soir dans les villes de France est une réponse directe au génocide perpétré par Israël en Palestine et au Liban. Je suis le seul à vous l’écrire sous cette forme. La boussole, c’est Gaza, et la jeunesse française sait le rappeler, à sa manière.

    Je maintiens cette analyse, tout en mesurant qu’elle est contestable. Corréler des violences urbaines à un conflit international relève de l’interprétation, pas de la démonstration. Les sociologues des émeutes urbaines insistent sur la multiplicité des causes : relégation sociale, rapport à la police, effet d’aubaine festif.

    Mais nier toute dimension symbolique serait aussi malhonnête. Les drapeaux palestiniens brandis dans les manifestations, les slogans repris d’une rive à l’autre de la Méditerranée, témoignent d’une internationalisation des imaginaires politiques. La jeunesse connectée ne distingue plus tout à fait Gaza de sa propre géographie.

    La mécanique de l’escalade : Liban, Iran, et le piège de la force

    Le conflit ne s’est pas confiné à Gaza. Il a essaimé. Au Liban, les opérations militaires ont atteint un degré que je qualifie d’infamie sans hésiter.

    Le calcul stratégique israélien me semble pourtant condamné à l’échec. On nous présente des dirigeants persuadés de pouvoir démanteler le Hezbollah par la force pure. Faut-il leur rappeler une loi élémentaire des conflits asymétriques ?

    Pour chaque combattant neutralisé, dix autres se lèvent. C’est irréversible.

    Cette intuition n’a rien d’original : c’est le constat dressé par des théoriciens de la contre-insurrection après l’Irak et l’Afghanistan. La force militaire, lorsqu’elle frappe des populations, ne tarit pas le recrutement adverse. Elle l’alimente. David Petraeus lui-même, architecte de la doctrine américaine, en avait fait le cœur de son enseignement.

    L’Iran et l’arme de la soif

    Plus inquiétant encore, le glissement vers ce que j’appellerais une guerre des ressources. On nous explique que tel dirigeant se soucierait du sort des populations civiles iraniennes.

    C’est faux. Il ment. Il se moque éperdument que les musulmans d’Iran meurent de soif et que les terres agricoles s’assèchent.

    J’établis ici un parallèle qui en heurtera certains : celui de l’Holodomor, cette famine organisée en Ukraine soviétique dans les années 1930, reconnue comme génocide par de nombreux États. Utiliser l’eau et la terre comme armes, c’est franchir un seuil. La crise hydrique iranienne est réelle, documentée par les hydrologues depuis des années — surexploitation des nappes, barrages, sécheresse. La question est de savoir dans quelle mesure elle est instrumentalisée.

    Je reconnais que l’attribution d’une intention génocidaire demande des preuves, et que la rhétorique ne remplace pas l’enquête. Mais le refus de regarder la question en face me paraît, lui, une forme de complicité passive.

    Le cessez-le-feu, ce concept introuvable

    Il y a un vocabulaire qui me fascine par son cynisme. Le « cessez-le-feu constamment violé ».

    Arrêtons-nous deux secondes. Un cessez-le-feu, par définition, c’est l’arrêt des combats. S’il est « constamment violé », c’est qu’il n’existe pas.

    Nouveau concept : le cessez-le-feu constamment violé. Ce n’est qu’en France et parmi les amis d’Israël qu’on peut entendre et accepter pareille absurdité.

    Ce détournement sémantique n’est pas accidentel. Il permet de maintenir la fiction d’une désescalade tout en poursuivant les opérations. C’est une arme de communication. Et je note au passage que tout accord négocié qui ferait l’impasse sur le consentement des Israéliens eux-mêmes — population et institutions — est voué à l’échec. J’exclus totalement qu’Israël accepte un accord par-dessus la tête de sa propre société.

    Le danger du verbe « neutraliser »

    Un autre mot me hérisse : « neutraliser ». On l’emploie pour les drones russes, on l’emploie pour les combattants. Et certains, en France, commencent à l’employer pour parler des quartiers.

    Je l’ai dit clairement à un interlocuteur : nous ne sommes pas au Proche-Orient. On ne « neutralise pas définitivement » les habitants des quartiers populaires à la manière dont on traiterait un ghetto assiégé. Nous sommes en France, État de droit, avec une Constitution et des citoyens.

