Je regarde avec effroi ce qui se déroule en Syrie. Deux ans et demi après le début du conflit, nous voici au bord d’une escalade militaire internationale qui pourrait bien dépasser tout ce que nous avons connu depuis la guerre froide. Les récentes accusations d’utilisation d’armes chimiques dans la banlieue de Damas ont mis le feu aux poudres diplomatiques. Obama et Hollande, respectivement Prix Nobel de la paix et ancien maire de Tulle, déploient une énergie considérable pour justifier une intervention militaire. La situation me rappelle étrangement les prémices de la guerre en Irak en 2003.
L’équation syrienne : un conflit aux multiples visages
Le conflit syrien n’est pas une simple rébellion contre un dictateur. C’est devenu un enchevêtrement complexe d’intérêts divergents où s’affrontent l’armée régulière syrienne, des groupes rebelles hétéroclites, des milices islamistes radicales et, en coulisses, les grandes puissances mondiales. La ligne de fracture ne passe plus simplement entre Assad et l’opposition, mais entre des visions géopolitiques radicalement opposées.
D’un côté, les États-Unis et la France brandissent la menace d’une intervention « limitée et ciblée » pour punir l’utilisation présumée d’armes chimiques. De l’autre, la Russie de Poutine maintient son soutien indéfectible au régime de Damas, considéré comme un allié stratégique crucial au Moyen-Orient. Entre les deux, une population syrienne prise en otage qui paie le prix fort de cette guerre par procuration.
Ce qui me frappe, c’est l’absence totale de réflexion sur l’après. Qui pourrait remplacer Assad ? Les rebelles « modérés » tant vantés par les chancelleries occidentales ? Permettez-moi d’en douter. Sur le terrain, ce sont de plus en plus les groupes islamistes radicaux qui prennent le contrôle des zones « libérées ». Le chaos libyen post-Kadhafi devrait pourtant nous servir de leçon.
Les armes chimiques : prétexte ou ligne rouge ?
L’attaque chimique présumée du 21 août dans la Ghouta orientale a changé la donne. Les images terribles d’enfants gazés ont bouleversé l’opinion mondiale. Mais au-delà de l’émotion légitime, plusieurs questions restent sans réponse. Qui a vraiment utilisé ces armes ? Le régime syrien avait-il intérêt à franchir cette « ligne rouge » alors que les inspecteurs de l’ONU étaient présents à Damas ?
Le marketing militaire bat son plein. On nous présente désormais « Bachar le chimique », une marque soigneusement construite pour justifier l’intervention. Cette rhétorique me rappelle furieusement les « armes de destruction massive » de Saddam Hussein. La manipulation de l’opinion publique suit toujours les mêmes recettes.
Les frappes envisagées sont présentées comme « chirurgicales » et « limitées ». Mais soyons clairs : la Syrie ne restera pas sans réagir. Assad dispose encore de moyens militaires conséquents et surtout, il bénéficie du soutien actif de la Russie et de l’Iran. Une attaque occidentale pourrait déclencher une réaction en chaîne aux conséquences imprévisibles.
Le piège de l’escalade militaire
Ce qui m’inquiète le plus, c’est la logique d’escalade dans laquelle nous sommes engagés. Si les États-Unis et la France frappent, Poutine sera obligé de riposter pour maintenir sa crédibilité. La flotte russe est déjà positionnée en Méditerranée orientale. Un accrochage, même accidentel, entre forces occidentales et russes pourrait dégénérer rapidement.
Nous sommes face à un scénario de type « piège de Thucydide » où deux puissances, par une série d’actions et de réactions, se retrouvent entraînées dans un conflit qu’aucune ne souhaite vraiment. La Syrie pourrait devenir le Sarajevo du XXIe siècle, le détonateur d’un conflit bien plus large.
L’objectif réel d’une frappe occidentale reste flou. S’agit-il simplement de « punir » l’utilisation d’armes chimiques ? D’affaiblir le régime Assad ? Ou, comme je le soupçonne, l’objectif ultime est-il l’élimination physique du président syrien ? Dans ce cas, sa mise sous protection en Iran serait un coup de maître qui compliquerait singulièrement la tâche des stratèges occidentaux.
