Je regarde cette affaire Leonarda se dérouler depuis quelques jours avec un mélange de consternation et de dégoût. Pas pour la jeune fille elle-même – elle n’y est pour rien dans ce cirque médiatique – mais pour ce que cette histoire révèle de notre incapacité collective à faire respecter les lois de la République.
Résumons les faits : une famille kosovare en situation irrégulière depuis 2009, déboutée de toutes ses demandes d’asile, est finalement expulsée. La particularité ? L’aînée de 15 ans est interpellée lors d’une sortie scolaire. Et voilà que tout le monde s’emballe, s’indigne, manifeste. Les lycéens bloquent leurs établissements, les politiques montent au créneau, les médias s’enflamment.
Mais enfin, de quoi parle-t-on exactement ?
Une famille en situation irrégulière depuis quatre ans
La famille Dibrani est arrivée en France en janvier 2009. Ils ont demandé l’asile, ont été déboutés. Ont fait appel, ont été déboutés. Ont saisi la Cour nationale du droit d’asile, ont été déboutés. Pendant quatre ans, ils ont épuisé tous les recours possibles et imaginables. La justice française, dans sa grande mansuétude, leur a laissé le temps d’explorer toutes les voies légales.
Le père de famille a même été condamné pour violences conjugales. Un modèle d’intégration, vraiment.
Et maintenant, parce que l’expulsion a lieu pendant une sortie scolaire, il faudrait tout annuler ? Revenir sur quatre années de procédures ? Dire à tous ceux qui respectent les règles qu’ils sont bien bêtes de le faire ?
Dura lex, sed lex – la loi est dure, mais c’est la loi. Ce principe fondamental du droit romain semble avoir disparu de notre République. À la place, nous avons l’émotion, les bons sentiments, et surtout, surtout, les calculs politiques.
L’instrumentalisation politique d’une mineure
Ce qui me révulse dans cette affaire, c’est la façon dont tous les camps politiques instrumentalisent cette adolescente. À gauche, on en fait le symbole de la « France inhumaine » qui expulse des enfants. À droite, on dénonce le laxisme et l’angélisme. Et au milieu, le gouvernement louvoie, tergiverse, cherche la solution qui fera le moins de vagues.
Mais personne ne pose les vraies questions :
- Pourquoi a-t-il fallu quatre ans pour exécuter une décision de justice ?
- Comment une famille déboutée peut-elle rester sur le territoire pendant tout ce temps ?
- Quelle est la responsabilité des parents qui maintiennent leurs enfants dans l’illégalité ?
- Quel message envoie-t-on à tous ceux qui respectent les procédures ?
Le plus ironique dans tout ça ? Cette instrumentalisation politique va exactement produire l’effet inverse de celui recherché. Chaque recul sur l’application du droit, chaque exception émotionnelle, chaque « cas particulier » renforce un peu plus le Front National dans l’opinion.
Marine Le Pen doit se frotter les mains en voyant ce spectacle.
Le piège de l’émotion démocratique
Nous sommes entrés dans l’ère de la démocratie émotionnelle. Les faits ne comptent plus, seuls importent les sentiments. Une jeune fille interpellée devant ses camarades ? Scandale ! Peu importe que sa famille soit en situation irrégulière depuis des années. Peu importe les décisions de justice. L’image est trop forte, l’émotion trop intense.
Cette tyrannie de l’émotion détruit progressivement l’État de droit. Car si l’on commence à faire des exceptions pour les cas « émouvants », où s’arrête-t-on ? Faut-il libérer les délinquants qui ont des enfants ? Annuler les amendes de ceux qui pleurent ? Suspendre les lois dès qu’une caméra filme ?
Le ministre de l’Intérieur, Manuel Valls, tente de tenir une ligne ferme. Mais combien de temps résistera-t-il à la pression médiatique ? Aux manifestations lycéennes ? Aux appels larmoyants ?
Je parie qu’avant la fin du mois, on trouvera un « arrangement ». Une solution « humaine ». Un compromis boiteux qui ne satisfera personne et affaiblira encore un peu plus l’autorité de l’État.
L’hypocrisie du système éducatif
Parlons aussi de nos chers lycéens qui manifestent, bloquent leurs établissements, défilent dans les rues. Quelle belle leçon d’éducation civique ! On leur apprend que quand une loi ne leur plaît pas, il suffit de faire du bruit pour qu’elle ne s’applique plus.
