Étiquette : néocolonialisme

  • L’Afrique se réveille, la fin d’un cycle de domination ?
    L’Afrique se réveille, la fin d’un cycle de domination ?
    Les coups d’État se multiplient en Afrique de l’Ouest tandis que le sentiment anti-français atteint des sommets. Cette vague de contestation pourrait marquer la fin d’un cycle de domination occidentale sur le continent africain.

    Je regarde les images qui nous parviennent du Niger, du Mali, du Burkina Faso. Des foules immenses dans les rues. Des drapeaux français brûlés. Des slogans hostiles à la France. Et je me dis : nous y voilà enfin. Le réveil tant attendu.

    J’ai toujours eu, au fond de moi, la certitude que les Africains finiraient par se réveiller. On ne peut pas éternellement trahir, piller et spolier des peuples entiers sans réveil des consciences. Tout est cyclique.

    Le temps de la colère légitime

    Ce qui se passe actuellement en Afrique de l’Ouest n’est pas une surprise. C’est l’aboutissement logique de décennies de mépris, d’exploitation et de promesses non tenues. Le Niger, septième producteur mondial d’uranium, alimente les centrales nucléaires françaises depuis des décennies. Pourtant, 90% de sa population n’a pas accès à l’électricité.

    Comment expliquer ce paradoxe autrement que par un système de pillage organisé ? Areva (devenue Orano) exploite les mines d’Arlit et d’Akokan depuis les années 1970. Des milliers de tonnes d’uranium partent chaque année vers la France. Pendant ce temps, les Nigériens vivent dans l’obscurité.

    La situation en Afrique prend une tournure inédite et ça va s’amplifier. Les Africains s’apprêtent à mettre une quenelle de très grande dimension aux Occidentaux. Et franchement, qui pourrait leur en vouloir ?

    Les chiffres qui font mal

    • L’Afrique possède 30% des réserves minérales mondiales
    • 60% du cobalt mondial vient de RDC
    • Le continent ne représente que 3% du commerce mondial
    • 600 millions d’Africains n’ont pas accès à l’électricité

    Ces chiffres racontent une histoire. Celle d’un continent riche aux populations pauvres. D’un système où les matières premières partent, mais où la valeur ajoutée ne revient jamais.

    La Françafrique à bout de souffle

    Le système Françafrique, mis en place par Jacques Foccart sous De Gaulle, reposait sur des piliers simples : contrôle monétaire via le franc CFA, présence militaire permanente, soutien aux dictateurs « amis », et accaparement des ressources naturelles.

    Ce système a permis à la France de maintenir son rang de puissance mondiale malgré la décolonisation. Mais aujourd’hui, il s’effondre. Les bases militaires françaises sont contestées. Le franc CFA est remis en question. Les « présidents amis » tombent les uns après les autres.

    Un jeune banquier quadragénaire et sa maman ne peuvent évidemment pas avoir le dessus sur les Africains. Imaginez ce qu’ils se disent, en Afrique. Ils voient bien que l’empereur est nu. Que la France n’a plus les moyens de ses ambitions impériales.

    L’opération Barkhane : un échec cuisant

    Lancée en 2014, l’opération Barkhane devait éradiquer le terrorisme au Sahel. Neuf ans plus tard, le bilan est catastrophique :

    • Plus de 50 soldats français tués
    • Des milliards d’euros dépensés
    • Le terrorisme plus présent que jamais
    • Les populations locales hostiles à la présence française

    Comment en est-on arrivé là ? Par aveuglement. Par arrogance. Par refus de comprendre que les temps ont changé.

    Le réveil des consciences africaines

    Ce qui frappe dans les manifestations actuelles, c’est la jeunesse des manifestants. Une génération née après les indépendances, connectée au monde, éduquée, et qui ne supporte plus le paternalisme occidental.

    Cette jeunesse a accès aux réseaux sociaux. Elle voit comment vivent les jeunes ailleurs. Elle comprend que la pauvreté de l’Afrique n’est pas une fatalité mais le résultat d’un système. Et elle dit stop.

    Pour le moment, nous avons encore de la chance, les Africains ne nous disent pas « rends l’argent ». Ils pourraient. Combien la France doit-elle aux pays africains pour des décennies d’exploitation ? Les économistes parlent de centaines de milliards d’euros.

    La nouvelle génération de leaders

    Les coups d’État récents portent au pouvoir une nouvelle génération de militaires. Ibrahim Traoré au Burkina Faso a 34 ans. Assimi Goïta au Mali en a 40. Ce ne sont plus les vieux généraux formés à Saint-Cyr et dévoués à la France.