Les acteurs régionaux et leurs agendas cachés
La Syrie est devenue le théâtre d’une guerre par procuration où s’affrontent les ambitions régionales. L’Arabie Saoudite et le Qatar financent généreusement les groupes rebelles, y compris les plus radicaux, dans l’espoir de briser l’axe chiite Téhéran-Damas-Hezbollah. La Turquie d’Erdogan joue sa propre partition, oscillant entre soutien aux rebelles et crainte d’un Kurdistan autonome à sa frontière.
Israël observe avec attention, partagé entre la satisfaction de voir s’affaiblir un ennemi historique et l’inquiétude face à la montée des groupes djihadistes. Le Liban voisin tremble sur ses bases, les tensions confessionnelles syriennes menaçant de raviver ses propres démons.
L’Iran, de son côté, ne peut se permettre de perdre son allié syrien, vital pour son influence régionale et sa connexion avec le Hezbollah libanais. Téhéran a déjà engagé des conseillers militaires et des milices chiites pour soutenir Assad. Une intervention occidentale pourrait pousser l’Iran à intensifier son implication, avec le risque d’un embrasement régional.
L’opinion publique et le spectre de l’Irak
Les opinions publiques occidentales restent largement hostiles à une nouvelle aventure militaire au Moyen-Orient. Le souvenir cuisant de l’Irak et de l’Afghanistan pèse lourd. Les mensonges sur les armes de destruction massive irakiennes ont laissé des traces profondes. Comment croire aujourd’hui les mêmes gouvernements qui nous ont menti hier ?
Au Royaume-Uni, le Parlement a déjà dit non à Cameron. Aux États-Unis, Obama hésite et cherche l’aval du Congrès. En France, Hollande semble plus déterminé mais l’opinion publique ne suit pas. Cette guerre annoncée manque cruellement de légitimité démocratique.
Les médias mainstream jouent leur partition habituelle, relayant sans recul la propagande de guerre. Mais les réseaux sociaux et les médias alternatifs offrent aujourd’hui un contre-récit qui complique la tâche des va-t-en-guerre. La manipulation de l’opinion n’est plus aussi aisée qu’en 2003.
Vers l’Armageddon ?
Je ne peux m’empêcher de penser que nous marchons les yeux grands ouverts vers une catastrophe. Deux dirigeants occidentaux, l’un Prix Nobel de la paix, l’autre ancien maire de Tulle, semblent déterminés à déclencher ce qui pourrait devenir un Armageddon moderne. L’hubris occidental se heurte à la détermination russe et iranienne. Entre les deux, c’est le peuple syrien qui continue de souffrir.
Une intervention militaire occidentale en Syrie ne résoudra rien. Au contraire, elle risque d’aggraver le chaos, de renforcer les extrémistes et de créer les conditions d’une confrontation directe entre grandes puissances. N’avons-nous rien appris de nos échecs passés ?
La solution en Syrie ne peut être que politique et diplomatique. Elle passe par une négociation incluant tous les acteurs, y compris ceux que nous n’aimons pas. Elle nécessite de reconnaître que Assad, aussi détestable soit-il, reste pour l’instant le seul rempart contre une prise de pouvoir par les djihadistes. Elle exige surtout que l’Occident abandonne ses fantasmes de changement de régime et accepte la complexité du monde multipolaire qui émerge.
Mais j’ai peu d’espoir. La machine de guerre semble lancée. Les faucons l’emportent sur les colombes. Nous fonçons vers l’abîme avec l’assurance des somnambules. Puissions-nous nous réveiller avant qu’il ne soit trop tard.
Pour aller plus loin
- « La Question syrienne » de Georges Corm – Une analyse historique et géopolitique du conflit syrien
- Le blog « Un oeil sur la Syrie » – Analyses quotidiennes de la situation sur le terrain
- Les rapports de l’International Crisis Group – Des analyses détaillées et nuancées du conflit
- « Syrie, l’État de barbarie » de Michel Seurat – Pour comprendre les racines du régime Assad
- Les dépêches de l’agence SANA – Le point de vue officiel syrien, à lire avec distance critique
Sources et références
- Rapport de Human Rights Watch sur les violations des droits de l’homme en Syrie (juin 2013)
- Données du HCR sur les réfugiés syriens (août 2013)
- Analyses de l’Institut français du Proche-Orient (IFPO)
- Rapports du Centre Carnegie pour le Moyen-Orient
- Statistiques de l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH)