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  • L’Algérie de 2024, puissance géopolitique
    L’Algérie de 2024, puissance géopolitique
    L’affaire Boualem Sansal révèle les nouvelles réalités géopolitiques entre la France et l’Algérie. Alger, devenue une puissance régionale incontournable, impose désormais ses règles diplomatiques. Une relation bilatérale à repenser d’urgence.

    L’arrestation de l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal en novembre 2024 a cristallisé des tensions diplomatiques qui dépassent largement le cas d’un intellectuel controversé. Cette affaire révèle en réalité les mutations profondes de l’Algérie contemporaine et l’urgence de repenser nos relations avec ce voisin méditerranéen.

    Je le dis sans détour : ce n’est absolument pas le moment d’aller chercher des embrouilles à l’Algérie. Et il ne faut surtout pas sous-estimer l’Algérie de 2024.

    L’Algérie de 2024 : une puissance régionale transformée

    Quand je regarde l’Algérie d’aujourd’hui, je ne vois plus le pays des années 1990-2000. Nous avons face à nous une nation qui a profondément évolué sur tous les plans.

    Sur le plan économique d’abord. Avec ses réserves d’hydrocarbures considérables et sa position stratégique entre l’Europe, l’Afrique et le Moyen-Orient, l’Algérie dispose d’atouts géopolitiques majeurs. Les revenus gaziers, particulièrement depuis la crise énergétique européenne, lui donnent une marge de manœuvre diplomatique considérable.

    Sur le plan diplomatique ensuite. Alger a développé une politique étrangère beaucoup plus assertive. Les relations avec la Russie se sont renforcées, notamment dans le domaine militaire. Les partenariats avec la Chine se multiplient dans les infrastructures et l’énergie. L’Algérie joue désormais un rôle central dans l’Organisation de coopération de Shanghai et maintient ses positions de principe sur les grandes questions internationales.

    La posture algérienne face à Israël illustre parfaitement cette constance diplomatique. L’Algérie et Israël n’ont pas de relations diplomatiques officielles et ne sont pas prêts d’en avoir. La République algérienne démocratique et populaire ne reconnaît pas Israël et interdit toute entrée sur son territoire aux voyageurs munis d’un passeport israélien.

    L’affaire Boualem Sansal : révélateur des nouvelles règles du jeu

    L’arrestation de Boualem Sansal n’est pas un accident diplomatique. Elle s’inscrit dans une logique claire de souveraineté nationale que l’Algérie entend faire respecter.

    Sansal, écrivain reconnu mais controversé, avait multiplié les déclarations polémiques sur l’histoire algérienne et les frontières du pays. Ses positions, notamment ses remises en cause de certains aspects de la guerre d’indépendance ou ses déclarations sur le territoire algérien, étaient perçues à Alger comme des provocations inacceptables.

    J’ai voulu comprendre les griefs précis contre lui. Les reproches portent essentiellement sur ses déclarations concernant les frontières orientales de l’Algérie, ses positions sur l’histoire coloniale qu’Alger juge révisionnistes, et ses prises de position perçues comme hostiles à l’État algérien.

    Ce qui conduira l’Algérie à se montrer impitoyable, c’est justement cette perception d’une atteinte à la souveraineté nationale. Pour Alger, il ne s’agit pas de liberté d’expression mais de défense des intérêts fondamentaux du pays.

    Les erreurs de lecture françaises

    La France a commis une erreur d’appréciation majeure en sous-estimant la détermination algérienne sur ce dossier. Nous continuons trop souvent à regarder l’Algérie avec les lunettes du passé.

    Premier malentendu : croire qu’Alger cédera aux pressions diplomatiques européennes. L’Algérie de 2024 a les moyens de ses ambitions et n’hésite plus à tenir tête aux puissances occidentales quand elle estime ses intérêts menacés.

    Deuxième erreur : minimiser l’importance symbolique de cette affaire pour l’opinion publique algérienne. La défense de la souveraineté nationale reste un ressort politique puissant en Algérie, particulièrement face à ce qui est perçu comme des ingérences extérieures.

    Troisième maladresse : ne pas avoir anticipé la réaction algérienne. Les déclarations de Sansal étaient connues depuis longtemps. Il était prévisible qu’un passage en Algérie pose problème.

    Géopolitique méditerranéenne : les nouveaux équilibres

    Cette crise s’inscrit dans une recomposition géopolitique plus large de l’espace méditerranéen. L’Algérie ne subit plus les événements, elle les influence.

    Dans le contexte du conflit au Proche-Orient, Alger maintient ses positions de principe pro-palestiniennes tout en évitant l’escalade militaire directe. Cette stratégie lui permet de conserver sa crédibilité dans le monde arabe tout en préservant ses intérêts économiques.

    Face à l’instabilité libyenne, l’Algérie joue un rôle stabilisateur crucial. Son influence sur les équilibres régionaux s’est considérablement renforcée ces dernières années.

