Archives mensuelles : avril 2015

Ocean waves gently lap a rocky shore at dusk.

2015 : Quand l’Europe découvrait sa vulnérabilité migratoire

Des cargos remplis de centaines de migrants arrivent sur les côtes européennes début 2015, révélant une nouvelle stratégie des passeurs : saturer les capacités de réponse européennes. Face à ce phénomène inédit, l’Europe semble totalement démunie.

Trois navires. Cinq jours. Des milliers de migrants. Ce qui se passe en ce début janvier 2015 sur les côtes européennes n’est pas un accident isolé. C’est le début de quelque chose de beaucoup plus grand, de beaucoup plus organisé. Et l’Europe, dans sa grande naïveté – ou son aveuglement volontaire – n’a absolument rien vu venir.

La nouvelle stratégie des passeurs : le cargo fantôme

Oubliez les petites embarcations surchargées qui font régulièrement naufrage en Méditerranée. Les passeurs ont changé de braquet. Ils utilisent désormais de vieux cargos, des bâtiments de marine marchande en fin de vie, achetés pour une bouchée de pain dans des ports obscurs.

Le mode opératoire est d’une simplicité redoutable. On entasse plusieurs centaines de personnes dans la cale. On met le cap sur l’Europe. Une fois proche des côtes, l’équipage abandonne le navire en laissant le pilote automatique enclenché. Les garde-côtes européens n’ont alors pas d’autre choix que d’intervenir pour éviter un naufrage.

Ces navires ne sont pas traçables. Pas d’AIS, pas de pavillon clair, des noms repeints à la va-vite. Des fantômes flottants qui surgissent de nulle part. Et le pire, c’est que ça marche.

Un business model imparable

Faisons un peu d’arithmétique. Un vieux cargo acheté 200 000 euros. 500 passagers à 5 000 dollars la place. Recette : 2,5 millions de dollars. Bénéfice net après avoir payé l’équipage et le carburant : plus de 2 millions. Pour une seule traversée.

Et quand la demande à 5 000 dollars faiblira ? Le prix baissera. À 2 500 dollars. Puis 1 000. Même à 500 dollars la place, avec 500 personnes à bord, c’est encore 250 000 dollars de recette. Le business reste rentable.

Les mafieux ont compris quelque chose de fondamental : il ne s’agit plus de faire passer quelques dizaines de personnes discrètement. Il s’agit de saturer complètement notre capacité de réponse. De nous submerger.

L’Europe face à son impuissance

Que peut faire l’Europe ? Techniquement, trois options existent :

  • Intercepter et arraisonner les navires en haute mer avant qu’ils n’atteignent nos eaux
  • Les escorter jusqu’à un port sûr et traiter les demandes d’asile
  • Les refouler vers leur port d’origine

La première option nécessite des moyens considérables et une volonté politique d’acier. Envoyer des commandos héliportés prendre le contrôle de navires en mer ? Les mafieux se défendront. Il y aura des morts. Quel dirigeant européen assumera ?

La deuxième option, c’est celle qu’on applique actuellement. Par défaut. Par lâcheté. On accueille, on traite, on est débordé. Les passeurs le savent et en profitent.

La troisième ? Juridiquement complexe, humainement discutable, pratiquement impossible quand on ne sait même pas d’où vient le navire.

Le cas particulier des Syriens

Dans ce flux migratoire, les Syriens occupent une place particulière. Ils fuient une guerre civile atroce qui a déjà fait plus de 200 000 morts. Pour eux, le danger de la traversée n’est « rien comparé à ce qui se passe en Syrie ».

Et contrairement à d’autres nationalités, les Syriens ont souvent les moyens. Classe moyenne éduquée, ils peuvent payer les 5 000 dollars demandés. Certains s’organisent même entre eux, court-circuitant les mafieux traditionnels. Une forme d’auto-organisation de la fuite.

J’estime qu’il y a facilement plusieurs dizaines de milliers de Syriens prêts à payer ce prix pour atteindre l’Europe. Et ce n’est que le début.

Le syndrome de l’autruche européen

Ce qui me sidère le plus dans cette affaire, c’est l’aveuglement volontaire de nos dirigeants. Ils voient ces navires arriver. Ils comprennent que c’est organisé. Ils savent que ce n’est que le début. Et pourtant, ils laissent faire.

Pourquoi ? Parce qu’agir vraiment, c’est prendre le risque d’images terribles. Des garde-côtes qui tirent sur des embarcations. Des migrants qui se noient. L’opinion publique qui s’indigne.

Alors on préfère subir. On gère la crise au jour le jour. On espère que ça va s’arrêter tout seul. Spoiler alert : ça ne va pas s’arrêter.

La pression démographique africaine

Soyons clairs : je ne dis pas que toute l’Afrique va se déverser en Europe. Ce serait absurde. Mais la pression existe, elle est énorme, et elle ne va faire que croître.

L’Afrique subsaharienne compte aujourd’hui près d’un milliard d’habitants. La moitié a moins de 20 ans. Le chômage des jeunes dépasse souvent 50%. L’Europe, c’est l’eldorado à portée de Méditerranée.

Sur ce milliard, combien sont prêts à tout risquer pour tenter leur chance ? Un pour cent ? C’est 10 millions de personnes. Un pour mille ? C’est encore un million.

Les passeurs l’ont compris. La demande est là, gigantesque. Il suffit d’organiser l’offre.

Les conséquences prévisibles

Ce qui se passe en ce début 2015 n’est qu’un avant-goût. Si l’Europe ne réagit pas – et tout indique qu’elle ne réagira pas – nous allons assister à une industrialisation du passage clandestin.

Des dizaines de navires. Des centaines de milliers de migrants. Une saturation complète de nos capacités d’accueil. Des tensions sociales exacerbées. Une montée de l’extrême droite partout en Europe.

Et pendant ce temps, les mafieux s’enrichissent. Sans risque. Les bateaux sont abandonnés, les équipages disparaissent, l’argent est blanchi dans des paradis fiscaux. Business as usual.

L’échec du système Dublin

Le règlement Dublin III, qui veut que les demandeurs d’asile soient traités dans le premier pays européen où ils arrivent, est une vaste blague. L’Italie et la Grèce, submergées, laissent filer les migrants vers le Nord.

L’Allemagne accueille. La France tergiverse. L’Angleterre se barricade. L’Europe de l’Est refuse. La solidarité européenne ? Une fiction.

Chaque pays joue sa partition, espérant que le problème ira chez le voisin. Pendant ce temps, les passeurs rigolent. Ils ont trouvé la faille.

Pour aller plus loin

  • « Mare Nostrum » vs « Triton » : Comprendre la différence entre l’opération italienne de sauvetage et l’opération européenne de surveillance
  • Le règlement Dublin III : Pourquoi ce système est inadapté à la crise migratoire actuelle
  • Les routes migratoires : De la Libye à l’Italie, de la Turquie à la Grèce, cartographie des flux
  • Le business des passeurs : Enquête sur les réseaux criminels qui profitent de la misère humaine
  • La guerre en Syrie : Comprendre pourquoi des millions de personnes fuient leur pays

Sources et références

  • Frontex Risk Analysis 2014
  • UNHCR Global Trends 2014
  • Règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen (Dublin III)
  • Rapports de l’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM)
  • Missing Migrants Project – Données sur les décès en Méditerranée

Photo : Jeffrey Zhang / Unsplash