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  • L’abaya à l’école, la mode devient symbole religieux
    L’abaya à l’école, la mode devient symbole religieux
    La rentrée 2023 marque l’interdiction de l’abaya dans les établissements scolaires français. Cette décision gouvernementale ravive les tensions autour de la laïcité et questionne notre rapport aux vêtements traditionnels. Entre incompréhension culturelle et instrumentalisation politique, décryptage d’une polémique qui divise.

    La rentrée scolaire 2023 a débuté sous le signe de la polémique. Gabriel Attal, alors ministre de l’Éducation nationale, a annoncé l’interdiction de l’abaya et du qamis dans les établissements scolaires français. Une décision qui a immédiatement divisé l’opinion publique et relancé le sempiternel débat français sur la laïcité.

    Mais au-delà des postures politiques, cette affaire révèle surtout notre méconnaissance profonde de ce qu’est réellement l’abaya. Et nos contradictions face à des vêtements que nous peinons à comprendre.

    L’abaya, ce vêtement mal connu

    Commençons par remettre les choses en perspective. L’abaya n’est pas, contrairement à ce que véhiculent certains discours, un symbole religieux islamiste au sens où l’entend la France. C’est avant tout un vêtement traditionnel, une robe longue et ample, portée aussi bien par des femmes musulmanes que par des femmes non musulmanes dans de nombreux pays du Moyen-Orient et du Maghreb.

    Cette robe, très légère et couvrante, répond d’abord à des considérations pratiques et climatiques. Dans les régions chaudes et ensoleillées, elle protège efficacement de la chaleur tout en permettant une circulation d’air optimale. Son caractère couvrant n’est pas nécessairement lié à une prescription religieuse, mais peut relever d’une tradition culturelle séculaire.

    D’ailleurs, les hommes portent également leur version de ce vêtement : le kaftan ou la djellaba selon les régions. Ces tenues masculines, tout aussi couvrantes et traditionnelles, ne suscitent pourtant aucune polémique particulière en France. Curieux, non ?

    Quand nos propres codes vestimentaires nous échappent

    Cette focalisation sur l’abaya révèle une certaine incohérence dans notre rapport aux vêtements « à charge symbolique ». Prenons l’exemple de la robe d’avocat, cette tenue noire et totalement couvrante que portent les membres du barreau français.

    L’origine de cette robe est pourtant explicitement religieuse : elle descend directement de la soutane ecclésiastique. Son but initial était d’anonymiser ceux qui la portent, de leur conférer une autorité morale et d’inspirer le respect. Exactement les mêmes fonctions que l’on reproche aujourd’hui à l’abaya.

    Mais personne ne songerait à interdire la robe d’avocat au nom de la laïcité. Pourquoi ? Parce qu’elle fait partie de notre patrimoine culturel, de nos traditions. Elle s’est sécularisée avec le temps, devenant un simple uniforme professionnel.

    Cette différence de traitement illustre parfaitement le problème : nous acceptons sans broncher nos propres symboles religieux détournés, mais nous nous méfions de ceux qui viennent d’ailleurs.

    Le piège de l’essentialisation

    La polémique autour de l’abaya révèle aussi notre tendance à essentialiser les pratiques vestimentaires des populations musulmanes. Nous transformons systématiquement leurs choix vestimentaires en actes politiques ou religieux, là où il peut simplement s’agir de goûts personnels, de traditions familiales ou de considérations pratiques.

    Cette grille de lecture biaisée crée un cercle vicieux. Plus nous politisons ces vêtements, plus nous poussons celles qui les portent vers une posture défensive, voire revendicatrice. Nous créons nous-mêmes les « symboles religieux » que nous prétendons combattre.

    Par ailleurs, cette approche ignore totalement la diversité des pratiques au sein même des communautés musulmanes. Toutes les femmes qui portent l’abaya ne le font pas pour les mêmes raisons, et beaucoup ne considèrent pas ce vêtement comme ayant une dimension religieuse particulière.

    Les contradictions de la laïcité à la française

    L’interdiction de l’abaya à l’école s’inscrit dans une interprétation de plus en plus restrictive de la laïcité française. Une laïcité qui, paradoxalement, devient de moins en moins neutre et de plus en plus dirigée contre certaines pratiques religieuses.