    L’importation du vocabulaire militaire dans le débat intérieur est un poison. Quand on parle des humains comme de cibles, on prépare les esprits à les traiter comme telles. C’est un mécanisme bien connu des historiens des violences de masse.

    Ukraine : le même logiciel, l’autre théâtre

    On me reproche parfois de tout mélanger. Gaza, le Liban, l’Iran, et puis soudain l’Ukraine. Mais c’est précisément là que réside ma thèse : il s’agit du même logiciel.

    En Ukraine, je ressens une tristesse immense. Des enfants sont tués des deux côtés. Dans ma propre famille, il y a des Ukrainiens et des Russes. Cette guerre est un déchirement intime autant qu’une catastrophe géopolitique.

    Ma conviction, qui me vaut des inimitiés, est qu’il n’est plus possible d’imposer une vision occidentale unique aux Russes, aux Iraniens, aux Chinois. Le monde unipolaire est en train de mourir, et il meurt mal.

    Je sais que cette position me range, aux yeux de beaucoup, dans un camp suspect. Je l’assume tout en reconnaissant la part de provocation. Affirmer qu’il faille « écraser les régimes qui poussent à la guerre totale » tout en « préservant absolument les populations civiles de tous les camps » est un funambulisme moral difficile à tenir. La frontière entre l’analyse stratégique et l’apologie d’un camp est ténue.

    Ce que la pluralité des récits nous enseigne

    Là où je veux être honnête : les contre-arguments existent et méritent d’être entendus.

    • On peut soutenir Israël tout en condamnant les exactions à Gaza. Les deux positions ne sont pas exclusives, même si je les trouve difficilement conciliables dans la pratique.
    • Le parallèle avec le nazisme, que j’emploie, est rejeté par la quasi-totalité des historiens de la Shoah comme une banalisation. Je l’utilise comme un cri, pas comme une thèse universitaire.
    • Soutenir la Russie de Poutine au nom du multipolarisme revient à fermer les yeux sur ses propres crimes. C’est la contradiction la plus sérieuse qu’on m’oppose.

    Je tiens à cette honnêteté intellectuelle. Une opinion qui refuse d’entendre ce qui la dérange n’est plus une opinion : c’est un dogme.

    Le piège du boycott et la guerre économique

    Puisque la guerre est aussi économique, parlons méthode. Le boycott est une arme, mais elle n’a de valeur que si elle est rigoureuse.

    Je propose un protocole simple, presque comptable :

    1. Identifier précisément le produit ou le service israélien à boycotter.
    2. Identifier — ou à défaut concevoir — le produit ou service de remplacement.
    3. Boycotter ensuite, méthodiquement, sans approximation.

    C’est ainsi qu’on procède proprement. Le boycott émotionnel, désordonné, ne sert à rien. Le boycott documenté, ciblé, finit par peser. Le mouvement BDS, qu’on l’approuve ou non, l’a démontré sur certains segments. Des listes d’entreprises circulent, parfois douteuses, parfois précises. La rigueur est ici une question de crédibilité.

    Reste une limite juridique majeure que je ne peux passer sous silence : en France, l’appel au boycott de produits en raison de leur origine a fait l’objet de poursuites, avant des évolutions de jurisprudence liées à la liberté d’expression. Le terrain est miné. Quiconque s’y engage doit en connaître les risques.

    Une conclusion qui refuse de conclure

    Je n’ai pas de mot de la fin rassurant. La situation au Proche-Orient s’aggrave, la guerre en Ukraine s’enlise, et le débat français se polarise jusqu’à l’incandescence.

    Ce que je crois, profondément, c’est que nous assistons à un basculement. L’ordre né de 1945 et consolidé en 1991 craque de toutes parts. Les anciennes hégémonies ne dictent plus seules la marche du monde.

    Est-ce une libération ou un chaos ? Je n’en sais rien. Mais une chose est sûre : tant que des enfants mourront sous les bombes, à Gaza, à Kyiv ou ailleurs, aucune raison d’État ne tiendra devant le tribunal de l’Histoire.

    La boussole, pour moi, restera ce qu’elle est. Un point cardinal moral. À chacun de vérifier si la sienne pointe encore vers l’humain.

    Pour aller plus loin

    Sources et références