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  • La guerre des communicants et le théâtre de l’absurde en Syrie
    La guerre des communicants et le théâtre de l’absurde en Syrie
    Les frappes occidentales contre la Syrie d’avril 2018 illustrent une guerre devenue spectacle médiatique, où les bombardements annoncés à l’avance visent des installations vides. Une mise en scène coûteuse qui ne règle aucun problème mais satisfait les communicants.

    « C’est spectaculaire, ça fait des belles images de nuit, avec des lumières. » Voilà comment je résumerais les frappes militaires du 14 avril contre la Syrie. Une opération de communication grandeur nature, annoncée trois jours à l’avance sur Twitter, ciblant des bâtiments que tout le monde savait vides. Bienvenue dans la guerre 2.0, celle où l’on bombarde pour Instagram et où les missiles coûtent plus cher que les dégâts qu’ils causent.

    Une guerre annoncée sur les réseaux sociaux

    Le plus surréaliste dans cette affaire, c’est qu’on nous a prévenus. Sur Twitter, nous avons été informés des frappes environ trois jours avant l’opération. Même les cibles – « les installations de production d’armes chimiques » – ont été dévoilées. C’est une guerre pour les neuneus, comme je l’ai écrit à chaud.

    Imaginez un instant : Assad, ses généraux et probablement tout le personnel de ces installations ont eu 72 heures pour vider les lieux, déménager le matériel sensible et mettre à l’abri tout ce qui avait de la valeur. Résultat ? La Syrie n’annonce aucune perte humaine suite aux bombardements. Ce sont bien des bâtiments abandonnés qui ont été (re)détruits.

    Cette transparence préalable pose une question fondamentale : quel était l’objectif réel de ces frappes ? Certainement pas de détruire des capacités chimiques syriennes, puisque tout le monde a eu le temps de les évacuer. Non, l’objectif était ailleurs : dans la communication, dans le message politique, dans le spectacle médiatique.

    L’illégalité assumée : quand trois dirigeants s’affranchissent du droit

    L’attaque militaire contre la Syrie par Trump, Macron et May s’est faite hors cadre légal onusien. C’est officiellement une opération militaire illégale. Mais le plus troublant, c’est la triple illégitimité de cette action :

    • Sans obtenir l’accord des parlements ou du congrès dans leurs pays respectifs
    • Sans obtenir l’accord des Nations Unies
    • Sans que les opinions publiques y soient clairement favorables

    Nous sommes face à une dérive inquiétante où trois dirigeants occidentaux décident seuls d’engager leurs pays dans une action militaire. Le précédent créé est dangereux : si l’Occident peut bombarder sans mandat international, qu’est-ce qui empêche d’autres puissances de faire de même ? Cette opération pourrait poser d’immenses difficultés à l’ONU avec d’autres partenaires, notamment la Russie et la Chine.

    Le Conseil de sécurité de l’ONU, déjà largement paralysé par les vetos croisés, perd encore un peu plus de sa crédibilité. Comment exiger le respect du droit international quand les démocraties occidentales elles-mêmes s’en affranchissent ?

    Le mystère des armes chimiques : qui tire les ficelles ?

    À Douma, c’est probablement du chlore qui a été utilisé. Mais comment être sûr que cette attaque contre la population civile n’est pas une opération menée par les opposants rebelles d’Assad en faisant croire que les auteurs étaient des militaires syriens ?

    Cette question, taboue dans les médias mainstream, mérite pourtant d’être posée. Les rebelles syriens ont tout intérêt à provoquer une intervention occidentale contre Assad. Une attaque chimique « false flag » leur garantirait presque à coup sûr une réaction militaire de l’Occident. L’histoire récente nous a appris à nous méfier des « preuves » d’armes de destruction massive – souvenez-vous de l’Irak en 2003.

    D’ailleurs, bombarder des installations servant à la fabrication d’armes chimiques et des stocks d’armes chimiques, c’est une idée terrible. Les émanations toxiques consécutives auraient dû être catastrophiques pour l’environnement et la population civile. Pourtant, aucune alerte sanitaire n’a été lancée, aucune évacuation massive n’a eu lieu. Deux explications possibles : soit ces sites étaient vides (le plus probable), soit ils ne contenaient pas d’armes chimiques.