    Car enfin, si l’objectif est vraiment de préserver la neutralité de l’école publique, pourquoi ne pas interdire également les croix portées en pendentif, les kippas discrètes, ou les tenues vestimentaires inspirées des traditions chrétiennes ? La réponse est simple : parce que ces pratiques font partie de notre « normalité » culturelle.

    Cette sélectivité dans l’application du principe de laïcité transforme progressivement celui-ci en instrument d’exclusion plutôt qu’en outil d’inclusion. Au lieu de garantir l’égalité de traitement de tous les citoyens, elle crée des citoyens de seconde zone, contraints de renier une partie de leur identité culturelle pour être acceptés.

    Vers une laïcité plus intelligente ?

    Face à ces enjeux, il serait temps d’adopter une approche plus nuancée et plus intelligente de la laïcité. Une approche qui distinguerait clairement ce qui relève du prosélytisme religieux de ce qui appartient au patrimoine culturel ou aux choix personnels.

    L’abaya, en tant que vêtement traditionnel porté par des femmes de diverses confessions, ne devrait pas être automatiquement assimilée à un symbole religieux. De même que le port du kaftan par un homme ne fait pas de lui un prosélyte de l’islam.

    Cette distinction permettrait de préserver l’esprit originel de la laïcité – garantir la liberté de conscience de tous – tout en évitant les dérives communautaristes. Elle nécessite cependant un effort de compréhension et de dialogue que notre époque polarisée semble peu disposée à fournir.

    Bref.

    L’affaire de l’abaya révèle finalement moins les dangers de l’islamisme que nos propres peurs et nos contradictions. En transformant chaque vêtement en symbole politique, nous alimentons les tensions que nous prétendons vouloir apaiser.

    Peut-être serait-il temps de faire confiance à nos concitoyens, quelle que soit leur origine, et de cesser de voir des menaces là où il n’y a souvent que de la diversité culturelle. L’école de la République gagnerait à être un lieu d’apprentissage du vivre-ensemble plutôt qu’un champ de bataille identitaire.

    Pour aller plus loin

    Sources et références

    Photo : أخٌ‌في‌الله / Unsplash

  • Terrorisme islamiste, la confusion des mots nourrit les amalgames
    Terrorisme islamiste, la confusion des mots nourrit les amalgames
    L’usage médiatique et politique du terme « islamiste » crée une confusion dangereuse entre pratique religieuse et terrorisme. Cette approximation lexicale alimente les amalgames et empêche une compréhension rationnelle des véritables enjeux sécuritaires.

    « Faut-il déporter les musulmans ? » Cette question provocante que je posais récemment sur les réseaux sociaux illustre parfaitement l’absurdité vers laquelle nous glissons. Car oui, c’est bien vers cette extrémité que nous mène la confusion entretenue entre islam, islamisme et terrorisme.

    Nous assistons depuis plusieurs années à une dérive sémantique qui n’a rien d’anodin. Elle empoisonne le débat public et transforme chaque fait divers en polémique identitaire.

    La fabrique de l’amalgame

    Prenons l’exemple de Maryam Pougetoux, cette étudiante voilée de l’UNEF qui a défrayé la chronique en mai 2018. Pour Marlène Schiappa, quand une musulmane porte un voile, elle devient automatiquement un « relais de l’islam politique », donc de l’islamisme.

    Suivons cette logique jusqu’au bout : si l’islamisme mène au terrorisme comme l’affirment nos dirigeants, alors cette jeune femme serait-elle une future terroriste ? L’équation est grotesque, mais elle révèle la mécanique intellectuelle à l’œuvre.

    Cette confusion n’est pas le fruit du hasard. Elle arrange trop de monde pour être accidentelle. Les politiques y trouvent un bouc émissaire facile, les médias des audiences garanties, et certains citoyens une explication simple à des problèmes complexes.

    Quand les mots perdent leur sens

    Le terme « islamiste » est devenu un fourre-tout pratique. On l’applique désormais à tout et n’importe quoi : une femme voilée devient « islamiste », un rappeur qui évoque sa foi devient « islamiste », même un boxeur peut être qualifié d’« islamiste » s’il affiche sa religiosité.