    Ces jeunes officiers parlent un langage nouveau :

    • Souveraineté totale sur les ressources naturelles
    • Diversification des partenariats (Russie, Chine, Turquie)
    • Intégration régionale renforcée
    • Rupture avec les accords léonins du passé

    Les conséquences pour l’Europe

    L’Europe regarde ces événements avec inquiétude. Et pour cause. Notre modèle économique repose en partie sur l’accès privilégié aux ressources africaines. Uranium pour nos centrales, métaux rares pour nos technologies, pétrole pour nos voitures.

    Si l’Afrique reprend le contrôle de ses ressources, si elle négocie au prix du marché, si elle transforme sur place… c’est tout notre modèle qui s’effondre. Les prix de l’énergie explosent déjà. Imaginez si le Niger décidait de vendre son uranium au plus offrant.

    Nous allons voir ce genre de chose dans quasiment toutes les grandes villes africaines. Des manifestations anti-occidentales. Des appels à la souveraineté. Des remises en cause radicales.

    La question migratoire en toile de fond

    Paradoxalement, alors que l’Afrique se réveille et revendique sa dignité, l’Europe continue de fermer ses portes. Les discours sur l’immigration se durcissent. Les murs se construisent. Les naufrages en Méditerranée se multiplient.

    Mais peut-on indéfiniment piller un continent tout en refusant d’accueillir ses habitants ? La schizophrénie européenne atteint ses limites. Nous voulons les ressources mais pas les hommes. Les matières premières mais pas les réfugiés.

    Cette contradiction ne peut pas durer. Soit nous acceptons un partenariat équitable avec l’Afrique, soit nous devrons faire face aux conséquences de notre égoïsme.

    Vers un nouvel ordre mondial ?

    Ce qui se joue en Afrique dépasse le continent. C’est l’ordre mondial issu de la décolonisation qui vacille. Un ordre où l’Occident gardait le contrôle économique malgré les indépendances politiques.

    La Chine l’a bien compris. Elle investit massivement en Afrique. Pas de leçons de morale. Pas de conditionnalités politiques. Juste du business. Routes, ports, usines. Les Africains apprécient.

    La Russie aussi avance ses pions. Wagner au Mali et en Centrafrique. Livraisons d’armes. Soutien diplomatique. Moscou offre une alternative à Paris.

    Face à cette concurrence, l’Occident perd pied. Nos vieilles recettes ne fonctionnent plus. L’aide au développement ? Les Africains n’en veulent plus. Ils veulent du commerce équitable. Des investissements productifs. Du transfert de technologie.

    Le temps des comptes

    Bientôt viendra le temps des comptes. Les Africains demanderont des comptes. Sur les assassinats de leurs leaders (Lumumba, Sankara, Olympio). Sur les coups d’État fomentés. Sur les milliards détournés avec la complicité occidentale.

    Ce jour-là, que répondrons-nous ? Que nous ne savions pas ? Que c’était pour leur bien ? Ces arguments ne tiendront pas. La vérité éclatera. Et elle fera mal.

    Ne montrez jamais ces images à des Africains de confession chrétienne. C’est trop déchirant. Les églises pleines en Afrique. Les églises vides en Europe. Qui a trahi le message chrétien ? Qui a oublié la fraternité ?

    Conclusion : la fin d’un cycle

    Ce que nous vivons, c’est la fin d’un cycle. Celui de la domination occidentale sur l’Afrique. Un cycle de cinq siècles qui a commencé avec la traite négrière et qui se termine dans les rues de Niamey et de Bamako.

    Les Africains reprennent leur destin en main. C’est leur droit. C’est même leur devoir. Nous devons l’accepter. Mieux : nous devons les accompagner dans cette émancipation.

    Car au fond, c’est aussi notre intérêt. Une Afrique libre et prospère sera un meilleur partenaire qu’une Afrique soumise et appauvrie. Un partenaire avec qui commercer d’égal à égal. Un partenaire qui gardera ses talents au lieu de les voir partir.

    Le réveil africain n’est pas une menace. C’est une chance. La chance de construire enfin des relations saines entre les continents. La chance de sortir du néocolonialisme. La chance d’inventer un monde plus juste.

    Saurons-nous la saisir ? J’en doute. Nos élites sont trop attachées à leurs privilèges. Nos peuples trop bercés d’illusions. Mais l’Histoire avance. Avec ou sans nous.

    Bref. Les Africains se réveillent. Et c’est tant mieux.

    Pour aller plus loin

    Sources et références

    Photo : Salem Ochidi / Unsplash

  • L’Afrique après Mandela : entre mythe et réalité d’un continent en mutation
    L’Afrique après Mandela : entre mythe et réalité d’un continent en mutation
    La disparition de Nelson Mandela ouvre une période de questionnement sur l’héritage réel de son action en Afrique du Sud. Derrière l’icône mondiale se cache une réalité sociale complexe : chômage massif des populations noires, insécurité croissante et persistance des inégalités.