    Les vrais enjeux : pétrole, gaz et géopolitique

    Pour comprendre ce qui se joue vraiment en Syrie, il faut regarder sous le sable. La Syrie est assise sur une réserve colossale d’hydrocarbures. Il est donc cohérent que des professionnels du pétrole et du gaz, comme l’Arabie Saoudite, la Russie, le Qatar, se disputent le territoire en espérant se l’approprier pour le compte de leurs clients historiques.

    La position géographique de la Syrie est également stratégique pour le transit du gaz. Deux projets de gazoducs concurrents se disputent la région :

    • Le gazoduc Qatar-Turquie, soutenu par les Occidentaux et les monarchies du Golfe
    • Le gazoduc Iran-Irak-Syrie, soutenu par la Russie

    Assad a choisi le camp russo-iranien, signant son arrêt de mort médiatique en Occident. La guerre en Syrie n’est pas une révolution populaire qui a mal tourné, c’est une guerre par procuration entre grandes puissances pour le contrôle des routes énergétiques.

    L’étrange passivité russe : le chien qui n’aboie pas

    La Syrie s’est fait bombarder à plusieurs reprises ces derniers temps, mais elle ne rend pas les coups, elle ne réagit pas. Rien, nada, le néant. Les Russes non plus. C’est quand même bien étrange.

    Cette passivité soulève plusieurs hypothèses. Première possibilité : un accord tacite a été passé en coulisses. Les Russes auraient été prévenus des frappes et auraient accepté de ne pas réagir en échange de garanties sur leurs intérêts stratégiques (base navale de Tartous, base aérienne de Hmeimim).

    Deuxième hypothèse : la Russie joue la carte de la victimisation. En laissant l’Occident frapper illégalement, Moscou accumule du capital diplomatique qu’elle pourra utiliser plus tard. « Regardez, nous sommes restés dans le cadre du droit international pendant qu’ils bombardaient. »

    Troisième option, plus inquiétante : la Russie prépare une réponse asymétrique, pas forcément en Syrie. Les précédents historiques nous enseignent que Moscou n’oublie jamais et fait payer ses dettes quand on s’y attend le moins.

    Le fiasco technique français : quand la com’ cache les ratés

    Derrière les communiqués triomphants se cache une réalité moins glorieuse. Nous apprenons que le tir de missiles français contre la Syrie ne s’est absolument pas passé comme prévu. Il y a eu « un bug » dans le processus de déclenchement, et une deuxième salve, prévue, n’a même pas été tirée.

    Ce raté technique révèle les limites de notre outil militaire. Nos armées, suréquipées pour des guerres conventionnelles qui n’ont plus lieu, peinent dans les conflits asymétriques modernes. On dépense des milliards pour des systèmes d’armes sophistiqués qui buggent au moment crucial.

    Mais ce fiasco ne sera jamais admis publiquement. La communication officielle continuera de vanter le « succès total » de l’opération. C’est le problème de notre époque : la réalité compte moins que le récit qu’on en fait.

    Bombardements mystérieux et prophéties apocalyptiques

    Le 30 avril, la Syrie a fait l’objet d’un bombardement d’une très grande ampleur, provoquant l’affolement des détecteurs sismiques dans la région. Qui a frappé ? Mystère. Israël ? Les États-Unis ? Un autre acteur ?

    Ces frappes non revendiquées alimentent les spéculations les plus folles. Des gens veulent absolument que la prophétie sur la destruction de Damas se réalise. Cette dimension eschatologique du conflit syrien est rarement évoquée, mais elle joue un rôle non négligeable dans les motivations de certains acteurs.

    Pour les évangélistes américains proches de Trump, pour certains groupes juifs messianiques, pour les salafistes de tous bords, la Syrie est un champ de bataille cosmique où se joue la fin des temps. Cette folie mystique influence les décisions politiques bien plus qu’on ne veut l’admettre.

    Conclusion : une guerre pour rien ?

    Mon point de vue concernant ces frappes militaires alliées, c’est qu’elles n’ont été d’aucune utilité, n’auront aucun impact sur l’évolution du conflit et qu’aucun problème n’a été réglé. Nous avons assisté à un spectacle son et lumière à plusieurs centaines de millions d’euros, destiné à satisfaire les opinions publiques occidentales et à donner l’illusion de l’action.

    Pendant ce temps, le peuple syrien continue de souffrir. Les vraies questions – qui remplacera Assad ? Comment reconstruire le pays ? Comment éviter la partition de fait ? – restent sans réponse. On préfère bombarder des bâtiments vides plutôt que de s’attaquer aux vrais problèmes.