    Cette inflation sémantique dilue complètement le sens originel du mot. L’islamisme politique, mouvement idéologique structuré visant à organiser la société selon des préceptes religieux, n’a strictement rien à voir avec la pratique individuelle de l’islam.

    Mais cette distinction échappe à beaucoup, y compris à des personnalités publiques qui devraient pourtant mesurer la portée de leurs propos. Récemment, un médecin urgentiste français suggérait à la télévision qu’il fallait « déradicaliser cette religion ».

    Imaginez la réaction des près de deux milliards de musulmans dans le monde face à de telles déclarations. Comment peut-on espérer construire un vivre-ensemble quand on présente leur foi comme intrinsèquement problématique ?

    Le terrorisme n’est pas religieux, il est politique

    J’ai toujours soutenu que ce qu’on appelle « terrorisme islamiste » n’a rien de religieux. Il est exclusivement politique. Les attentats visent à déstabiliser nos sociétés, pas à convertir qui que ce soit.

    Cette dimension politique du phénomène terroriste est pourtant occultée par le prisme religieux qu’on lui impose. Résultat : au lieu d’analyser les ressorts géopolitiques, les frustrations sociales ou les échecs de nos politiques étrangères, on s’attaque à l’islam en tant que religion.

    L’attentat de Liège en mai 2018 illustre parfaitement cette aberration. Benjamin Herman, l’auteur de l’attaque, a tué notamment Soraya Belkacemi, une femme de culture musulmane. Si le terrorisme était vraiment religieux, pourquoi s’en prendre à des coreligionnaires ?

    La réalité, c’est que les terroristes s’attaquent indistinctement à tous ceux qui représentent la société qu’ils rejettent, quelle que soit leur confession.

    Les dégâts collatéraux de la confusion

    Cette confusion lexicale produit des effets concrets et dramatiques. Elle légitime les discriminations, alimente les tensions communautaires et pousse certains citoyens vers la radicalisation.

    Quand des motards « islamophobes » s’en prennent à une voiture qu’ils croient conduite par des « terroristes barbus », ils illustrent parfaitement les dérives auxquelles mène cette hystérie collective. Heureusement, dans ce cas précis, ils se sont contentés de s’attaquer au véhicule sans toucher aux occupants.

    Mais combien de temps avant que cette paranoïa ne dégénère en violence physique ? Les signaux d’alarme se multiplient, et les « islamophobes deviennent fous » comme je l’observais récemment.

    Cette radicalisation anti-musulmane représente aujourd’hui une menace au moins aussi préoccupante que le terrorisme islamiste lui-même. Pourtant, elle bénéficie d’une couverture médiatique et de moyens de lutte dérisoires comparés à ceux déployés contre le terrorisme.

    Sortir de l’impasse

    Pour sortir de cette spirale, il faut d’abord redonner aux mots leur sens précis. L’islam est une religion pratiquée par des centaines de millions de personnes dans le monde. L’islamisme est un mouvement politique qui instrumentalise cette religion. Le terrorisme est une stratégie de violence aveugle utilisée par quelques dizaines d’individus radicalisés.

    Ces trois phénomènes sont distincts et ne doivent pas être confondus. Tant que nous persisterons dans cet amalgame, nous combattrons les mauvaises cibles avec les mauvais moyens.

    Il faut également cesser de traiter chaque fait divers impliquant un musulman comme un événement à portée nationale. Une buraliste qui refuse de servir une femme voilée, des rappeurs qui évoquent leur foi, une étudiante qui porte le hijab : tous ces épisodes ne méritent pas la polémique qu’on leur inflige.

    Enfin, il est temps de mesurer l’impact de nos politiques étrangères sur la radicalisation. Tant que nous soutiendrons des régimes autoritaires au Moyen-Orient tout en bombardant d’autres pays de la région, nous alimenterons le terreau de la violence terroriste.

    La lutte contre le terrorisme ne passera pas par la stigmatisation d’une religion, mais par une approche rationnelle et apaisée des véritables enjeux géopolitiques. En attendant, nos approximations lexicales continuent de faire des dégâts dans le tissu social français.