    La mort de Nelson Mandela, le 5 décembre 2013, marque la fin d’une époque. Mais au-delà de l’émotion planétaire et des hommages unanimes, c’est le moment de regarder la vérité en face. L’Afrique du Sud que laisse Mandela est-elle vraiment celle dont il rêvait ? Et plus largement, que nous dit cette icône sur notre rapport à l’Afrique et ses réalités ?

    Le mythe Mandela face aux réalités sud-africaines

    Impossible de ne pas reconnaître les sublimes valeurs morales et le message universel de Mandela. L’homme incarne la réconciliation, le pardon, la résistance pacifique. Mais il faut regarder toute la vérité, aussi dérangeante soit-elle.

    L’écrasante majorité des gens n’ont jamais mis les pieds en Afrique du Sud. Ils n’ont donc aucune idée de la situation sur place. Le chiffre est brutal : le chômage des noirs atteint 50%. Oui, vous avez bien lu. Un noir sur deux est sans emploi dans le pays de la « nation arc-en-ciel ».

    Plus troublant encore : en réalité, c’est pire maintenant qu’avant Mandela sur de nombreux aspects. Le chômage a explosé. L’insécurité est devenue endémique. Les townships restent des zones de non-droit où la violence règne. Les inégalités économiques, loin de se résorber, se sont même creusées dans certains secteurs.

    Comment expliquer ce paradoxe ? La transition démocratique a créé des attentes immenses. Mais les structures économiques héritées de l’apartheid sont restées largement intactes. Les grandes entreprises, les terres, les richesses minières demeurent aux mains d’une minorité. La majorité noire a obtenu le pouvoir politique, mais pas le pouvoir économique.

    Les chiffres qui dérangent

    Prenons quelques statistiques pour mesurer l’ampleur du problème :

    • Le taux de chômage officiel dépasse les 25%, mais atteint 50% chez les jeunes noirs des townships
    • L’Afrique du Sud compte parmi les pays les plus inégalitaires au monde selon le coefficient de Gini
    • Le taux de criminalité reste l’un des plus élevés de la planète avec plus de 50 meurtres par jour
    • L’espérance de vie a chuté de 62 ans en 1990 à 52 ans en 2013, principalement à cause du sida

    Ces chiffres dessinent une réalité bien éloignée du conte de fées de la « réconciliation réussie » vendu au monde entier.

    La construction d’un mythe politique

    Le système a besoin de préserver le mythe qu’il a créé – et qui a d’ailleurs dépassé les espoirs de Mandela lui-même. Pourquoi ? Parce que ce mythe sert des intérêts multiples.

    D’abord, il permet aux anciennes élites blanches de maintenir leur position économique tout en se drapant dans la respectabilité morale de la « réconciliation ». Ensuite, il offre à l’ANC un capital symbolique inépuisable pour justifier son maintien au pouvoir malgré la corruption et l’incompétence. Enfin, il donne bonne conscience à la communauté internationale qui peut ainsi ignorer les problèmes structurels du pays.

    Mais rappelons-nous aussi que la trajectoire de Mandela ne commence pas par des discours pacifistes. Elle démarre par les armes et ce que beaucoup qualifiaient alors de terrorisme. L’Umkhonto we Sizwe, la branche armée de l’ANC cofondée par Mandela, a mené des actions violentes pendant des années. C’est seulement après 27 ans de prison que Mandela est devenu l’apôtre de la non-violence.

    Cette amnésie sélective est révélatrice. On préfère l’image du sage réconciliateur à celle du combattant armé. Pourtant, les deux sont indissociables. Sans la lutte armée, y aurait-il eu négociation ? Sans la menace de la guerre civile, les Blancs auraient-ils accepté de partager le pouvoir ?

    Les leçons oubliées

    Ce que nous enseigne vraiment Mandela, c’est que les changements profonds nécessitent parfois la force. Que les oppresseurs ne cèdent que contraints. Que la paix n’est possible qu’après avoir montré sa détermination au combat. Des leçons que notre époque, obsédée par le consensus mou, préfère oublier.

    L’Afrique, éternelle terra incognita

    Le cas sud-africain illustre notre méconnaissance profonde du continent africain. Nous projetons nos fantasmes, nos peurs, nos espoirs sur une Afrique largement imaginaire. Tour à tour continent maudit ou terre d’avenir, l’Afrique réelle nous échappe.

    Cette ignorance n’est pas neutre. Elle justifie des politiques désastreuses. Prenez l’intervention militaire en Centrafrique qui se prépare. On nous vend de l’ingérence humanitaire, mais ce genre d’opération est juste ingérable. Sauf, bien sûr, si l’objectif réel est de protéger nos intérêts économiques et stratégiques.