    Cette guerre médiatique révèle la faillite de notre système international. Les institutions censées maintenir la paix sont contournées, le droit international est bafoué, et les dirigeants agissent selon leur agenda personnel plutôt que l’intérêt de leurs peuples. Bienvenue dans le nouveau désordre mondial, où les tweets remplacent la diplomatie et où les missiles servent surtout à faire de belles images pour les JT du soir.

    Pour aller plus loin

    Sources et références

    Photo : T Foz / Unsplash

  • Syrie : la poudrière du Moyen-Orient et le jeu dangereux des grandes puissances
    La crise syrienne atteint un point de non-retour avec l’utilisation présumée d’armes chimiques. Les États-Unis et la France préparent une intervention militaire tandis que la Russie se positionne en défenseur du régime Assad, créant les conditions d’une confrontation directe entre grandes puissances.

    Je regarde avec effroi ce qui se déroule en Syrie. Deux ans et demi après le début du conflit, nous voici au bord d’une escalade militaire internationale qui pourrait bien dépasser tout ce que nous avons connu depuis la guerre froide. Les récentes accusations d’utilisation d’armes chimiques dans la banlieue de Damas ont mis le feu aux poudres diplomatiques. Obama et Hollande, respectivement Prix Nobel de la paix et ancien maire de Tulle, déploient une énergie considérable pour justifier une intervention militaire. La situation me rappelle étrangement les prémices de la guerre en Irak en 2003.

    L’équation syrienne : un conflit aux multiples visages

    Le conflit syrien n’est pas une simple rébellion contre un dictateur. C’est devenu un enchevêtrement complexe d’intérêts divergents où s’affrontent l’armée régulière syrienne, des groupes rebelles hétéroclites, des milices islamistes radicales et, en coulisses, les grandes puissances mondiales. La ligne de fracture ne passe plus simplement entre Assad et l’opposition, mais entre des visions géopolitiques radicalement opposées.

    D’un côté, les États-Unis et la France brandissent la menace d’une intervention « limitée et ciblée » pour punir l’utilisation présumée d’armes chimiques. De l’autre, la Russie de Poutine maintient son soutien indéfectible au régime de Damas, considéré comme un allié stratégique crucial au Moyen-Orient. Entre les deux, une population syrienne prise en otage qui paie le prix fort de cette guerre par procuration.

    Ce qui me frappe, c’est l’absence totale de réflexion sur l’après. Qui pourrait remplacer Assad ? Les rebelles « modérés » tant vantés par les chancelleries occidentales ? Permettez-moi d’en douter. Sur le terrain, ce sont de plus en plus les groupes islamistes radicaux qui prennent le contrôle des zones « libérées ». Le chaos libyen post-Kadhafi devrait pourtant nous servir de leçon.

    Les armes chimiques : prétexte ou ligne rouge ?

    L’attaque chimique présumée du 21 août dans la Ghouta orientale a changé la donne. Les images terribles d’enfants gazés ont bouleversé l’opinion mondiale. Mais au-delà de l’émotion légitime, plusieurs questions restent sans réponse. Qui a vraiment utilisé ces armes ? Le régime syrien avait-il intérêt à franchir cette « ligne rouge » alors que les inspecteurs de l’ONU étaient présents à Damas ?

    Le marketing militaire bat son plein. On nous présente désormais « Bachar le chimique », une marque soigneusement construite pour justifier l’intervention. Cette rhétorique me rappelle furieusement les « armes de destruction massive » de Saddam Hussein. La manipulation de l’opinion publique suit toujours les mêmes recettes.

    Les frappes envisagées sont présentées comme « chirurgicales » et « limitées ». Mais soyons clairs : la Syrie ne restera pas sans réagir. Assad dispose encore de moyens militaires conséquents et surtout, il bénéficie du soutien actif de la Russie et de l’Iran. Une attaque occidentale pourrait déclencher une réaction en chaîne aux conséquences imprévisibles.

    Le piège de l’escalade militaire

    Ce qui m’inquiète le plus, c’est la logique d’escalade dans laquelle nous sommes engagés. Si les États-Unis et la France frappent, Poutine sera obligé de riposter pour maintenir sa crédibilité. La flotte russe est déjà positionnée en Méditerranée orientale. Un accrochage, même accidentel, entre forces occidentales et russes pourrait dégénérer rapidement.

