Je regarde avec fascination cette carte du monde qui circule depuis quelques jours. Vous savez, celle qui montre en couleur tous les pays qui ont rejoint ou veulent rejoindre les BRICS. C’est vertigineux. L’Amérique du Sud, l’Afrique, le Moyen-Orient, l’Asie… pratiquement toute la planète sauf une poignée de pays occidentaux. Et vous savez quoi ? Moi aussi, je veux postuler pour rejoindre les BRICS !
Plus sérieusement, ce qui se passe actuellement avec cette alliance est d’une importance capitale pour comprendre où va notre monde. Nous assistons à rien de moins qu’à un basculement historique des centres de pouvoir économique et politique.
Les BRICS : de club fermé à aimant planétaire
Rappelons d’abord de quoi on parle. Les BRICS, c’est initialement le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud. Un acronyme inventé par un économiste de Goldman Sachs en 2001 pour désigner les économies émergentes prometteuses. Sauf que ces pays ont pris le concept au sérieux et en ont fait une véritable alliance en 2009.
Aujourd’hui, début 2024, l’organisation vient d’accueillir de nouveaux membres : l’Arabie Saoudite, l’Iran, les Émirats arabes unis, l’Éthiopie et l’Égypte. Mais ce n’est que le début. La file d’attente des candidats s’allonge de jour en jour :
- L’Argentine avait postulé (même si le nouveau président Milei a fait marche arrière)
- L’Algérie frappe à la porte
- Le Venezuela insiste
- Le Nigeria, première économie africaine, se positionne
- L’Indonésie, géant d’Asie du Sud-Est, manifeste son intérêt
- Le Kazakhstan et d’autres pays d’Asie centrale regardent avec attention
Bref, c’est la ruée. Pourquoi un tel engouement soudain ?
La dédollarisation : le vrai game changer
Le monde entier s’apprête à rejoindre l’Alliance BRICS. Bientôt, les États-Unis, le Canada, la France, l’Allemagne, l’Angleterre, le Luxembourg, la Belgique, Israël et l’Ukraine vont se retrouver à poil à essayer de dealer du dollar et de l’euro contre tout le reste du monde.
Cette phrase peut paraître provocatrice, mais elle touche du doigt LE sujet central : la remise en cause de l’hégémonie du dollar. Depuis Bretton Woods en 1944, le dollar américain règne en maître sur le commerce international. Cette domination a donné aux États-Unis un pouvoir exorbitant : imprimer de la monnaie pour financer leurs déficits, imposer des sanctions économiques dévastatrices, surveiller toutes les transactions mondiales via le système SWIFT.
Les BRICS travaillent activement à créer des alternatives :
- Monnaie commune : Des discussions sont en cours pour créer une devise BRICS, potentiellement adossée à un panier de matières premières
- Système de paiement alternatif : La Chine pousse son système CIPS, la Russie son SPFS, l’Inde développe ses propres solutions
- Commerce en monnaies locales : De plus en plus d’échanges se font en yuan, roupies, réals, sans passer par le dollar
- Réserves d’or : Les banques centrales des BRICS accumulent de l’or à un rythme jamais vu
L’exemple du pétrole qui fait trembler le pétrodollar
L’entrée de l’Arabie Saoudite dans les BRICS est un coup de tonnerre. Le royaume wahhabite, pilier du système pétrodollar depuis 1974, commence à accepter des paiements en yuan chinois pour son pétrole. Si le pétrole n’est plus exclusivement vendu en dollars, c’est tout l’édifice financier américain qui vacille.
La Russie vend déjà son gaz à la Chine et à l’Inde en roubles et en yuans. L’Iran fait de même. Le Venezuela tente de contourner les sanctions en utilisant des cryptomonnaies et le troc. Un nouveau système énergétique mondial se dessine, où le dollar n’est plus roi.
La revanche du « Sud Global »
Ce qui frappe dans cette ruée vers les BRICS, c’est qu’elle concerne essentiellement ce qu’on appelle le « Sud Global » – ces pays longtemps considérés comme la périphérie du système mondial. L’Afrique notamment montre un intérêt massif. Après l’Afrique du Sud, l’Éthiopie et l’Égypte, c’est tout le continent qui regarde vers les BRICS.
Pourquoi ? Parce que les BRICS offrent ce que l’Occident n’a jamais vraiment proposé :
- Respect de la souveraineté : Pas de conditionnalités politiques humiliantes
- Investissements massifs : La Chine a investi plus en Afrique en 20 ans que l’Europe en 60 ans
- Transferts de technologie : Construction d’infrastructures avec formation locale
- Commerce équitable : Échange de matières premières contre des produits manufacturés et des infrastructures
L’exemple de Niamey et du Sahel
Regardez ce qui se passe au Sahel. Le Niger, le Mali, le Burkina Faso tournent le dos à la France et regardent vers la Russie et la Chine. Ces pays ne veulent plus être des pré-carrés, des chasses gardées. Ils veulent commercer librement, choisir leurs partenaires, développer leurs ressources pour leur propre bénéfice.