    Pour aller plus loin

    Sources et références

    Photo : Alberto Lung / Unsplash

  • Burkini, une polémique française qui révèle nos contradictions
    Burkini, une polémique française qui révèle nos contradictions
    L’été 2016 a été dominé par une polémique inattendue autour du burkini, révélant les fractures profondes de la société française sur la laïcité et l’intégration. Cette controverse, partie d’interdictions municipales, s’est transformée en débat national sur nos valeurs républicaines. Retour sur deux mois d’emballement médiatique et politique qui en disent long sur notre époque.

    Qui aurait cru qu’un maillot de bain puisse déchaîner autant de passions ? L’été 2016 restera dans les annales comme celui du burkini, ce vêtement de plage qui couvre l’ensemble du corps féminin selon les préceptes de pudeur islamique. De Nice à Cannes, en passant par Villeneuve-Loubet, une trentaine de communes françaises ont pris des arrêtés pour interdire ce maillot sur leurs plages.

    Ce qui devait être un simple règlement municipal s’est transformé en psychodrame national. Pendant deux mois, la France s’est déchirée sur quelques mètres de tissu technique. Mais derrière cette polémique apparemment anodine se cachent des questions autrement plus profondes sur notre modèle républicain, nos peurs et nos contradictions.

    Aheda Zanetti, la créatrice oubliée du débat

    Contrairement à ce que beaucoup croient, le burkini n’est pas né dans les banlieues françaises ou les pays du Golfe. Cette création originale sort de l’atelier d’Aheda Zanetti, une styliste d’origine libanaise installée en Australie. Loin des clichés sur l’oppression féminine, cette femme entrepreneure a conçu ce vêtement en 2004 pour permettre aux femmes musulmanes de pratiquer des activités nautiques.

    Son inspiration ? Voir sa nièce jouer au netball avec un hijab qui l’entravait dans ses mouvements. Zanetti a alors imaginé un vêtement alliant respect des convictions religieuses et liberté de mouvement. Le burkini est même devenu une marque déposée, protégée par le droit commercial australien.

    Cette dimension entrepreneuriale et émancipatrice du burkini a été largement occultée dans le débat français. Nous avons préféré y voir un symbole d’asservissement plutôt qu’un outil de liberté. Aheda Zanetti elle-même s’est d’ailleurs insurgée contre les interdictions françaises, rappelant que son invention visait justement à offrir plus de choix aux femmes.

    L’engrenage des interdictions municipales

    Tout commence le 28 juillet 2016 à Cannes. David Lisnard, le maire LR de la ville, signe un arrêté interdisant « l’accès aux plages et à la baignade à toute personne n’ayant pas une tenue correcte, respectueuse des bonnes mœurs et de la laïcité ». Le texte vise explicitement « le port de vêtements pendant la baignade manifestant de manière ostensible une appartenance religieuse ».

    L’effet domino est immédiat. Villeneuve-Loubet, Le Touquet, Leucate… Une trentaine de communes emboîtent le pas. Chaque maire y va de sa justification : trouble à l’ordre public, hygiène, laïcité, sécurité. Les arguments s’accumulent, parfois se contredisent, mais l’objectif reste le même : interdire le burkini.

    Cette multiplication d’arrêtés révèle un phénomène inquiétant : la surenchère sécuritaire post-attentats. Après Nice le 14 juillet, la France est à cran. Le burkini devient le bouc émissaire parfait, le symbole visible d’une altérité qui dérange. Peu importe que ce maillot n’ait jamais posé de problème concret sur les plages.

    Des arguments juridiquement fragiles

    Dès le départ, ces interdictions posent problème sur le plan juridique. Comment justifier qu’un vêtement couvrant trouble l’ordre public quand les combinaisons de plongée sont autorisées ? L’argument hygiénique tient-il quand le burkini est fabriqué dans les mêmes matières techniques que les maillots classiques ?

    Les juristes pointent rapidement les failles de ces arrêtés. Ils violent le principe de liberté individuelle garanti par la Constitution. Ils créent une discrimination fondée sur l’apparence religieuse supposée. Ils instrumentalisent la laïcité en l’étendant à l’espace privé.

    L’emballement médiatico-politique

    Ce qui aurait pu rester une polémique estivale locale se transforme en obsession nationale. Les plateaux télé se succèdent, les éditorialistes s’enflamment, les réseaux sociaux s’embrasent. Le burkini devient LE sujet de l’été 2016, éclipsant même les Jeux Olympiques de Rio.

    Cette focalisation médiatique révèle nos travers collectifs. Nous préférons débattre pendant des heures d’un maillot de bain plutôt que de nous attaquer aux vrais problèmes : le chômage, l’éducation, la sécurité. Le burkini nous offre un débat facile, émotionnel, clivant. Il nous dispense de réfléchir aux solutions complexes qu’exigent les défis de notre époque.

    Les politiques surfent sur la vague. Manuel Valls défend les interdictions au nom de la laïcité. Nicolas Sarkozy propose une loi. Marine Le Pen dénonce l’islamisation. Chacun y va de sa petite phrase, alimentant un débat déjà surchauffé. Seuls quelques voix discordantes, comme celle d’Arnaud Montebourg qualifiant l’affaire de « subalterne », tentent de ramener la raison.

    Le piège de la surenchère

    Cette polémique illustre parfaitement le piège de la surenchère identitaire. Chaque camp pousse ses positions à l’extrême, rendant impossible tout dialogue constructif. D’un côté, ceux qui voient dans le burkini la preuve de l’islamisation rampante de la France. De l’autre, ceux qui y décèlent une dérive autoritaire et islamophobe.

    Entre ces deux extrêmes, la nuance disparaît. Impossible de dire que le burkini peut poser question sans être taxé d’islamophobie. Impossible de défendre la liberté de le porter sans être accusé de complaisance communautariste. Le débat se radicalise, les positions se figent.

    Le Conseil d’État remet les pendules à l’heure

    Le 26 août 2016, le Conseil d’État tranche. Dans une décision attendue, la plus haute juridiction administrative suspend l’arrêté de Villeneuve-Loubet. Les motifs sont clairs : ces interdictions portent « une atteinte grave et manifestement illégale aux libertés fondamentales que sont la liberté d’aller et venir, la liberté de conscience et la liberté personnelle ».

    La décision fait jurisprudence. Elle s’applique à tous les arrêtés similaires pris par les autres communes. En quelques lignes, le Conseil d’État remet de l’ordre dans un débat parti en vrille. Il rappelle que la laïcité ne s’applique qu’aux services publics, pas aux usagers. Il précise qu’aucun trouble à l’ordre public n’a été caractérisé.

    Cette décision marque la fin juridique de la polémique. Mais elle ne clôt pas le débat de fond. Car au-delà du droit, c’est bien une vision de la société française qui s’affronte à travers le burkini.

    Une victoire en demi-teinte

    Si les défenseurs des libertés publiques peuvent se réjouir de cette décision, elle ne règle pas tout. Les images de femmes verbalisées sur les plages ont fait le tour du monde, écornant l’image de la France des droits de l’homme. Les tensions communautaires se sont exacerbées. La confiance dans les institutions s’est érodée.

    Surtout, cette polémique révèle une France fragile, en quête d’identité, prompte à s’enflammer sur des symboles plutôt qu’à affronter ses vrais défis. Elle montre combien nous peinons à articuler nos valeurs républicaines avec la réalité d’une société diverse.

    Ce que révèle vraiment la polémique du burkini

    Au-delà de l’anecdote estivale, l’affaire du burkini dit beaucoup de la France de 2016. Elle révèle d’abord notre difficulté à penser la laïcité autrement que comme un instrument d’exclusion. Conçue pour protéger la liberté de conscience, elle devient un outil de contrôle des corps et des apparences.

    Cette polémique montre aussi notre obsession du visible, de l’ostentatoire. Nous nous focalisons sur les signes extérieurs plutôt que sur les pratiques réelles. Peu importe que le burkini puisse être un choix personnel, nous n’y voyons qu’un symbole de soumission. Nous préjugeons des intentions sans connaître les motivations.

    Elle illustre enfin notre malaise face à l’islam. Incapables de distinguer religion et politique, spiritualité et idéologie, nous amalgamons. Chaque pratique musulmane devient suspecte, chaque revendication une menace. Cette suspicion généralisée nourrit le repli communautaire qu’elle prétend combattre.