    Nous sommes face à un scénario de type « piège de Thucydide » où deux puissances, par une série d’actions et de réactions, se retrouvent entraînées dans un conflit qu’aucune ne souhaite vraiment. La Syrie pourrait devenir le Sarajevo du XXIe siècle, le détonateur d’un conflit bien plus large.

    L’objectif réel d’une frappe occidentale reste flou. S’agit-il simplement de « punir » l’utilisation d’armes chimiques ? D’affaiblir le régime Assad ? Ou, comme je le soupçonne, l’objectif ultime est-il l’élimination physique du président syrien ? Dans ce cas, sa mise sous protection en Iran serait un coup de maître qui compliquerait singulièrement la tâche des stratèges occidentaux.

    Les acteurs régionaux et leurs agendas cachés

    La Syrie est devenue le théâtre d’une guerre par procuration où s’affrontent les ambitions régionales. L’Arabie Saoudite et le Qatar financent généreusement les groupes rebelles, y compris les plus radicaux, dans l’espoir de briser l’axe chiite Téhéran-Damas-Hezbollah. La Turquie d’Erdogan joue sa propre partition, oscillant entre soutien aux rebelles et crainte d’un Kurdistan autonome à sa frontière.

    Israël observe avec attention, partagé entre la satisfaction de voir s’affaiblir un ennemi historique et l’inquiétude face à la montée des groupes djihadistes. Le Liban voisin tremble sur ses bases, les tensions confessionnelles syriennes menaçant de raviver ses propres démons.

    L’Iran, de son côté, ne peut se permettre de perdre son allié syrien, vital pour son influence régionale et sa connexion avec le Hezbollah libanais. Téhéran a déjà engagé des conseillers militaires et des milices chiites pour soutenir Assad. Une intervention occidentale pourrait pousser l’Iran à intensifier son implication, avec le risque d’un embrasement régional.

    L’opinion publique et le spectre de l’Irak

    Les opinions publiques occidentales restent largement hostiles à une nouvelle aventure militaire au Moyen-Orient. Le souvenir cuisant de l’Irak et de l’Afghanistan pèse lourd. Les mensonges sur les armes de destruction massive irakiennes ont laissé des traces profondes. Comment croire aujourd’hui les mêmes gouvernements qui nous ont menti hier ?

    Au Royaume-Uni, le Parlement a déjà dit non à Cameron. Aux États-Unis, Obama hésite et cherche l’aval du Congrès. En France, Hollande semble plus déterminé mais l’opinion publique ne suit pas. Cette guerre annoncée manque cruellement de légitimité démocratique.

    Les médias mainstream jouent leur partition habituelle, relayant sans recul la propagande de guerre. Mais les réseaux sociaux et les médias alternatifs offrent aujourd’hui un contre-récit qui complique la tâche des va-t-en-guerre. La manipulation de l’opinion n’est plus aussi aisée qu’en 2003.

    Vers l’Armageddon ?

    Je ne peux m’empêcher de penser que nous marchons les yeux grands ouverts vers une catastrophe. Deux dirigeants occidentaux, l’un Prix Nobel de la paix, l’autre ancien maire de Tulle, semblent déterminés à déclencher ce qui pourrait devenir un Armageddon moderne. L’hubris occidental se heurte à la détermination russe et iranienne. Entre les deux, c’est le peuple syrien qui continue de souffrir.

    Une intervention militaire occidentale en Syrie ne résoudra rien. Au contraire, elle risque d’aggraver le chaos, de renforcer les extrémistes et de créer les conditions d’une confrontation directe entre grandes puissances. N’avons-nous rien appris de nos échecs passés ?

    La solution en Syrie ne peut être que politique et diplomatique. Elle passe par une négociation incluant tous les acteurs, y compris ceux que nous n’aimons pas. Elle nécessite de reconnaître que Assad, aussi détestable soit-il, reste pour l’instant le seul rempart contre une prise de pouvoir par les djihadistes. Elle exige surtout que l’Occident abandonne ses fantasmes de changement de régime et accepte la complexité du monde multipolaire qui émerge.

    Mais j’ai peu d’espoir. La machine de guerre semble lancée. Les faucons l’emportent sur les colombes. Nous fonçons vers l’abîme avec l’assurance des somnambules. Puissions-nous nous réveiller avant qu’il ne soit trop tard.

    Pour aller plus loin

    • « La Question syrienne » de Georges Corm – Une analyse historique et géopolitique du conflit syrien
    • Le blog « Un oeil sur la Syrie » – Analyses quotidiennes de la situation sur le terrain
    • Les rapports de l’International Crisis Group – Des analyses détaillées et nuancées du conflit
    • « Syrie, l’État de barbarie » de Michel Seurat – Pour comprendre les racines du régime Assad
    • Les dépêches de l’agence SANA – Le point de vue officiel syrien, à lire avec distance critique

    Sources et références

    • Rapport de Human Rights Watch sur les violations des droits de l’homme en Syrie (juin 2013)
    • Données du HCR sur les réfugiés syriens (août 2013)
    • Analyses de l’Institut français du Proche-Orient (IFPO)
    • Rapports du Centre Carnegie pour le Moyen-Orient
    • Statistiques de l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH)
  • Syrie : l’équation impossible d’une intervention occidentale
    Syrie : l’équation impossible d’une intervention occidentale
    L’intervention militaire envisagée en Syrie suite aux attaques chimiques présumées risque de déclencher une escalade incontrôlable. Face à un Assad soutenu par la Russie et l’Iran, et des rebelles infiltrés par les islamistes, l’Occident n’a que des mauvais choix.

    Le tambour de guerre résonne de plus en plus fort. Depuis les images terribles en provenance de la Ghouta orientale le 21 août dernier, montrant des centaines de victimes d’une attaque chimique présumée, la machine diplomatico-militaire occidentale s’est mise en branle. François Hollande martèle sa détermination, Barack Obama hésite mais se prépare, David Cameron a déjà essuyé un camouflet au Parlement britannique. Et pendant ce temps, Bachar el-Assad continue de bombarder son peuple, fort du soutien indéfectible de Moscou et Téhéran.

    Mais au-delà des postures morales et des déclarations martiales, une question fondamentale demeure : que peut réellement accomplir une intervention militaire en Syrie ? Et surtout, sommes-nous prêts à en assumer toutes les conséquences ?

    Le piège de la « frappe chirurgicale »

    L’option privilégiée par les stratèges occidentaux serait une série de frappes « limitées et ciblées » visant les capacités chimiques du régime. Un scénario à la libyenne, en somme, mais sans engagement au sol. Cette approche, séduisante sur le papier, relève pourtant de l’illusion dangereuse.

    D’abord, parce que la Syrie n’est pas la Libye. Le régime de Damas dispose d’une défense anti-aérienne sophistiquée, fournie et modernisée par la Russie. Les S-300 et autres systèmes Pantsir-S1 ne sont pas des jouets. Toute opération aérienne comportera des risques significatifs pour les pilotes occidentaux.

    Ensuite, et c’est là le point crucial : Assad ne restera pas les bras croisés. Contrairement à ce que semblent croire nos stratèges en chambre, la Syrie ne répliquera pas de façon mesurée à une intervention internationale précise et limitée. Au contraire. Le régime dispose de multiples moyens de riposte :

    • Activation du Hezbollah libanais contre Israël
    • Frappes de missiles balistiques sur les bases occidentales en Turquie
    • Actions terroristes via ses réseaux dormants en Europe
    • Escalade chimique massive contre les populations rebelles

    Et les Occidentaux le savent parfaitement. C’est d’ailleurs pourquoi l’hésitation est si palpable dans les chancelleries.

    L’objectif inavoué : éliminer Assad

    Soyons clairs : une attaque ciblée en Syrie aura forcément pour objectif l’élimination physique d’Assad. C’est la seule façon de « gagner » rapidement sans s’enliser. Mais là encore, le régime a anticipé. La mise sous protection du président syrien en Iran serait un coup de maître stratégique.

    Imaginez la scène : Assad réfugié à Téhéran, continuant de diriger ses troupes à distance, transformé en martyr de la résistance arabe face à l’impérialisme occidental. L’effet sur l’opinion publique régionale serait dévastateur pour nos intérêts.

    Sans compter la réaction russe. Vladimir Poutine a investi trop de capital politique et militaire en Syrie pour laisser tomber son allié sans réagir. Pour rester crédible, Poutine sera obligé de riposter en engageant le combat contre la marine et l’aviation française et américaine. Sommes-nous prêts à risquer une confrontation directe avec la Russie pour la Syrie ?

