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    Effondrement du pont Morandi à Gênes, les vraies questions
    L’effondrement du pont Morandi à Gênes le 14 août 2018 soulève des questions troublantes sur les causes réelles de la catastrophe. Entre l’hypothèse officielle de la foudre et les responsabilités d’Autostrade per l’Italia, propriété des Benetton, l’enquête révèle les failles du système italien de gestion des infrastructures.

    Le 14 août 2018, à 11h36, plusieurs centaines de mètres du viaduc Polcevera s’effondrent dans un fracas épouvantable. Ce pont autoroutier, plus connu sous le nom de pont Morandi du nom de son concepteur, enjambait depuis 1967 une zone urbaine densément peuplée de Gênes.

    L’un des trois piliers principaux s’écroule totalement, emportant avec lui deux sections de l’autoroute A10. Le bilan provisoire fait état de 43 morts et de dizaines de blessés. Mais au-delà du drame humain, cette catastrophe révèle des dysfonctionnements profonds dans la gestion des infrastructures italiennes.

    Une catastrophe annoncée depuis 2016

    « Le pont Morandi est un échec de l’ingénierie, il faudra le remplacer. » Cette déclaration d’Antonio Brencich, professeur à la faculté d’ingénierie de Gênes, date de 2016. Deux ans avant la catastrophe.

    La démolition du viaduc était officiellement envisagée depuis cette date. Le budget nécessaire était controversé car « absolument colossal » selon les termes employés à l’époque. Cette démolition programmée vient finalement de se réaliser partiellement, mais aux frais des assurances et au prix de dizaines de vies humaines.

    Le pont Morandi, inauguré en 1967, était déjà considéré comme vieillissant. Sa conception en béton précontraint avec des haubans, révolutionnaire à l’époque, présentait des faiblesses connues des ingénieurs. Les câbles de précontrainte étaient particulièrement sensibles à la corrosion dans l’environnement marin de Gênes.

    Plusieurs rapports d’expertise avaient pointé la nécessité de travaux de rénovation lourds. Mais entre les coûts astronomiques et la complexité technique, les décisions ont été reportées d’année en année.

    L’hypothèse de la foudre : crédible ou commode ?

    Dès les premières heures, la police italienne évoque la possibilité qu’un orage violent soit à l’origine de l’effondrement. Des témoins affirment avoir vu « un éclair » frapper la base du pylône principal pendant l’orage. Le béton se serait alors effrité, provoquant l’effondrement.

    Cette version des faits se précise rapidement. D’autres témoignages évoquent « des lueurs » près du pylône et « des bruits de canon », puis l’édifice qui se met à « vaciller sur sa base » avant de s’écrouler.

    Pourtant, cette hypothèse divise profondément les experts. Michel Virlogeux, l’ingénieur concepteur du viaduc de Millau, ne croit pas à l’hypothèse de la foudre. Il rappelle que « ce n’est pas la première fois qu’un viaduc s’effondre mais qu’à chaque fois c’est lié à une action extérieure généralement humaine ».

    Agathoklis Giaralis, directeur adjoint du Centre de recherche sur les structures de génie civil de l’Université de Londres, est encore plus catégorique : « Impossible que la foudre soit à l’origine de la catastrophe, ça n’est jamais arrivé nulle part. »

    Selon lui, « l’origine du problème n’est certainement pas la structure du viaduc, il y a eu quelque chose au niveau des fondations, de la base. » Une analyse qui contredit les premières observations, puisque de nouvelles photos du pylône montrent que la base est quasiment intacte.

    Les Benetton dans la tourmente

    Peu de gens savent que derrière cette catastrophe se cache l’un des empires industriels les plus puissants d’Italie. Autostrade per l’Italia, la société concessionnaire de l’A10, appartient à Atlantia, elle-même contrôlée par la famille Benetton.

    Cette révélation change complètement la donne. Les Benetton, connus mondialement pour leur marque de vêtements, contrôlent en réalité un vaste empire qui s’étend bien au-delà du textile. Atlantia gère plus de 3000 kilomètres d’autoroutes en Italie, générant des milliards d’euros de revenus annuels.

    Le président d’Autostrade, Fabio Cerchiai, et son directeur général Giovanni Castellucci, affirment que leurs ponts sont sûrs, maintenus et surveillés. Ils demandent qu’une enquête permette de découvrir ce qui est à l’origine de la catastrophe.

    Mais cette position défensive ne convainc pas. Le gouvernement populiste italien, arrivé au pouvoir quelques mois plus tôt, avait pourtant minimisé les préoccupations de sécurité concernant le pont de Gênes, les qualifiant de « conte de fées » avant la catastrophe.

    Un impact économique dévastateur

    L’effondrement du pont Morandi ne se résume pas à un drame humain. Il s’agit d’une catastrophe économique majeure pour l’Italie du Nord. Le port commercial de Gênes est le plus important d’Italie, et l’A10 constitue un axe stratégique pour le commerce européen.

    Les conséquences sont « terrifiantes » selon les premières estimations. Le déblaiement et la sécurisation du site nécessiteront entre 3 et 6 mois. Pour retrouver une autoroute A10 rétablie et opérationnelle, il faudra compter entre 2 et 3 ans selon les experts.

    Certains spécialistes évoquent même 3 à 5 ans pour reconstruire complètement un nouveau viaduc. En attendant, tout le trafic de marchandises entre la France, l’Italie du Nord et l’Europe de l’Est doit être détourné, générant des surcoûts considérables.

    L’impact sur l’économie ligure sera durable. Les entreprises locales, les commerces, les habitants du quartier sous le pont : tous subissent les conséquences d’une défaillance qui aurait pu être évitée.

    Une enquête qui tarde à venir

    Selon les premières investigations, c’est un étai qui se serait rompu, provoquant le déséquilibre et l’effondrement du pont. L’hypothèse de la foudre continue d’être « sérieusement étudiée » malgré le scepticisme des experts internationaux.

    Mais qui mène réellement cette enquête ? Les travaux de déblaiement ont déjà commencé dans certaines zones, mais on ne sait toujours pas quels sont les experts désignés ni selon quels protocoles ils opèrent.

    La France a ouvert sa propre enquête après l’effondrement, reconnaissant implicitement que les conséquences dépassent les frontières italiennes. Cette initiative française souligne les lacunes de la réponse italienne.

    « J’ai l’impression que personne ne cherche vraiment à savoir ce qui a provoqué la catastrophe du viaduc Morandi de Gênes », constatais-je il y a quelques jours. « On va nous expliquer que la foudre a frappé le pont et qu’il s’est ensuite écroulé. Phénomène naturel donc. »

    Au-delà de l’accident, les responsabilités

    Pour le moment, la catastrophe du viaduc Morandi reste officiellement d’origine accidentelle. Cette qualification arrange bien des intérêts. Un accident naturel, imprévisible, causé par un phénomène météorologique exceptionnel : voilà qui limite considérablement les responsabilités.

    Pourtant, les éléments s’accumulent pour dresser le portrait d’une négligence organisée. Un pont vieillissant, des alertes ignorées, des travaux reportés, une surveillance insuffisante : tous les ingrédients d’une catastrophe annoncée étaient réunis.

    L’effondrement d’un viaduc autoroutier traversant et surplombant une zone urbaine est « tout simplement insupportable ». Aucun édifice de ce genre ne devrait être autorisé à présenter de tels risques pour la population.

    Davide Ricci, témoin direct de la catastrophe, témoigne : « Les débris sont tombés 20 mètres devant ma voiture. D’abord le pylône central s’est effondré, puis tout le reste est tombé. » Son récit illustre la violence de l’effondrement et la chance qu’ont eue certains automobilistes d’échapper au pire.

    Cette catastrophe révèle les failles d’un système où les infrastructures critiques sont gérées par des entités privées dont l’objectif premier reste la rentabilité. Entre l’intérêt public et les dividendes des actionnaires, le choix semble avoir été fait depuis longtemps.

    Les vraies questions commencent maintenant. Qui va payer ? Qui va assumer les responsabilités ? Et surtout, comment éviter qu’une telle tragédie se reproduise ailleurs en Europe, sur d’autres infrastructures vieillissantes gérées selon les mêmes logiques ?

    Pour aller plus loin

    Sources et références

    Photo : Benja Godin / Unsplash