    Car comprenez bien que pour préserver nos intérêts en Afrique noire, il faudra engager des dizaines de milliers de nos militaires pendant des décennies. La France maintient déjà plusieurs milliers d’hommes sur le continent. Les bases militaires se multiplient. Les opérations s’enchaînent : Serval au Mali, Sangaris en Centrafrique…

    Le piège néocolonial

    Nous sommes pris dans une spirale infernale. Plus nous intervenons pour « stabiliser », plus nous créons de l’instabilité. Plus nous soutenons des régimes corrompus au nom de la « stabilité », plus nous alimentons les ressentiments. Plus nous pillons les ressources au nom du « développement », plus nous appauvrissons les populations.

    L’Afrique du Sud post-Mandela n’est qu’un exemple parmi d’autres de cette contradiction fondamentale. On célèbre la démocratie tout en maintenant les structures de domination économique. On applaudit la liberté politique tout en perpétuant l’asservissement économique.

    Les migrations à venir : le grand déni

    Face à cette situation explosive, que se passera-t-il ? La réponse est évidente : des migrations massives. Quand la moitié de la jeunesse est au chômage, quand la violence règne, quand l’espoir s’éteint, que reste-t-il sinon partir ?

    Mais nos dirigeants refusent de voir cette réalité. Ils continuent à croire qu’on peut maintenir l’Afrique dans la misère tout en fermant nos frontières. Ils s’imaginent qu’on peut piller les ressources sans en payer le prix. Ils rêvent d’une Afrique docile et lointaine.

    Cette illusion ne durera pas. Les boat-people de Lampedusa ne sont que l’avant-garde d’un mouvement historique inéluctable. Face à l’explosion démographique africaine et à l’absence de perspectives économiques, les migrations vont s’intensifier. C’est mathématique.

    L’hypocrisie européenne

    L’Europe veut le beurre et l’argent du beurre. Elle veut les matières premières africaines mais pas les Africains. Elle veut les marchés africains mais pas la concurrence africaine. Elle veut la stabilité africaine mais sans investir dans le développement réel.

    Cette schizophrénie atteint des sommets grotesques. D’un côté, on finance des projets de « co-développement » ridicules. De l’autre, on érige des murs toujours plus hauts. D’un côté, on prêche les droits de l’homme. De l’autre, on laisse mourir des milliers de migrants en Méditerranée.

    Que faire de l’héritage de Mandela ?

    Maintenant que Mandela est vraiment mort, on va pouvoir ouvrir sa boîte de Pandore. Ou pas. Le plus probable est qu’on continuera à entretenir le mythe tout en ignorant les leçons.

    Pourtant, le véritable hommage à Mandela serait de regarder la réalité en face. D’admettre que la réconciliation sans justice économique est un leurre. Que la paix sans partage équitable des richesses est précaire. Que la démocratie sans développement est une coquille vide.

    Le véritable impact du rayonnement de Mandela sur l’Humanité va se mesurer dans les années à venir. Hélas, beaucoup vont déchanter. Car derrière l’icône se cache une réalité bien plus complexe et bien moins reluisante que le conte de fées officiel.

    L’Afrique du Sud nous tend un miroir. Elle nous montre les limites de nos bons sentiments. Elle révèle l’hypocrisie de notre « aide au développement ». Elle expose la brutalité de nos rapports économiques. Elle dévoile notre incapacité à penser un autre modèle que celui de la domination.

    Les vraies questions

    Alors, que faire ? D’abord, arrêter de se mentir. Reconnaître que nos politiques africaines sont un échec. Admettre que nous sommes partie du problème, pas de la solution. Accepter que l’Afrique n’a pas besoin de notre pitié mais de justice.

    Ensuite, repenser radicalement notre rapport au continent. Cesser le pillage des ressources. Arrêter de soutenir les dictateurs. Investir massivement dans l’éducation et les infrastructures. Ouvrir nos marchés aux produits africains. Faciliter les transferts de technologie.

    Enfin, se préparer aux migrations inévitables. Non pas en érigeant des murs, mais en organisant des filières légales. Non pas en criminalisant les migrants, mais en reconnaissant notre responsabilité historique. Non pas en fantasmant sur une Europe bunker, mais en construisant un espace euro-africain viable.

    Bref, faire exactement l’inverse de ce qu’on fait actuellement.

    La mort de Mandela marque la fin d’une époque. Celle des illusions lyriques sur une Afrique qui se développerait toute seule grâce à la démocratie et au marché. La réalité est plus crue : sans changement radical de paradigme, l’Afrique restera le continent de toutes les tragédies. Et ces tragédies, tôt ou tard, frapperont à nos portes.

    Mandela nous laisse un héritage ambigu. D’un côté, l’espoir qu’un autre monde est possible. De l’autre, la preuve que les bonnes intentions ne suffisent pas. À nous de tirer les vraies leçons de son parcours. Si nous en sommes capables.

    Pour aller plus loin

    Sources et références

    Photo : Tembinkosi Sikupela / Unsplash