    Le dilemme des rebelles islamistes

    Mais le tableau se complique encore quand on examine qui nous soutiendrions de facto en attaquant Assad. L’Armée syrienne libre, ce fantasme médiatique d’une opposition modérée et démocratique, a largement cédé la place sur le terrain à des groupes islamistes radicaux.

    Le Front al-Nosra, branche syrienne d’Al-Qaïda, contrôle des pans entiers du territoire rebelle. L’État islamique en Irak et au Levant (EIIL) impose sa loi brutale dans les zones « libérées ». Ces groupes profitent du chaos pour imposer leur vision totalitaire de l’islam.

    Paradoxalement, il serait peut-être temps de venir en aide militairement à la Syrie en combattant le terrorisme islamiste aux côtés de l’armée syrienne. Oui, vous avez bien lu. Car entre un dictateur laïc et des fanatiques religieux qui décapitent, lapident et réduisent les femmes en esclavage, le choix du moindre mal s’impose.

    Mais cette option est politiquement impossible. Après avoir diabolisé Assad pendant deux ans, comment expliquer un tel revirement ? La propagande a ses limites.

    La guerre de communication fait rage

    D’ailleurs, en parlant de propagande, avez-vous remarqué comment nos médias ont soudainement introduit l’expression « Bachar le chimique » ? Un joli coup de marketing militaire qui prépare psychologiquement l’opinion à l’intervention. Plus facile de bombarder un monstre chimique qu’un président, fût-il autoritaire.

    Cette manipulation sémantique révèle la faiblesse de notre position. Si nos arguments étaient solides, aurions-nous besoin de ces artifices rhétoriques ? La vérité, c’est que nous n’avons toujours aucune preuve irréfutable de la responsabilité d’Assad dans l’attaque chimique. Les inspecteurs de l’ONU n’ont pas rendu leurs conclusions.

    Rappelons-nous l’Irak et les fameuses « armes de destruction massive » de Saddam Hussein. Colin Powell agitant sa fiole devant le Conseil de sécurité. Les « preuves irréfutables » qui se sont révélées être des fabrications. Allons-nous répéter les mêmes erreurs ?

    L’impossible équation militaire

    Au final, on ne mène pas une guerre seul contre un pays comme la Syrie. C’est une évidence que nos dirigeants semblent oublier. La Syrie, c’est :

    • Une armée de 300 000 hommes aguerris par deux ans de guerre civile
    • Des milliers de missiles balistiques pointés sur Israël et la Turquie
    • Un arsenal chimique dispersé sur des dizaines de sites
    • Le soutien logistique et militaire de l’Iran et du Hezbollah
    • La protection diplomatique et militaire de la Russie

    Face à cela, que peuvent quelques frappes aériennes ? Au mieux, elles affaibliront temporairement le régime. Au pire, elles déclencheront une escalade régionale incontrôlable.

    Et puis, admettons que par miracle nous parvenions à faire tomber Assad. Qui pour le remplacer ? Les Frères musulmans ? Les salafistes ? Un gouvernement de coalition ingouvernable comme en Irak ? Le chaos libyen ?

    La Syrie est un pays complexe, avec ses minorités alaouites, chrétiennes, druzes, kurdes. Assad, malgré tous ses crimes, garantissait un certain équilibre confessionnel. Sa chute risque de déclencher un bain de sang intercommunautaire qui fera passer la guerre civile actuelle pour une aimable plaisanterie.

    Le prix de l’inaction est-il acceptable ?

    Mais alors, me direz-vous, faut-il laisser Assad gazer son peuple en toute impunité ? C’est là tout le dilemme moral de cette crise. L’usage d’armes chimiques constitue une ligne rouge absolue depuis la Première Guerre mondiale. Ne pas réagir créerait un dangereux précédent.

    Pourtant, réagir militairement sans stratégie claire, sans objectif atteignable, sans plan pour l’après, c’est reproduire les erreurs de l’Irak et de la Libye. C’est risquer d’aggraver une situation déjà catastrophique.

    Il existe d’autres options : renforcement des sanctions, isolement diplomatique total, soutien massif aux réfugiés, création de zones humanitaires protégées aux frontières. Moins spectaculaires, certes, mais potentiellement moins destructrices.