La base de drones française de Niamey a fermé. Les troupes occidentales plient bagage. Wagner s’installe. Les Chinois négocient l’uranium. C’est un changement d’époque qui s’opère sous nos yeux.
Le Vatican dans les BRICS ? Le symbole ultime
Le Vatican doit rejoindre les BRICS, il ne peut en être autrement. Cette affirmation peut surprendre, mais elle a du sens. Le pape François, premier pape du « Sud Global », comprend que le centre de gravité du catholicisme s’est déplacé. L’Amérique latine, l’Afrique, l’Asie – c’est là que l’Église catholique est vivante et en croissance.
Un Vatican membre des BRICS serait le symbole ultime du basculement civilisationnel en cours. Ce serait reconnaître que l’Occident n’est plus le centre du monde, que d’autres modèles, d’autres valeurs, d’autres approches méritent d’être entendues et respectées.
L’Occident face au mur de sa propre arrogance
Pendant ce temps, que font les États-Unis et l’Europe ? Ils multiplient les sanctions, menacent, sermonnent, donnent des leçons de démocratie et de droits de l’homme. Mais plus personne n’écoute. Les sanctions contre la Russie ont échoué. L’économie russe croît. Les BRICS se renforcent.
L’Occident s’est enfermé dans sa bulle idéologique. Il continue à croire qu’il représente « la communauté internationale » alors qu’il ne représente plus que 15% de la population mondiale et une part déclinante du PIB global. Cette déconnexion avec la réalité est dramatique.
Les chiffres qui font mal
- Les BRICS représentent déjà 42% de la population mondiale
- Ils pèsent 31% du PIB mondial (en parité de pouvoir d’achat, c’est déjà plus que le G7)
- Ils contrôlent 40% des réserves mondiales de pétrole
- La Chine est le premier partenaire commercial de plus de 120 pays
- La nouvelle route de la soie connecte 65% de la population mondiale
Face à ces réalités, continuer à prétendre dicter les règles du jeu mondial relève de l’aveuglement.
2040 : le monde selon les BRICS
Dans un avenir relativement proche que j’évalue à moins de 16 ans, le groupe BRICS sera l’organisation dominante de la planète. Ce n’est pas de la science-fiction, c’est une projection basée sur les tendances actuelles.
Imaginez un monde où :
- Le commerce international se fait majoritairement hors dollar
- Les règles sont fixées à Pékin, New Delhi, Moscou, pas à Washington
- Les technologies de pointe viennent de Chine et d’Inde
- L’Afrique commerce principalement avec l’Asie
- L’Amérique latine regarde vers le Pacifique, pas l’Atlantique
- L’Europe est réduite à un marché de consommation vieillissant
Ce monde est déjà en gestation. Les BRICS ne sont pas juste une alliance économique, c’est un projet civilisationnel alternatif. Un monde multipolaire où aucune puissance ne peut imposer sa volonté aux autres.
Que faire face à cette tectonique des plaques géopolitiques ?
Pour nous, Occidentaux, et particulièrement Européens, la question est cruciale. Allons-nous continuer à nous accrocher aux basques des Américains jusqu’à sombrer avec eux ? Ou allons-nous enfin comprendre que notre intérêt est de nous rapprocher de ce nouveau monde qui émerge ?
La France a des atouts : une présence en Afrique (même déclinante), une tradition diplomatique non-alignée (le gaullisme), des technologies de pointe, une culture respectée. Mais pour les valoriser, il faudrait sortir de la soumission atlantiste et penser en termes d’intérêts nationaux et européens.
Quelques pistes concrètes :
- Diversifier nos réserves : Acheter de l’or, des yuans, des actifs BRICS
- Apprendre les langues : Mandarin, hindi, arabe, portugais – les langues du futur
- Comprendre les cultures : Sortir de notre ethnocentrisme occidental
- Investir dans les liens : Développer des partenariats directs avec les pays BRICS
- Penser souveraineté : Retrouver notre indépendance stratégique
Le train BRICS est en marche. Soit nous montons dedans, soit nous restons sur le quai de la gare à regarder le monde nous dépasser. Le choix nous appartient encore. Pour combien de temps ?
Ce qui est certain, c’est que le monde de 2040 ne ressemblera en rien à celui que nous avons connu. Les BRICS ne sont pas une mode passagère ou un club de mécontents. C’est la manifestation concrète d’un rééquilibrage historique du pouvoir mondial. Un rééquilibrage qui était inévitable après 500 ans de domination occidentale.
Prenez très au sérieux ce qui se passe. L’histoire s’écrit sous nos yeux. Et pour une fois, ce n’est pas l’Occident qui tient la plume.
Pour aller plus loin
- Page Wikipédia sur les BRICS – Histoire et évolution de l’alliance
- Perspectives de l’économie mondiale du FMI – Données sur le poids économique des BRICS
- Banque des règlements internationaux – Statistiques sur l’usage des devises dans le commerce international
- CNUCED – Rapport sur l’investissement dans le monde 2023
Sources et références
Photo : Evangeline Shaw / Unsplash


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