    Avec l’Europe, les relations se complexifient. L’Algérie reste un partenaire énergétique majeur mais refuse désormais le statut de partenaire junior. Elle entend négocier d’égal à égal.

    Pourquoi restaurer nos relations devient incontournable

    Je le dis clairement : restaurer nos relations avec l’Algérie c’est incontournable. Et ce pour plusieurs raisons majeures.

    D’abord, les enjeux énergétiques. Dans le contexte de diversification des approvisionnements européens, l’Algérie représente une alternative crédible aux hydrocarbures russes. Mais cette coopération nécessite un climat politique apaisé.

    Ensuite, les questions migratoires. L’Algérie reste un pays de transit et d’origine pour les flux migratoires vers l’Europe. Une coopération efficace sur ces sujets passe par un dialogue politique constructif.

    Enfin, la stabilité régionale. Dans un Sahel en crise et face aux défis sécuritaires au Maghreb, l’Algérie constitue un pilier de stabilité qu’il serait dangereux d’affaiblir.

    La France a tout intérêt à renouer un dialogue respectueux avec Alger. Cela passe par la reconnaissance des nouvelles réalités géopolitiques et l’abandon des réflexes paternalistes du passé.

    Les risques d’une escalade

    J’espère qu’on ne va pas repartir en guerre contre l’Algérie quand même ? Cette question peut paraître excessive, mais elle traduit une inquiétude légitime face aux risques d’escalade.

    Une dégradation durable des relations franco-algériennes aurait des conséquences majeures. Sur le plan économique, les échanges bilatéraux représentent des milliards d’euros et des milliers d’emplois des deux côtés de la Méditerranée.

    Sur le plan humain, les liens entre les deux pays restent considérables. Plusieurs millions de personnes d’origine algérienne vivent en France, et les flux entre les deux pays demeurent intenses.

    C’est pourquoi je recommande à l’Algérie de se préparer à se défendre et à combattre férocement si nécessaire, mais j’espère surtout que la diplomatie prévaudra. Les deux pays ont tout à gagner d’une relation apaisée et respectueuse.

    L’affaire Sansal doit servir de révélateur : il est temps de construire une nouvelle relation franco-algérienne, basée sur la reconnaissance mutuelle et le respect des souverainetés. L’alternative serait un éloignement durable dont personne ne sortirait gagnant.

    Pour aller plus loin

    Sources et références

  • 2015 : Quand l’Europe découvrait sa vulnérabilité migratoire
    2015 : Quand l’Europe découvrait sa vulnérabilité migratoire
    Des cargos remplis de centaines de migrants arrivent sur les côtes européennes début 2015, révélant une nouvelle stratégie des passeurs : saturer les capacités de réponse européennes. Face à ce phénomène inédit, l’Europe semble totalement démunie.

    Trois navires. Cinq jours. Des milliers de migrants. Ce qui se passe en ce début janvier 2015 sur les côtes européennes n’est pas un accident isolé. C’est le début de quelque chose de beaucoup plus grand, de beaucoup plus organisé. Et l’Europe, dans sa grande naïveté – ou son aveuglement volontaire – n’a absolument rien vu venir.

    La nouvelle stratégie des passeurs : le cargo fantôme

    Oubliez les petites embarcations surchargées qui font régulièrement naufrage en Méditerranée. Les passeurs ont changé de braquet. Ils utilisent désormais de vieux cargos, des bâtiments de marine marchande en fin de vie, achetés pour une bouchée de pain dans des ports obscurs.

    Le mode opératoire est d’une simplicité redoutable. On entasse plusieurs centaines de personnes dans la cale. On met le cap sur l’Europe. Une fois proche des côtes, l’équipage abandonne le navire en laissant le pilote automatique enclenché. Les garde-côtes européens n’ont alors pas d’autre choix que d’intervenir pour éviter un naufrage.

    Ces navires ne sont pas traçables. Pas d’AIS, pas de pavillon clair, des noms repeints à la va-vite. Des fantômes flottants qui surgissent de nulle part. Et le pire, c’est que ça marche.

    Un business model imparable

    Faisons un peu d’arithmétique. Un vieux cargo acheté 200 000 euros. 500 passagers à 5 000 dollars la place. Recette : 2,5 millions de dollars. Bénéfice net après avoir payé l’équipage et le carburant : plus de 2 millions. Pour une seule traversée.

    Et quand la demande à 5 000 dollars faiblira ? Le prix baissera. À 2 500 dollars. Puis 1 000. Même à 500 dollars la place, avec 500 personnes à bord, c’est encore 250 000 dollars de recette. Le business reste rentable.

    Les mafieux ont compris quelque chose de fondamental : il ne s’agit plus de faire passer quelques dizaines de personnes discrètement. Il s’agit de saturer complètement notre capacité de réponse. De nous submerger.