Où sont les proviseurs, les professeurs, pour leur expliquer ce qu’est un État de droit ? Pour leur enseigner que la justice ne se rend pas dans la rue mais dans les tribunaux ? Que l’émotion ne peut pas remplacer la loi ?
Non, c’est tellement plus facile de surfer sur la vague émotionnelle. De se donner le beau rôle. De jouer les défenseurs de la veuve et de l’orphelin.
Pendant ce temps, des milliers de familles attendent patiemment leur tour pour immigrer légalement en France. Elles remplissent des dossiers, fournissent des justificatifs, respectent les procédures. Quelle claque pour elles de voir qu’il suffit de rester illégalement et d’attendre qu’un de ses enfants soit filmé pour obtenir ce qu’elles n’arrivent pas à avoir en suivant les règles.
Le scénario prévisible
Permettez-moi de jouer les Nostradamus. Voici ce qui va se passer dans les prochains jours, semaines ou mois :
D’abord, la pression médiatique et politique va continuer de monter. Les images de Leonarda au Kosovo vont faire le tour des JT. On va interviewer ses camarades de classe en larmes. Des personnalités vont prendre position.
Ensuite, le gouvernement va chercher une porte de sortie. On parlera de « solution humanitaire », de « cas exceptionnel », de « geste républicain ». Peut-être proposera-t-on à Leonarda de revenir seule, sans sa famille. Ou alors on « découvrira » une faille dans la procédure qui permettra d’annuler l’expulsion.
Et enfin, la famille reviendra. Légalement ou illégalement, peu importe. Parce que c’est enfantin, vraiment. Quand on voit comment cette affaire est gérée, comment les politiques paniquent, comment les médias s’emballent, on comprend que nos frontières sont des passoires et nos lois du papier mâché.
Avant 2017 ? Je parie même avant les municipales de mars prochain. Avec peut-être un petit bonus : si elle se débrouille bien, elle pourrait revenir avec un petit ami et fonder une famille. Après tout, qui oserait expulser une femme enceinte ?
L’avenir de Leonarda : une prophétie cynique
Mais soyons optimistes un instant. Imaginons le meilleur scénario possible pour cette jeune fille. Son avenir, si elle est maligne, c’est d’utiliser cette notoriété soudaine à bon escient.
Qu’elle apprenne l’anglais – indispensable dans le monde d’aujourd’hui. Qu’elle étudie le droit international – elle a maintenant une expérience personnelle unique des failles du système. Et dans une dizaine d’années, vers 23-25 ans, qu’elle devienne avocate spécialisée dans la défense des migrants.
Quelle ironie ce serait ! La petite Leonarda, symbole malgré elle du dysfonctionnement de notre système d’immigration, devenue l’avocate qui aide d’autres à exploiter ces mêmes failles.
C’est cynique ? Certainement. Mais pas plus que cette mascarade politique à laquelle nous assistons.
La vraie question : quelle France voulons-nous ?
Au-delà du cas particulier de Leonarda, cette affaire pose une question fondamentale : dans quelle France voulons-nous vivre ?
Une France où les lois s’appliquent à tous, sans exception ? Où les procédures sont respectées, même quand c’est difficile ? Où l’État de droit n’est pas négociable ?
Ou une France de l’émotion et de l’exception permanente ? Où il suffit de faire pleurer dans les chaumières pour obtenir des passe-droits ? Où les règles ne valent que pour ceux qui n’ont pas accès aux médias ?
Je sais quelle France je préfère. Et je sais aussi quelle France nous sommes en train de construire. Les deux ne coïncident pas, hélas.
Cette affaire Leonarda n’est qu’un symptôme de plus de notre déclin collectif. De notre incapacité à faire respecter nos propres règles. De notre propension à céder à la première émotion venue.
Bref, de notre lâcheté.
Pour aller plus loin
- Les procédures d’asile en France : comprendre le parcours administratif
- L’histoire de l’immigration kosovare en Europe
- Le rôle des médias dans la construction de l’opinion publique
- Les principes fondamentaux de l’État de droit
- L’évolution du droit des étrangers en France depuis 2000
Photo : Samuel Isaacs / Unsplash