    Les vraies questions occultées

    Pendant que nous débattions du burkini, les vrais enjeux de l’intégration passaient au second plan. Comment favoriser la mixité sociale dans les quartiers ? Comment lutter contre les discriminations à l’emploi ? Comment renforcer l’école républicaine ? Ces questions complexes, qui exigent du temps et des moyens, ont été éclipsées par une polémique de surface.

    Cette fuite en avant dans le symbolique révèle notre impuissance face aux défis concrets. Plutôt que de s’attaquer aux causes profondes des tensions communautaires – ségrégation urbaine, échec scolaire, chômage de masse – nous préférons légiférer sur les apparences. C’est plus simple, plus spectaculaire, mais totalement inefficace.

    L’été 2016 nous aura au moins appris une chose : la France a besoin de retrouver le chemin du dialogue et de la nuance. Car c’est bien de cela qu’il s’agit derrière l’affaire du burkini : de notre capacité collective à vivre ensemble malgré nos différences. Un défi autrement plus complexe que d’interdire un maillot de bain.

    Pour aller plus loin

    Sources et références

  • Terrorisme islamiste : l’analyse qu’on refuse de faire
    Terrorisme islamiste : l’analyse qu’on refuse de faire
    Le terrorisme islamiste révèle des mécanismes complexes mêlant fragilités psychiatriques, manipulation numérique et enjeux géopolitiques. Une analyse au-delà des raccourcis médiatiques s’impose pour comprendre ce phénomène et éviter la stigmatisation de l’Islam.

    Je pense que nous faisons une très mauvaise analyse du terrorisme islamiste. Cette conviction me frappe chaque jour davantage en observant le traitement médiatique et politique des attentats qui frappent la France depuis 2015.

    Nous interprétons systématiquement ces actes comme « de la barbarie criminelle au nom de la religion ». Cette grille de lecture, aussi rassurante soit-elle, nous aveugle sur la réalité des mécanismes à l’œuvre.

    Le piège de l’interprétation religieuse

    L’erreur fondamentale consiste à plaquer une explication purement religieuse sur des phénomènes autrement plus complexes. Quand un individu commet un attentat en criant « Allahu akbar », notre réflexe collectif se limite à y voir l’expression d’un fanatisme religieux.

    Pourtant, l’analyse des profils révèle une tout autre réalité. Les « tueurs musulmans » de ces dernières années présentent tous des pathologies psychiatriques connues. Ils sont déséquilibrés, fragiles psychologiquement, souvent en rupture sociale.

    Cette fragilité constitue le terreau idéal pour la manipulation. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : l’exploitation de prédispositions psychiatriques pour fabriquer du terrorisme islamiste.

    Les « imams Google » : nouveaux manipulateurs

    L’immense majorité de ces individus sont endoctrinés via Internet. Ils tombent sous l’influence de ce qu’on peut appeler les « imams Google » – des manipulateurs qui opèrent depuis l’ombre du web.

    Ces prédateurs numériques ciblent spécifiquement les profils vulnérables : jeunes en quête d’identité, délinquants en rupture, malades mentaux isolés. Ils leur proposent un récit héroïque, une cause à laquelle se raccrocher.

    Le processus relève davantage de l’émulation et de l’identification que de la conviction religieuse. Ces individus reproduisent des schémas comportementaux qu’on leur a inculqués, dans une logique pathologique de reconnaissance et d’appartenance.

    Contextualiser sans excuser

    Contextualiser le terrorisme ne signifie pas l’excuser. Le terrorisme ultraviolent reste insupportable, inacceptable, absolument horrible. Mais refuser de le replacer dans son contexte nous condamne à l’inefficacité.

    Objectivement, il paraît cohérent que des musulmans, même extrêmes, se retournent contre ceux qu’ils perçoivent comme producteurs d’injustice constante. Les interventions militaires occidentales au Moyen-Orient, le soutien à des régimes autoritaires, les inégalités criantes : autant d’éléments qui alimentent un sentiment de revanche.

    Cette dimension géopolitique échappe largement au débat public français. On préfère l’explication religieuse, plus simple, plus vendable médiatiquement.

    L’industrie de la peur

    Car le terrorisme islamiste fait tourner plusieurs industries à plein régime, à commencer par l’armement. La « guerre contre le terrorisme » génère des budgets considérables, justifie des interventions militaires, légitime la restriction des libertés.