    L’Europe face à son impuissance

    Que peut faire l’Europe ? Techniquement, trois options existent :

    • Intercepter et arraisonner les navires en haute mer avant qu’ils n’atteignent nos eaux
    • Les escorter jusqu’à un port sûr et traiter les demandes d’asile
    • Les refouler vers leur port d’origine

    La première option nécessite des moyens considérables et une volonté politique d’acier. Envoyer des commandos héliportés prendre le contrôle de navires en mer ? Les mafieux se défendront. Il y aura des morts. Quel dirigeant européen assumera ?

    La deuxième option, c’est celle qu’on applique actuellement. Par défaut. Par lâcheté. On accueille, on traite, on est débordé. Les passeurs le savent et en profitent.

    La troisième ? Juridiquement complexe, humainement discutable, pratiquement impossible quand on ne sait même pas d’où vient le navire.

    Le cas particulier des Syriens

    Dans ce flux migratoire, les Syriens occupent une place particulière. Ils fuient une guerre civile atroce qui a déjà fait plus de 200 000 morts. Pour eux, le danger de la traversée n’est « rien comparé à ce qui se passe en Syrie ».

    Et contrairement à d’autres nationalités, les Syriens ont souvent les moyens. Classe moyenne éduquée, ils peuvent payer les 5 000 dollars demandés. Certains s’organisent même entre eux, court-circuitant les mafieux traditionnels. Une forme d’auto-organisation de la fuite.

    J’estime qu’il y a facilement plusieurs dizaines de milliers de Syriens prêts à payer ce prix pour atteindre l’Europe. Et ce n’est que le début.

    Le syndrome de l’autruche européen

    Ce qui me sidère le plus dans cette affaire, c’est l’aveuglement volontaire de nos dirigeants. Ils voient ces navires arriver. Ils comprennent que c’est organisé. Ils savent que ce n’est que le début. Et pourtant, ils laissent faire.

    Pourquoi ? Parce qu’agir vraiment, c’est prendre le risque d’images terribles. Des garde-côtes qui tirent sur des embarcations. Des migrants qui se noient. L’opinion publique qui s’indigne.

    Alors on préfère subir. On gère la crise au jour le jour. On espère que ça va s’arrêter tout seul. Spoiler alert : ça ne va pas s’arrêter.

    La pression démographique africaine

    Soyons clairs : je ne dis pas que toute l’Afrique va se déverser en Europe. Ce serait absurde. Mais la pression existe, elle est énorme, et elle ne va faire que croître.

    L’Afrique subsaharienne compte aujourd’hui près d’un milliard d’habitants. La moitié a moins de 20 ans. Le chômage des jeunes dépasse souvent 50%. L’Europe, c’est l’eldorado à portée de Méditerranée.

    Sur ce milliard, combien sont prêts à tout risquer pour tenter leur chance ? Un pour cent ? C’est 10 millions de personnes. Un pour mille ? C’est encore un million.

    Les passeurs l’ont compris. La demande est là, gigantesque. Il suffit d’organiser l’offre.

    Les conséquences prévisibles

    Ce qui se passe en ce début 2015 n’est qu’un avant-goût. Si l’Europe ne réagit pas – et tout indique qu’elle ne réagira pas – nous allons assister à une industrialisation du passage clandestin.

    Des dizaines de navires. Des centaines de milliers de migrants. Une saturation complète de nos capacités d’accueil. Des tensions sociales exacerbées. Une montée de l’extrême droite partout en Europe.

    Et pendant ce temps, les mafieux s’enrichissent. Sans risque. Les bateaux sont abandonnés, les équipages disparaissent, l’argent est blanchi dans des paradis fiscaux. Business as usual.

    L’échec du système Dublin

    Le règlement Dublin III, qui veut que les demandeurs d’asile soient traités dans le premier pays européen où ils arrivent, est une vaste blague. L’Italie et la Grèce, submergées, laissent filer les migrants vers le Nord.

    L’Allemagne accueille. La France tergiverse. L’Angleterre se barricade. L’Europe de l’Est refuse. La solidarité européenne ? Une fiction.

    Chaque pays joue sa partition, espérant que le problème ira chez le voisin. Pendant ce temps, les passeurs rigolent. Ils ont trouvé la faille.

    Pour aller plus loin

    • « Mare Nostrum » vs « Triton » : Comprendre la différence entre l’opération italienne de sauvetage et l’opération européenne de surveillance
    • Le règlement Dublin III : Pourquoi ce système est inadapté à la crise migratoire actuelle
    • Les routes migratoires : De la Libye à l’Italie, de la Turquie à la Grèce, cartographie des flux
    • Le business des passeurs : Enquête sur les réseaux criminels qui profitent de la misère humaine
    • La guerre en Syrie : Comprendre pourquoi des millions de personnes fuient leur pays

    Sources et références

    • Frontex Risk Analysis 2014
    • UNHCR Global Trends 2014
    • Règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen (Dublin III)
    • Rapports de l’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM)
    • Missing Migrants Project – Données sur les décès en Méditerranée

    Photo : Jeffrey Zhang / Unsplash