    La vraie question est : sommes-nous prêts à assumer un nouvel Afghanistan, version moyen-orientale ? Car c’est bien ce qui nous attend si nous intervenons. Des années d’enlisement, des milliers de morts, des milliards dépensés, et au final un pays en ruines livré aux extrémistes.

    Bref. La Syrie nous place face à nos contradictions. Nous voulons la démocratie mais refusons d’accepter qu’elle puisse porter les islamistes au pouvoir. Nous dénonçons les massacres mais rechignons à accueillir les réfugiés. Nous exigeons la justice internationale mais contournons l’ONU quand elle ne va pas dans notre sens.

    Peut-être est-il temps d’admettre que nous n’avons pas de solution miracle pour la Syrie. Que parfois, l’humilité consiste à reconnaître ses limites. Avant qu’il ne soit trop tard.

    Pour aller plus loin

    Sources et références

    • Données sur l’armée syrienne : Institut international d’études stratégiques (IISS), 2013
    • Chiffres sur les réfugiés : Haut Commissariat aux Réfugiés (HCR), septembre 2013
    • Informations sur les groupes rebelles : Centre Carnegie pour le Moyen-Orient, août 2013
    • Analyse des capacités militaires russes en Syrie : Jane’s Defence Weekly, 2013

    Photo : ‪Salah Darwish / Unsplash

  • Syrie : La dangereuse escalade vers l’intervention militaire
    Syrie : La dangereuse escalade vers l’intervention militaire
    Les États-Unis et la France se préparent à frapper la Syrie suite aux accusations d’utilisation d’armes chimiques. Cette intervention militaire risque de déclencher une spirale incontrôlable dans une région déjà explosive.

    L’été 2013 marque un tournant décisif dans le conflit syrien. Après deux ans et demi de guerre civile qui a déjà fait plus de 100 000 morts selon l’ONU, nous voici au bord d’une internationalisation majeure du conflit. Les accusations d’utilisation d’armes chimiques le 21 août dernier dans la banlieue de Damas ont mis le feu aux poudres diplomatiques.

    Le piège de l’intervention « chirurgicale »

    François Hollande et Barack Obama nous vendent une intervention « limitée », « précise », « chirurgicale ». Ces termes rassurants cachent mal la réalité : toute frappe occidentale en Syrie ouvrira une boîte de Pandore. Je suis convaincu que la Syrie ne répliquera pas de façon mesurée à une intervention internationale. Au contraire.

    Les dirigeants occidentaux le savent parfaitement. Ils savent que Bachar el-Assad dispose encore de moyens de riposte considérables : missiles balistiques, arsenal chimique intact, soutien de l’Iran et du Hezbollah. Une « frappe limitée » pourrait rapidement dégénérer en conflit régional.

    L’objectif réel de ces frappes pose question. S’agit-il vraiment de « punir » l’utilisation d’armes chimiques ? Ou vise-t-on directement l’élimination physique d’Assad ? Dans ce cas, sa mise sous protection en Iran serait un coup de maître de Téhéran, compliquant singulièrement les plans occidentaux.

    La France en première ligne : le retour du bellicisme socialiste

    Quelle ironie amère de voir les socialistes français, historiquement pacifistes, se transformer en va-t-en-guerre ! Hollande semble vouloir endosser les habits de chef de guerre, peut-être pour faire oublier ses déboires intérieurs. Mais à quel prix ?

    Dans les prochaines heures, la France, à la queue des USA et avec à sa tête les socialistes hollandais, risque de nous envoyer en enfer. Cette formulation peut paraître excessive, mais regardons les faits :

    • Aucune preuve irréfutable sur l’auteur des attaques chimiques n’a été présentée
    • L’ONU n’a pas donné son feu vert
    • Le Parlement britannique a déjà dit non à Cameron
    • L’opinion publique française est majoritairement hostile

    Malgré tout cela, Paris persiste. On ne mène pas une guerre seul contre un pays comme la Syrie, c’est de la folie pure.

    Le jeu dangereux des alliances : vers une confrontation Est-Ouest ?

    La dimension la plus inquiétante de cette crise reste l’implication des grandes puissances. La Russie de Vladimir Poutine a clairement choisi son camp en soutenant Assad. Pour rester crédible, Poutine sera obligé de riposter en engageant potentiellement le combat contre la marine et l’aviation française et américaine.

    Nous sommes face à un scénario cauchemardesque :

    • Les États-Unis et la France frappent la Syrie
    • Assad riposte (contre Israël ? contre les bases occidentales au Moyen-Orient ?)
    • La Russie intervient pour protéger son allié
    • L’Iran entre dans la danse
    • Le conflit s’embrase

    Est-ce vraiment ce que nous voulons ? Une nouvelle guerre mondiale pour la Syrie ?

    La propagande médiatique bat son plein

    Le marketing militaire fonctionne à plein régime. On nous présente désormais « Bachar le chimique », une marque soigneusement construite pour justifier l’intervention. Cette diabolisation systématique d’Assad – aussi critiquable soit-il – sert à préparer l’opinion publique.

    Mais cette propagande occulte des questions essentielles :

    • Qui sont vraiment les « rebelles » que nous soutenons ?
    • Quelle est la part des groupes islamistes radicaux dans l’opposition ?
    • Que deviendrait la Syrie sans Assad ?
    • Les chrétiens et autres minorités seraient-ils protégés ?

    Il serait peut-être temps de venir en aide militairement à la Syrie en combattant le terrorisme islamiste aux côtés de l’armée syrienne, plutôt que de chercher à renverser le régime. Cette position peut choquer, mais regardons la Libye post-Kadhafi : est-ce vraiment un modèle de réussite ?

    L’hypocrisie britannique et le jeu d’attente de Cameron

    David Cameron a essuyé un camouflet historique au Parlement. Mais ne nous y trompons pas : une fois que les USA et la France auront démarré les frappes en Syrie, si Assad réplique, on verra combien de temps Cameron va rester spectateur.

    La pression politique et médiatique sera énorme. Les images de « représailles syriennes » tourneront en boucle. L’opinion publique britannique, aujourd’hui réticente, pourrait basculer. Et Cameron pourrait revenir devant son Parlement avec de « nouveaux éléments ».

    Qui pour remplacer Assad ?

    C’est LA question que personne ne veut vraiment poser. Très concrètement, qui pourrait remplacer Assad en Syrie ? L’opposition est fragmentée, divisée entre :

    • L’Armée syrienne libre, affaiblie et divisée
    • Les Frères musulmans, bien organisés mais peu représentatifs
    • Les groupes salafistes et jihadistes, de plus en plus puissants
    • Les Kurdes, qui poursuivent leur propre agenda

    Aucune figure consensuelle n’émerge. Aucun plan crédible pour l’après-Assad n’existe. Nous fonçons tête baissée vers le chaos, comme en Irak, comme en Libye.

    Les vraies motivations : pétrole, gaz et géopolitique

    Derrière les grands discours humanitaires se cachent des intérêts bien plus prosaïques. La Syrie est un verrou stratégique au Moyen-Orient :

    • Allié de l’Iran, elle brise l’axe sunnite pro-occidental
    • Base navale russe à Tartous, seul accès de Moscou en Méditerranée
    • Projets de gazoducs concurrents (Qatar vs Iran) transitant par son territoire
    • Frontière avec Israël et soutien au Hezbollah libanais

    La chute d’Assad modifierait radicalement l’équilibre régional. Est-ce vraiment dans notre intérêt ? Ou jouons-nous les apprentis sorciers pour le compte d’autres puissances ?

    Conclusion : le spectre de Sarkozy plane sur la Syrie

    « On va mettre la Syrie à feu et à sang ! » Cette phrase attribuée à Sarkozy s’adressant à Assad résume parfaitement l’hubris occidental. Nous croyons pouvoir remodeler le Moyen-Orient à notre guise, par la force si nécessaire.

    Mais l’Histoire nous enseigne l’humilité. L’Afghanistan, l’Irak, la Libye… Autant d’interventions « humanitaires » qui ont accouché du chaos. La Syrie sera-t-elle différente ? J’en doute fortement.

    Alors que les missiles sont armés et les avions prêts à décoller, une dernière chance existe peut-être. Celle de la raison, du dialogue, de la négociation. Mais qui écoute encore la voix de la sagesse quand les tambours de guerre résonnent si fort ?

    Dans quelques heures, quelques jours tout au plus, nous saurons si nos dirigeants ont choisi la voie de l’escalade. Si c’est le cas, préparez-vous. Car ce qui nous attend dépasse largement le cadre syrien. C’est tout l’équilibre mondial qui pourrait vaciller.

    Pour aller plus loin

    Sources et références

    Photo : ‪Salah Darwish / Unsplash