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  • Syrie : Quand un Nobel de la Paix et un maire de Tulle jouent avec le feu
    Syrie : Quand un Nobel de la Paix et un maire de Tulle jouent avec le feu
    Alors que la crise syrienne atteint un point de non-retour, Barack Obama et François Hollande déploient une énergie considérable pour justifier une intervention militaire. Une convergence troublante entre un Nobel de la Paix et un ancien maire de Tulle qui interroge sur les véritables motivations de cette marche forcée vers la guerre.

    Je regarde, sidéré, cette valse diplomatique qui se joue en ce début septembre 2013. D’un côté, Barack Obama, prix Nobel de la Paix 2009. De l’autre, François Hollande, ancien maire de Tulle devenu président. Deux hommes que tout devrait opposer, unis dans ce qui ressemble furieusement à une course effrénée vers l’intervention militaire en Syrie.

    Le paradoxe est saisissant. Comment en sommes-nous arrivés là ? Comment un lauréat du prix Nobel de la Paix peut-il déployer tant d’énergie pour convaincre le monde de la nécessité de bombarder un pays souverain ? Comment un socialiste français, héritier d’une tradition pacifiste, peut-il se retrouver plus belliqueux que les Britanniques eux-mêmes ?

    L’étrange duo de la guerre

    Barack Obama, c’est cette figure paradoxale de l’Amérique moderne. Élu en 2008 sur la promesse de mettre fin aux aventures militaires de George W. Bush, couronné du prix Nobel de la Paix avant même d’avoir accompli quoi que ce soit de concret. Le comité Nobel avait justifié ce choix par ses « efforts extraordinaires pour renforcer la diplomatie internationale et la coopération entre les peuples ». Quatre ans plus tard, le voilà qui martèle la nécessité d’une frappe militaire contre le régime de Bachar el-Assad.

    François Hollande, lui, c’est l’incarnation de la province française qui accède aux plus hautes fonctions. Maire de Tulle pendant sept ans, cette petite préfecture de Corrèze de 15 000 habitants. Un parcours classique d’apparatchik socialiste, qui aurait dû logiquement le conduire à une certaine prudence en matière de politique étrangère. Erreur. Depuis l’intervention au Mali en janvier dernier, notre président semble avoir pris goût aux opérations militaires.

    Ce qui frappe, c’est l’acharnement de ces deux hommes. Alors que le Parlement britannique vient de rejeter toute intervention militaire le 29 août, que l’opinion publique mondiale est massivement opposée à une nouvelle guerre au Moyen-Orient, Obama et Hollande persistent. Ils déploient une énergie considérable, multiplient les déclarations, les consultations, les pressions diplomatiques.

    Pourquoi une telle obstination ?

    La ligne rouge et le piège rhétorique

    Tout a commencé avec cette fameuse « ligne rouge » tracée par Obama en août 2012. L’utilisation d’armes chimiques par le régime syrien déclencherait automatiquement une réponse américaine, avait-il prévenu. Une déclaration qui ressemble aujourd’hui à un piège dans lequel le président américain s’est lui-même enfermé.

    Car voilà le problème : une fois la ligne rouge franchie – et les images terribles de l’attaque chimique présumée du 21 août dans la banlieue de Damas sont là pour en témoigner – comment reculer sans perdre toute crédibilité ? Obama se retrouve prisonnier de sa propre rhétorique. Le Nobel de la Paix doit maintenant prouver qu’il n’est pas un président faible.

    Hollande, de son côté, semble voir dans cette crise une opportunité. Après des débuts calamiteux sur la scène intérieure, avec une popularité en chute libre, l’intervention au Mali lui a offert un répit. La posture martiale, ça paie électoralement. Du moins à court terme. Alors pourquoi ne pas rejouer la même partition en Syrie ?

    Mais cette fois, le contexte est radicalement différent. La Syrie n’est pas le Mali. C’est un pays au cœur d’un Moyen-Orient en ébullition, avec des alliances complexes, des enjeux géopolitiques majeurs. La Russie de Poutine soutient Assad. L’Iran est dans l’équation. Le Hezbollah libanais aussi. Sans parler de la mosaïque d’oppositions syriennes, où les islamistes radicaux gagnent chaque jour du terrain.

    L’engrenage de l’escalade

    Ce qui m’inquiète le plus, c’est cette mécanique implacable de l’escalade. Une fois le processus enclenché, il devient presque impossible de l’arrêter. Les déclarations martiales appellent d’autres déclarations martiales. Les préparatifs militaires entraînent d’autres préparatifs. La logique de guerre s’installe, inexorablement.

    Je vois déjà les porte-avions américains qui convergent vers la Méditerranée orientale. Les forces françaises qui se tiennent prêtes. Les missiles de croisière qu’on arme. Toute cette machinerie de guerre qui se met en branle, avec sa propre inertie, sa propre logique.

    Et pendant ce temps, que fait-on des leçons de l’Irak ? De l’Afghanistan ? De la Libye ? Ces interventions qui devaient apporter la démocratie et la stabilité, et qui n’ont laissé que chaos et désolation. Colin Powell agitant sa fiole devant l’ONU en 2003, ça ne vous rappelle rien ? Les « preuves irréfutables » qui se révèlent être des fabrications. Les « frappes chirurgicales » qui tuent des civils. Les « opérations limitées » qui s’enlisent.

    Mais non, cette fois c’est différent, nous assure-t-on. Il ne s’agit que de « punir » Assad pour l’utilisation d’armes chimiques. Des frappes limitées, ciblées, sans troupes au sol. Vraiment ?