    Cette économie de la peur a ses bénéficiaires. Elle transforme chaque attentat en argument pour renforcer l’appareil sécuritaire, pour durcir la législation, pour alimenter les tensions communautaires.

    Les dégâts collatéraux : islamophobie et fracture sociale

    La grille de lecture dominante produit des effets dévastateurs sur la cohésion sociale. Après chaque attentat, l’immense majorité des gens pensent que l’Islam c’est mal, que les musulmans c’est mal, que les Arabes c’est mal.

    Cette amalgame systématique nourrit une islamophobie décomplexée. L’impunité devient totale : c’est open bar en matière de discrimination anti-musulmane.

    Les musulmans ne cessent pourtant de rappeler que ces jihadistes mafieux ne sont pas des musulmans au sens spirituel du terme. Mais cette voix se perd dans le brouhaha médiatique et politique.

    L’échec de la laïcité

    Rendre invisibles nos musulmans et nos juifs dans l’espace public, ce n’est plus de la laïcité. C’est en réalité l’échec de la laïcité.

    Une certaine droite réclame désormais une loi contre l’Islam. Cette dérive autoritaire, aussi grossière qu’un camion, révèle l’ampleur des dégâts causés par notre mauvaise analyse du phénomène terroriste.

    Car cette peur généralisée de l’Islam radical repose sur un malentendu fondamental. L’Islam éclairé, l’Islam des Lumières, reste parfaitement compatible avec la République. Même Marine Le Pen l’a récemment reconnu, dans un moment de lucidité politique.

    Vers une approche plus intelligente

    Face au terrorisme, le plaisir constitue une arme, selon Salman Rushdie. Cette formule, apparemment paradoxale, mérite réflexion.

    Annuler des événements festifs ne constitue pas un recul devant le terrorisme quand il s’agit de protéger les populations. Mais céder à la peur permanente, renoncer à nos modes de vie, stigmatiser nos concitoyens musulmans : voilà les vraies victoires terroristes.

    L’approche policière actuelle s’avère parfaitement inadaptée au risque terroriste. Elle traite les symptômes sans s’attaquer aux causes : manipulation numérique, fragilités psychiatriques, frustrations géopolitiques.

    Identifier les vrais responsables

    Il faut vérifier qui se cache derrière les « imams Google ». Où opèrent-ils ? Qui les finance ? Quels réseaux les protègent ? Ces questions dérangent car elles mènent vers des pistes géopolitiques complexes.

    Tout résistant peut devenir terroriste dans les derniers moments de sa radicalité. Mais sera qualifié de terroriste bien avant, dès qu’il dérange l’ordre établi. Cette relativité du terme « terrorisme » selon les rapports de force géopolitiques mérite d’être soulignée.

    L’urgence du changement de paradigme

    En cristallisant tout autour de l’islamisme depuis l’été 2014, nous avons commis une erreur irréparable. Cette focalisation obsessionnelle nous aveugle sur d’autres menaces : le terrorisme d’extrême-droite tue plus que le terrorisme islamiste dans certains pays.

    Sans compter que tabac et alcool tuent nettement plus que tous les terrorismes réunis. Mais ces morts-là ne font pas vendre de journaux ni gagner d’élections.

    Nos dirigeants gèrent au jour le jour des petites crises avec « un peu de terrorisme par-ci par-là ». Cette gestion de l’urgence permanente empêche toute réflexion de fond sur les causes profondes du phénomène.

    Il est temps de sortir de cette spirale. Le terrorisme a certes un effet négatif sur l’emploi et produit du chômage. Mais se focaliser uniquement sur ses conséquences économiques ou sécuritaires revient à passer à côté de l’essentiel.

    Comprendre pour mieux combattre : voilà l’enjeu. Car tant que nous refuserons de faire l’analyse correcte du terrorisme islamiste, nous resterons dans l’inefficacité et alimenterons les fractures sociales.

    La question n’est plus de savoir si de nouveaux attentats auront lieu. Ils auront lieu. La question est de savoir si nous saurons enfin les analyser correctement pour les prévenir efficacement, sans sacrifier nos valeurs ni nos concitoyens musulmans sur l’autel de la peur.

    Pour aller plus loin

    Sources et références

    Photo : KOBU Agency / Unsplash