    Les vrais enjeux derrière le rideau de fumée moral

    Soyons clairs : personne ne défend l’utilisation d’armes chimiques. Les images de ces enfants gazés sont insoutenables. Mais est-ce vraiment de cela qu’il s’agit ? Ou bien y a-t-il d’autres enjeux, moins avouables, derrière cette soudaine indignation morale ?

    La Syrie, c’est un nœud géostratégique majeur. C’est l’allié de l’Iran, l’ennemi juré d’Israël. C’est le dernier bastion russe au Moyen-Orient, avec la base navale de Tartous. C’est aussi un pays par lequel transitent des pipelines stratégiques. Curieusement, on parle beaucoup moins de ces aspects-là.

    Et puis il y a cette étrange sélectivité de l’indignation occidentale. Des dizaines de milliers de morts en Syrie depuis 2011, tués par des armes conventionnelles, ça n’émeut pas grand monde. Mais quelques centaines tués par des gaz, et soudain c’est l’émoi général ? Les morts chimiques valent-ils plus que les morts par balles ou par bombes ?

    Je ne peux m’empêcher de penser que cette fixation sur les armes chimiques sert surtout de prétexte. Un prétexte moral inattaquable pour justifier une intervention dont les véritables motivations sont ailleurs. Renverser Assad ? Affaiblir l’Iran ? Contenir la Russie ? Sécuriser Israël ? Tout cela à la fois, probablement.

    Le spectre d’Armageddon

    Ce qui me terrifie, c’est le potentiel d’escalade incontrôlée. La Syrie n’est pas une île isolée. C’est une poudrière au cœur d’une région explosive. Une intervention occidentale pourrait déclencher une réaction en chaîne aux conséquences imprévisibles.

    Imaginons que les frappes occidentales touchent des conseillers militaires russes ou iraniens. Quelle sera la réaction de Moscou ? De Téhéran ? Et si le Hezbollah décidait de riposter en attaquant Israël ? Et si les groupes djihadistes profitaient du chaos pour s’emparer d’arsenaux chimiques ?

    Le mot Armageddon peut paraître excessif. Mais quand on joue avec le feu dans une région aussi volatile, avec autant d’acteurs aux intérêts divergents, avec autant d’armes en circulation, le pire est toujours possible. L’histoire nous l’a appris : les grandes conflagrations commencent souvent par de petites étincelles.

    Et nos deux apprentis sorciers, notre Nobel de la Paix et notre maire de Tulle, semblent décidés à allumer cette étincelle. Avec quelle légitimité ? Le Congrès américain n’a pas encore voté. Le Conseil de sécurité de l’ONU est bloqué par le veto russe. L’opinion publique est massivement hostile. Mais qu’importe, ils savent mieux que nous ce qui est bon pour la paix mondiale.

    L’impasse morale et stratégique

    Au-delà de l’ironie amère de voir un prix Nobel de la Paix pousser à la guerre, c’est toute la faillite de notre système international qui se révèle. Nous sommes face à une situation où tout le monde sait que l’intervention militaire ne résoudra rien, mais où les dirigeants se sentent obligés d’agir pour « sauver la face ».

    Car soyons honnêtes : que peuvent accomplir des frappes aériennes limitées ? Renverser Assad ? Non, ce n’est pas l’objectif affiché. Détruire ses stocks d’armes chimiques ? Techniquement très difficile et dangereux. Le « punir » ? Concept juridique douteux en droit international. Dissuader de futures utilisations ? Peut-être, mais à quel prix ?

    En réalité, nous sommes dans une logique purement symbolique. Il faut frapper pour montrer qu’on frappe. Il faut agir pour ne pas paraître faible. C’est de la politique de posture, pas de la stratégie. Et pendant ce temps, les Syriens continuent de mourir, que ce soit sous les bombes du régime ou dans les exactions des rebelles.

    La vraie question, celle que personne ne veut poser, c’est : et après ? Admettons que les frappes aient lieu. Qu’Assad soit affaibli. Qui prendra le pouvoir ? Les islamistes radicaux qui dominent de plus en plus l’opposition armée ? Est-ce vraiment une amélioration ? Veut-on vraiment d’une Syrie aux mains d’Al-Qaïda ?

    Bref. Nous voilà avec un Nobel de la Paix et un ancien maire de province qui jouent aux stratèges planétaires, prêts à déclencher une conflagration dont personne ne peut prévoir l’issue. L’énergie qu’ils déploient pour nous convaincre du bien-fondé de leur croisade est inversement proportionnelle à la clarté de leurs objectifs.

    En ce début septembre 2013, je ne peux m’empêcher de penser que nous sommes à un tournant. Soit la raison l’emportera – peut-être grâce au Congrès américain, peut-être grâce à une initiative diplomatique de dernière minute – soit nous nous engageons dans un nouveau cycle de violence au Moyen-Orient. Avec, à la manœuvre, ces deux figures improbables : un Nobel de la Paix va-t-en-guerre et un maire de Tulle qui se prend pour Napoléon.

    L’histoire jugera. Mais j’ai bien peur que son verdict ne soit sévère pour ces apprentis sorciers qui jouent avec le feu d’Armageddon.

    Pour aller plus loin

    Sources et références

    • Déclaration d’Obama sur la « ligne rouge » syrienne – 20 août 2012
    • Vote du Parlement britannique contre l’intervention – 29 août 2013
    • Rapport préliminaire de l’ONU sur l’attaque chimique du 21 août 2013
    • Sondages d’opinion sur l’intervention en Syrie – Gallup, septembre 2013

    Photo : Emin Huric / Unsplash